Le Dos rouge

ECRANS | Bertrand Bonello déambule dans les musées en quête de « monstruosité » entouré par une pléiade de guests. Un film arty et crypté d’Antoine Barraud parfois fascinant, souvent irritant.

Christophe Chabert | Mardi 21 avril 2015

Dans Le Dos rouge, Bertrand Bonello est Bertrand, cinéaste en quête d'inspiration pour un nouveau projet autour de l'idée de « monstruosité ». Mais dans cette autofiction, les choses ne sont pas si simples : lorsque Bonello va présenter un de ses films à la Cinémathèque, c'est en fait un de ses scénarios non tournés (un remake de Vertigo du point de vue de Madeleine) qui est projeté ; et si certains acteurs jouent leur propre rôle (Pascal Greggory, Isild Le Besco), d'autres incarnent des personnages (notamment celui de Célia, tenu alternativement par une Jeanne Balibar en pleine autoparodie et par Géraldine Pailhas). Autant dire qu'aborder le film d'Antoine Barraud sans un certain nombre de clés rend sa vision pour le moins difficile, surtout qu'on ne sait jamais vraiment si le cinéaste prend au sérieux certains dialogues ridiculement pédants ou des séquences à la limite du grotesque – la chanson au téléphone, digne d'un Christophe Honoré, ou les conversations avec un Nicolas Maury pathétique d'absence à l'écran.

Pourtant, comme dans son précédent Les Gouffres, Barraud a un sens réel de l'étrangeté, une envie de tordre ses images pour en faire une matière à sensations dérangeantes, pas très loin d'ailleurs d'un Bonello dans ses meilleurs jours. Ça ne suffit pas toujours à sortir ce film arty et bourré de longueurs de son côté "happy few" ; mais lorsqu'il aura quelques moyens supplémentaires et la conscience que des spectateurs regardent ses films, il n'est pas impossible qu'Antoine Barraud devienne un cinéaste français à suivre de près.

Christophe Chabert


Le Dos rouge

D'Antoine Barraud (Fr, 2h07) avec Bertrand Bonello, Jeanne Balibar...

D'Antoine Barraud (Fr, 2h07) avec Bertrand Bonello, Jeanne Balibar...

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Un cinéaste reconnu travaille sur son prochain film, consacré à la monstruosité dans la peinture. Il est guidé dans ses recherches par une historienne d’art avec laquelle il entame des discussions étranges et passionnées.


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"Merveilles à Montfermeil" : corbeille et somme

Cinema | De et avec Jeanne Balibar (Fr., 1h49) avec également Emmanuelle Béart, Ramzy Bedia…

Vincent Raymond | Mardi 7 janvier 2020

Fraîchement séparés, Joëlle et Kamel se côtoient tous les jours au sein de l’équipe municipale de Montfermeil. La maire, une illuminée, rêve, entre autres excentricités années 1980, d’implanter une école de langues démesurée dans cette cité de banlieue. Cela n’arrangera pas leurs relations… Intrigante et prometteuse, la séquence d’ouverture montrant le couple Balibar/Bedia se disputant en arabe devant une juge des divorces abasourdie aurait pu – dû ? – constituer l’alpha et l’oméga de cette pseudo comédie politique, mais authentique catastrophe artisanale. Première réalisation solo de la comédienne-chanteuse intello (récemment enrubannée d’un hochet républicain, dans la même promotion que le patron de BlackRock), ce "machin" a faux sur toute la ligne. La forme, tout d’abord : écrit et joué en dépit du bon sens, il offre à une troupe de bobos hors sol vêtue arty sexy l’occasion de glapir du cri primal dans un simulacre pathétique de Rendez-vous en terre inconnue. Le fond, ensuit

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"Zombi Child" : possessions

ECRANS | À mille lieues du cinéma de genre hollywoodien et de ses morts-vivants avides de cerveaux, Bertrand Bonello retourne aux sources vaudoues en déguisant un film de zombis avec adolescentes en réflexion historico-philosophique abstraite. Plus intrigant que terrifiant.

Vincent Raymond | Mardi 11 juin 2019

Haïti, 1962 : un homme en apparence mort est nuitamment déterré puis drogué pour devenir zombi et servir d'esclave dans des plantations de canne à sucre. Saint-Denis, 2017 : sa petite-fille arrive au pensionnat de la Légion d'honneur et conte le destin de son aïeul à ses condisciples... D'un rite à l'autre... Le nouveau film de Bertrand Bonello (Saint Laurent, L'Apollonide, Le Pornographe...) s'ouvre sur la cérémonie transformant Clairvius Narcisse (un homme qui a réellement existé) en "ouvrier docile", somnambule et mutique, avant de sauter à l'époque contemporaine sur une leçon d'Histoire prodiguée (devant d'attentives élèves en uniforme) par l'universitaire Patrick Boucheron renvoyant à la question des libertés au XIXe siècle – qui fut tout de même celui du colonialisme et de l'exploitation des prolétaires. Dès lors, Zom

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"Barbara" : si le film est mauvais

ECRANS | de et avec Mathieu Amalric (Fr., 1h37) avec également Jeanne Balibar, Vincent Peirani…

Vincent Raymond | Lundi 4 septembre 2017

Une comédienne endosse pour les besoins d’un film le rôle de le chanteuse Barbara. On la suit hors et sur le plateau, tentant de s’approprier ce personnage fantasque et nocturne ; cette icône qui, en réalité, est une idole que fantasme un réalisateur obsessionnel… Mathieu Amalric succombe à son tour à la mode du biopic, tentant une approche conceptuelle d’un fragment de l’existence de la longue dame brune. En l’occurrence, il mêle les répétitions d’une actrice-jouant-Barbara à des images d’archives de l’authentique Barbara répétant en tournée. Un collage-hommage dont on devine l’intention : montrer la convergence de démarches artistiques absolues tout en provoquant un trouble visuel et mental chez le spectateur grâce à la "performance" de la comédienne. Las ! De confusion, il n’y a guère : le mélange d’images fait surtout rejaillir l’artifice et l’inanité du simulacre. Si Jeanne Balibar, tristement horripilante dans le surjeu maniéré dont elle est coutumière, semble donner l’impression de se regarder jouer – et de s’écouter chanter –, Amalric se ménage une issue en campant un cinéaste vivant dans ses rêves d

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Avec "À Jamais", Benoît Jacquot s'essaie au film de fantôme

ECRANS | de Benoît Jacquot (Fr.-Port., 1h30) avec Mathieu Amalric, Julia Roy, Jeanne Balibar…

Vincent Raymond | Mardi 6 décembre 2016

Avec

Un réalisateur meurt dans un accident alors qu’il travaille à un nouveau projet. Sa nouvelle compagne et actrice investit alors son absence, au point de ressentir comme une étrange résurgence de sa présence… Inspiré par sa nouvelle muse Julia Roy, l’infatigable Benoît Jacquot poursuit une œuvre habitée par le trouble en s’essayant au film de fantôme. Poursuivre, c’est d’ailleurs le principe de ce thriller "métapsychologique" adoptant un chemin labyrinthique, dupliquant réalité et souvenirs transformés ; faisant la part belle à l’onirisme et aux contours flous de l’état modifié de conscience. Les séquences s’enchaînent dans une splendide disjonction, comme une cascade de songes en mouvement. Sommes-nous dans le dédale d’un deuil impossible dégénérant en pathologie, ou bien assiste-t-on au contraire à son accomplissement – certes particulier ? L’ambiance que dispense Jacquot rappelle celle du mal-aimé Femme Fatale (2002) de De Palma ou de Alice ou la dernière fugue (1976), dont son réalisateur Chabrol disait qu’il était "hélicoïdal" ; des films envoûtants dans lesquels il faut savoir s’abandonner et oublier les repères logique

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"Nocturama" : les bombes de la jeunesse par Bertrand Bonello

ECRANS | Après deux films en costumes ("L’Apollonide" et "Saint Laurent"), "Nocturama" signe le retour de Bertrand Bonello au plus-que-présent de l’allégorique pour l’évocation d’une opération terroriste menée par un groupuscule de jeunes en plein Paris. Brillant, brûlant et glaçant.

Vincent Raymond | Mardi 30 août 2016

Voici des temps absurdes où l’on en vient à redouter les attentats autant pour leur inqualifiable barbarie que pour leurs conséquences sur la diffusion des œuvres cinématographiques susceptibles de les évoquer. Où, en somme, des auteurs proposant une lecture analytique souvent clairvoyante des métaphénomènes sociétaux voient la carrière de leur film avortée parce que leur fiction s’accorde avec l’actualité, ou lui fait un cuisant écho. Made in France de Nicolas Boukhrief et Bastille Day de Peter Watkins ont déjà payé un lourd tribut en étant retirés de l’affiche ; quant à l’extraordinaire Les Cowboys de Thomas Bidegain, il a senti le vent du boulet. Espérons que Nocturama, déjà écarté du Festival de Cannes, ne subira pas de sanction supplémentaire, au nom de la "préservation de l’ordre public". Car soustraire des yeux du

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Louis-Ferdinand Céline

ECRANS | Emmanuel Bourdieu (fils du sociologue Pierre) intègre un nouveau spécimen de monstre dans sa galerie déjà pourtant très étoffée : rien moins que le plus urticant des sulfureux écrivains français. Et c’est le prodigieux Denis Lavant qui endosse sa funeste peau... Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mercredi 9 mars 2016

Louis-Ferdinand Céline

Ne comptez pas sur Emmanuel Bourdieu pour se faire l’écho docile de la doxa et vanter les hautes sphères intellectuelles ou leurs mandarins ! Avant même d’être cinéaste, lorsqu’il œuvrait comme scénariste (Comment je me suis disputé… de Desplechin en 1996), c’est l’instabilité intime de ces élites, leur désordre structurel et leurs bassesses occasionnelles qu’il mettait au jour. Des traits de caractère à nouveau scrutés dans son moyen métrage Candidature (2001). Une plongée ironique dans le marigot sordide des recrutements universitaires, montrant qu’un degré élevé d’éducation n’empêchait pas un être humain de succomber à ses instincts primaires et de se livrer à des actes d’une prodigieuse médiocrité – voire à des monstruosités. Or le monstre, en tout cas l’individu divergeant de la norme, fascine Bourdieu : n’a-t-il pas consacré à son comédien fétiche Denis Podalydès le documentaire Les Trois Théâtres (2001), suivant ce “monstre” de la scène engagé par le Français sur trois productions simultanées ? Le docteur abuse Avec Céline, l’exception a un visage bien moins humain. S’intéresser à son cas relève de la transgressio

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"Saint Laurent" : soudain, Gaspard Ulliel

ECRANS | En dépassant l’exercice du biopic poli, Bertrand Bonello dépeint un Saint Laurent en gosse paumé au centre d’une ruche en constante ébullition. Et s’intéresse uniquement aux difficultés qu’a eues le couturier à accepter son statut d’icône.

Aurélien Martinez | Mardi 23 septembre 2014

C’est sa mère qui lui dit qu’il vit « hors du monde », c’est un mannequin qui explique que son feu chien était « son seul lien » avec le réel, c’est son amant qui le qualifie de « gosse »... Dans son film, Bertrand Bonello prend la figure mythique de Saint Laurent avec une irrévérence tendre qui donne tout son intérêt au biopic. Une démarche que n’avait pas menée en début d’année Jalil Lespert dans son appliqué et terne Yves Saint Laurent, sans doute intimidé par le mythe et par un Pierre Bergé qui contrôle encore plus l’image de son compagnon depuis la mort de ce dernier en 2008. Chez Bonello, exit la figure de Bergé (qui n’avait d’ailleurs pas donné son approbation au projet), ramenée à un personnage de plus dans la galaxie d’un génie tourmenté. Une galaxie que Bonello filme comme un défilé de mode où chaque mannequin intervient sporadiquement dans le cadre, avec une distribution haut de gamme – Jérémie Renier en Pierre Bergé dépassé, Léa Seydoux

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Souffrances

SCENES | Cet été au Festival d’Avignon, en sortant de la cour d'honneur du Palais des Papes 4h30 après y être entré, un soulagement a envahi l'ensemble des spectateurs (...)

Nadja Pobel | Mardi 3 septembre 2013

Souffrances

Cet été au Festival d’Avignon, en sortant de la cour d'honneur du Palais des Papes 4h30 après y être entré, un soulagement a envahi l'ensemble des spectateurs restés jusqu'au bout du solo de Jeanne Balibar, crispant quand il était audible. Car en adaptant Par les villages, long poème dramatique de Peter Handke, Stanislas Nordey a aussi fait le choix de l'anti spectacle. Un enchaînement de monologues qui produit une ambiance mortifère, les émotions restant enfouies sous des gravas de logorrhée. La faute à une absence de réelle mise en scène – les acteurs (Balibar donc, mais aussi Béart pourtant radieuse et touchante, Nordey lui-même, ...), ultra-statiques, se parlent à dix mètres les uns des autres sur un plateau dont l'immensité offrait pourtant des conditions de jeu inouïes. Quant au texte, il a beau être passionnant (Handke y sonde l'écart se creusant entre les ruraux qui ne sont jamais partis et les urbains qui ont tourné le dos au monde ouvrier pour intégrer des sphères plus intellectuelles), mais on ne cesse de le perdre, tués que nous sommes par l'ennui. Nadja Pobel Par les villages, du jeudi 30 janvier au samedi 1er février, à la MC2

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Jeune & jolie

ECRANS | Avec ce portrait d’une adolescente qui découvre le désir et brave les interdits, François Ozon prouve sa maîtrise actuelle de la mise en scène, mais ne parvient jamais à dépasser le regard moralisateur qu’il porte sur son héroïne. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 10 juillet 2013

Jeune & jolie

Jeune & jolie : un titre qui est autant une référence au magazine pour adolescentes qu’une mise au point de la part de François Ozon. Il ferme ainsi sa longue parenthèse d’actrices vieillissantes et revient à la jeunesse érotisée de ses premières œuvres, courtes ou longues. L’introduction tient lieu d’énorme clin d’œil : sur une plage déserte, Isabelle, 16 ans – prometteuse Marine Vacth, sorte de Laetitia Casta en moins voluptueuse –, retire le haut de son maillot de bain, se pensant à l’abri des regards. En fait, la scène est vue depuis les jumelles de son petit frère et en deux plans, trois mouvements, Ozon s’offre un digest de son premier âge de cinéaste : la plage comme lieu de fantasmes, ses alentours comme repère des désirs troubles. Clin d’œil donc, mais trompe l’œil aussi : ce voyeurisme-là n’est qu’une fausse piste. Et même si par la suite tous les regards se tourneront vers Isabelle pour percer son inexpliquée conversion à la prostitution, Ozon ne cherche jamais à créer de suspens malsain autour de ses activités : au contraire, c’est l’évidence frondeuse avec laquelle elle découvre son désir qui l’intéresse, et qu’il filme sans pincette par

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"L’Apollonide, souvenirs de la maison close" : beau bordel

ECRANS | De Bertrand Bonello (Fr, 2h05) avec Jasmine Trinca, Hafsia Herzi, Noémie Lvovsky…

Christophe Chabert | Vendredi 16 septembre 2011

Avec L’Apollonide, Bertrand Bonello nous enferme dans un bordel à la charnière du XIXe et du XXe siècles, avec ses filles (belles, dénudées, frivoles, solidaires), sa mère maquerelle (qui gère et protège sa maison) et ses clients (obsessionnels plus qu’obsédés). La structure du film est celle d’une spirale ou d’un disque rayé, la scène initiale et traumatique (une des filles a été défigurée et ses cicatrices la condamnent à un sourire perpétuel et inquiétant) revenant à intervalles réguliers pour souligner le crépuscule dans lequel s’enfonce cette maison close. Bonello a au moins réussi cela : créer par sa narration, son ambiance sonore et ses images la sensation opiacée d’un monde qui disparaît. Le problème, énorme, de L’Apollonide, c’est que son réalisateur ne résiste jamais à la tentation de se mettre en avant au détriment de ce qu’il raconte : accumulant les références à des cinéastes qui le dépassent de la tête et des épaules (Cronenberg, Kubrick, Argento, Hou Hsiao Hsien et même Renoir !), sautant sur la première idée couillonne qui passe (une scène grotesque où les filles dansent sur Nights in white satin

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