"Saint Laurent" : soudain, Gaspard Ulliel

ECRANS | En dépassant l’exercice du biopic poli, Bertrand Bonello dépeint un Saint Laurent en gosse paumé au centre d’une ruche en constante ébullition. Et s’intéresse uniquement aux difficultés qu’a eues le couturier à accepter son statut d’icône.

Aurélien Martinez | Mardi 23 septembre 2014

C'est sa mère qui lui dit qu'il vit « hors du monde », c'est un mannequin qui explique que son feu chien était « son seul lien » avec le réel, c'est son amant qui le qualifie de « gosse »... Dans son film, Bertrand Bonello prend la figure mythique de Saint Laurent avec une irrévérence tendre qui donne tout son intérêt au biopic. Une démarche que n'avait pas menée en début d'année Jalil Lespert dans son appliqué et terne Yves Saint Laurent, sans doute intimidé par le mythe et par un Pierre Bergé qui contrôle encore plus l'image de son compagnon depuis la mort de ce dernier en 2008.

Chez Bonello, exit la figure de Bergé (qui n'avait d'ailleurs pas donné son approbation au projet), ramenée à un personnage de plus dans la galaxie d'un génie tourmenté. Une galaxie que Bonello filme comme un défilé de mode où chaque mannequin intervient sporadiquement dans le cadre, avec une distribution haut de gamme – Jérémie Renier en Pierre Bergé dépassé, Léa Seydoux en bienveillante Loulou de la Falaise, Amira Casar en pointilleuse directrice administrative... Et surtout Louis Garrel royal en Jacques de Bascher, l'amant dandy avec qui Saint Laurent connaîtra véritablement la passion...

La décadence

Les scènes entre les deux hommes sont les plus réussies : c'est là justement que Bonello s'éloigne franchement de l'histoire officielle. Il laisse sa caméra capter l'intensité de leur rencontre dans une boîte de nuit, avec des travellings évocateurs. Dans ce cœur du film, Bonello prend son temps, ayant littéralement foi en son récit – ce qui n'est pas toujours le cas, les 2h30 s'étirant parfois dans des scènes didactiques.

Malgré ces faiblesses, son Saint Laurent renferme une véritable force cinématographique nimbée d'une aura seventies qui évite l'écueil du musée d'images pour se concentrer sur le ressenti d'un créateur tourmenté au sommet de sa gloire – époque fin années 1960 / début 1970. Saint Laurent, c'est Gaspard Ulliel, qui incarne le couturier avec la rigueur nécessaire à ce genre d'aventure (amaigrissement, travail sur la posture...), tout en offrant une palette de jeu insoupçonnée. Dépassant la simple ressemblance physique, il ne fait qu'un avec son modèle qui devient une véritable pâte à modeler à fantasmes que Bonello trimbale de plan en plan dans une fascinante ambiance de fin de règne.

Saint Laurent
De Bertrand Bonello (Fr, 2h30) avec Gaspard Ulliel, Jérémie Renier, Louis Garrel, Léa Seydoux...


Saint Laurent

De Bertrand Bonello (Fr, 2h30) avec Gaspard Ulliel, Jérémie Renier, Léa Seydoux...

De Bertrand Bonello (Fr, 2h30) avec Gaspard Ulliel, Jérémie Renier, Léa Seydoux...

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1967 - 1976. La rencontre de l'un des plus grands couturiers de tous les temps avec une décennie libre. Aucun des deux n’en sortira intact.


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" ADN" : les racines et la terre par Maïwenn

ECRANS | ★★☆☆☆ De et avec Maïwenn (Fr., 1h30) avec également Louis Garrel, Fanny Ardant, Marine Vacth…

Vincent Raymond | Lundi 26 octobre 2020

Son grand-père Émir, qui périclitait en Ehpad, meurt. Très proche de lui, Neige (Maïwenn) vit plus douloureusement son départ que le reste des siens. En hommage, elle décide de prendre la nationalité algérienne… Épidermique, le cinéma de la cinéaste Maïwenn est depuis toujours nourri par ses joies, cris ou deuils intimes : Neige est ici son double, Émir un décalque de son grand-père (déjà évoqué par le passé) et la famille dysfonctionnelle à l’écran un reflet de la sienne propre (elle aussi assaisonnée jadis). Seulement, ADN laisse une impression de confusion dérangeante. Porter la mémoire d’un combattant de l’indépendance algérienne devenu amnésique avant de mourir (quel symbole !) et traiter en comédie une séquence de funérailles (quels acteurs !), pourquoi pas ? Mais les fixettes de son personnage sur la religiosité de son aïeul comme la candeur romantique enveloppant son désir de passeport algérien la montrent tout aussi immature, hors-sol, que le reste de sa parentèle. ADN n’est certes pas un film de paix ni d’apaisement, mais une question que Maïwenn se pose à elle-même, à laquelle elle seule pe

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"Zombi Child" : possessions

ECRANS | À mille lieues du cinéma de genre hollywoodien et de ses morts-vivants avides de cerveaux, Bertrand Bonello retourne aux sources vaudoues en déguisant un film de zombis avec adolescentes en réflexion historico-philosophique abstraite. Plus intrigant que terrifiant.

Vincent Raymond | Mardi 11 juin 2019

Haïti, 1962 : un homme en apparence mort est nuitamment déterré puis drogué pour devenir zombi et servir d'esclave dans des plantations de canne à sucre. Saint-Denis, 2017 : sa petite-fille arrive au pensionnat de la Légion d'honneur et conte le destin de son aïeul à ses condisciples... D'un rite à l'autre... Le nouveau film de Bertrand Bonello (Saint Laurent, L'Apollonide, Le Pornographe...) s'ouvre sur la cérémonie transformant Clairvius Narcisse (un homme qui a réellement existé) en "ouvrier docile", somnambule et mutique, avant de sauter à l'époque contemporaine sur une leçon d'Histoire prodiguée (devant d'attentives élèves en uniforme) par l'universitaire Patrick Boucheron renvoyant à la question des libertés au XIXe siècle – qui fut tout de même celui du colonialisme et de l'exploitation des prolétaires. Dès lors, Zom

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"Sibyl" : voleuse de vie

ECRANS | Une psy trouve dans la vie d’une patiente des échos à un passé douloureux puis s’en nourrit avec avidité pour écrire un roman en franchissant les uns après les autres tous les interdits. Et si, plutôt que le Jim Jarmusch, "Sybil" de Justine Triet, en salle vendredi 24 mai, était le film de vampires en compétition à Cannes ?

Vincent Raymond | Mardi 21 mai 2019

Alors qu’elle cesse peu à peu ses activités de psychanalyste pour reprendre l’écriture, Sibyl (Virginie Efira) est contactée par Margot (Adèle Exarchopoulos), une actrice en grande détresse qui la supplie de l’aider à gérer un choix cornélien. Sybil accepte, mais elle va transgresser toutes les règles déontologiques… « On construit sur la merde » lâche à un moment Sibyl à sa patiente désespérée, comme l’aveu de sa propre déloyauté : pour accomplir son œuvre artistique et se réconcilier avec son propre passé, n’est-elle pas en train de piller les confidences de Margot, d'interférer dans sa vie ? Comme si la pulsion créatrice l’affranchissait des commandements inhérents à sa profession de thérapeute, et justifiait son entorse éthique majeure. Dans Petra de Jaime Rosales sorti il y a deux semaines, un grand artiste (mais être humain parfaitement immonde) proclamait qu’il fallait être d’un égoïsme total pour réussir dans sa partie ; à sa manière, Sibyl suit son précepte. Coup de

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"L'Homme fidèle" : garrelement réussi

ECRANS | de et avec Louis Garrel (Fr, 1h15) avec également Laetitia Casta, Lily-Rose Depp…

Vincent Raymond | Jeudi 20 décembre 2018

Un jour, Marianne annonce à Abel qu’elle est enceinte de leur ami Paul et qu’elle le quitte. Abel encaisse. Dix ans plus tard, Paul est mort et Abel revient dans la vie de Marianne, désormais mère de Joseph. Il faut aussi compter avec Ève, jeune sœur de Paul, éprise depuis toujours d’Abel… Serait-ce un Conte moral inédit d'Éric Rohmer, une romance truffaldienne, un drame bourgeois chabrolien où soudain surgit une fantastique étrangeté ? À moins qu’il ne s’agisse d’une de ces relectures à la Desplechin revivifiant le genre "film en appartement parisien"… L’Homme fidèle, comme Louis Garrel, ne peut renier sa filiation avec la Nouvelle Vague et ses héritiers – elle est de toute façon constitutive de son identité, pour ne pas dire inscrite dans ses gènes. Synthèse habile du cinéma des aînés, bénéficiant du surcroît de la "patte" d’un coscénariste chevronné en la personne de Jean-Claude Carrière, ce film est une splendeur d’équilibre, de délicatesse et de surprises – les réactions des protagonistes étant tout sauf convenues. Ainsi, la brutale scène de rupture initiale pourrait-elle tenir de la comédie comme du d

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"Les Confins du monde" : avant l'apocalypse (now)

ECRANS | de Guillaume Nicloux (Fr, 1h43) avec Gaspard Ulliel, Guillaume Gouix, Gérard Depardieu…

Vincent Raymond | Mardi 4 décembre 2018

Indochine, 1945. Rescapé par miracle de l’exécution d’un village où son frère a péri, le soldat Robert Tassen (Gaspard Ulliel) reprend du service afin de châtier l’auteur du massacre, un chef rebelle. S’il n’hésite pas pour cela à recruter d’anciens ennemis, il est aussi chamboulé par Maï, une prostituée… Deux séquences étrangement symétriques encadrent ce film dont le décor et l’histoire sont imprégnés par la guerre, mais qui transcendent ce sujet. Deux séquences où l’absence de mots dits font résonner le silence ; un silence éloquent renvoyant indirectement à l’assourdissante absence de représentation de la Guerre d’Indochine, cette grande oubliée des livres d’Histoire, enserrée qu’elle fut entre 39-45 et les "événements" algériens. Une guerre sans mémoire (ou presque), dont l’essentiel de la postérité cinématographique repose sur Pierre Schoendoerffer. Une quasi "terre vierge" historique donc, sur laquelle le cinéaste Guillaume Nicloux greffe ses obsessions, notamment le principe d’une quête (ici dissimulée en vengeance) plus métaphysique que réelle. La forme, volontairement elliptique, tirant sur l’abstraction, ne fait p

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"Celebration" : fin de règne pour Yves Saint Laurent

ECRANS | de Olivier Meyrou (Fr, 1h14) documentaire

Vincent Raymond | Mardi 13 novembre 2018

1998. À l’occasion de la Coupe du monde de football, le Stade de France accueille sur sa pelouse un défilé de plusieurs centaines de créations de Yves Saint Laurent. C’est le temps des hommages et des souvenirs pour le couturier affaibli, qui achève l’une de ses ultimes collections… En apparence centré sur un homme, ce documentaire s’intéresse à la ruche vrombissante dont Yves Saint Laurent était le cœur battant, épaulé par son associé et compagnon, l’incontournable Pierre Bergé – un gardien du temple protecteur, montrant volontiers les crocs quand il n’aboie pas. Dévoilant les coulisses de la maison, la maladie invalidante de l’artiste et la tendre complicité unissant les deux patrons, retournant également sur les traces des débuts parisiens en compagnie des "cousettes" historiques, ce film aussi proche que respectueux fut étonnamment interdit pendant dix ans, malgré sa présentation à la Berlinale. Nullement voyeuriste, il ne montre rien de choquant ; seulement de l’élégance et de la mélancolie. En cela, il peut se considérer comme l’équivalent d’une vanité.

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"Un peuple et son roi" : astre déchu

ECRANS | Dans cette fresque révolutionnaire entre épopée inspirée et film de procédure, Pierre Schoeller semble fusionner "Versailles" et "L’Exercice de l’État", titres de ses deux derniers longs-métrages de cinéma. Des moments de haute maîtrise, mais aussi d’étonnantes faiblesses. Fascinant et bancal à la fois.

Vincent Raymond | Mardi 25 septembre 2018

1789. La Bastille vient de tomber, et le roi quitte Versailles après avoir signé la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen soumise par l’Assemblée. Dans les rues de Paris, la famille d’un souffleur de verre est portée par ce vent d’espérance. Et si le peuple avait enfin voix au chapitre ? Moment-clé de notre histoire, tournant civilisationnel du fait de sa résonance sur les nations voisines, de son potentiel dramatique et de ses conséquences contemporaines, la Révolution française constitue un morceau de choix pour tout amateur de geste épique, de combats d’idées et d’élans tragiques. Filmer l’exaltation d’une guerre civile éclatant sous l’auspice des Lumières et la conquête de la liberté par le peuple a déjà galvanisé Abel Gance, Sacha Guitry ou Jean Renoir. Comme eux, Pierre Schoeller rallie ici la quintessence des comédiens de son époque : le moindre rôle parlé est donc confié à un·e interprète de premier plan – Gaspard Ulliel, Adèle Haenel, Olivier Gourmet, Louis Garrel, Izïa Higelin, Laurent Lafitte, Denis Lavant... Le défilé en est étourdissant, mais pas autant que celui des députés ayant à se prononcer par ordre alphabétique de circons

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"9 doigts" : Ossang n’a pas perdu la main

ECRANS | L’épisodique écrivain, chanteur et réalisateur français F. J. Ossang est de retour avec un nouvel objet manufacturé aux saveurs intemporelles, empruntant sa cosmogonie au polar comme au fantastique, et sa linéarité à la courbe d’une spirale. Meilleure réalisation au dernier Locarno Festival, forcément.

Vincent Raymond | Mardi 20 mars 2018

Une gare, la nuit. Magloire se soustrait à un contrôle de police et court. Sa fuite le mène à un homme agonisant sur une plage, qui lui remet une liasse de billets. Un cadeau empoisonné lui valant d’être traqué par Kurtz et sa bande. Capturé, Magloire va être coopté par ces truands… 9 doigts raconte un peu mais, surtout, invoque, évoque, provoque. Beaucoup de voix au service d’un film noir à la Robert Aldrich que viendra insidieusement "polluer" une inclusion de radioactivité. Également d'une histoire de survivance paradoxale : celle d’un héros malgré lui, dépositaire d’un trésor qui n’est pas le sien, embarqué dans un rafiot vide au milieu d’escrocs rêvant d’un gros coup, échouant tous à le concrétiser. Une métaphore du cinéma, où pour durer il vaudrait mieux voyager léger, à l’écart des apprentis-sorciers, quitte à se retrouver isolé. Mais libre d’agir à sa guise, de créer un monde non orthodoxe, à gros grain et son saturé, avec des fermetures à l’iris, des ruptures de ton, des ellipses… Ossang ne saurait mentir Fidèle à sa ligne mélodique (cette signature néo-rétro ayant contribué à forger un renouveau esthético-narra

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"Le Redoutable" : JLG, passionnant portrait chinois

ECRANS | Une année à part dans la vie du cinéaste Jean-Luc Godard (Louis Garrel à l'écran), quand les sentiments et la politique plongent ce fer de lance de la Nouvelle Vague dans le vague à l’âme. Une évocation fidèle au personnage, à son style, à son esprit potache ou mesquin. Pas du cinéma juste ; juste du cinéma, par Michel Hazanavicius.

Vincent Raymond | Lundi 11 septembre 2017

1967. Au sommet de sa gloire, Jean-Luc n’est pas à une contradiction près : s’il provoque en public en professant des slogans marxistes ou égalitaristes, il aspire en privé à une union conformiste de petit-bourgeois jaloux avec la jeune Anne. Tiraillé entre son Mao et son Moi, le cinéaste passe de l’idéologie au hideux au logis. L’insuccès de La Chinoise ne va rien arranger… Toutes proportions gardées, la vision du Redoutable rappelle celle du film AI, cette étonnante symbiose entre les univers et manière de deux cinéastes (l’un inspirateur, l’autre réalisateur), où Spielberg n’était jamais étouffé par le spectre de Kubrick. L’enjeu est différent pour Michel Hazanavicius, à qui il a fallu de la témérité pour se frotter à un Commandeur bien vivant – certes reclus et discret, mais toujours prompt à la sentence lapidaire ou la vacherie définitive. Hommage et dessert En savant théoricien-praticien de l’art du détournement, Hazanavicius a extrait du récit autobiographique d’Anne Wiazemsky Un an après une substance purement cinématographique et godardienne (faite de références intellectuelles, de cale

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"La Danseuse" : au nom de la Loïe

ECRANS | de Stéphanie Di Giusto (E.-U., 1h48) avec Soko, Gaspard Ulliel, Mélanie Thierry…

Vincent Raymond | Mardi 27 septembre 2016

Rétablir dans sa vérité Loïe Fuller (1862 – 1928), l’une des fondatrices de la danse contemporaine injustement éclipsée par la postérité de descendantes plus charismatiques (ou plus rouées, à l’image d’Isadora Duncan), tel était le propos de Stéphanie Di Giusto. Une démarche louable et sincère… pour un résultat un peu bancal. Certes, la cinéaste mène à bien sa mission réhabilitation : Fuller ressort du film auréolée d’un statut de première artiste multimédia du XXe siècle ; d’instinctive de génie ayant su mêler spectacle vivant, sons et lumières avec un perfectionniste confinant à la folie – le fait que la polyvalente (et gentiment azimutée) Soko l’incarne contribue à dessiner la silhouette d’une créatrice éprise autant d’absolu que du désir de bouger les lignes. Mais la réalisation manque d’une audace à la hauteur du personnage évoqué : austérité cowboy en ouverture (la contribution de Thomas Bidegain au scénario ?) cassée par des inserts démonstratifs inutiles, récit de l’ascension et du déclin émaillé de séquences de danse forcément flamboyantes malgré un lyrisme convenu… Dommage, car la tentation de rompre avec le genre biopic se devinait sous

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"Juste la fin du monde" : Dolan au début d’un nouveau cycle ?

ECRANS | Ébauche de renouveau pour Xavier Dolan qui adapte ici une pièce du dramaturge français Jean-Luc Lagarce, où un homme vient annoncer son trépas prochain à sa famille dysfonctionnelle qu’il a fuie depuis une décennie. Du maniérisme en sourdine et une découverte : Marion Cotillard, en comédienne.

Vincent Raymond | Lundi 19 septembre 2016

Les liens de parenté recuits dans leur rancœur d’un côté ; de l’autre le fils prodigue… C’est une bien belle collection de menteurs et de névrosés qui défile. De lâches, aussi. Ensemble ou séparément, ils ne parviennent pas à extérioriser ni leur amour, ni leur haine. Dans la présence des corps, c’est l’absence des mots qui les foudroie. La pièce de Lagarde de 1990 dont Dolan s’est emparée est un de ces psychodrames familiaux à la Festen, où jamais cependant les traumas originels n’arrivent à s’exprimer, ni les abcès à se vider. Personne n’a le luxe de respirer dans cette succession de tête-à-tête : à la canicule s’ajoute l’oppression de gros plans implacables entravant jusqu’au mouvement de la pensée. Comment peut-on être aussi seul en coexistant à plusieurs, aussi éloignés en ayant tant en commun ? Cotillard, épure et pure Avouons que l’on redoutait la surenchère de têtes d’affiche (Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Léa Seydoux, Vincent Cassel) ; on la craignait comme un artifice obscène,

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Xavier Dolan : « Lagarce parle des choses essentielles que l’on tait »

ECRANS | Acteur discret et intérieur, Gaspard Ulliel incarne Louis, le pivot de "Juste la fin du monde" de Xavier Dolan, en salle mercredi 21 septembre. Le réalisateur et lui reviennent sur la genèse de ce film, ainsi que leur rapport à l’écriture de l’auteur, Jean-Luc Lagarce…

Vincent Raymond | Samedi 17 septembre 2016

Xavier Dolan : « Lagarce parle des choses essentielles que l’on tait »

Xavier, ce film marque-t-il, selon vous, un moment crucial dans votre carrière ? Xavier Dolan : Oui. Ce n’est pas un "entre-film" ; je ne l’ai pas fait envers ou en en attendant un autre. Les choses se prolongeaient sur la préparation de The Death and Life of John F. Donovan [son prochain film, en langue anglaise – NDLR] et moi, j’avais besoin de tourner, de raconter une histoire. Si on m’avait appelé pour me dire "on peut faire Donovan tout suite", j’aurais dit "trop tard, c’est celui-ci que je fais". Quels rapports aviez-vous avec cette pièce de Lagarce et, de manière plus générale, avec son théâtre ? XD : Un rapport un peu ignare. Je n’ai pas lu toute son œuvre et je n’ai jamais vu ses pièces jouées sur scène. Anne Dorval [comédienne vue dans certains de ses films – NDLR], un jour, m’a parlé d’u

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"Nocturama" : les bombes de la jeunesse par Bertrand Bonello

ECRANS | Après deux films en costumes ("L’Apollonide" et "Saint Laurent"), "Nocturama" signe le retour de Bertrand Bonello au plus-que-présent de l’allégorique pour l’évocation d’une opération terroriste menée par un groupuscule de jeunes en plein Paris. Brillant, brûlant et glaçant.

Vincent Raymond | Mardi 30 août 2016

Voici des temps absurdes où l’on en vient à redouter les attentats autant pour leur inqualifiable barbarie que pour leurs conséquences sur la diffusion des œuvres cinématographiques susceptibles de les évoquer. Où, en somme, des auteurs proposant une lecture analytique souvent clairvoyante des métaphénomènes sociétaux voient la carrière de leur film avortée parce que leur fiction s’accorde avec l’actualité, ou lui fait un cuisant écho. Made in France de Nicolas Boukhrief et Bastille Day de Peter Watkins ont déjà payé un lourd tribut en étant retirés de l’affiche ; quant à l’extraordinaire Les Cowboys de Thomas Bidegain, il a senti le vent du boulet. Espérons que Nocturama, déjà écarté du Festival de Cannes, ne subira pas de sanction supplémentaire, au nom de la "préservation de l’ordre public". Car soustraire des yeux du

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Le Dos rouge

ECRANS | D’Antoine Barraud (Fr, 2h07) avec Bertrand Bonello, Jeanne Balibar, Géraldine Pailhas, Joana Preis…

Christophe Chabert | Mardi 21 avril 2015

Le Dos rouge

Dans Le Dos rouge, Bertrand Bonello est Bertrand, cinéaste en quête d’inspiration pour un nouveau projet autour de l’idée de « monstruosité ». Mais dans cette autofiction, les choses ne sont pas si simples : lorsque Bonello va présenter un de ses films à la Cinémathèque, c’est en fait un de ses scénarios non tournés (un remake de Vertigo du point de vue de Madeleine) qui est projeté ; et si certains acteurs jouent leur propre rôle (Pascal Greggory, Isild Le Besco), d’autres incarnent des personnages (notamment celui de Célia, tenu alternativement par une Jeanne Balibar en pleine autoparodie et par Géraldine Pailhas). Autant dire qu’aborder le film d’Antoine Barraud sans un certain nombre de clés rend sa vision pour le moins difficile, surtout qu’on ne sait jamais vraiment si le cinéaste prend au sérieux certains dialogues ridiculement pédants ou des séquences à la limite du grotesque – la chanson au téléphone, digne d’un Christophe Honoré, ou les conversations avec un Nicolas Maury pathétique d’absence à l’écran. Pourtant, comme dans son précédent Les Gouffres, Barraud a un sens réel de l’étrangeté, une envie de tordre ses images pour en fair

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Yves Saint Laurent

ECRANS | De Jalil Lespert (Fr, 1h40) avec Pierre Niney, Guillaume Gallienne, Charlotte Le Bon…

Christophe Chabert | Lundi 6 janvier 2014

Yves Saint Laurent

Énième bio filmée d’une figure patrimoniale et contemporaine de l’Hexagone, ce Yves Saint Laurent en accumule les défauts jusqu’au désastre intégral. Dès le premier plan sur Pierre Niney en YSL, avec faux nez et diction maniérée, le carnaval façon Patrick Sébastien commence ; le comédien imite mais n’interprète jamais son modèle, dans une quête de réalisme vaine car elle ne fait qu’en souligner les artifices. Idem pour le pénible défilé qui consiste à présenter chaque personnalité célèbre par son nom et son prénom dès son entrée en scène  – seul un faux Andy Warhol perruqué et gesticulant en prenant des photos n’aura droit qu’à un cameo muet et anonyme –, convention de mauvais scénariste raccord avec un dialogue qui accumule les grandes sentences et nie toute quotidienneté aux personnages. Le film baigne ainsi dans une imagerie de reconstitution paresseuse, clichés visuels d’un côté (l’Algérie coloniale, les clubs de jazz), anachronismes ridicules de l’autre (le défilé de 1971 sur de l’électro-pop) ! Même la narration est bâclée, notamment l’intro qui hésite entre chronologie et flashback méditatif avec voix off, sans parler d’une fin qui accélère les événements

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La Jalousie

ECRANS | De Philippe Garrel (Fr, 1h17) avec Louis Garrel, Anna Mouglalis…

Christophe Chabert | Vendredi 29 novembre 2013

La Jalousie

Depuis ce film somme qu’était Les Amants réguliers, le cinéma de Philippe Garrel est entré dans son crépuscule, ne conduisant qu’à des caricatures sans inspiration. La Jalousie, aussi bref qu’interminable, ressemble ainsi à un territoire desséché où les fantômes garreliens, dont son propre fils Louis, le seul avec la petite Olga Milshtein à insuffler un tant soit peu de vie dans l’encéphalogramme plat de la dramaturgie, errent dans des décors vidés de tout, se parlant en aphorismes qu’on a du mal à tenir pour des dialogues. Le noir et blanc n’est qu’un effet de style, le film fuit son titre comme son ombre et sombre dans un psychodrame autarcique et épuisant, que les petites musiques composées par l’incunable Jean-Louis Aubert ne font que renforcer dans sa banalité. Christophe Chabert

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Un château en Italie

ECRANS | De et avec Valeria Bruni Tedeschi (Fr, 1h44) avec Louis Garrel, Céline Sallette…

Christophe Chabert | Jeudi 24 octobre 2013

Un château en Italie

Une actrice qui ne joue plus rencontre un acteur qui en a marre de jouer ; avec lui, elle veut avoir un enfant. Pendant ce temps, son frère se meurt du sida et sa mère, aristocrate déchue, veut vendre le château familial… Il est plus facile pour un chameau et Actrices, les deux premiers films réalisés par Valeria Bruni Tedeschi, exaspéraient par l’impudeur avec laquelle elle étalait sa vie et son métier, sans jamais trouver une forme cinématographique autre que l’ordinaire de l’auteurisme à la française. Un château en Italie fait la même chose, et quiconque connaît un peu sa biographie – qui, pas de bol, est en partie aussi celle de sa très médiatique sœur – passera son temps à chercher les clés pour démêler ce qui relève ici de la vérité et de la fiction. Un jeu aussi vain que lassant, qui pousse parfois loin la plaisanterie – Garrel travesti refusant un rôle à un cinéaste manifestement gay, si ce n’est pas une référence à l’affaire Laurence Anyways… Dommage, car Bru

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Tout ça pour ça

SCENES | Si le nombre incalculable de propositions culturelles adressées au public oblige à un zapping effréné, on peut parfois prendre le temps de la réflexion et (...)

Aurélien Martinez | Jeudi 28 mars 2013

Tout ça pour ça

Si le nombre incalculable de propositions culturelles adressées au public oblige à un zapping effréné, on peut parfois prendre le temps de la réflexion et oser un lapidaire : pourquoi ? Oui, pourquoi Luc Bondy, metteur en scène de renom, a-t-il choisi de monter cette pièce de Pinter (Le Retour, publiée en 1964) avec ce casting-là (une pléiade de stars qui n’a pas été sans conséquence sur le budget de la création) ? Sur le texte de Pinter, et la nouvelle traduction de Philippe Djian, c’est l’incompréhension : une œuvre fade et poussive, malgré un sujet sulfureux (une femme fait irruption dans une famille uniquement composée d’hommes, et choisit volontairement de rester avec eux pour se prostituer) qui questionne quant à sa pertinence aujourd’hui – « un ramassis de clichés misanthropes et misogynes » écrira même la romancière Nancy Huston dans une tribune publiée par Libération. Quant au casting vertigineux (Bruno Ganz, Louis Ga

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Tu honoreras ta mère et ta mère

ECRANS | De Brigitte Roüan (Fr, 1h32) avec Nicole Garcia, Éric Caravaca, Gaspard Ulliel, Emmanuelle Riva…

Christophe Chabert | Vendredi 1 février 2013

Tu honoreras ta mère et ta mère

À l’image de Nous York, Tu honoreras ta mère et ta mère ressemble à un film de vacances, dans tous les sens du terme. Vacances des protagonistes, venus en Grèce participer à un festival finalement annulé pour cause de crise économique, et du coup réduits à des chamailleries familiales où la mère (Nicole Garcia) devient le centre de toutes les névroses ; mais aussi vacances du scénario, dont on attend sans succès qu’il fasse apparaître un quelconque enjeu dramatique. Le film ne joue donc que sur l’accumulation, à commencer par celle des personnages, innombrables et dont on survole les caractères sans jamais les approfondir. Cette superficialité se retrouve aussi dans des allusions à l’actualité sans conséquence — de la Syrie à l’influence néfaste du FMI — ou les références brouillonnes à la tragédie grecque. Le film avance en roue libre, amenant des péripéties qu’il règle dans la minute suivante, des conflits qu’il oublie en cours de route. Du coup, quand le film s’achève, on a le sentiment qu’il n’a même pas commencé. Christophe Chabert

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Incompréhension totale

SCENES | Pour sa première mise en scène en tant que directeur de l’Odéon (prestigieuse scène parisienne), le metteur en scène Luc Bondy a choisi de monter Le Retour (...)

Aurélien Martinez | Mercredi 9 janvier 2013

Incompréhension totale

Pour sa première mise en scène en tant que directeur de l’Odéon (prestigieuse scène parisienne), le metteur en scène Luc Bondy a choisi de monter Le Retour d’Harold Pinter, avec un casting haut de gamme convoquant entre autres Louis Garrel, Bruno Ganz, Emmanuelle Seigner ou encore Pascal Greggory. Sauf que la sauce ne prend jamais, les comédiens s’embourbent, semblant constamment chercher le sens de cette pièce datée au propos étrange (une famille d’hommes accueille la nouvelle femme de l’un d’eux avec désir). Et l’on se demande alors en sortant de la salle : mais pourquoi tout ça ? À voir (ou pas) à la MC2 du 4 au 10 avril.

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"L’Apollonide, souvenirs de la maison close" : beau bordel

ECRANS | De Bertrand Bonello (Fr, 2h05) avec Jasmine Trinca, Hafsia Herzi, Noémie Lvovsky…

Christophe Chabert | Vendredi 16 septembre 2011

Avec L’Apollonide, Bertrand Bonello nous enferme dans un bordel à la charnière du XIXe et du XXe siècles, avec ses filles (belles, dénudées, frivoles, solidaires), sa mère maquerelle (qui gère et protège sa maison) et ses clients (obsessionnels plus qu’obsédés). La structure du film est celle d’une spirale ou d’un disque rayé, la scène initiale et traumatique (une des filles a été défigurée et ses cicatrices la condamnent à un sourire perpétuel et inquiétant) revenant à intervalles réguliers pour souligner le crépuscule dans lequel s’enfonce cette maison close. Bonello a au moins réussi cela : créer par sa narration, son ambiance sonore et ses images la sensation opiacée d’un monde qui disparaît. Le problème, énorme, de L’Apollonide, c’est que son réalisateur ne résiste jamais à la tentation de se mettre en avant au détriment de ce qu’il raconte : accumulant les références à des cinéastes qui le dépassent de la tête et des épaules (Cronenberg, Kubrick, Argento, Hou Hsiao Hsien et même Renoir !), sautant sur la première idée couillonne qui passe (une scène grotesque où les filles dansent sur Nights in white satin

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Les Bien-aimés

ECRANS | De Christophe Honoré (Fr, 2h15) avec Catherine Deneuve, Chiara Mastroianni, Ludivine Sagnier…

François Cau | Mardi 12 juillet 2011

Les Bien-aimés

Une mère et sa fille. Dans les années 60, la mère (Ludivine Sagnier) fait la pute pour se payer des chaussures et tombe amoureuse d’un médecin tchèque qu’elle quitte au moment du Printemps de Prague. Au début des années 2000, la fille (Chiara Mastroianni) s’éprend d’un gay malade du sida, tandis que la mère (Catherine Deneuve) retrouve son amant de l’époque (Milos Forman). Plus que jamais, le cinéma de Christophe Honoré joue de la référence (Truffaut et ses romans cinématographiques sont les grands parrains du film) mais aussi de l’autoréférence : comme dans Les Chansons d’amour, Alex Beaupain a composé de pénibles intermèdes musicaux, sans doute ce qu’il y a de moins bien dans le film. Pénible aussi, la capacité d’Honoré dialoguiste à mettre dans la bouche de ses acteurs un texte bourré de poncifs sentencieux sur l’amour, la vie, le temps qui passe. Ratée enfin, l’évocation de l’époque : la reconstitution au début donne une sensation désagréable d’entre-deux, ni rigoureuse, ni fantaisiste, et quand le 11 septembre passe par là, on change vite de chaîne. Si Les Bien-aimés s’avère toutefois supérieur aux précédents Honoré, c’est grâce à l’énergie

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