L'âme russe amère de Zviaguintsev

ECRANS | Événement de cette rentrée cinéma, "Leviathan" place Andreï Zviaguintsev en orbite dans la galaxie des grands cinéastes mondiaux. Son œuvre, encore brève – quatre films – a évolué avec son pays d’origine, la Russie, dont il est aujourd’hui le critique le plus cinglant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 2 septembre 2014

Photo : © Vladimir Michukov


En 2003, son entrée en cinéma fut fracassante : Le Retour, premier film, Lion d'or à Venise, révélation d'un immense metteur en scène doté d'une puissance visuelle perceptible dans le moindre de ses cadres, capable d'apporter une dimension mythologique à un récit simple – deux enfants voient leur père revenir au foyer et s'embarquent avec ce géniteur inconnu et ténébreux en direction d'une île symbolique. Il était aisé à l'époque de comparer le travail d'Andreï Zviaguintsev à celui de Tarkovski, figure tutélaire d'un cinéma soviétique dont il fut le martyr exilé. Comparaison piégée puisque cette captation d'héritage pouvait passer pour une tentative de maniérisme pure et simple, que seule la force émotionnelle du Retour venait contredire.

Zviaguintsev commence sa carrière de cinéaste en 2001, dans le premier âge de la Russie poutinienne, en quête d'un passé mythique tout en laissant la corruption gangrenée ses élites. Les datchas aux cheminées fumantes, les paysages hors du temps et les figures bibliques de son premier film semblaient synchrones avec ce désir de célébrer l'âme russe éternelle. Soupçon intensifié en 2007 avec son deuxième long, Le Bannissement. La Russie hors d'âge, loin de l'urbanité (les premiers plans montrent une voiture qui s'éloigne de la civilisation industrielle pour s'échouer dans un bout de campagne magnifiée dans son isolement), ouvrait la porte à un déluge de métaphores et de paraboles. Zviaguintsev oubliait la lettre de son récit pour n'en conter que le sous-texte et se grisait de sa propre virtuosité en se laissant aller à une coupable lenteur : Le Bannissement était comme une version caricaturale et enflée des splendeurs du Retour.

Elena et les hommes

Mais un grand cinéaste sait aussi se remettre en question et penser chaque film contre le précédent. Cinq ans plus tard, Zviaguintsev réalise Elena et provoque un choc similaire à celui du Retour. L'ouverture est un savoureux trompe-l'œil : un oiseau sur une branche, le temps d'un long plan fixe, comme un rappel de l'alliance nature + contemplation du Bannissement. Mais lorsqu'un deuxième volatile le rejoint, la caméra effectue un panoramique et découvre un immeuble moscovite contemporain et cossu. Zviaguintsev met les deux pieds dans le présent de la Russie et entend bien dire à son pays quelques vérités pas forcément agréables à entendre – notamment le fossé grandissant entre des nantis confits dans leur richesse et leur égoïsme, et des pauvres à la ramasse, abrutis de télévision et d'alcool.

Ce regard dur et tranchant, pourrait passer pour de la misanthropie si Zviaguintsev ne l'atténuait grâce à son personnage-titre, Elena, matriarche d'une famille de beaufs irresponsables et sans le sou qui se reproduisent comme des lapins, femme de ménage ayant eu la chance d'épouser son employeur vieillissant et de partager sa confortable demeure tout en restant, l'air de rien, sa domestique. Elena montrait les conflits complexes de la Nouvelle Russie : des rapports de domination fondés sur la transmission du capital mais aussi sur une économie libéralisée dont sont par nature exclus ceux qui n'ont rien – le petit-fils d'Elena n'a pas les moyens d'entrer à l'université, tandis que la fille de son nouveau mari est une jet-setteuse dépensière, frivole et méprisante. Rien n'est simple chez Zviaguintsev et la mise en scène elle-même est comme une ligne mouvante et vibrante, épousant les trajets d'Elena soulignés par la musique de Philip Glass dont le cinéaste fait – enfin ! – une utilisation originale.

Mais c'est dans l'avant-dernière séquence du film que Zviaguintsev emmenait son cinéma dans une direction franchement inattendue : un combat de rue au crépuscule filmé par une caméra mobile qui renvoyait plus à Klimov (auteur du sublime Requiem pour un massacre) qu'à Tarkovski. Parenthèse surprenante mais parfaitement intégrée au flux du récit, à son désir d'embrasser l'état d'un pays brutal dominé par la violence, où le seul ascenseur social est celui du crime.

L'Ivre de Job

Avec Leviathan, le cinéaste effectue une synthèse spectaculaire de ses trois premiers films, tout en allant là où on ne l'attendait pas : dans la comédie, puisque toute la première moitié est une farce caustique dont la visée politique est très claire. En ligne de mire, les édiles poutiniennes liguées pour faire abdiquer un pauvre type qui refuse de céder son terrain au maire et à ses grands projets. Zviaguintsev utilise à nouveau la parabole biblique (celle du Livre de Job) non pour mythifier une Russie éternelle, mais pour accabler une Russie contemporaine corrompue et déliquescente. Il le fait sans renoncer à sa mise en scène majestueuse et à son sens métronomique du montage, dont il fait même un usage clairement burlesque.

L'âme russe y est régulièrement tournée en ridicule (pope orthodoxe tout puissant, engueulades arrosées à la vodka, partie de tir lacustre transformée en dégommage en règle des icônes politiques...), tout comme les nouveaux Russes, obsédés par l'argent, recréant la bureaucratie soviétique dans une version grotesquement démocratique.  S'y dessine aussi une certaine vision des rapports humains (femme négligée qui devient infidèle par lassitude, enfant ayant perdu le respect pour un père qui se complait dans la poisse et l'alcool...) où transpire un goût du romanesque jusqu'ici insoupçonné.

Leviathan a quelque chose du film total : d'une perfection formelle absolue, de plain-pied avec son époque et son territoire, à la fois vif et profond, drôle et tragique. L'œuvre majeure d'un cinéaste majeur.

 

En salles le mercredi 24 septembre

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Lettre de Cannes #1

Festival de Cannes 2017 | Où j'ai vu des portiques de sécurité, un film très noir et très fort de Zviaguintsev, et un beau film premier degré de Todd Haynes.

Christophe Chabert | Vendredi 19 mai 2017

Lettre de Cannes #1

Cher Petit Bulletin, M'y voici de nouveau, au soleil de Cannes, pour y humer l'air du temps cinématographique et y humer l'air tout court d'une Côte d'Azur désormais meurtrie par trop de jardinières géantes décourageant badauds et camions de se rencontrer en une étreinte assassine. Le Festival de Cannes fête son 70e anniversaire en étalant à son générique les noms de ses chers cinéastes disparus et en transformant chaque avant-projection en une vaste zone de sécurité pour aéroport : déposons donc quatre fois par jour nos clés, portefeuilles et téléphones avant de franchir de peu esthétiques portiques magnétiques ; ouvrons nos sacs pour en supprimer tout élément dangereux, à commencer par la crême solaire en tube, nous laissant ainsi plus de chances de mourir d'un mélanome que d'un attentat terroriste — pléonasme assumé. Ainsi, l'honneur est sauf car, comme disait Claudette Colbert dans La Huitième femme de Barbe-Bleue, avec l'accent français s'il vous plait : "Don't blame it on the Riviera". De plus, entre le moment où j'ai récupéré mon accréditation et celui où le festival a été officiellement déclaré ouvert, s'est produit un élément d'amp

Continuer à lire

Leviathan

ECRANS | De la farce noire à la tragédie en passant par le polar mafieux, Andreï Zviaguintsev déploie un étourdissant arsenal romanesque pour faire le portrait d’une Russie gangrenée par la corruption, où sa mise en scène atteint un point de perfection vertigineux. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 23 septembre 2014

Leviathan

Quelque part, dans un bout de Russie oubliée de tout, se joue un drame minuscule aux échos majuscules. Kolia vit avec sa seconde femme et son fils au bord de la mer de Barents, dans une vieille maison que convoite le maire de la ville. Condamné à être expulsé, il fait appel à un avocat moscovite pour tenter d’infléchir la décision de la justice. Comme dans un western, cet étranger débarque en territoire inconnu et sa présence va bouleverser une micro-société déjà divisée, précipitant la tragédie tout en révélant les mœurs du pouvoir local. Sujet ô combien politique qu’Andreï Zviaguintsev va aborder par d’imprévisibles ruptures de ton. Lui, le cinéaste austère et grave du Retour et d’Elena, choisit de traiter toute la première partie comme une farce noire où les personnages, régulièrement imbibés de vodka, sont comme les reflets tordus et hilarants de la Russie éternelle, celle de Tchekhov ou de Mikhalkov, dont Leviathan

Continuer à lire

Cannes 2014, jours 9 et 10 : La fin - enfin !

ECRANS | "Jimmy’s hall" de Ken Loach (sortie le 2 juillet). "Alleluia" de Fabrice Du Welz (date de sortie non communiquée). "Whiplash" de Damien Chazelle (sortie le 24 décembre). "Sils Maria" d’Olivier Assayas (sortie le 20 août). "Leviathan" d’Andrei Zviaguintsev (sortie le 24 septembre).

Christophe Chabert | Dimanche 25 mai 2014

Cannes 2014, jours 9 et 10 : La fin - enfin !

Il faut savoir arrêter une guerre, dit-on. Un festival de cinéma aussi, avec comme bilan chiffré 32 films vus (plus trois vus avant d’y aller), et quelques blessés légers — après une telle foire, on se dit chaque année qu’on ne nous y reprendra plus. Et, quand on relit ce qu’on a écrit à chaud, on se lamente de notre propre médiocrité en se répétant obstinément que ce métier est aussi vain que stupide — peut-être la conséquence de cette arrogance insupportable qui règne à Cannes, où personne ne salue les gens qui travaillent à faire vivre le festival, mais où tout le monde saute au cou du premier imbécile friqué venu. Film de combat Il faut savoir arrêter une guerre. Oui, mais après, comment fait-on pour réconcilier les combattants ? C’est la question posée par Ken Loach dans son dernier film, Jimmy’s Hall — son dernier, disait-il avant de le présenter, mais ça avait l’air moins clair lors de la conférence de presse. Ce n’est pas une suite au Vent se lève, mais un prolongement, ce moment où, la guerre terminée, la nation irlandaise, divisée par des crimes fratricides, doit réapprendre à vivre ensemble et reformer une communaut

Continuer à lire

Elena

ECRANS | D’Andreï Zviaguintsev (Russie, 1h49) avec Nadejda Markina, Andreï Smirnov…

François Cau | Vendredi 2 mars 2012

Elena

Elena était femme de ménage mais a fini par se marier avec son employeur. Leur demeure bourgeoise figure une Russie hors du temps, figée, loin des temps présents. Et soudain, boum ! Elena sort, prend le métro et se retrouve de plain-pied avec le Moscou d’aujourd’hui. C’est un choc, que la mise en scène intensifie par des plans plus courts et la musique sérielle de Philip Glass, judicieusement employée. Le film prend alors son envol et ne redescendra plus des hauteurs. Le nœud du drame se met en place, une fracture sociale que seuls les allers et venus d’Elena empêchent d’éclater au grand jour. Il y a du génie dans la manière dont Zviaguintsev fait basculer le récit : un plan fulgurant où un accident se produit l’air de rien, une conversation entre gens distingués qui vire au règlement de compte social et enfin, un climax en trompe-l’œil, dont le calme à l’image ne doit pas masquer l’incroyable violence politique. Car pour l’auteur, les deux mondes (les puissants arrogants et les pauvres revanchards) ne se feront jamais de cadeaux. Il choisit donc l’impensable : le crime comme moyen ultime de redistribution des richesses. Et le châtiment ? À d’autres… Zviaguintsev préfère rester

Continuer à lire