Tel père, tel fils

ECRANS | De l’argument, popularisé par Étienne Chatiliez, de l’échange d’enfants entre deux familles opposées socialement, Hirokazu Kore-Eda tire une comédie douce-amère où il revisite son thème de prédilection : la transmission entre les générations. Un film qui ne souffre que d’une demi-heure en trop… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 18 décembre 2013

Un enfant, dans les yeux d'un père, cela peut être aussi bien la correction de tout ce que l'on a raté dans sa vie, ou une extension joyeuse de ses propres valeurs. Quoiqu'il arrive, c'est une affaire de transmission, simple ou tortueuse… Voilà en substance ce que raconte Hirokazu Kore-Eda, cinéaste de l'enfance et de la famille, au cœur de tous ses deniers films, de Nobody knows à I wish.

Avec Tel père, tel fils, il part d'un quiproquo qui, il y a vingt-cinq ans, avait fait la fortune d'Étienne Chatiliez dans La Vie est un long fleuve tranquille : un échange d'enfants malencontreux à la maternité, que l'administration hospitalière décide de corriger dix ans plus tard, mais qui conduit le fils unique d'une famille de parvenus rigides et glacés à aller vivre dans une famille populaire, nombreuse et peu regardante sur les convenances, et inversement. Sauf que chez Kore-Eda, cet argument ne débouche pas sur une satire sociale renvoyant dos-à-dos les riches et les pauvres dans un même sac de clichés, mais sur une approche respectueuse des deux bords, sans généralités hâtives mais avec un sens, habituel chez lui, de l'empathie.

La famille est une longue rivière intranquille

Si, du côté des bourgeois, le père est démuni face à cette situation qui vient remettre en question ses idées les plus arrêtées en matière d'éducation – une discipline stricte où les désirs de l'enfant sont annexés par les désirs de l'adulte –, du côté des prolos, l'affaire se passe en souplesse, l'événement étant dissout dans une conception libre et insouciante de la famille, où c'est avant tout le plaisir de vivre ensemble qui prime.

À l'image de cette caméra caressante et toujours en mouvement qui tourne sans heurt autour des personnages, Kore-Eda trousse avec un tact constant cette comédie douce-amère qui coule comme l'eau d'une rivière, comme celle où, acmé du récit, les deux familles finissent par se retrouver dans une harmonie qui n'est même plus utopique, les valeurs de l'une ayant infusé dans les valeurs de l'autre.

Le film aurait pu s'arrêter là, il était magnifique. Mais Kore-Eda est un scénariste trop consciencieux, qui a ce besoin compulsif d'épuiser tous les fils de son récit avant de le clore. D'où une dernière demi-heure qui relance inutilement le récit, qui plus est pour parvenir à peu près au même point final. Sans elle, Tel père, tel fils n'était pas loin d'être parfait…

Tel père, tel fils
D'Hirokazu Kore-Eda (Jap, 2h) avec Masaharu Fukuyama, Machiko Ono…
Sortie le 25 décembre


Tel père, tel fils

De Hirokazu Koreeda (Jap, 2h01) avec Masaharu Fukuyama, Machiko Ono...

De Hirokazu Koreeda (Jap, 2h01) avec Masaharu Fukuyama, Machiko Ono...

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Ryoata, un architecte obsédé par la réussite professionnelle, forme avec sa jeune épouse et leur fils de 6 ans une famille idéale. Tous ses repères volent en éclats quand la maternité de l'hôpital où est né leur enfant leur apprend que deux nourrissons ont été échangés à la naissance...


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Les Frères Sisters de Jacques Audiard Sortie le 19 septembre Escorté par son inséparable partenaire et coscénariste Thomas Bidegain, Jacques Audiard traverse l’Atlantique pour conter l’histoire de deux frères chasseurs de primes contaminés par la fièvre de l’or. Porté par l’inattendue fratrie John C. Reilly/Joaquin Phoenix (à l’œil puant le vice et la perversité), ce néo-western-pépite empli de sang et de traumas ne vaut pas le coup, non, mais le six-coups ! Climax de Gaspar Noé Sortie le 19 septembre Une chorégraphe a réuni une équipe internationale de danseurs pour son nouveau projet qu’elle achève de répéter dans une salle isolée. Après un ultime filage, la troupe s’octroie un réveillon festif sur la piste, s’enivrant de musique et de sangria. Mais après quelques verres, les convives se mettent à vriller sérieusement. Qu’y avait-il donc dans cette satanée sangria ? Noé compose un cocktail de survival et de transe écarlate à déguster séance hurlante.

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I wish

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I wish

Après la parenthèse ratée d’Air doll, Kore-Eda revient à ce qu’il sait le mieux faire : le mélodrame ténu fortement connecté avec le présent de son pays. Ainsi raconte-t-il l’histoire de deux enfants séparés par le divorce de leurs parents, en situant l’action au moment de l’inauguration d’une ligne TGV reliant les deux frères. Mais comme le billet est trop cher, ils décident de se retrouver à mi-chemin, et de faire un vœu au moment où les premiers trains se croiseront. Ils emmènent dans leur périple des camarades de classe qui ont eux aussi des désirs secrets à exaucer. Remarquablement écrit, I wish ne prend jamais de haut ses jeunes protagonistes et, à l’image des adultes du film, plutôt largués et eux-mêmes en quête d’un nouveau rêve pour relancer leurs vies, préfère les laisser aller au bout de leur projet aussi dérisoire que magnifique. En cela, rien de plus beau que cette capacité à toujours retourner les obstacles par une complicité et une solidarité enfantine indéfectible. Ce joli film tout public ne souffre que d’un petit quart d’heure de trop, et d’une image terne et ingrate, pas vraiment au niveau de l’humanisme jamais naïf ni pontifiant qu’arrive à instiller Kore-Eda

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