Cannes 2014, jours 9 et 10 : La fin - enfin !

ECRANS | "Jimmy’s hall" de Ken Loach (sortie le 2 juillet). "Alleluia" de Fabrice Du Welz (date de sortie non communiquée). "Whiplash" de Damien Chazelle (sortie le 24 décembre). "Sils Maria" d’Olivier Assayas (sortie le 20 août). "Leviathan" d’Andrei Zviaguintsev (sortie le 24 septembre).

Christophe Chabert | Dimanche 25 mai 2014

Il faut savoir arrêter une guerre, dit-on. Un festival de cinéma aussi, avec comme bilan chiffré 32 films vus (plus trois vus avant d'y aller), et quelques blessés légers — après une telle foire, on se dit chaque année qu'on ne nous y reprendra plus. Et, quand on relit ce qu'on a écrit à chaud, on se lamente de notre propre médiocrité en se répétant obstinément que ce métier est aussi vain que stupide — peut-être la conséquence de cette arrogance insupportable qui règne à Cannes, où personne ne salue les gens qui travaillent à faire vivre le festival, mais où tout le monde saute au cou du premier imbécile friqué venu.

Film de combat

Il faut savoir arrêter une guerre. Oui, mais après, comment fait-on pour réconcilier les combattants ? C'est la question posée par Ken Loach dans son dernier film, Jimmy's Hall — son dernier, disait-il avant de le présenter, mais ça avait l'air moins clair lors de la conférence de presse. Ce n'est pas une suite au Vent se lève, mais un prolongement, ce moment où, la guerre terminée, la nation irlandaise, divisée par des crimes fratricides, doit réapprendre à vivre ensemble et reformer une communauté. Sujet fordien, ce que Loach ne manque pas de souligner dès les premiers plans où la force tranquille de la mise en scène baigne les personnages dans les paysages et la lumière irlandaise, plutôt que de se focaliser d'entrée sur leurs visages. Chaque chose en son temps, nous souffle Loach, et à l'image de son héros, Jimmy Gralton, revenu sur sa terre natale après dix ans d'exil en Amérique, rien ne paraît urgent sinon retrouver quelques figures familières, familiales et aimées. Beau personnage de gauchiste laïque, Gralton va développer une utopie simple et réconciliatrice : rouvrir un dancing pour en faire un foyer dédié à la fête, à l'éducation et à la discussion, dans lequel jeunes et vieux, riches et pauvres, amis et ennemis, pourraient réapprendre à vivre ensemble.

Premier opposant à cette idée : le curé du coin, qui préfèrerait que tout ce petit monde se retrouve autour d'une messe, de quelques hosties et des valeurs chrétiennes, plutôt qu'autour de libations païennes et impies, de lectures interdites et d'activités émancipatrices. Même si Loach ne cache pas la responsabilité de l'Église dans le conflit qui s'instaure, il ménage son personnage, inflexible sur ses dogmes, mais ouvert à la discussion avec Jimmy et même sensible à sa démarche, sentant que, dans le fond, il agit pour l'intérêt général. En revanche, les bourgeois locaux, propriétaires terriens intransigeants et brutaux, ne veulent rien savoir et feront tout pour faire échouer le projet de Gralton, dont les idées «communistes» deviennent une menace à leurs intérêts privés.

Les années passant, Loach n'a rien lâché de son engagement et Jimmy's Hall est encore et toujours un film de combat, montrant une impossible conciliation entre ceux qui pensent au collectif et ceux qui, au contraire, n'ont que leur profit personnel et leurs valeurs traditionnelles en tête. Le trait du film est toutefois plus vif et soigné que lors de ses trois précédentes réalisations — dont deux comédies, le genre où Loach et son scénariste Paul Laverty se fatiguent le moins. Il y a une élégance dans l'écriture comme dans la mise en scène, un plaisir à raconter cette histoire dont on sent qu'elle résume beaucoup de leurs idées politiques les plus intimes, notamment celle-ci : la culture est sans doute la meilleure arme pour ouvrir un dialogue entre gens qui ne se parlent plus depuis longtemps, et l'avenir d'une nation n'est pas dans ses édiles, mais dans sa jeunesse et dans ses rêveurs, seuls capables de faire souffler une énergie et une liberté qui abattent les barrières. Le film ne dit pas qu'ils y parviennent — Loach est un grand cinéaste lucide — mais il dit aussi qu'il ne faut pas y renoncer.

Une affaire de rythme et de contre-pieds

Avant d'en venir aux deux films qui ont refermé la compétition cannoise cette année, un dernier tour par la Quinzaine des réalisateurs, ballon d'oxygène au sein du festival dans lequel on est allés piocher avec bonheur et jusqu'au bout — une séance, inoubliable, de Massacre à la tronçonneuse présentée par Nicolas Winding Refn en présence de Tobe Hooper, ému aux larmes par l'hommage qui lui était rendu.

Avec d'abord un grand film derrière son apparence modeste, Whiplash de Damien Chazelle. Qui n'est pas sans rappeler l'affreux Foxcatcher dans sa façon d'interpeller les valeurs américaines en en faisant la névrose ultime d'un personnage monstrueux, cherchant à tout crin à les imposer à un jeune poulain candide. Ce n'est pas de sport dont il est question ici, mais de musique : Andrew, 19 piges, est batteur de jazz et n'a qu'un rêve, celui d'intégrer l'orchestre du professeur Fletcher, qui le dirige d'une main de fer. Fletcher jette son dévolu sur Andrew, mais ce mentor-là est du genre pervers : chez lui, une gifle est un encouragement et un compliment peut virer à la menace. En fait, Fletcher ne jure que par le dépassement de soi pour atteindre au génie, prenant le risque de briser ceux dont il renifle le talent.

Le film de Chazelle est donc une affaire de rythme et de contre-pieds, que ce soit dans son déroulé narratif, sa mise en scène, son montage et, bien entendu, le jeu de ses acteurs, tous virtuoses. En particulier J. K. Simmons, qui trouve ici son premier grand rôle hors du petit écran ; il est d'une glaçante précision, maîtrisant toutes ses ruptures avec une incroyable perfection d'exécution, donnant au personnage de Fletcher une séduction et une monstruosité vraiment exceptionnelles. Whiplash réussit par ailleurs à faire de tous ses moments musicaux des morceaux de bravoure dignes d'un film à suspense : sauf qu'ici, on peut mourir à cause d'une fausse note ou d'un tempo trop rapide ou trop lent. Cette tension-là, exceptionnelle et grisante lors de ce qui, pour une fois, mérite d'être appelé un "finale", se double aussi d'une ambivalence quant à la nature du destin accompli : qui, du mentor prêt à tout pour arriver à ses fins, ou de l'élève tentant de le prendre à son propre piège, emporte en fin de compte le morceau ? Certains parlaient de feel good movie à propos de Whiplash ; mais une lecture toute aussi pertinente pourrait le transformer en feel bad movie, où le culte de la réussite finit toujours par triompher, pour le meilleur ou pour le pire.

Le retour de Du Welz

Quinzaine encore avec un film que l'on attendait beaucoup, sans doute trop, Alleluia de Fabrice Du Welz. On était sans nouvelle du cinéaste belge depuis son superbe et totalement incompris Vinyan, ou presque car on sait que son troisième film, un polar de commande pour Thomas Langmann, traîne dans les marchés du film depuis Berlin — il devrait sortir à la rentrée prochaine en France. Alleluia est donc un retour à un projet personnel, en l'occurrence une nouvelle adaptation du fait divers ayant inspiré le mythique Les Tueurs de la lune de miel, unique film de Leonard Kastle. Du Welz est relativement fidèle à l'histoire originale : une infirmière rencontre par petite annonce un bellâtre dont elle va tomber folle amoureuse. Folle au point de le laisser continuer son petit manège — séduire des jeunes veuves pour leur taper leur pognon — à une petite exception près : sa jalousie maladive vire à la pulsion homicide, et les amants vont devenir de dangereux criminels, unis par le sang qu'ils font couler de la plus horrible des manières.

Transposé dans les Ardennes, le fait-divers est toujours aussi glaçant et fascinant à l'écran. D'autant plus qu'Alleluia a pour lui un casting fantastique : Lola Dueñas dans le rôle de Gloria, l'infirmière psychopathe, et surtout Laurent Lucas, qui fait un come back fulgurant dans le rôle de Michel, tombeur mielleux et inquiétant, obsédé sexuel et escroc à la petite semaine. On avait oublié à quel point cet acteur pouvait être fort, à la fois juste, naturel et capable de s'aventurer dans le grotesque et la théâtralité. Le film aimerait lui ressembler, puisque Du Welz travaille sa mise en scène entre deux eaux, celle d'un naturalisme un peu cradingue — caméra à l'épaule, image granuleuse — et celle d'une artificialité culottée. Ainsi, après avoir déclaré son amour fou à Michel, Gloria se retrouve seule avec un cadavre dans une cuisine ; et là voilà qui se met à chanter comme dans une comédie musicale, avant de dégainer une scie pour découper le corps. Humour très noir et très belge qui rappelle Calvaire, le premier film de Du Welz, mais dont on se demande s'il ne vient pas foutre par terre tout le sérieux avec lequel le cinéaste tentait de faire naître une vérité émotionnelle entre ses deux personnages. Les scènes où Lucas imite les grimaces de Bogart dans African Queen sont un peu du même genre : doit-on rire du ridicule de la situation ou, au contraire, s'attendrir face à un personnage complètement à côté de la plaque, qui laisse tranquillement proliférer l'horreur autour de lui en se comportant comme un grand gamin paumé ?

Il faut dire que Du Welz aime la provocation et, à la différence des autres cinéastes de genre francophone, ne cherche pas à reproduire bêtement sa DVDtèque. D'ailleurs, doit-on vraiment le classer avec les Bustillo / Maury, Xavier Gens et autres Alexandre Aja ? Car s'il y a bien un cinéaste dont Du Welz revendique l'héritage, c'est André Delvaux, c'est-à-dire une école du surréalisme cinématographique belge où l'amour fou et le fantastique font bon ménage et où le réalisme est toujours mis à mal par une dose d'incongruité et d'humour tordu. Il manque pourtant quelque chose à Alleluia pour accomplir parfaitement ce programme : peut-être un scénario moins programmatique — d'autant plus pour ceux qui connaissent le film original — une montée finale vraiment vertigineuse ou un malaise qui ne tiendrait pas qu'aux nombre de coups portés et à la brutalité des crimes commis à l'écran.

Bergman façon Plus belle la vie

Finissons donc par les deux derniers films de la compétition, dont on va inverser l'ordre de vision histoire de ne pas vous laisser sur une dernière note morose — soit l'inverse de notre humeur en quittant le festival, vous allez piger pourquoi.

Samedi matin était présenté Sils Maria, le nouveau Olivier Assayas, avec un casting plutôt téméraire réunissant Juliette Binoche, Kristen Stewart et Chloé Grace Moretz. On a souvent tiré à boulets rouges sur le cinéma d'Assayas, du moins sur ses films de cinéma, Carlos faisant figure d'exception télévisuelle. Face à l'enfer Sils Maria, on a encore mieux compris pourquoi ce cinéaste-là nous sort par les yeux : c'est un imposteur malin qui se débrouille pour masquer ses lacunes criantes derrière une poudre aux yeux théorique dont la critique s'est faite le complice (volontaire ?) depuis bientôt trente ans. Ainsi, Sils Maria n'est qu'une piteuse tentative de Bergman pour les nuls, une grossière variation atour de Persona mixée avec une pincée d'All about Eve, emballée dans un écrin chic et culturel pour lecteurs de Télérama et dans laquelle Assayas déverse tranquillou ses idées sur le monde contemporain, les actrices, le cinéma hollywoodien, le théâtre. Que l'affaire ne soit qu'une enfilade d'aphorismes rédigés par un lycéen en première littéraire est déjà en soi une raison d'être furieux. Mais ce lycéen-là est du genre branleur au fond de la classe, et Sils Maria ne fait jamais aucun effort pour rendre crédible ce qu'il montre à l'écran.

Ainsi, Juliette Binoche y est plus ou moins Juliette Binoche, c'est-à-dire Maria Anders, une grande actrice vieillissante devant faire face à l'arrivée de jeunes stars ayant acquis leur popularité grâce à leurs frasques scandaleuses copieusement relayées par les tabloïds et internet. Elle a avec elle une assistante plus jeune, Valentine (Kristen Stewart, qui fait le métier humblement sans faire d'ombre au cabotinage de Binoche) entièrement dévouée à sa patronne, qu'elle accompagne en Suisse où elle doit prononcer un discours en hommage à l'auteur-metteur en scène qui l'avait révélée sur les planches avec une pièce baptisée Maloja Snake. Ledit auteur claque comme par hasard juste pendant le trajet qui les emmène là-bas et, deuxième hasard gros comme le poing, il se trouve qu'un metteur en scène anglais à la mode lui propose de reprendre cette fameuse pièce, mais pour incarner cette fois le personnage féminin le plus âgé. Elle tergiverse, accepte, commence à répéter avec Valentine, n'y arrive pas, jalouse la toute jeune starlette qui va jouer le rôle qu'elle incarnait vingt ans auparavant, va au cinéma voir un (faux) blockbuster en 3D et trouve ça bien pourri, pique des crises et fait de longues marches dans la montagne pour regarder les nuages et faire trempette dans un lac.

On l'a dit, c'est du Bergman écrit par un scénariste de Plus belle la vie, farci de musique classique — la plaie, cette année, à Cannes, que ce recours systématique au classique pour donner une hauteur artificielle à des films exsangues — et dont les personnages ne sont que des fantasmes d'auteur, instruments du discours d'un Assayas en roue libre, manifestement satisfait de son premier jet. Tout est fake et vite torché dans Sils Maria : les noms d'acteurs et les titres de films, les images googlisées, le talk show où la nymphette Moretz fait de la provoc', le blockbuster de SF dans laquelle elle triomphe… On défie quiconque de croire une seule seconde à tout ce bardas-là, qui en définitive n'a qu'une fonction : montrer que ce sont les images griffées Assayas qui sont de l'art, tandis que tout ce qu'il se plait à détourner n'est grosso modo que de la merde. Attitude d'artiste arrogant qui, par deux fois, lui revient en pleine tronche : au début, Maria Anders décline la proposition d'aller reprendre un caméo dans un futur X-Men — sous-entendu, ras-le-bol de ces produits commerciaux décérébrés. Pas de bol pour le pauvre Assayas : son film nous est montré la semaine où sort Days of future past, dans lequel on trouve plus d'idées de cinéma que dans l'intégralité de son œuvre. Eh oui, les ringards commerciaux ne sont pas ceux qu'on croit, et Assayas fait alors figure de triste sire d'un cinéma d'auteur franchouillard prétentieux et à bout de souffle. Plus tard, la même Anders raconte qu'elle a tourné pour Sidney Pollack dans Un scarabée sur le dos, titre fictif et évidemment débile qui entraîne des gloussements conjoints de l'actrice et de son assistante. Là encore, on laissera au spectateur le droit de préférer L'Eau froide aux Trois jours du condor, Boarding gate et Demon Lover à Jeremiah Johnson… Mais bon, LOL, quand même.

Dans Après mai, déjà, Assayas signifiait au dernier plan qu'il appartenait à une génération d'héritiers qui, après avoir singé la posture révolutionnaire, sont devenus de simples fils à papa prolongeant la petite boutique de cinématographe familiale. Il y a dans Sils Maria une manière absolument détestable de parodier le monde d'aujourd'hui pour mieux sacraliser la culture d'hier, de faire semblant de s'intéresser à la jeunesse pour refourguer un pur cinéma de vieux, fait dans un fauteuil le nez sur le combo avec le soutien confortable du CNC et l'appui, désormais automatique, de la presse — on ne se lassera jamais du blog de Serge Kaganski à Venise en 2012 où, grognant tel Obélix contre tout ce qui n'était pas français, les films, les salles, les gens, décernait sans problème le Lion d'or à Après mai. Et le spectateur ? Rien à foutre, de toute façon, s'il se fait chier, c'est qu'il n'a rien compris, et puis il n'a qu'à retourner voir les conneries hollywoodiennes s'il n'est pas content, de toute façon, ça finira d'une manière ou d'une autre dans notre poche. Vive le processus de redistribution français : quand vous payez un billet pour Godzilla, vous participez au financement des films d'Assayas qui vous crachent à la gueule. Oui, il y a de quoi être furieux à la sortie du film !

Gloire à Zviaguintsev

Heureusement, la veille, on avait l'exact inverse du cinéma d'Assayas : Leviathan (photo), merveille d'Andrei Zviaguintsev, qui restera comme un des films les plus forts vus à Cannes, et le meilleur de la compétition si on met hors concours le Godard, définitivement sur une autre planète. Ce n'est que son quatrième film, mais Zviaguintsev a connu des honneurs tellement précoces (Lion d'or à Venise pour sa première œuvre, Le Retour), qu'il paraît déjà faire partie du paysage mondial depuis des années. Or, non seulement son cinéma est encore jeune, mais il ne cesse de l'emmener vers de nouveaux horizons. Avec Elena, c'était un grand bond dans la Russie contemporaine, ses inégalités sociales et sa cruelle loi de la jungle ; avec Leviathan, c'est par une forme de comédie noire et absurde qu'il lance un pavé dans la face de son pays, ce qui est un geste hautement courageux, quoique pas suffisant pour justifier de défendre le film.

L'an dernier, Jia Zhang-Ke avait réussi une révolution du même ordre avec A touch of sin : conserver la puissance plastique de ses œuvres précédentes en en déplaçant les motifs vers le cinéma de genre et en passant de la métaphore à l'évocation frontale des dérives chinoises actuelles. Leviathan, qui montre comment un pauvre garagiste du Nord de la Russie va voir s'abattre sur lui les foudres de la justice, de la police et du pouvoir au seul motif qu'il n'a pas voulu vendre son bout de terrain, réfléchit instantanément toute la violence de la Russie poutinienne, avec une splendeur formelle et une densité romanesque époustouflantes. Car si Zviaguintsev a pu être tenté, avec Le Bannissement, de se regarder filmer, il n'a désormais plus qu'une obsession : celui du timing juste qui va emporter le spectateur dans son histoire. Il y a un métronome dans la tête de ce cinéaste, un sens presque musical du montage et du dialogue, ici très important car, on l'a dit, Leviathan est, dans sa première moitié, une comédie très inattendue.

Le cinéaste ose forcer le trait de ses personnages en les imbibant de doses inhumaines de Vodka, les poussant à se comporter comme des mufles ou des sagouins, notamment un maire hallucinant de cynisme, incarnation vivante d'une corruption proliférante. Le film atteint son acmé lors d'une partie de chasse en bord de mer où Zviaguintsev parvient à arracher des hurlements de rire au spectateur tout en allant au bout de son sens inné de l'espace — un simple panoramique lui permet ainsi de raccorder le plan rapproché d'une femme qui se trempe le visage dans l'eau et un groupe attablé laissant apparaître la totalité du décor en profondeur de champ. C'est de la haute voltige cinématographique, mais cette beauté est tellement présente du premier au dernier plan de Leviathan qu'on finit par l'oublier, laissant les méandres de l'histoire se déployer jusqu'à un dernier acte particulièrement tragique et ironique, où le pouvoir, l'Église et les notables célèbrent ensemble leur triomphe, tandis que le peuple n'a plus que ses yeux pour pleurer — à condition qu'ils soient encore ouverts.

Palmarès commenté dans notre édition du 28 mai

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Ken Loach : « Rien ne changera tant qu’on n’aura pas changé le modèle économique »

ECRANS | Force tranquille toujours aussi déterminée, Ken Loach s’attaque avec "Moi, Daniel Blake" à la tyrannie inhumaine des Job Center, vitupère les Conservateurs qui l’ont organisée… et cite Lénine pour l’analyser. Ouf, les honneurs ne l’ont pas changé !

Vincent Raymond | Lundi 24 octobre 2016

Ken Loach : « Rien ne changera tant qu’on n’aura pas changé le modèle économique »

Comment ce nouveau film est-il né ? Ken Loach : Quand Paul Laverty, le scénariste, et moi avons commencé à échanger les histoires que nous entendions autour de nous, lui en Écosse et moi en Angleterre – entre deux réflexions sur les scores de foot. Des histoires de personnes piégées dans cette bureaucratie d’État, et qui deviennent de plus en plus extrêmes. Je pourrais vous donner des tonnes d’exemples, comme cet homme qui avait téléphoné au Job Center – le Pôle emploi britannique – pour prévenir qu’il ne pourrait pas honorer un rendez-vous car il assistait aux funérailles de son père. Il est allé à l’enterrement… et on lui a arrêté ses allocations ! Durant nos recherches, on a traversé le pays, et on en a entendu plein d’autres identiques. Alors on s’est dit qu’on devrait en raconter une, pour essayer de faire comprendre aux gens ce qu’ils endurent. Paul a écrit les deux personnages principaux de Dan et Katie et voilà, c’était parti. Pourquoi l’avoir situ

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"Moi, Daniel Blake" : une couronne pour le Royaume des démunis

Cinéma | Lorsqu'un État fait des économies en étouffant les plus démunis, ceux-ci s’unissent pour survivre en palliant sa criminelle négligence. Telle pourrait être la morale de cette nouvelle fable dramatique emplie de réalisme et d’espérance, qui a valu à Ken Loach sa seconde – et méritée – Palme d’or.

Vincent Raymond | Lundi 24 octobre 2016

Avec sa bouille de Michel Bouquet anglais, Daniel Blake a tout du brave type. En arrêt maladie après un accident cardiaque, il doit sacrifier aux interrogatoires infantilisants et formatés de l’administration, menés par des prestataires incompétents (l’État a libéralisé les services sociaux), pour pouvoir reprendre son boulot ou bénéficier d'une allocation. Assistant à la détresse de Katie, mère de famille paumée rabrouée par une bureaucrate perversement tatillonne, Daniel s’attache à elle et l’épaule dans sa galère alors que son propre cas ne s’améliore pas. Tout épouvantable qu’il soit dans ce qu’il dévoile de la situation sociale calamiteuse des plus démunis au Royaume-Uni (merci à l’administration Cameron pour ses récentes mesures en leur défaveur), Moi, Daniel Blake se distingue par sa formidable énergie revendicative positive, en montrant que les "assistés" n’ont rien de ces profiteurs cynique mis à l’index et enfoncés par les conservateurs. Ils font même preuve d’une admirable dignité face à l’incurie volontaire de l’État, refusant le piège de la haine envers le plus faibles qu’eux (le facile pis-aller de la discrimination à l

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10 Cloverfield Lane

ECRANS | Dan Trachtenberg s’inscrit dans les pas du fameux film catastrophe apocalyptique "Cloverfield", sans pour autant en présenter une suite. Et défend plutôt un minimalisme bienvenu.

Vincent Raymond | Mardi 15 mars 2016

10 Cloverfield Lane

En 2008, Matt Reeves électrochoquait le principe du film catastrophe apocalyptique en hybridant faux "found footage" et monstres exterminateurs dans Cloverfield : une expérience de cinéma aussi accomplie du point de vue théorique que spectaculaire. Ni suite, ni spin-off classique, 10 Cloverfield Lane s’inscrit dans sa lignée en combinant atmosphère de fin du monde, huis clos sartrien avec potentiel(s) psychopathe(s)… et monstres exterminateurs. Producteur des deux volets, J.J. Abrams pourrait lancer une franchise en s’attaquant ensuite au mélo, à la comédie musicale, au polar : tout peut convenir, du moment qu’on ajoute “Cloverfield” dans le titre et intègre des monstres en codicille ! Si Cloverfield montrait une fiesta virant au massacre, puis au survival, 10 Cloverfield Lane démarre privé de toute insouciance par une rupture pour se précipiter, très vite, dans le confinement subi d’un bunker et sa promiscuité. C’est que les temps ont changé : l’inquiétude et la paranoïa règnent. Plus pressante, la menace n’est plus le seul fait d’entités étrangères ; elle émane aussi de bon gros "rednecks" se révélant immédiatement plus dangereux m

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Whiplash

ECRANS | Pour son premier film, Damien Chazelle raconte une initiation artistique muée en rapport de domination, et filme la pratique de la musique comme on mettrait en scène un film de guerre. Une affaire de rythme, de tempo et de ruptures parfaitement maîtrisée d’un bout à l’autre. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 23 décembre 2014

Whiplash

La répétition d’un coup de baguette sur une caisse claire, de plus en plus rapide, comme des coups de feu ou, selon le titre, des coups de lasso – whiplash. Le rythme, rien que le rythme. Une demi-seconde en trop ou une demi-seconde trop tôt et vous êtes mort. En face, l’homme censé vous guider dans votre apprentissage, votre mentor, est aussi votre pire ennemi, celui que vous craignez le plus car ses jugements font autorité. Lui, le rythme, il le fracasse sèchement afin de vous mettre à terre, plus bas que terre même, pour que vous vous releviez ensuite le mors aux dents et que vous repartiez au combat, plus déterminé que jamais. Ce qui ne tue pas rend plus fort, dit l’adage nietzschéen. Le succès est la meilleure des revanches, complète un dicton américain. Whiplash, premier film impressionnant de Damien Chazelle, raconte tout cela, et beaucoup plus encore. Un élève doué Voici donc Andrew (Miles Teller, échappé des romances pour ados comme The Spectacular now et Divergente) qui intègre une prestigieuse école de musique pour deve

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Alleluia

ECRANS | Fabrice Du Welz passe au tamis du surréalisme belge "Les Tueurs de la lune de miel", film américain de 1970, pour une version qui, malgré ses embardées baroques, son humour très noir et un Laurent Lucas absolument génial, reste un peu trop proche de son modèle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 25 novembre 2014

Alleluia

Météore cinématographique, Les Tueurs de la lune de miel appartient à cette catégorie de films dont le souvenir se grave à vie dans l’esprit de ceux qui le voient. Leonard Kastle, musicien contemporain qui signait là sa seule réalisation pour le cinéma, s’emparait d’un fait divers tragique – un couple d’amants meurtriers recrutait des veuves par petites annonces, avant de les assassiner sauvagement une fois le mariage célébré – pour en faire une œuvre au romantisme paradoxal, entre amour fou et amour virant à la folie. S’attaquer au remake d’un tel monument tient de la gageure, mais Fabrice Du Welz, qui a démontré dans Calvaire et le mésestimé Vinyan qu’il savait digérer ses influences cinéphiles pour en faire des films hautement personnels, a relevé le défi. Transposant l’histoire aujourd’hui dans les Ardennes, remplaçant les petites annonces par des sites de rencont

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Leviathan

ECRANS | De la farce noire à la tragédie en passant par le polar mafieux, Andreï Zviaguintsev déploie un étourdissant arsenal romanesque pour faire le portrait d’une Russie gangrenée par la corruption, où sa mise en scène atteint un point de perfection vertigineux. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 23 septembre 2014

Leviathan

Quelque part, dans un bout de Russie oubliée de tout, se joue un drame minuscule aux échos majuscules. Kolia vit avec sa seconde femme et son fils au bord de la mer de Barents, dans une vieille maison que convoite le maire de la ville. Condamné à être expulsé, il fait appel à un avocat moscovite pour tenter d’infléchir la décision de la justice. Comme dans un western, cet étranger débarque en territoire inconnu et sa présence va bouleverser une micro-société déjà divisée, précipitant la tragédie tout en révélant les mœurs du pouvoir local. Sujet ô combien politique qu’Andreï Zviaguintsev va aborder par d’imprévisibles ruptures de ton. Lui, le cinéaste austère et grave du Retour et d’Elena, choisit de traiter toute la première partie comme une farce noire où les personnages, régulièrement imbibés de vodka, sont comme les reflets tordus et hilarants de la Russie éternelle, celle de Tchekhov ou de Mikhalkov, dont Leviathan

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L’âme russe amère de Zviaguintsev

ECRANS | Événement de cette rentrée cinéma, "Leviathan" place Andreï Zviaguintsev en orbite dans la galaxie des grands cinéastes mondiaux. Son œuvre, encore brève – quatre films – a évolué avec son pays d’origine, la Russie, dont il est aujourd’hui le critique le plus cinglant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 2 septembre 2014

L’âme russe amère de Zviaguintsev

En 2003, son entrée en cinéma fut fracassante : Le Retour, premier film, Lion d’or à Venise, révélation d’un immense metteur en scène doté d’une puissance visuelle perceptible dans le moindre de ses cadres, capable d’apporter une dimension mythologique à un récit simple – deux enfants voient leur père revenir au foyer et s’embarquent avec ce géniteur inconnu et ténébreux en direction d’une île symbolique. Il était aisé à l’époque de comparer le travail d’Andreï Zviaguintsev à celui de Tarkovski, figure tutélaire d’un cinéma soviétique dont il fut le martyr exilé. Comparaison piégée puisque cette captation d’héritage pouvait passer pour une tentative de maniérisme pure et simple, que seule la force émotionnelle du Retour venait contredire. Zviaguintsev commence sa carrière de cinéaste en 2001, dans le premier âge de la Russie poutinienne, en quête d’un passé mythique tout en laissant la corruption gangrenée ses élites. Les datchas aux cheminées fumantes, les paysages hors du temps et les figures bibliques de son premier film semblaient synchrones avec ce désir de célébrer l’âme russe éternelle. Soupçon intensifié en 2007 avec son deuxième long, Le Ba

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Sils Maria

ECRANS | D’Olivier Assayas (Fr, 2h03) avec Juliette Binoche, Kristen Stewart…

Christophe Chabert | Mardi 19 août 2014

Sils Maria

La prétention qui suinte de la première à la dernière image de Sils Maria ne surprendra pas ceux qui, comme nous, ont pris en grippe le cinéma d’Olivier Assayas. Il y raconte, sans le moindre scrupule de crédibilité, comment une star entre deux âges (Juliette Binoche, qui pose tout du long en alter ego de Juliette Binoche) décide de reprendre la pièce qui l’a rendue célèbre et dont l’auteur s’est éteint, comme par hasard, au moment où elle allait lui rendre hommage en Suisse. Elle laisse le rôle de la jeune première à une nymphette hollywoodienne (Chloë Grace Moretz) et endosse celui de la femme mûre, ce qui déclenche chez elle un psychodrame dont le souffre-douleur sera son assistante (Kristen Stewart, la seule à surnager en adoptant un très respectable profil bas au milieu du désastre). « Tu l’as vu, mon Persona ? » (film de Bergman) nous susurre Assayas tout du long avec une finesse éléphantesque, des coquetteries stylistiques de grand auteur (le faux film muet, la musique classique) et une manière très désagréable de désigner ce qui est de l’art et ce qui n’en est pas. Les blockbusters de super-héros ? Des merdes à regarder avec des lunettes 3D ridi

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Jimmy’s Hall

ECRANS | Ken Loach retrouve sa meilleure veine avec ce beau film autour d’une utopie réconciliatrice dans l’Irlande du Nord encore meurtrie par la guerre civile, ruinée par les archaïsmes de l’église et l’égoïsme des possédants. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 1 juillet 2014

Jimmy’s Hall

On avait hâtivement présenté Jimmy’s Hall comme une suite au Vent se lève de la part de Ken Loach et de son fidèle scénariste Paul Laverty ; ce qu’il est sans l’être, finalement, puisque s’il prolonge historiquement l’exploration de l’Irlande du Nord traumatisée par sa guerre civile, il le fait avec une humeur nouvelle. Tout tient finalement dans l’ellipse qui sert d’introduction mais aussi de parenthèse dans la vie de son héros Jimmy Gralton : ce militant communiste a passé dix ans comme ouvrier en Amérique et revient dans son Irlande natale chassé par la crise économique. La situation politique s’est en apparence pacifiée, même si les divisions au sein du peuple restent fortes. Loach choisit pourtant de montrer que cette fracture en dissimule une autre, reproduction de celle qui taraude son cinéma depuis ses débuts : c’est avant tout une question sociale, morale et culturelle. C’est à cela que va s’atteler Gralton : combler le fossé qui sépare générations, confessions et classes, à travers un lieu symbolique, un dancing abandonné qu’il transforme en foyer d’éducation populaire et de fête laïque. Jazz, whisky et lutte des classes

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20 ans de PB, 20 ans de ciné…

ECRANS | À sa création, le Petit Bulletin n’était qu’une page imprimée recto-verso, avec en ouverture un édito et, juste après, les programmes de cinéma. Quand le journal (...)

Christophe Chabert | Vendredi 13 septembre 2013

20 ans de PB, 20 ans de ciné…

À sa création, le Petit Bulletin n’était qu’une page imprimée recto-verso, avec en ouverture un édito et, juste après, les programmes de cinéma. Quand le journal s’est allongé quelques mois plus tard, la première innovation éditoriale fut d’y adjoindre des critiques de films à l’affiche. Et, au fil de son développement, le cinéma est devenu la colonne vertébrale du PB, tentant semaine après semaine de faire partager coups de cœur et coups de sang, construisant une ligne éditoriale solide mais jamais rigide, où les traditionnelles chapelles "cinéma d’auteur" et "cinéma commercial" furent souvent bousculées, dans un sens ou dans l’autre. Pour ce vingtième anniversaire, nous avons tenu à souligner cet engagement dans la défense d’un cinéma innovant, porté par des visions fortes et personnelles, en proposant tout au long de la saison un cycle en partenariat avec le Club : 20 ans de PB, 20 ans de ciné… Soit six séances pour redécouvrir des films qui ont compté au cours de ces vingt années, signés par des cinéastes passionnément défendus dans nos colonnes. Pour débuter ce cycle, quoi de plus logique que de proposer un film qui lui aussi fête

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Après mai

ECRANS | D’Olivier Assayas (Fr, 2h02) avec Clément Métayer, Lola Creton, Carole Combes…

Christophe Chabert | Mercredi 7 novembre 2012

Après mai

De L’Eau froide à Carlos, la révolution politique avortée des années 70 hante le cinéma d’Olivier Assayas. Aujourd’hui, il s’y attaque de front à travers un récit aux relents autobiographiques où la jeunesse de son époque prend la route et le maquis pour contester la société conservatrice et prôner le marxisme et le maoïsme. Ce devrait être une fresque portée par un souffle romanesque fort ; ce n’est à l’arrivée qu’un film d’Assayas, où les états d’âme amoureux des personnages prennent le pas sur l’esprit d’une période, réduite à un simple folklore. Aux clichés hallucinants des scènes d’ouverture (manif, gaz lacrymo, pochettes de disques rock, lycéen faisant de la peinture abstraite dans sa chambre, créature garrellienne en longue robe blanche ânonnant un texte incompréhensible) succède un récit mal raconté, bourré de symboles transparents (la jeunesse se consume, alors tout brûle autour d’elle) et joué par des acteurs peu convaincants (exception faite de Lola Creton). Surtout, le film prend acte d’une démission de son auteur face à son sujet : Gilles, alter

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La Part des anges

ECRANS | Décidément, la comédie n’est pas le fort de Ken Loach et son scénariste Paul Laverty : cette pochade à l’optimisme forcé sur les tribulations dans le monde du whisky d’une bande de petits délinquants écossais relève du bâclage paresseux et du téléfilm laborieux. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Lundi 25 juin 2012

La Part des anges

On le disait déjà à l’époque de Looking for Éric, mais La Part des anges le confirme : Ken Loach semble oublier totalement le grand cinéaste qu’il est lorsqu’il décide de faire une pure comédie. Et si le film qui avait relancé sa carrière (Raining stones) reposait sur une certaine légèreté (du moins dans sa peinture de l’Angleterre prolo), c’est bien quand il aborde la face la plus noire et désespérée de son œuvre que Loach signe ses meilleurs opus (pour nous, Family life, Ladybird, Sweet sixteen et It’s a free world). Ce qui frappe d’abord dans La Part des anges, c’est la sensation de caricature qui émane des protagonistes : des petits délinquants qui ont forcément bon fond et toujours leurs raisons d’avoir mal agi – ils sont un peu cons et n’ont pas d’instruction, la faute à vous savez qui. Cette absolution sans frais tue tout le dialectisme que Loach attache d’ordinaire à sa peinture des classes populaires. Ce premier écueil est révélateur de la suite : le cinéaste et son scénaris

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Elena

ECRANS | D’Andreï Zviaguintsev (Russie, 1h49) avec Nadejda Markina, Andreï Smirnov…

François Cau | Vendredi 2 mars 2012

Elena

Elena était femme de ménage mais a fini par se marier avec son employeur. Leur demeure bourgeoise figure une Russie hors du temps, figée, loin des temps présents. Et soudain, boum ! Elena sort, prend le métro et se retrouve de plain-pied avec le Moscou d’aujourd’hui. C’est un choc, que la mise en scène intensifie par des plans plus courts et la musique sérielle de Philip Glass, judicieusement employée. Le film prend alors son envol et ne redescendra plus des hauteurs. Le nœud du drame se met en place, une fracture sociale que seuls les allers et venus d’Elena empêchent d’éclater au grand jour. Il y a du génie dans la manière dont Zviaguintsev fait basculer le récit : un plan fulgurant où un accident se produit l’air de rien, une conversation entre gens distingués qui vire au règlement de compte social et enfin, un climax en trompe-l’œil, dont le calme à l’image ne doit pas masquer l’incroyable violence politique. Car pour l’auteur, les deux mondes (les puissants arrogants et les pauvres revanchards) ne se feront jamais de cadeaux. Il choisit donc l’impensable : le crime comme moyen ultime de redistribution des richesses. Et le châtiment ? À d’autres… Zviaguintsev préfère rester

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Route Irish

ECRANS | Sombre histoire de vengeance d’un ancien mercenaire anglais en Irak, Route Irish, malgré son évident manque de moyens, s’inscrit dans la meilleure veine du cinéma de Ken Loach, comme un remake social et british de Rambo. Christophe Chabert

François Cau | Mercredi 9 mars 2011

Route Irish

Il fallait se douter que Ken Loach, cinéaste politique ET britannique, aille fourrer sa caméra dans le grand fiasco des années Blair : l’engagement militaire des forces anglaises dans le bourbier irakien. Mais on ne s’attendait pas à ce qu’il prenne le sujet par l’angle qu’il adopte dans Route Irish. À savoir le rôle joué par d’anciens soldats sur le théâtre des opérations où ils deviennent des agents grassement payés par des sociétés privées pour maintenir l’ordre et faire place nette au business des entreprises anglaises. À la solde de ces multinationales, Fergus et Frankie sont partis là-bas pour se faire du blé, mais seul Fergus en est revenu. Lorsqu’il apprend la mort de son ami d’enfance et frère d’arme sur la très dangereuse Route Irish qui mène à Bagdad, il décide de confondre coûte que coûte ceux qu’il pense responsables du carnage. La Bête de guerreDans la première moitié du film, Loach semble se cogner aux limites de son économie de cinéaste : l’évocation du sort de Frankie se fait avec un maigre enregistrement vidéo amateur, et l’enquête avance par une suite de conversations téléphoniques ou avec des écrans connectés via Skype. Route Irish, pendant une heure

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Carlos

ECRANS | Olivier Assayas surprend et enthousiasme avec cette œuvre monstre retraçant l’itinéraire du célèbre terroriste international, de sa «naissance» à sa chute, avec un indiscutable sens de l’action et de l’épique. Christophe Chabert

François Cau | Vendredi 2 juillet 2010

Carlos

Tout d’abord, précisons que ce Carlos-là est la version cinéma d’une trilogie télévisuelle de 5h30. S’il est conseillé de se procurer le DVD proposant l’intégrale, on ne peut que pousser à aller voir ce digest sur grand écran, ne serait-ce que pour apprécier le beau cinémascope utilisé par Assayas, définitivement inadapté à l’expérience télé. Au-delà de ces considérations finalement négligeables (et ayant déjà empoisonné sa sélection cannoise), Carlos témoigne de ce qui arrive quand un cinéaste mineur (et on reste poli), au formalisme embarrassant de vanité, croise soudain un sujet en or qui non seulement transcende son cinéma, mais éclaire d’une légitimité nouvelle son style. Cette reconstitution épique et fiévreuse du parcours d’Ilich Ramirez Sanchez dit Carlos, révolutionnaire beau gosse devenu terroriste international puis spectre avachi de sa propre légende, est un vrai film d’action. Non seulement parce qu’il réserve quelques inoubliables morceaux de bravoure (le carnage de la rue Toullier, la prise d’otages de l’OPEP), mais aussi parce que les personnages sont saisis dans un mouvement perpétuel, ce que la caméra agitée d’Assayas retranscrit à la perfection.

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