How I live now

ECRANS | L’éducation sentimentale d’une jeune Américaine névrosée chez ses cousins anglais en pleine troisième guerre mondiale : Kevin MacDonald mixe SF réaliste et romantisme sans jamais dégager de point de vue cinématographique sur ce qu’il raconte. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 13 mars 2014

Quand l'Américaine Daisy débarque chez ses cousins anglais, c'est d'abord le choc des cultures : d'un côté, une post-ado grunge névrosée — elle entend des voix et souffre d'anorexie — de l'autre, une famille rurale dont la mère, inexplicablement, s'affaire à des questions de politique internationale. Il faut dire que la troisième guerre mondiale menace et que le péril nucléaire plane au-dessus de Londres — Paris, on l'apprend dans un flash télé, a déjà été réduite en cendres. Alors que Daisy s'amourache du solide Eddy et qu'ils folâtrent entre cousins au bord d'une rivière bucolique, le souffle d'une explosion et une pluie de cendres signalent que le conflit a commencé, et que l'heure n'est plus à la rigolade. Ça s'appelle une rupture de ton, et c'est tout le pari d'How I live now : passer presque sans transition du récit d'apprentissage à la SF réaliste, de la romance teen au survival post-apocalyptique.

Comment Kevin MacDonald, documentariste brillant (voir son récent Marley) mais cinéaste de fiction balourd (Le Dernier roi d'Écosse, bio filmée façon Alan Parker, Jeux de pouvoir, médiocre transposition de la série State of play) gère-t-il ce mélange-là ? Pas très bien, à vrai dire… Le premier tiers est filmé n'importe comment, avec une avalanche de plans caméras à l'épaule assemblés selon un montage hystérique où rien n'est véritablement lisible, et la caractérisation des personnages est au-delà du schématisme.

Seule intrigue la manière dont le contexte guerrier s'immisce dans les marges de l'action : des avions qui survolent bruyamment le ciel, des militaires qui encerclent l'aéroport… S'inspirant manifestement des Fils de l'homme d'Alfonso Cuarón, MacDonald tente de faire entrer cette inquiétude sans quitter le point de vue, détaché et insouciant, de ses jeunes protagonistes. Dès que ce danger s'actualise à l'écran, le cinéaste change de braquet : les plans sont plus composés, le montage plus calme et les visions d'horreur en deviennent authentiquement choquantes.

How I live now est, dans cette longue deuxième partie, assez intriguant et parfois inspiré ; il est cependant plombé par une suite de décisions pas inintéressantes dans l'absolu, mais qui se retournent systématiquement contre le film. Ainsi, MacDonald s'obstine à ne pas éclaircir les raisons du conflit et la nature des forces en présence ; pourtant, il ne cesse de glisser des éléments qui suggèrent une possible manipulation des masses, l'armée désignant les « terroristes » comme les méchants mais se comportant de manière abrupte et totalitaire avec la population.

On n'en saura pas plus, et le film semble émasculer de sa portée politique sans qu'on comprenne si cela relève d'une certaine couardise ou d'un vrai parti pris. Car ce qui manque ici, c'est bel et bien un point de vue : MacDonald n'est ni Alfonso Cuarón donc, ni Mark Romanek qui, dans le beau et sous-estimé Never let me go, parvenait à raconter un futur proche et flippant sans quitter des yeux les tourments adolescents de ses héros. Lui traite les scènes comme elles viennent, sans véritablement se soucier de la cohérence de l'ensemble, et la noirceur du propos paraît en fin de compte très artificielle.

Ainsi de Daisy elle-même et de son trouble névrotique, sur lequel le cinéaste insiste lourdement dans la première partie, et qu'il dégage presque intégralement de la seconde, avant de le faire réapparaître comme par magie dans la conclusion. Un personnage en fin de compte mal développé, dont les revirements sont tous expéditifs — qu'elle tombe amoureuse ou qu'elle choisisse de survivre coûte que coûte — et sauvé de justesse par la décidément fascinante Saoirse Ronan, aussi énergique et brute ici qu'elle est discrète et charmante dans The Grand Budapest Hotel. Elle seule semble savoir où le film nous emmène, tandis que derrière la caméra inutilement agitée de Kevin MacDonald, la navigation se fait manifestement à vue…


How I Live Now

De Kevin Macdonald (Ang, 1h46) avec Saoirse Ronan, George Mackay...

De Kevin Macdonald (Ang, 1h46) avec Saoirse Ronan, George Mackay...

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Daisy, une adolescente new-yorkaise, passe pour la première fois ses vacances chez ses cousins dans la campagne anglaise. Rires, jeux, premiers émois… Une parenthèse enchantée qui va brutalement se refermer quand éclate sur cette lande de rêve la Troisième Guerre Mondiale…


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"1917" : la guerre, et ce qui s’ensuivit

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"Marie Stuart, Reine d'Écosse" : reines à l’arène

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"Whitney" : sépulture pop

ECRANS | Après Bob Marley, Klaus Barbie ou encore Idi Amin Dada, le réalisateur Kevin Macdonald poursuit son éclectique galerie de portraits par cet inattendu (et édifiant) documentaire sur la chanteuse Whitney Houston. Au-delà de la star, le miroir d’une époque, d’un système et d’une enfant déchue…

Vincent Raymond | Jeudi 30 août 2018

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Vincent Raymond | Lundi 26 février 2018

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Brooklyn

ECRANS | de John Crowley & Paul Tsan (Irl./G.-B./Can., 1h53) avec Saoirse Ronan, Domhnall Gleeson, Emory Cohen…

Vincent Raymond | Mardi 8 mars 2016

Brooklyn

Avec Une éducation, on avait découvert que le cœur de l’auteur britannique Nick Hornby était plus vaste qu’un stade de foot, et que son âme vibrait à d’autres musiques que sa playlist de 33t rock. Brooklyn, dont il est à nouveau scénariste, enfonce le clou puisqu’il y raconte à nouveau le parcours semé d’embûches d’une jeune femme s’affranchissant de toutes les tutelles (parentale, religieuse, culturelle…) pour s’accomplir, quitte à faire le deuil d’une partie de son identité. Portrait de femme moderne (dans l’acception du XXe siècle, mais qui pourrait revenir à la mode eu égard au conservatisme ambiant), d’une migrante qui plus est (sujet brûlant d’actualité), Brooklyn ne s’écarte pas du classicisme attendu. Saoirse Ronan n’est pas à blâmer : elle s’en tient aux limites de son personnage et de ce film plus anecdotique que définitif. Quant à Hornby, espérons pour lui qu’il s’ouvre à d’autres schémas… VR

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Lost River

ECRANS | Après un petit tour en salle de montage, le premier long de Ryan Gosling arrive en salles dans une version sensiblement plus digeste que celle vue à Cannes. Et s’avère un objet singulier, dont la poésie noire se distille au gré de ses fulgurances visuelles. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 7 avril 2015

Lost River

À Cannes, ce premier long métrage de Ryan Gosling nous était tombé des yeux. Le hiatus entre une narration bordélique et l’envie flagrante de copier ses modèles tel un étudiant d’art passant sa journée au Louvre donnait à Lost River une dimension à la fois prétentieuse et vaine. À peine pouvait-on décerner à son chef opérateur, le brillant Benoît Debie, un satisfecit pour avoir créé une matière visuelle parfois fulgurante. Probablement refroidi par l’accueil glacial réservé au film, Gosling est donc retourné en salle de montage pour mettre un peu d’ordre dans ce foutoir et enlever dix-sept minutes qui ne manquent pas, loin de là, à la version définitive. On cerne donc enfin son propos qui, à défaut d’être particulièrement novateur, a maintenant le mérite de la clarté : un adolescent, Bones (référence sans doute au bouquin de Russell Banks), traîne dans les ruines industrielles de Détroit à la recherche de tuyaux en cuivre qu’il revend pour se faire un peu d’argent de poche. Sa mère (la rousse Christina Hendricks, échappée de Mad Men) se voit proposer par un patron de club lubrique de devenir danseuse dans un cabaret macabre et gore – l’occas

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"Marley" : il était une fois Bob Marley

ECRANS | Avec ce documentaire fleuve sur la légende du reggae Bob Marley, Kevin MacDonald dessine un portrait fouillé et kaléidoscopique de l’homme, sa vie et sa musique mais aussi, en creux, ses contradictions. Passionnant.

Christophe Chabert | Vendredi 8 juin 2012

La perspective d’aller se farcir 2h24 sur Bob Marley, dont la musique a été galvaudée par trop de passages radio et d’admirateurs sous substances, faisait frémir. En même temps, que Kevin MacDonald, cinéaste lourdaud dans la fiction et plutôt habile lorsqu’il revient à sa vocation première, le documentaire, nous ait épargné un énième biopic est déjà un bon point. Mais la durée fleuve du film (et encore, MacDonald a monté une version plus longue pour la télévision) est en fait un atout majeur dans sa réussite : le cinéaste prend le temps de laisser parler ses interlocuteurs, ne laisse aucune piste d’exploration en jachère et retrace avec un souci du détail impressionnant la vie pourtant brève de Bob Marley – il est mort à 36 ans le 11 mai 1981, provoquant un émoi mondial sauf en France, occupée par une toute autre actualité… Unité, dualité, identité MacDonald scénarise cette vie en lui trouvant un événement fondateur : le métissage de Marley, né dans un bidonville jamaïcain d’une mère noire et pauvre et d’un père officier anglais, blanc et coureur de jupons, vite évanoui dans la nature. « L’unité » qu’il n’a cessé de chanter et professer à travers

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Hanna

ECRANS | De Joe Wright (GB/All/EU, 1h57) avec Saoirse Ronan, Eric Bana…

François Cau | Jeudi 30 juin 2011

Hanna

Après une introduction relativement originale, voyant une ado entraînée avec une radicale obstination par son paternel en vu d’une obscure mission, plus il abat ses cartes, et plus cet improbable thriller devient limite gênant, pour devenir franchement grotesque lors de sa grande révélation finale. Pour relever l’intérêt, encore eut-il fallu un réalisateur un minimum investi par son sujet ou doué d’un talent certain ; mais avec aux commandes Joe Wright, réalisateur du pompeux Reviens-moi, il ne fallait pas s’attendre à grand-chose, et c’est effectivement ce que l’on obtient : un film dont le plus grand exploit est d’être arrivé à faire mal jouer Cate Blanchett. FC

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