Jauja

ECRANS | Viggo Mortensen rame à contre-courant du cinéma contemplatif et vain de Lisandro Alonso.

Christophe Chabert | Mardi 21 avril 2015

Sur le papier, Jauja avait de quoi se mesurer au mythique Aguirre de Werner Herzog : la Patagonie y remplace l'Amazonie, mais y circule la même folie apportée par des conquistadors avides de conquérir un désert en y massacrant ses populations autochtones. Mais là où Herzog cherchait le trip psychédélique sous acide, Lisandro Alonso, fidèle à son cinéma, choisit plutôt le rêve sous valium. Ne lésinant pas sur les coquetteries stylistiques (un écran 4/3 aux bords arrondis comme un vieux diaporama) et laissant durer jusqu'à l'épuisement ses plans, il fait littéralement pédaler son film dans le vide pour le ravissement ébahi des critiques français – cf les réactions hystériques à Cannes.

Le plus curieux, c'est de constater à quel point Alonso se contrefout de ce qu'il met dans ses cadres ; ce qui l'intéresse, c'est uniquement le discours qu'on pourra y apposer, dans un réflexe pas très éloigné de certains artistes contemporains. Rien ne le démontre mieux que la présence, irréelle, de Viggo Mortensen en capitaine danois traversant le désert pour retrouver sa fille, qu'il a tenté de protéger des dangers alentours mais aussi de son propre désir naissant. Mortensen, en grand professionnel, refuse catégoriquement le jeu blanc et inexpressif auquel tous les autres comédiens de Jauja sont soumis. Au contraire, sa nature même lui interdit de livrer une performance au rabais, et son investissement total se fait clairement à contre-courant du projet général d'Alonso.

C'est pourtant bien lui qui empêche Jauja de sombrer dans les eaux vaines de ce cinéma contemplatif fier de son arrogance, vieillot et nihiliste. Et la pirouette finale, ouvrant sur un déluge d'interprétations possibles, matière à dissertation bien plus qu'objet de fascination, n'arrange rien à l'affaire.

Christophe Chabert


Jauja

De Lisandro Alonso (Fr-ÉU-Arg, 1h48) avec Viggo Mortensen, Ghita Norby, Viilbjørk Malling Agger...

De Lisandro Alonso (Fr-ÉU-Arg, 1h48) avec Viggo Mortensen, Ghita Norby, Viilbjørk Malling Agger...

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Jauja est l’histoire de la quête désespérée d’un homme pour retrouver sa fille, une quête solitaire qui nous conduit dans un lieu hors du temps, où le passé n’est plus et l’avenir n’a aucun sens.


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"Falling" : le vieil homme et l'amer

Drame | ★★★★☆ Un film de et avec Viggo Mortensen (É-U, 1h52) avec également Lance Henriksen, Terry Chen… Sortie le 19 mai

Vincent Raymond | Jeudi 13 mai 2021

Octogénaire, Willis évolue dans un temps embrumé : les souvenirs de sa jeunesse se mêlent au présent. Quand son fils John lui suggère de venir auprès de lui en Californie, le vieil homme aussi rude que réactionnaire l’envoie paître sans égards, la démence aggravant sa désinhibition… Pourquoi n’est-on pas étonné de voir avec Falling, premier film signé Viggo Mortensen, un récit intime entièrement tourné vers les autres ? Là où beaucoup fichent caméra ou stylo dans leur nombril pour "devenir auteur", le comédien raconte à travers ses protagonistes la souffrance indicible de la perte de repères, du deuil, de l’homophobie, de la xénophobie, de la solitude, de la peur de mourir, de la "non conformité au modèle social"… Ça hurle, ça pleure, ça cause mal ; les personnages sont parfois incorrects, pas forcément aimables, mais au moins, ça vit et ça vibre dans les incertitudes du crépuscule, très loin des lumières isotropes des studios. Permise par l’investissement d’un Lance Henriksen hypnotique, cette plongée dans une mémoire défaillante se double d’une écriture visuelle impressionniste ciselée par le mont

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"Falling" : une vie au présent (dé)composé

ECRANS | ★★★★☆ De et avec Viggo Mortensen (É.-U., 1h52) avec également Lance Henriksen, Terry Chen… En salles le 30 décembre.

Vincent Raymond | Mardi 8 décembre 2020

Octogénaire, Willis évolue dans un temps embrumé : les souvenirs de sa jeunesse se mêlent au présent. Quand son fils John lui suggère de venir auprès de lui en Californie, le vieil homme, aussi rude que réactionnaire, l’envoie paître sans égards, la démence aggravant sa désinhibition… Pourquoi n’est-on pas étonné de voir avec Falling, premier film signé Viggo Mortensen, un récit intime entièrement tourné vers les autres ? Là où beaucoup fichent caméra ou stylo dans leur nombril pour "devenir auteur", le comédien raconte à travers ses protagonistes la souffrance indicible de la perte de repères, du deuil, de l’homophobie, de la xénophobie, de la solitude, de la peur de mourir, de la "non conformité au modèle social"… Ça hurle, ça pleure, ça cause mal ; les personnages sont parfois incorrects, pas forcément aimables, mais au moins, ça vit et ça vibre dans les incertitudes du crépuscule, très loin des lumières isotropes des studios. Permise par l’investissement d’un Lance Henriksen hypnotique, cette plongée dans une mémoire défaillante se double d’une écrit

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Viggo Mortensen : « Nos souvenirs imparfaits décident de qui nous sommes »

Rencontre | Le comédien aux mille talents vient de signer "Falling", son premier long métrage en tant que cinéaste. Une histoire de famille où l’attachement et l’oubli se livrent un duel sans ménagement. Nous l'avions rencontré quelques jours avant le reconfinement, en marge de la première française, durant le Festival Lumière à Lyon.

Vincent Raymond | Jeudi 5 novembre 2020

Viggo Mortensen : « Nos souvenirs imparfaits décident de qui nous sommes »

Comment se fait-il que ce soit cette histoire en particulier que vous ayez racontée pour votre premier film, car vous avez écrit plusieurs scénarios avant de réaliser Falling ? Viggo Mortensen : Je suppose que je voulais me souvenir de mes parents (et de ma mère, pour commencer), pour le meilleur et pour le pire comme tout le monde. Même si c’est devenu une histoire père/fils, l’inconscient de leur combat repose sur une différence d’opinion autour de leurs souvenir de leur femme et mère. Elle reste, à mon avis, le centre moral de l’histoire. Et c’est très important pour moi le casting de la mère, Gwen. Hannah Gross était parfaite, géniale : même si elle n’est pas là tout le temps, elle est là. Mais la raison pour laquelle j’ai fait début comme réalisateur et scénariste avec cette histoire, c’est parce que j’ai trouvé l’argent (sourire). J’avais essayé plusieurs fois, il y a 23-24 ans, avec un autre scénario, au Danemark, j’avais 20-30% du budget, mais pas davantage. Au bout du compte, je crois que c’était bien que j’attende, parce que j’ai beaucoup appris des autres réalisa

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"Green Book : sur les routes du sud" : this was America

ECRANS | Un dur à cuire devient le garde du corps d’un pianiste noir gay en tournée dans les états du Sud d’avant les droits civiques. Version alternative du "Ebony and Ivory" de Paul McCartney et Stevie Wonder, cette traversée de l’Amérique profonde (et saignante) réalisée par Peter Farrelly rappelle qu’on ne saurait compter sans Viggo Mortensen.

Vincent Raymond | Lundi 21 janvier 2019

New York, 1962. Videur temporairement au chômage, l’Italo-Américain Tony Lip est recruté comme chauffeur par Don Shirley, pianiste noir homosexuel sur le point d’entreprendre une tournée dans le Sud ségrégationniste. Tony s’avère en effet idéal pour "régler" tout type de problème… Ayons d’entrée une pensée pour Peter Farrelly qui risque de subir ce que dégustent tous les interprètes de comédie opérant la bascule vers un registre dramatique (transmutation connue en France sous le nom de "syndrome Tchao Pantin") : l’étonnement émerveillé le disputera à l’incrédulité. Gageons même qu’une poignée de sot·tes ira jusqu’à évoquer un hypothétique besoin de respectabilité du cinéaste, une quelconque (œuvre de) maturité, entre autres fadaises, renvoyant comme d’habitude ses précédentes œuvres à une sous-culture indigne. Alors qu’elles participent, par la charge, de l’étude sociologique de l’Amérique contemporaine – y compris le trop mésestimé My Movie Project (2013), auquel le temps rendra justice. Voyage dans le temps Tourné vers des faits authentiques passés, le road-movie Green B

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"Captain Fantastic" : à qui père gagne

ECRANS | de Matt Ross (E.-U., 1h58) avec Viggo Mortensen, Frank Langella, George Mackay…

Vincent Raymond | Mardi 11 octobre 2016

Un père de famille survivaliste radical se résigne à quitter sa forêt avec ses six enfants pour assister aux obsèques de son épouse – leur mère. En découle une confrontation initiatique avec la prétendue "civilisation", ainsi que les proches de la défunte, hostiles à son choix d’existence… La présence de Viggo Mortensen au générique aurait dû nous mettre la puce à l’oreille : Captain Fantastic tranche avec ces faux films indé fabriqués par les studios dégueulant de mièvrerie et d’archétypes middle-class – telle l’escroquerie aux bons sentiments Little Miss Sunshine, pour ne pas la citer. Le doute subsiste pourtant lorsque la petite famille abandonne son cocon über-rousseauiste pour embarquer à bord de Steve, le car post-hippie : la succession de sketches montrant à quel point les (magnifiques) enfants super-éduqués valent bien mieux que tous les dégénérés rencontrés au fil du chemin, se révèle en effet un peu longuette. On croit ensuite deviner une issue réglée comme du papier à musique de feu de camp. Mais l’histoire, dans un soubresaut étonnant, offre aux personnages un dénouement si éloigné des chemins balisés e

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Matt Ross vendredi au Club pour "Captain Fantastic"

ECRANS | Prix de la mise en scène Un certain regard au dernier festival de Cannes 2016, Captain Fantastic concourt à nouveau au festival de Deauville. Le réalisateur (...)

Vincent Raymond | Mardi 6 septembre 2016

Matt Ross vendredi au Club pour

Prix de la mise en scène Un certain regard au dernier festival de Cannes 2016, Captain Fantastic concourt à nouveau au festival de Deauville. Le réalisateur Matt Ross profite de sa venue en France pour accorder l’un de ses rares déplacements au Club de Grenoble à l’occasion de l’avant-première de cet étonnant road-movie où l’on suit un père de famille (campé par Viggo Mortensen) aux méthodes alternatives. Un petit détail pour dissiper par avance tout malentendu : Viggo n’a pas prévu d’assister à cette soirée prévue vendredi 9 septembre à 20h15.

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Ojo Loco, les yeux ouverts sur l’Espagne

ECRANS | Après trois ans d’existence, le festival Ojo Loco s’impose comme un des rendez-vous cinématographiques importants de la saison. Avec, au milieu d’une pléthore de films passionnants venus de Cuba, d’Argentine, du Brésil ou du Pérou, un cinéma espagnol en pleine forme créative malgré la crise. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 10 mars 2015

Ojo Loco, les yeux ouverts sur l’Espagne

Aux derniers Goya, l’équivalent espagnol de nos César, deux films se tiraient la bourre dans la course aux récompenses finales : La Isla Minima (qui sortira en France sous le titre Marshland) et La Niña de fuego. Deux films de genre, l’un tirant vers le cinéma criminel, l’autre vers le thriller. Cela fait longtemps qu’on loue dans nos colonnes la force des cinéastes espagnols lorsqu’ils s’attaquent à des territoires squattés par les productions anglo-saxonnes, mais cette reconnaissance par les professionnels – ainsi que par le public, les deux films ayant été de gros succès au box-office national – montre que, loin de s’être commué en académisme ou en opportunisme commercial, le cinéma de genre "made in Spain" est encore en pleine effervescence. Et ce malgré la crise qui a touché le pays et, par voie de conséquence, le financement de son industrie cinématographique ainsi que sa distribution – nombre de salles ont fermé leurs portes ces dernières années. "Marshland" : un thriller post-franquiste Tandis que La Niña de fuego sera présenté en avant-première au festival Ojo Loco, Marshland fera l’événement au cours de

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Loin des hommes

ECRANS | Adapté d’Albert Camus, le deuxième film de David Oelhoffen plonge un Viggo Mortensen francophone dans les premiers feux de la guerre d’Algérie, pour une œuvre classique et humaniste dans le meilleur sens du terme. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 13 janvier 2015

Loin des hommes

Il serait regrettable de faire à David Oelhoffen, dont on avait déjà apprécié le premier film (le polar Nos retrouvailles), un faux procès, déjà à l’origine du rejet de The Search de Michel Hazanavicius : voilà un réalisateur qui ose transporter le cinéma français ailleurs, via le genre ou grâce à un voyage plus littéral hors de nos frontières aujourd’hui. Quoique, à l’époque où se déroule Loin des hommes (1954), l’Algérie est encore un territoire français, et c’est justement sur les premières fissures de la guerre d’indépendance que se bâtit le récit. Mais, là aussi, tout est affaire de dépaysement : l’instituteur Daru est une forme d’apatride, enseignant le français à des enfants algériens, mais dont les origines sont à chercher du côté de la Catalogne. Grande idée de David Oelhoffen : confier le rôle à Viggo Mortensen, lui-même sorte "d’acteur du monde" comme on le dit de certains citoyens, qui l’interprète avec son charisme habituel en mélangeant le français et l’arabe. Face à lui, le personnage du paysan qu’il doit escorter à travers les mo

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The Two faces of January

ECRANS | D’Hossein Amini (EU-Ang-Fr, 1h37) avec Viggo Mortensen, Kirsten Dunst, Oscar Isaac…

Christophe Chabert | Mardi 17 juin 2014

The Two faces of January

Dans les années 60 en Grèce, un petit arnaqueur américain officie comme guide touristique et se rapproche d’un couple bien sous tous rapports, lui très riche, elle très belle. Sauf que le mari est en fait un escroc recherché, cachant à sa femme la réalité de ses activités et embringuant le guide dans un jeu dangereux. Tiré d’un roman de Patricia Highsmith, The Two faces of January prolonge le travail entrepris par feu-Anthony Minghella sur Le Talentueux Monsieur Ripley, à qui Hossein Amini, scénariste de Drive (ce qui est à la fois un bon et un mauvais présage, la valeur du film tenant surtout à la mise en scène de Winding Refn) reprend une évidente volonté de classicisme. De fait, The Two faces of January tente de retrouver l’atmosphère des polars exotiques à l’ancienne, mais ne dépasse pas dans sa mise en scène le niveau d’un joli catalogue d’images glacées et racées, lissant tout le trouble de l’intrigue et réduisant les personnages à des stéréotypes sans épaisseur. Cette aseptisation touche particulièrement le jeu d’ordinaire fiévreux de Mort

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Cannes 2014, jours 5 et 6 : L’insoutenable lourdeur des auteurs

ECRANS | "Foxcatcher" de Bennett Miller (sortie en novembre). "Hermosa Juventud" de Jaime Rosales (date de sortie non communiquée). "Jauja" de Lisandro Alonso (date de sortie non communiquée). "Force majeure" de Ruben Östlund (date de sortie non communiquée). "Bird people" de Pascale Ferran (sortie le 4 juin).

Christophe Chabert | Mardi 20 mai 2014

Cannes 2014, jours 5 et 6 : L’insoutenable lourdeur des auteurs

Ce lundi, présentation de Maps to the stars de David Cronenberg. Demain, ce sera au tour de Deux jours, une nuit des frères Dardenne. Deux films qui volent très au-dessus d’une compétition atone et informe, qui ne réserve dans le fond aucune surprise sinon celle-ci : ne pas avoir envie de la suivre de près comme on l’avait fait les cinq années précédentes. Cronenberg et les Dardenne font la différence sur un point très précis : ils ne cherchent à aucun moment à se situer au-dessus du spectateur et se contentent de l’accueillir à bras ouverts dans leurs films respectifs, l’un sur le mode de la farce caustique et jubilatoire, les autres sur le ton du suspens social débouchant non pas sur une résolution classique, mais sur une quête bouleversante de ce qui reste de noble dans l’être humain. Postures arty grotesques Ce matin, c’était donc au tour de Bennett Miller et de son Foxcatcher (photo) de se conformer très exactement à ce que l’on pouva

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A dangerous method

ECRANS | La rivalité entre Freud et son disciple Carl Gustav Jung, un sujet complexe mais idéal pour David Cronenberg, qu’il rend passionnant pendant 45 minutes, avant de laisser la main à son scénariste, l’académique Christopher Hampton. Christophe Chabert

François Cau | Vendredi 16 décembre 2011

A dangerous method

Au détour d’une séquence de séduction entre Sabina Spielrein (Keira Knightley, qui donne beaucoup d’elle-même à ce personnage de femme hystérique découvrant la nature sexuelle de son mal) et Carl Gustav Jung (Michael Fassbender, loin de l’animalité de Shame, comme cherchant à déchirer le corset moral qui l’enserre), celle-ci lui dit : «Dans chaque homme, il y a une part féminine». L’admirateur de David Cronenberg saisit instantanément ce qui renvoie à l’œuvre du cinéaste canadien : la sexualité comme révélateur de la confusion des genres. A dangerous method raconte le conflit entre Freud, qui pense que tout est explicable par la nature libidinale des êtres, et Jung, qui croit que certains phénomènes proviennent d’un inconscient collectif. Mais il dit aussi qu’il y a une part d’inexplicable dans le désir et que la chair prend toujours le dessus sur le cerveau. Malaise dans la civilisation Comment raconter cette rivalité intellectuelle sans s’empêtrer dans des couches de dialogues explicatifs ? Cronenberg trouve de belles parades à cet écueil : par la mise en scène, comme lors de ce passage remarquable où le dispositif d’analyse inventé par Jung se transforme en

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