Seul(s) contre tous

Christophe Chabert | Mercredi 15 janvier 2014

Avec cette quatrième séance au Club de notre cycle "20 ans de PB, 20 ans de ciné", on rentre pour ainsi dire dans le vif du sujet et de l'histoire du journal. En effet, Seul contre tous fut le premier film ardemment défendu sur la longueur dans nos colonnes – trois papiers, trois semaines d'affilée, pour l'évoquer –, comme un événement pour un cinéma français qui osait enfin s'aventurer dans des zones inexplorées et dérangeantes. Par la suite, son réalisateur Gaspar Noé est resté comme un sujet de passion pour le PB : rejet d'Irréversible avant remords et long entretien en forme de mea culpa pour sa sortie en DVD ; soutien sans réserve d'Enter the void, de sa présentation controversée à Cannes jusqu'à son arrivée sur les écrans un an plus tard, là encore avec une longue et passionnante interview du cinéaste à la clé.

Le vif du sujet : l'expression convient bien à Seul contre tous, odyssée sombre, scandaleuse et sanglante d'un boucher chevalin qui, après avoir purgé une peine de prison suite à un fait-divers sordide – raconté dans le moyen-métrage Carne, sorte de prologue à Seul contre tous –, erre dans le Paris chiraco-giscardien de 1980, laissant éclater sa rage raciste et revancharde dans une voix-off logorrhée, prêt à franchir tous les tabous pour retrouver sa fille.

Quel degré de haine doit-on atteindre pour faire triompher un amour absolu qui bouscule la morale, le temps et l'espace ? C'est le sujet de tous les films de Gaspar Noé, mais c'est aussi leur forme, où la sophistication et l'expérimentation débouchent sur une sensation cosmique et métaphysique. Du prosaïque – que ce soient les décors désolés ou le visage, obstinément renfrogné, de Philippe Nahon – surgit quelque chose de sublime, un romantisme noir et troublant, reflet de la vraie nature du cinéaste cachée pudiquement derrière la violence et la provocation.

Christophe Chabert

Seul contre tous
De Gaspar Noé (1998, Fr, 1h33) avec Philippe Nahon, Blandine Lenoir…
Mardi 28 janvier à 20h30 au Cub


Seul contre tous

De Gaspar Noé (Fr, 1998, 1h33) avec Blandine Lenoir, Frankie Pain, Philippe Nahon... La dérive d'un ex-boucher chevalin, d'abord a Lille, puis a Paris ou il s'installe a l’hôtel de l'Avenir et tente de refaire sa vie. Peu a peu, il se replie sur lui-même. Sans un sou et avec pour seul compagnon un revolver charge de trois balles, il ne voit plus clairement quel est le moteur de sa vie. Son ventre lui crie de se nourrir. Son cerveau lui ordonne de se venger. Quant a son cœur... Au bout du tunnel, l’imprévu surgit toujours.
Le Club 9 bis, rue Phalanstère Grenoble
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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"Lux Æterna" : demande à la lumière !

Cinema | À la fois “moking of” d’un film qui n’existe pas, reportage sur une mutinerie, bacchanale diabolique au sein du plus déviant des arts, vivisection mutuelle d’egos et trauma physique pour son public, le nouveau Noé repousse les limites du cinéma. Une fois de plus.

Vincent Raymond | Mardi 22 septembre 2020

Sur le plateau du film consacré à la sorcellerie qu’elle dirige, Béatrice Dalle échange confessions et souvenirs avec Charlotte Gainsbourg, en attendant que le tournage reprenne. Le conflit larvé avec son producteur et son chef-opérateur va éclater au grand jour, déclenchant chaos et douleurs… À peine une heure. Aux yeux du CNC (yeux qui cuiront lorsqu’il le visionnera), Lux Æterna, n’est pas un long métrage. La belle affaire ! Depuis presque trente ans qu’il malaxe le temps, l’inverse en spirale involutée, le taillade ou le démultiplie, Gaspar Noé a appris à le dilater pour en faire entrer davantage dans cinquante minutes. Il dote ainsi dès son ouverture Lux Æterna d’extensions cinématographiques, de "ridelles" virtuelles, en piochant dans des œuvres antérieures ici convoquées visuellement pour créer un climat (Häxan de Benjamin Christensen, Jour de colère de Dreyer) ou verbalement par Dalle et Gainsbourg (La So

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"Climax" : sangria folle on the dancefloor avec Gaspar Noé

ECRANS | Le réveillon d’un corps de ballet vire inexplicablement en orgie hallucinatoire et sanglante, rythmée par le tempo du DJ. Après "Love", Gaspar Noé signe un nouveau film de beat ; un cocktail de survival et de transe écarlate soignant au passage la télé-réalité à la sangria arrangée.

Vincent Raymond | Lundi 17 septembre 2018

Chorégraphe, Selva a réuni une équipe internationale de danseurs pour son nouveau projet qu’elle achève de répéter dans une salle isolée. Après un ultime filage, la troupe s’octroie un réveillon festif sur la piste, s’enivrant de musique et de sangria. Mais après quelques verres, les convives se mettent à vriller sérieusement. Qu’y avait-il donc dans cette satanée sangria ? On achève bien les chevaux, Orange mécanique, La Mort en direct et Chorus Line (à sniffer) sont sur un parquet, et c’est Gaspar Noé qui mène le bal, imprimant son rythme de contredanse dès une brève ouverture proleptique annonçant la boucherie finale, sur fond de générique (grandiose) à rebours. Comme un shoot de futur pour amplifier, par l’excitation de l’attente, l’effet obtenu par la désagrégation progressive de la mécanique artistique la plus disciplinée qui soit : une chorégraphie. Sauf que celle-ci se déroulant durant un réveillon, point d’orgue dionysiaque de tous les paganismes, elle est vouée à la dilacération. Piste rouge S’il n’y a paradoxalement rien de nouveau dans le propos du cinéaste (qui ressasse à l’envi son

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Rentrée cinéma 2018 : et voici les films qui feront les prochains mois

ECRANS | Quels sont les cinéastes et, surtout, les films à ne pas louper avant la fin de l'année ? Réponses en presque vingt coups – dix-neuf pour être précis.

La rédaction | Mardi 4 septembre 2018

Rentrée cinéma 2018 : et voici les films qui feront les prochains mois

Les Frères Sisters de Jacques Audiard Sortie le 19 septembre Escorté par son inséparable partenaire et coscénariste Thomas Bidegain, Jacques Audiard traverse l’Atlantique pour conter l’histoire de deux frères chasseurs de primes contaminés par la fièvre de l’or. Porté par l’inattendue fratrie John C. Reilly/Joaquin Phoenix (à l’œil puant le vice et la perversité), ce néo-western-pépite empli de sang et de traumas ne vaut pas le coup, non, mais le six-coups ! Climax de Gaspar Noé Sortie le 19 septembre Une chorégraphe a réuni une équipe internationale de danseurs pour son nouveau projet qu’elle achève de répéter dans une salle isolée. Après un ultime filage, la troupe s’octroie un réveillon festif sur la piste, s’enivrant de musique et de sangria. Mais après quelques verres, les convives se mettent à vriller sérieusement. Qu’y avait-il donc dans cette satanée sangria ? Noé compose un cocktail de survival et de transe écarlate à déguster séance hurlante.

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PB d'or 2015 : cinéma

ECRANS | De cette année de cinéma, on a retenu un chef-d’œuvre charnel et une escroquerie familiale.

Vincent Raymond | Mardi 22 décembre 2015

PB d'or 2015 : cinéma

Le PB d’or du film le plus fantas(ma)tique : Love de Gaspar Noé Le fait qu’un groupuscule obscurantiste ait pleurniché auprès des tribunaux pour restreindre sa diffusion en réclamant que lui soit infligée une interdiction aux moins de 18 ans en raison de « scènes de sexe non simulées » (noooon ? pas possible dans un film qui s’appelle Love et qui traite d’une relation charnelle) confirme son statut de chef-d’œuvre. Car accuser Love d’outrage aux bonnes mœurs (comme Les Fleurs du mal ou Madame Bovary en leur temps) équivaut à décerner à Gaspar Noé un légitime brevet d’auteur classique contemporain. La moindre des choses : le cinéma qu’il propose s’attache à renouveler son médium, à dépasser ses contraintes et susciter des ressentis inédits chez les spectateurs. Love explore le champ de l’intime et de l’amoureux en utilisant des codes visuels du cinéma sensuel et la 3D autour d’un récit dramatiquement complexe, bannissant symétriquement l’hypocrisie de la représentation et la complaisa

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ECRANS | Le souvenir d’une histoire d’amour racontée par ses étapes sexuelles : Gaspar Noé se met autant à nu que ses comédiens dans ce film unique, fulgurant et bouleversant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 7 juillet 2015

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Un 1er janvier, Murphy reçoit un message sur son répondeur : la mère d’Electra s’inquiète car elle est sans nouvelle d’elle depuis plusieurs semaines. Qui est Electra ? La femme que Murphy a aimée, avec qui il a vécu une passion ardente puis qu’il a laissée partir. Aujourd’hui, Murphy vit avec une jeune fille dont il a un enfant, mais ce n’est pas la vie qu’il a désirée – elle n’aurait dû être qu’une passade et ce foutu préservatif n’aurait pas dû craquer… Alors, dans un mélange de regrets et d’inquiétude, Murphy va se souvenir de son histoire avec Electra. Love s’inscrit immédiatement sous le signe de cette nostalgie des amours gâchées, et ce saut dans le temps est pour Gaspar Noé l’occasion de construire un puzzle mental dont toutes les pièces seraient des images renvoyant au sexe – avant, pendant et après. D’où le paradoxe sublime sur lequel s’érige le film : à mesure qu’il s’enfonce dans le cerveau de Murphy, il en ramène des corps, de la chair, du plaisir, de la jouissance. Et tandis que son héros se heurte aux quatre murs de son appartement, couverts de traces d’un passé qui est autant celui du personnage que de l’auteur lui-même (un poster de

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Christophe Chabert | Mardi 3 décembre 2013

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On continue cette semaine notre rétrospective "20 ans de PB, 20 ans de ciné" en se téléportant en 1996, mais surtout en rendant hommage à un tandem de cinéastes régulièrement loués dans nos colonnes : Joel et Ethan Coen. Fargo leur permet de revenir sur leurs terres natales, le Minnesota froid et enneigé, où un fait divers sordide se transforme devant leur caméra en tragédie de la bêtise et de la cupidité. Jerry Lundegaard (William H. Macy), médiocre vendeur de voitures, paie deux tueurs dégénérés, l’un (Steve Buscemi) volubile et agité, l’autre (Peter Stormare) peu loquace et impassible, pour enlever sa propre femme et demander une rançon à son beau-père blindé mais radin. Bien sûr, le plan tourne au cauchemar et seule une femme flic enceinte (Frances McDormand) tente de résister à cette spirale de violence. Le génie des Coen éclate à tous les étages de Fargo : le dialogue, vertigineux, la construction scénaristique, particulièrement audacieuse avec ses digressions imprévisibles – notamment via un personnage de Japonais dépressif et mythomane – et bien sûr la mise en scène, fabuleuse. En pleine symbiose avec leur chef opérateur Roger Deakins, les Coen

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Christophe Chabert | Vendredi 25 octobre 2013

Chabrol voyage au bout de L’Enfer

Notre cycle "20 ans de PB, 20 ans de ciné" se poursuit au Club ce lundi avec un petit tour du côté de l’année 1994 et de L'Enfer, un film aussi génial qu’atypique dans le cinéma français comme dans celui de son réalisateur Claude Chabrol. Récupérant le scénario d’un film de Clouzot, inachevé pour cause de mégalomanie galopante, d’intempéries diverses et de crises cardiaques de son acteur principal, il en garde assez fidèlement l’argument, mais en propose une toute autre approche visuelle. Là où Clouzot cherchait, à travers cette histoire de jalousie maladive et destructrice, à expérimenter sur l’image, c’est plutôt le temps sur lequel Chabrol travaille. Les premières scènes racontent à coups d’ellipses géantes comment Nelly (Emmanuelle Béart, iconisée en bombe sexuelle) et Paul (François Cluzet, monstrueux à tous les sens du terme) se rencontrent, se marient, font des gosses et mènent une vie tranquille dans leur hôtel provincial. Sauf que Paul sombre peu à peu dans un délire parano, persuadé que sa femme le trompe avec le bellâtre du coin (Marc Lavoine), puis avec à peu près tout ce qui bouge. La folie s

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Mardi 28 janvier, 20h30 : "Seul contre tous" (1998 — Gaspar Noé)

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Christophe Chabert | Mercredi 2 octobre 2013

Mardi 28 janvier, 20h30 :

France, début des années 80. Un boucher chevalin, récemment sorti de prison, n’a qu’une obsession : retrouver sa fille Cynthia. Après avoir violemment agressé sa maîtresse, il dérive dans Paris, ruminant sa haine du monde et son ressentiment. Au départ, il y a Carne, un court-métrage de 40 minutes d’une brutalité inouïe, qui révélait Philippe Nahon dans le rôle du boucher, mais aussi un cinéaste provocateur et brillant, Gaspar Noé. Seul contre tous en est à la fois le prolongement et l’approfondissement. Les plans en cinémascope au cordeau, la voix-off omniprésente, déversant les pensées du boucher comme une logorrhée de bile noire et amère, l’image granuleuse du super 16 mm : Gaspar Noé nous fait littéralement rentrer dans la tête de son anti-héros, lointain cousin français du Travis Bickle de Taxi Driver. Le film est extrême, terrifiant, mais derrière cette violence à la limite du soutenable pointe un romantisme tordu, qui fait tout le prix de la démarche de Gaspar Noé, continent à part dans le paysage du cinéma français.

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20 ans de PB, 20 ans de ciné…

ECRANS | À sa création, le Petit Bulletin n’était qu’une page imprimée recto-verso, avec en ouverture un édito et, juste après, les programmes de cinéma. Quand le journal (...)

Christophe Chabert | Vendredi 13 septembre 2013

20 ans de PB, 20 ans de ciné…

À sa création, le Petit Bulletin n’était qu’une page imprimée recto-verso, avec en ouverture un édito et, juste après, les programmes de cinéma. Quand le journal s’est allongé quelques mois plus tard, la première innovation éditoriale fut d’y adjoindre des critiques de films à l’affiche. Et, au fil de son développement, le cinéma est devenu la colonne vertébrale du PB, tentant semaine après semaine de faire partager coups de cœur et coups de sang, construisant une ligne éditoriale solide mais jamais rigide, où les traditionnelles chapelles "cinéma d’auteur" et "cinéma commercial" furent souvent bousculées, dans un sens ou dans l’autre. Pour ce vingtième anniversaire, nous avons tenu à souligner cet engagement dans la défense d’un cinéma innovant, porté par des visions fortes et personnelles, en proposant tout au long de la saison un cycle en partenariat avec le Club : 20 ans de PB, 20 ans de ciné… Soit six séances pour redécouvrir des films qui ont compté au cours de ces vingt années, signés par des cinéastes passionnément défendus dans nos colonnes. Pour débuter ce cycle, quoi de plus logique que de proposer un film qui lui aussi fête

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