Ojo Loco, les yeux ouverts sur l'Espagne

ECRANS | Après trois ans d’existence, le festival Ojo Loco s’impose comme un des rendez-vous cinématographiques importants de la saison. Avec, au milieu d’une pléthore de films passionnants venus de Cuba, d’Argentine, du Brésil ou du Pérou, un cinéma espagnol en pleine forme créative malgré la crise. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 10 mars 2015

Aux derniers Goya, l'équivalent espagnol de nos César, deux films se tiraient la bourre dans la course aux récompenses finales : La Isla Minima (qui sortira en France sous le titre Marshland) et La Niña de fuego. Deux films de genre, l'un tirant vers le cinéma criminel, l'autre vers le thriller. Cela fait longtemps qu'on loue dans nos colonnes la force des cinéastes espagnols lorsqu'ils s'attaquent à des territoires squattés par les productions anglo-saxonnes, mais cette reconnaissance par les professionnels – ainsi que par le public, les deux films ayant été de gros succès au box-office national – montre que, loin de s'être commué en académisme ou en opportunisme commercial, le cinéma de genre "made in Spain" est encore en pleine effervescence. Et ce malgré la crise qui a touché le pays et, par voie de conséquence, le financement de son industrie cinématographique ainsi que sa distribution – nombre de salles ont fermé leurs portes ces dernières années.

"Marshland" : un thriller post-franquiste

Tandis que La Niña de fuego sera présenté en avant-première au festival Ojo Loco, Marshland fera l'événement au cours de sa soirée de clôture. Si l'on n'a pas encore vu le premier, il faut tout de suite souligner l'excellence du second qui, d'ailleurs, l'a finalement emporté largement aux Goya sur son adversaire avec rien moins que dix statuettes, dont celles du meilleur film et du meilleur réalisateur pour Alberto Rodríguez – La Niña de fuego a reçu quant à lui le Goya de la meilleure actrice pour Bárbara Lennie.

Rodríguez n'est pas un nouveau venu dans le cinéma espagnol ; il a déjà à son actif quelques films remarqués mais imparfaits, en particulier Les 7 vierges et le film d'action Grupo 7. Il effectue un pas de géant avec Marshland, polar haletant, écrit au scalpel et filmé avec une véritable maestria stylistique. L'histoire rappelle Memories of murder de Bong Joon-ho et la série True detective : sur une île au sud de l'Espagne, un serial killer rode, assassinant des jeunes filles qui voulaient toutes quitter ce territoire désespérément promis à ne jamais sortir de ses archaïsmes et de son autarcie. Deux flics enquêtent sur les meurtres et se heurtent à des obstacles qui ne sont pas seulement liés à la psychologie retorse du tueur : nous sommes en 1980, et l'Espagne entame sa transition démocratique, passant du Franquisme à la Monarchie républicaine, avec tout ce que cela implique de mutations administratives et de changements de mentalité.

La façon dont Rodríguez parvient à intriquer l'efficacité de son thriller (avec des séquences à vous faire dresser les cheveux sur la tête) et son contexte politique tient de la haute voltige. Il réussit ainsi, dans le cadre balisé du cinéma de genre, à offrir une réflexion historique pointue et complexe, sans perdre de vue l'intensité du récit, avec ses fausses pistes et ses coups de théâtre.

Panorama latino

En miroir de ce dynamisme contemporain, Ojo Loco proposera quelques classiques du cinéma espagnol en version restaurée comme La Fleur de mon secret et Femmes au bord de la crise de nerfs d'Almodóvar, ou plus ancien et plus rare, la reprise de Peppermint frappé, une des œuvres majeures de Carlos Saura, tournée en pleine période franquiste (1963).

Quant au reste de la programmation, il consiste en un passionnant tour du cinéma latino, tous pays confondus. On passera vite sur le retour raté de Diego Lerman avec Refugiado, archétype essoufflé d'un "world cinema" d'auteur pétri de scories, ainsi que sur le dernier Lisandro Alonso, Jauja, qui se complaît dans un cinéma contemplatif ennuyeux à périr, tandis que Viggo Mortensen tente de résister vaillamment à la direction d'acteur bressonienne pour faire simplement son métier de comédien investi et intègre.

On s'attardera plutôt, niveau cinéma argentin, sur Ardor, audacieuse tentative de western tropical signé Pablo Fendrick (La Sangre brota) avec Gael García Bernal. Il faudra aussi guetter un film cubain précédé d'un buzz laudatif, Conducta d'Ernesto Daranas, ainsi que l'avant-première en présence de son réalisateur péruvien Eduardo Mendoza de L'Évangile de la chair. Sans oublier un film brésilien qui a fait sensation lors de la dernière berlinale, Qué horas ela volta ? et qui devrait laisser les spectateurs en larme à la fin de la projection…

Festival Ojo Loco
Jusqu'au 22 mars au Méliès et à la Cinémathèque

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Le Brésil à cor et à cri avec la nuit blanche du festival Ojo Loco

ECRANS | Rendez-vous vendredi 5 avril au cinéma Juliet-Berto pour le constater grâce à une programmation ambitieuse.

Damien Grimbert | Mardi 2 avril 2019

Le Brésil à cor et à cri avec la nuit blanche du festival Ojo Loco

Pour la troisième année consécutive, la nuit blanche d'Ojo Loco (festival, on le rappelle, dédié au cinéma ibérique et latino-américain) permettra aux spectateurs les plus curieux de découvrir un vaste panorama de films des années 1960 à nos jours oscillant entre action, horreur et érotisme. Centrée cette année autour du Brésil, la programmation réunira un film d’animation du cru inédit par chez nous (Até que a Sbórnia nos Separe, 2014) ; l’une des aventures originelles du fameux agent OSS 117 (Furia à Bahia pour OSS 117, 1965) à peu près aussi kitsch et datée qu’on pourrait l’imaginer ; un mystérieux film surprise « avec des sabres lasers » projeté à 4h du matin… Mais, surtout, deux œuvres majeures qui méritent amplement le déplacement à elles toutes seules. Succès phénoménal au Brésil et Ours d’Or à Berlin en 2008, Tropa de Elite aborde la lutte contre le trafic de drogue dans les favelas… du point de vue des forces d’él

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Ojo Loco : la folie des grandeurs (cinématographiques)

ECRANS | Zoom sur l'ambitieuse sixième édition du festival Ojo Loco, dédié au cinéma ibérique et latino-américain et piloté par l'association Fa Sol Latino.

Aliénor Vinçotte | Lundi 19 mars 2018

Ojo Loco : la folie des grandeurs (cinématographiques)

Pas si fous que ça les Ojo Loco ! Pour composer leur programmation, les responsables du festival grenoblois de cinéma ibérique et latino-américain sont allés faire leur marché parmi les candidats aux Goya (les César espagnols), en y ressortant des films plébiscités comme Handía (sur l’histoire vraie d’un homme atteint de gigantisme au XIXe siècle, que le comédien Iñigo Aranburu viendra présenter en avant-première), El Autor, Une femme fantastique ou encore Été 93. Mais ils ont bien sûr élargi le tir, puisqu'ils proposent, dans la section "compétition fictions", onze films non distribués en France en lice pour recevoir le prix du public. Trois d'entre eux seront accompagnés à Grenoble par leur réalisateur : El Autor (lauréat de deux Goya donc) de Manuel Martín Cuenca, Cabros de Mierdas du Chilien Gonzalo Justiniano et Últimos Días en la Habana (photo) du Cubain Fernando Pérez. Ce dernier présentera aussi, lors d’une soirée "cinéma de patrimoine", deux de ses ré

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Refugiado

ECRANS | De Diego Lerman (Arg, 1h33) avec Julieta Diaz, Sebastián Molinaro…

Christophe Chabert | Mardi 12 mai 2015

Refugiado

Il faut reconnaître à Diego Lerman un mérite : avoir été, avec Tan de repente, le pionnier d’une nouvelle vague du cinéma argentin qui a permis l’éclosion de cinéastes importants comme Pablo Trapero ou le regretté Fabián Bielinsky. En revanche, il n’a jamais vraiment confirmé cet essai, et Refugiado marque même une forme de renoncement, le film se contentant d’aligner paresseusement les lieux communs éculés du world cinéma. À savoir l’addition d’un sujet "sensible" (les violences conjugales), d’un réalisme proche du pléonasme (caméra à l’épaule parcourant en temps réel le décor triste des quartiers pauvres, des centres sociaux et des logements décrépis) et d’un point de vue qui finit par être franchement casse-burnes (à hauteur d’enfant). Passé le vague mystère du début, lorsque la mère enceinte et son fils tentent d’échapper au mari, le film languit entre humanisme – la solidarité féminine au foyer – et thriller décevant – la fuite, où la menace reste tellement abstraite qu’elle ne crée jamais de véritable tension. L’appel à la poésie de l’enfance ne suffit pas à donner à ce film trop scolaire l’envergure nécessaire pour être autre chose qu’un préamb

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Jauja

ECRANS | De Lisandro Alonso (Arg-Dan-Fr, 1h50) avec Viggo Mortensen, Ghita Norby…

Christophe Chabert | Mardi 21 avril 2015

Jauja

Sur le papier, Jauja avait de quoi se mesurer au mythique Aguirre de Werner Herzog : la Patagonie y remplace l’Amazonie, mais y circule la même folie apportée par des conquistadors avides de conquérir un désert en y massacrant ses populations autochtones. Mais là où Herzog cherchait le trip psychédélique sous acide, Lisandro Alonso, fidèle à son cinéma, choisit plutôt le rêve sous valium. Ne lésinant pas sur les coquetteries stylistiques (un écran 4/3 aux bords arrondis comme un vieux diaporama) et laissant durer jusqu’à l’épuisement ses plans, il fait littéralement pédaler son film dans le vide pour le ravissement ébahi des critiques français – cf les réactions hystériques à Cannes. Le plus curieux, c’est de constater à quel point Alonso se contrefout de ce qu’il met dans ses cadres ; ce qui l’intéresse, c’est uniquement le discours qu’on pourra y apposer, dans un réflexe pas très éloigné de certains artistes contemporains. Rien ne le démontre mieux que la présence, irréelle, de Viggo Mortensen en capitaine danois traversant le désert pour retrouver sa fille, qu’il a tenté de protéger des dangers alentours mais aussi de son propre désir naissant. Mor

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Cannes 2014, jours 5 et 6 : L’insoutenable lourdeur des auteurs

ECRANS | "Foxcatcher" de Bennett Miller (sortie en novembre). "Hermosa Juventud" de Jaime Rosales (date de sortie non communiquée). "Jauja" de Lisandro Alonso (date de sortie non communiquée). "Force majeure" de Ruben Östlund (date de sortie non communiquée). "Bird people" de Pascale Ferran (sortie le 4 juin).

Christophe Chabert | Mardi 20 mai 2014

Cannes 2014, jours 5 et 6 : L’insoutenable lourdeur des auteurs

Ce lundi, présentation de Maps to the stars de David Cronenberg. Demain, ce sera au tour de Deux jours, une nuit des frères Dardenne. Deux films qui volent très au-dessus d’une compétition atone et informe, qui ne réserve dans le fond aucune surprise sinon celle-ci : ne pas avoir envie de la suivre de près comme on l’avait fait les cinq années précédentes. Cronenberg et les Dardenne font la différence sur un point très précis : ils ne cherchent à aucun moment à se situer au-dessus du spectateur et se contentent de l’accueillir à bras ouverts dans leurs films respectifs, l’un sur le mode de la farce caustique et jubilatoire, les autres sur le ton du suspens social débouchant non pas sur une résolution classique, mais sur une quête bouleversante de ce qui reste de noble dans l’être humain. Postures arty grotesques Ce matin, c’était donc au tour de Bennett Miller et de son Foxcatcher (photo) de se conformer très exactement à ce que l’on pouva

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De La Iglesia : l’Espagne à feu et à sang

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Christophe Chabert | Mardi 25 mars 2014

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Le festival de cinéma latino Ojo Loco se poursuit cette semaine, et trouvera un de ses points d’orgue au cours d’une nuit à la Cinémathèque consacrée au génial Álex De La Iglesia. C’est l’autre grand cinéaste espagnol contemporain avec Pedro Almodovar – qui fut le producteur de ses premiers films – mais aussi son pendant geek et mal peigné, un auteur à fleur de peau qui ne cesse de renvoyer son pays à ses vieux démons. Sa première œuvre, Action mutante, est une pochade gore et rigolarde où un commando composé de handicapés physiques et mentaux viennent terroriser des bourgeois réfugiés dans une station spatiale : on y trouve, en version brute de décoffrage, toute la virulence politique que l’on reverra ensuite dans la plupart de ses films ultérieurs. De La Iglesia attaque le consumérisme effréné et le culte de l’argent comme dans Le Crime farpait (photo), où une grande surface façon Galeries Lafayette madrilènes s’apparente aux cercles de l’enfer dans La Divine comédie et où un vendeur

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Un festival loco loco

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Christophe Chabert | Mardi 18 mars 2014

Un festival loco loco

Toulouse, Villeurbanne, Annecy : les festivals de cinéma latino ne manquent pas au printemps. Ojo Loco est donc le benjamin grenoblois de cette liste prestigieuse, puisqu’il n’en est qu’à sa deuxième édition. Pourtant, sa programmation n’a pas à rougir de la comparaison, au contraire… Dans ses filets, on trouve ainsi un florilège des meilleurs films espagnols et latino-américains sortis ces derniers temps (Gloria, Rêves d’or, No), des inédits à Grenoble (dont l’excellent Les Bruits de Recife) et des avant-premières fort excitantes. Parmi elles, on pointera le vénézuelien Pelo malo, présenté en séance de clôture – en revanche, on ne conseillera

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