Cannes 2015 : une compétition la tête à l'envers

ECRANS | Entre déceptions, ratages et réussites inattendues, la compétition du 68e festival de Cannes est, à mi-parcours, encore difficile à cerner, le renouvellement souhaité n’ayant pas toujours porté ses fruits. Mais on peut déjà en dégager deux films majeurs : "Le Fils de Saul" de László Nemes et "Carol" de Todd Haynes. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 18 mai 2015

En laissant à la porte de la compétition quelques très grands auteurs contemporains (Arnaud Desplechin, Apichatpong Weerasethakul – dont on s'apprête à découvrir le nouveau film) pour faire de la place à des cinéastes encore jeunes et parfois novices dans la "top list" du festival, Thierry Frémaux avait pris le risque assumé de surprendre.

À mi-parcours, on ne se hasardera pas à faire de généralités, ni même à lancer de grandes phrases définitives sur la réussite d'une telle position, car chaque exemple semble produire son contre-exemple, tel metteur en scène acclamé et palmé pouvant livrer une de ses œuvres les plus abouties pendant qu'un autre, au statut similaire, se fourvoyait dans une énorme plantade. Idem pour les nouveaux venus : si la plupart ont peiné à justifier l'honneur qui leur a été fait, c'est pour l'instant un premier film qui a fait la plus forte impression au sein de la compétition.

Promotion ratée

À la case déceptions, s'empilent déjà les noms de Yorgos Lanthimos et Joachim Trier. Avec The Lobster, Lanthimos montre dès son quatrième film, pourtant tourné dans des conditions bien plus confortables que les précédents (notamment une pluie de stars au casting, de Colin Farell à Léa Seydoux en passant par Rachel Weisz), les limites de son cinéma. Son goût du concept et de la fable provocatrice (ici, un monde où le célibat est proscrit, sous peine de se voir transformer en animal) a bien du mal à dépasser l'empilement d'idées pour se rassembler en une histoire ; quant à la mise en scène, elle lorgne tellement vers la contemporanéité théâtrale et chorégraphique qu'on a parfois l'impression d'assister à un spectacle autarcique, construit en saynètes absurdes ou signifiantes. Du coup, on picore les éclats du film plus qu'on en déguste le cœur – c'est peut-être là la vraie métaphore du « homard » : peu de chair, beaucoup de carcasse.

Joachim Trier, lui, n'est pas parvenu à transplanter son cinéma délicat et poétique aux Etats-Unis ; Plus fort que les bombes ne retrouve jamais la grâce d'Oslo 31 août, se rapprochant plutôt d'un académisme Sundance très artificiel, surécrit et filmé avec beaucoup d'effets de manche. Trier a beau brasser les traumas (un lourd secret familial lié à la mort d'une mère photographe de guerre, qui va gangrener les rapports entre un père et ses deux enfants) et nimber le tout d'une panoplie stylistique allant de l'onirisme au récit dans le récit, Plus fort que les bombes ne se dégage jamais d'une sensation de déjà-vu et d'anodin. Même le casting est inégal ; si Jesse Eisenberg est excellent, Gabriel Byrne et Isabelle Huppert ne trouvent jamais la note juste pour faire exister leurs personnages.

On ne parlera pas de déception concernant Maïwenn, mais plutôt de constance : Mon Roi n'est ni meilleur, ni pire que Polisse ; il en est la prolongation logique, l'autopsie d'un couple à la dérive remplaçant celle de la justice pour mineurs. Dans les deux cas, c'est une sorte de Pialat pour les nuls ou de télévision améliorée où les clichés, l'hystérie et le mauvais goût feraient office de signature. Toutefois, Maïwenn se montre une nouvelle fois une formidable directrice d'acteur : après JoeyStarr, c'est Vincent Cassel qui brille ici, dans une composition à la Depardieu d'un pervers narcissique flamboyant, inquiétant et séduisant, sa meilleure prestation à l'écran depuis les Mesrine.

Deux cinéastes ont eux finis dans le fossé : Matteo Garrone avec son Tale of tales et surtout Gus Van Sant, dont La Forêt des songes fait figure d'intrus dans la compétition. Si le cinéaste italien révèle une nature opportuniste qu'on soupçonnait déjà avec Gomorra et Reality en se lançant dans une forme d'héroïc fantasy auteuriste aussi laide qu'ennuyeuse, Van Sant se fourvoie complètement avec ce conte new age au scénario pourrave, aussi impersonnel dans le fond que dans la forme. C'est très simple : ce genre de pâtisserie industrielle finit en général en VF dans les multiplexes, sinon directement dans les bacs DVD, rarement en compét' à Cannes.

Au nom de la mère, de l'amante et du fils

À l'inverse, Nanni Moretti affiche avec Mia madre une maîtrise souveraine de son cinéma, certes classique, mais désormais capable de déplacer des montagnes : comme ici mélanger à égalité la tragédie (bouleversante) et la comédie (hilarante) pour réussir un beau portrait de femme dans un entre-deux, devant affronter conjointement un comédien américain capricieux (John Turturro, génial) et la mort annoncée de sa mère. Plein de tact et de pudeur, le film évite tous les travers qui furent parfois ceux de Moretti : pas d'égocentrisme ni de grande leçon, juste une profonde vérité humaine.

Todd Haynes aussi parvient à une étonnante maturité avec son superbe Carol. Tiré d'un livre de Patricia Highsmith, il raconte la passion qui va dévorer deux femmes dans les années 50, et les obstacles posés par leur entourage et les normes sociales qu'elles tenteront de surmonter. Laissant de côté ses références jusqu'ici encombrantes, Haynes lie dans un geste d'une pureté et d'une fluidité totales son sujet, sa mise en scène et ses actrices (Rooney Mara et Cate Blanchett) pour créer un mélodrame parfait, construit avec une patience hitchcockienne et un sens de l'espace et de la durée qu'on ne soupçonnait pas chez le réalisateur.

Mais le grand choc de ce début de festival est venu d'un premier film hongrois signé László Nemes, Le Fils de Saul. Un choc qui ne tient pas seulement à son sujet, aussi fort soit-il (la peinture d'un camp d'extermination du point de vue d'un membre du Sonderkommando) ; c'est avant tout une affaire de mise en scène, Nemes reprenant le principe immersif imaginé par Alfonso Cuarón dans Les Fils de l'homme pour coller au plus près de son protagoniste. Celui-ci accomplit les basses besognes des nazis jusqu'à ce qu'il se retrouve en face d'un miracle : un enfant qui survit brièvement aux chambres à gaz, et dont il cherchera ensuite à inhumer la dépouille selon les rites du kaddish. C'est bien la caméra qui raconte son parcours, la flamme qui s'allume en lui, les horreurs qu'il traverse sans vraiment les voir – tout le mécanisme du camp visant à faire disparaître la trace des juifs exterminés se devine dans les arrières plans flous et la bande-son, outil principal pour sculpter le hors champ. Un film magnifique, inoubliable, candidat évident à la Caméra d'or (et plus si affinités avec le jury présidé par les frères Coen).

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Une balade égyptienne avec les Champollion

ACTUS | Ouverture. Cette fois, ça y est : depuis quelques jours à peine, le Musée Champollion, à Vif, est ouvert au public (sur réservation). L’établissement nous invite à suivre le parcours du déchiffreur des hiéroglyphes de l’Égypte antique, mais aussi celui de son frère aîné, au rôle souvent ignoré.

Martin de Kerimel | Mardi 8 juin 2021

Une balade égyptienne avec les Champollion

« Je suis tout à l’Égypte. Elle est tout pour moi » : quelques mots suffisent-ils à résumer une vie ? Celle de Jean-François Champollion fut courte : le père de l’égyptologie est mort en 1832, à 41 ans seulement. L’histoire a retenu qu’il souffrait alors de plusieurs maladies, mais personne n’a identifié celle qui l’a emporté. Bientôt deux siècles plus tard, ce détail macabre s’est donc effacé, mais le nom de Champollion, lui, résonne encore comme celui d’un illustre scientifique des premières décennies du XIXe siècle. L’ouverture récente d’un Musée Champollion à Vif laisse imaginer que c’est légitime. Ce projet, porté par le Département de l’Isère, était dans les tuyaux depuis longtemps. La responsable du Musée, Caroline Dugand, dit avoir travaillé dessus pendant près de quatre ans avant qu’il aboutisse enfin. La pandémie n’est pas pour rien dans cette durée, bien sûr, mais elle n’explique pas à elle seule que les travaux préparatoires aient été aussi longs. On le comprend mieux quand on découvre le site d’implantation du Musée : le bâtiment qui sert d’écrin aux collections n’est rien d’autre qu’une maison des champs, ayant appartenu à la famille de Jacques-J

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Un musée vu de l'intérieur

ARTS | Si le public devra encore attendre quelques mois pour y être convié, le Musée Champollion rythme la vie de nombreuses personnes depuis déjà un bon moment ! Nous avons rencontré deux des parties prenantes d'un chantier plein de surprises, impatientes, elles aussi, de voir l'établissement ouvrir enfin.

Martin de Kerimel | Vendredi 26 février 2021

Un musée vu de l'intérieur

Caroline Dugand, conservatrice du Musée Champollion : « Nous allons passer à une phase concrète » L’équipe du Musée Champollion va désormais s’installer en ses murs. Comment cela va-t-il se passer ? Cela va représenter un grand changement pour nous ! Jusqu’à présent, nous préparions le projet scientifique et culturel, autour des demandes de prêt d’œuvres et de la restauration de certaines d’entre elles, ainsi que l’installation de la muséographie. Nous allons désormais passer à une phase concrète, en nous installant dans nos bureaux. Il faut faire revenir sur site le fonds Champollion, actuellement dans des réserves externalisées, sortir les œuvres des conditionnements où elles attendent depuis plusieurs années pour les préparer à l’accrochage dans le musée. Il faut également accueillir les dépôts des autres musées, en coordonnant l’arrivée des œuvres et en organisant un planning des taches pour leur installation. Un travail à mener dans une maison qui ne sera pas strictement identique à celle que les frères Champollion ont connue… En effet. Le bâtiment est ici classé au titre des monuments historiques. Il a f

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Caroline à Grenoble

Avant-première | Si le festival de Cannes avait eu lieu en mai comme il se doit, on aurait vu Patrick, l’un des protagonistes du nouveau film de Caroline Vignal (...)

Vincent Raymond | Mardi 8 septembre 2020

Caroline à Grenoble

Si le festival de Cannes avait eu lieu en mai comme il se doit, on aurait vu Patrick, l’un des protagonistes du nouveau film de Caroline Vignal Antoinette dans les Cévennes, gravir les marches rouges du Palais des Festivals. Jusque là, rien d’étonnant. Sauf que si : Patrick est un âne. Certes, beaucoup d’ânes ont déjà arpenté la Croisette, mais celui-ci est un pur baudet à poil gris qui donne du fil à retordre à sa partenaire, interprétée par Laure Calamy, institutrice à la poursuite de son amant (une sorte de maîtresse au carré, si vous voulez). Caroline Vignal vous en dira davantage à l’occasion de l’avant-première qu’elle accompagne de sa présence. Mais sans âne. Ce sera jeudi 10 septembre, à 20h15, au cinéma Le Club.

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Soirée double au Club

ECRANS | Choisis ta séance, camarade ! Le même soir, Le Club propose deux événements exceptionnels. D’un côté, la romance de Todd Haynes Carol, avec Rooney Mara et Cate (...)

Vincent Raymond | Vendredi 24 janvier 2020

Soirée double au Club

Choisis ta séance, camarade ! Le même soir, Le Club propose deux événements exceptionnels. D’un côté, la romance de Todd Haynes Carol, avec Rooney Mara et Cate Blanchett (sur l’écran, pas dans la salle !) ; de l’autre un ciné-débat autour du documentaire Partir, revenir : ou l’ambiguïté de la vie de Juliette Warlop, abordant la douloureuse question du suicide. La projection sera ici suivie d’une discussion animée par des représentants du CHU Grenoble-Alpes. Au Club lundi 3 février, à 19h et 20h15

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"L'Odyssée de Choum" : de la chouette animation !

Cinema | De Julien Bisaro, Sonja Rohleder, Carol Freeman (Fr.-Bel., 0h38)

Vincent Raymond | Mardi 28 janvier 2020

La parade nuptiale d’un oiseau pour trouver l’élue de son nid ; l’amitié entre un oiseau naufragé et une jeune baleine ; la course-poursuite entre un bébé chouette et son puîné dans l’œuf emporté par une tempête… Trois courts métrages exceptionnels à voir sans tarder ! L’exemple récent de films d’animation atypiques partis de France ou d’Europe à la conquête du monde, glanant les récompenses (après avoir éprouvé toutes les peines à se financer…), devrait rendre les spectateurs plus vigilants : qu’elles soient longues ou courtes, ces œuvres animées brillent souvent par leur inventivité graphique, leur poésie narrative et visuelle ou leur intégrité artistique les conduisant hors des sentiers rebattus. Et combien dépaysants se révèle la plupart des programmes estampillés "jeune public", effervescent laboratoire du cinéma contemporain ! Judicieusement composé autour des volatiles, celui-ci est un mixe de techniques : 2D minimaliste colorée et épurée pour Le Nid de Sonja Rohleder, peinture sur verre (image par image, donc) pour le déchirant L’Oiseau et la Baleine de l’opiniâtre Carol Freeman et enfin 2D digitale (au rendu

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"La Vie invisible d'Euridice Gusmao" : les sœurs cachées

ECRANS | De Karim Aïnouz (Br.-All., 2h19) avec Carol Duarte, Julia Stockler, Gregório Duvivier…

Vincent Raymond | Mardi 10 décembre 2019

Rio de Janeiro, 1950. Les sœurs Gusmao ne se quittent jamais. Jusqu’au jour où Euridice part avec un marin de fortune mais revient au bercail où son père la répudie en lui interdisant de revoir sa sœur Guida qui rêve de devenir concertiste. Des années durant, elles se frôleront sans se voir… Il semble appartenir à un passé révolu et subit l’infamante qualification de sous-genre… Pourtant, le mélo n’a rien perdu de sa vigueur ; au contraire, il bénéficie d’un regain d’intérêt de la part des cinéastes, trouvant sans doute dans l’inéluctable fatalité de son dénouement une pureté proche de la tragédie antique, et une manière de résistance à l’insupportable mièvrerie du happy end. Au reste, n’est-il pas plus aisé d’obtenir l’empathie du public en sacrifiant ses personnages ? Karim Aïnouz ne se prive pas de le faire dans cet habile tire-larmes qui joue avec les nerfs en multipliant les occasions manquées de retrouvailles entre Euridice et Guida, entre frôlements fortuits et croisements entravés. Balayant 70 ans de vie brésilienne, il opère un sacré raccourci dans le récit de la condition féminine de ce pays qui, aujourd’hui, semble oubli

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"I Remember Earth" : objectif Terre au Magasin des horizons

Exposition | Toujours en prise avec l’actualité, le Magasin des horizons ouvre une magnifique exposition sur les rapports que l’Homme entretien à la Terre. Au programme : de l’écologie, du féminisme, des figures historiques de l’art de la performance et pas mal de jeunes artistes qui méritent le détour.

Benjamin Bardinet | Mardi 10 septembre 2019

Ce qui caractérise d’emblée l'exposition I Remember Earth est son immédiate générosité et sa dimension extrêmement séduisante. La scénographie, aussi sobre qu’ingénieuse, invite à une déambulation parmi les œuvres et permet au visiteur de se plonger avec plaisir dans les démarches, souvent conceptuelles, des artistes présentés. Ceci est d’autant plus favorisé par l'accrochage qui rassemble, en début de parcours, plusieurs œuvres de figures pionnières de la performance : Gina Pane, Judy Chicago ou Agnès Denes. L’Italienne Gina Pane, que l’histoire de l’art a souvent cantonné à une pratique gentiment sentimentalo-geignarde (et soi-disant tellement plus appropriée pour une artiste femme !), présente ici des œuvres aussi minimales que poétiques dont la géniale performance de 1969 dans laquelle elle tente d’enfoncer un rayon de soleil dans la terre. Judy Chicago est également mise à l’honneur avec une série de photographies et de vidéos de la série Atmosphères (1969-1974, photo). Violemment colorées, les images de ces actions à base de fumigènes et de corps nus ont susci

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"Mais vous êtes fous" : de la poudre aux yeux

ECRANS | De Audrey Diwan (Fr, 1h35) avec Pio Marmaï, Céline Sallette, Carole Franck…

Vincent Raymond | Mardi 23 avril 2019

Dentiste apprécié, mari et papa aimant, Roman (Pio Marmaï) cache sa cocaïnomanie. L’une de ses fillettes étant victime d’une surdose, la police et les services sociaux débarquent : la famille entière se révélant positive à la drogue, les enfants sont placés. Et l’image du bonheur parfait est pulvérisée… Audrey Diwan a tiré son argument d’une histoire vraie en modifiant, comme le veut la coutume, les noms et situations des protagonistes afin qu’ils ne soient pas identifiables. Partant d'un fait divers à énigme qui aurait pu ne tenir qu’en un court-métrage (en clair, comment ont-ils tous pu être contaminés par le père ; ce dernier les a-t-il délibérément empoisonnés ?), la réalisatrice a su étoffer son propos en composant un film où l’addiction prend des significations supplémentaires et se transforme en bombe à fragmentation. S’ouvrant sur la dépendance aux stupéfiants, le drame bifurque en effet vers un récit centré autour du manque : celui éprouvé par des parents privés de leur progéniture, et puis surtout celui que les deux amants Roman et Camille (Céline Sallette) officiellement séparés ressentent l’un po

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"Fish Trip" : poissons d’avril par Carole Exbrayat

Exposition | Voilà bien une drôle d'exposition à découvrir à Alter-Art jusqu’au dimanche 28 avril.

Benjamin Bardinet | Mardi 9 avril 2019

Après avoir présenté, à la Toussaint, les photographies de fleurs de cimetière de Joseph Caprio, la galerie Alter-Art, toujours pleine d’à-propos, expose, en ce mois d’avril, les poissons de Carole Exbrayat. Pour cette nouvelle série, l’artiste originaire de Bretagne réactive la technique du gyotaku développée par les pêcheurs japonais soucieux de conserver une trace de leurs plus belles prises. À l’aide d’encre de chine, elle réalise donc des empreintes de poissons à la surface de papiers marouflés sur toiles ou sur des tissus suspendus à la manière des kakemonos. La technique du marouflage, qui consiste à coller une surface légère (en l’occurrence des papiers récupérés) sur un support rigide, permet ainsi de produire des effets de texture qui s’entremêlent aux éléments graphiques imprimés sur les énigmatiques papiers que Carole Exbrayat recycle : on devine des mots, des tracés et des plans de consignes de montage... Sur deux toiles toutefois, un texte imprimé en bleu et complètement distordu donne l’impression de vagu

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Mom’s I’d like to surf : « Faire redécouvrir la surf music »

Concert | Jeudi 14 mars à la Source, on a rendez-vous avec le groupe grenoblois Mom’s I’d like to surf. L’occasion, avec le bassiste Franck Leard, de lever le voile sur la surf music, genre musical plus connu que ce qu’on ne croit.

Alice Colmart | Mardi 12 mars 2019

Mom’s I’d like to surf : « Faire redécouvrir la surf music »

S’il y a bien un remède efficace contre l’hiver, c'est le groupe grenoblois Mom’s I’d like to surf, dont les morceaux basés sur la surf music sentent bon les vagues, l’air marin et le sable. « On a constitué le groupe en 2013 alors qu’on jouait dans des bars » raconte Franck Leard, alias Frankie GoodLord, le bassiste de cette aventure musicale également composée des guitaristes Joris Thomas et Carolina Zviebel et du batteur Matthieu Billard. « Ce qu’il y a d’intéressant, c’est qu’on est plusieurs à venir d’univers différents, comme Carolina qui est issue de la musique classique et qui est formée au violon, ou Matthieu, ex-batteur de punk reconverti au jazz. Pourtant, on s’est tous retrouvés autour d’un même style. » Ensemble, ils se sont ainsi intéressés à la surf music, genre aux sonorités énergiques et planantes... « C’est un style instauré dans les années 1960 dont le but à la base était d’essayer, à travers une musique jouissive car rapide, de traduire la pratique du surf, avec cette impression de

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"Dans la terrible jungle" : tous en chœur !

ECRANS | de Caroline Capelle et Ombline Ley (Fr, 1h21) documentaire

Vincent Raymond | Mardi 12 février 2019

Pendant plusieurs mois, Caroline Capelle et Ombline Ley ont suivi des ados en situation de handicap résidents d'un institut médico-éducatif. Tout à la fois galerie de portraits singuliers et portrait d’un groupe uni par la musique, ce film capture le quotidien et l’extraordinaire… Surtout, Dans la terrible jungle donne à voir au grand public l’immense diversité du monde du handicap. Et il interroge au passage sur ces établissements rassemblant des individus dont le seul point commun est précisément de ne pas être communs : une personne en fauteuil, une autre à la vue basse, une autre encore atteinte d’un trouble du spectre autistique... Tous ont des besoins spécifiques et différents. Alternant saynètes jouées pour la caméra, conversations d’ados entre eux et instants pris sur le vif parfois spectaculaires (la crise du jeune Gaël, qui se projette dans le décor de toutes ses forces comme un cascadeur désarticulé devant l’air fataliste de son éducateur, risque de faire sourire nerveusement et parler d’elle), le film trouve dans le personnage d’une musicienne prodige d’authentiques moments de grâce.

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"Voyez comme on danse" : les lauriers de Michel Blanc sont fanés

ECRANS | de et avec Michel Blanc (Fr, 1h28) avec également Karin Viard, Carole Bouquet, Charlotte Rampling…

Vincent Raymond | Mardi 9 octobre 2018

Quinze ans environ après leurs premières aventures, le groupe d’Embrassez qui vous voudrez poursuit sa vie : Véro la poissarde, Elizabeth la distinguée et son fraudeur fiscal de mari, Lucie et son nouveau jules (Julien, un parano qui la trompe). Sans compter la descendance… On attendait avec une confiance raisonnable Michel Blanc pour cette suite d’un divertissement pimpant ayant laissé un agréable souvenir dans le flot des comédies chorales – ce désormais genre en soi qui nous gratifie trop souvent de représentants de piteuse qualité, à oublier comme de vieux mouchoirs. Force est de constater que le comédien-réalisateur et (jadis brillant) scénariste dilue ici paresseusement un ou deux rebondissements et quiproquos à l’ancienne (genre XIXe siècle) en rentabilisant les personnages caractérisés dans l’opus précédent. Seul Jean-Paul Rouve, très bon en velléitaire chronique, apporte un soupçon de fraîcheur. Cela devient une habitude chez lui, entre la vocation et l’apostolat, de sauver l’honneur des machins de guingois. Quant à la fin, comme sabordée, elle fait un peu peine à voir. Rendez-nous le Mic

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"Françoise par Sagan" : et Caroline Loeb devint Françoise Sagan

Théâtre | Critique du seule-en-scène proposé jeudi 22 mars au Théâtre municipal de Grenoble, dans le cadre du Printemps du livre.

Aurélien Martinez | Lundi 19 mars 2018

Il y a des personnes qui adorent apprendre par cœur des phrases choc d’auteurs – ou, à défaut, si elles n’ont pas trop de mémoire, adorent coller des phrases choc d’auteurs sur les murs de leurs toilettes. Attention : si ces personnes se rendent au Théâtre municipal de Grenoble découvrir Françoise par Sagan, elles risquent fort d’avoir un intense orgasme intellectuel et de vouloir tout retenir tant la verve de la romancière française culte (notamment grâce à son fameux Bonjour tristesse) est emplie de punchlines bien trouvées. Surtout que le spectacle porte au plateau des interviews de Sagan s’étalant sur presque quarante ans dans lesquelles elle s’adonnait avec plaisir à la recherche du mot qui ferait mouche tout en se livrant avec autant de vérité que de jeu – « un drame amusant, c’est ça la vie, non ? » Caroline Loeb, que l’on a connue il y a trente ans avec le tube C'est la ouate, incarne la romancière dans un souci du mimétisme impressionnant. Mise en scène par Alex Lutz, elle est Sagan (comme elle a été George Sand précédemment) jusque dans le costume, la posture, la voix… Une

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Leçon d'Histoire avec "Nuit et Brouillard" et "Le Fils de Saul"

ECRANS | Jeudi 1er février, la Cinémathèque de Grenoble propose une soirée pour dire l'horreur des camps de la mort.

Vincent Raymond | Mardi 30 janvier 2018

Leçon d'Histoire avec

La voix aigrelette et froidement monocorde de Michel Bouquet pour parler de l'indicible. Pour dire l'innommable des camps de la mort, à travers les mots sobres du poète et romancier Jean Cayrol accompagnant un mélange d’images d’archives et de ruines. Des ruines filmées après la catastrophe, dévorées par l'abandon, gagnées par la végétation et surtout hantées par l'absence de celles et de ceux qui furent ici, avec une barbarie méthodique, exterminés. Court-métrage au minimalisme glaçant, Nuit et brouillard (1956) d'Alain Resnais est une leçon d'Histoire marquante, autant que d'éthique cinématographique : l'évocation convoque l'horreur, sans qu'il soit "nécessaire" de recourir à l'obscénité de la monstration. Dix ans après la révélation au monde entier stupéfait de l’existence des usines de mort nazies, ce film constitue le socle d’un traitement réfléchi et digne d’une des pires ignominies jamais accomplies. Ainsi qu’un pense-bête moral à l’attention des mémoires défaillantes – il fut ainsi diffusé sur toutes chaînes de télévision en 1990 après la profanation du cimetière juif de Carpentras. La Cinémathèque le projette dans le cadre d

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Saga "Saïgon"

Théâtre | La jeune metteuse en scène Caroline Guiela Nguyen proposera à la MC2, du mardi 7 au samedi 11 novembre, une fresque théâtrale (3h20 tout de même), ovationnée cet été à Avignon, sur le destin des Vietnamiens contraints à l'exil en France au milieu des années 1950.

Nadja Pobel | Mardi 24 octobre 2017

Saga

Après avoir fait un détour par Flaubert (Elle brûle, adapté de Madame Bovary) et proposé le récit d'une perte (Le Chagrin), la jeune metteuse en scène Caroline Guiela Nguyen a embrassé un sujet qui coule dans ses veines : celui de son histoire personnelle qui croise le récit contemporain de l'Indochine, du Vietnam et de la France. Elle a alors porté sur le plateau, de façon panoramique, ce qui s'est joué entre Saïgon et Paris au cours de la seconde moitié du XXe siècle, soit notamment le déchirement des "Viet kieu", poussés à rejoindre la métropole à la chute de Diên Biên Phu parce qu'ils collaboraient avec les Français et qui, à partir de 1996, ont eu l'autorisation de revenir en Asie. Qui sont-ils ? Comment conjuguer cette double culture ? En faisant un spectacle qui mêle comédiens français et vietnamiens, amateurs et professionnels, dans lequel les deux langues s'entendent et se nouent, en construisant un décor laissant la place à une cuisine où les plats sont préparés en direct pa

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"La Bohème" : ceci est un opéra participatif

Lyrique | N'est-ce pas la Fabrique Opéra ?

Aurélien Martinez | Mardi 28 mars 2017

La Bohème, œuvre composée par Giacomo Puccini à la fin du XIXe siècle, c’est le nec plus ultra de l’opéra. « Deux heures de mélodrame parmi les plus belles et populaires de tout le répertoire italien » selon la Fabrique Opéra, qui l’a choisie cette année pour son grand raout au Summum – destiné, on le rappelle, à désacraliser une forme d’art pouvant être vue comme élitiste. Avec comme toujours à la direction musicale de l’Orchestre symphonique universitaire de Grenoble le fameux Patrick Souillot (à qui l’on doit cette aventure créée en 2007), et à la mise en scène la jeune Caroline Blanpied qui, depuis trois ans, a magnifiquement su donner un nouveau souffle à ce lourd paquebot regroupant des professionnels dans les rôles-titres, mais aussi des amateurs dans les chœurs et un nombre impressionnant de jeunes dans les coulisses – pour les décors, les costumes, le maquillage, la communication… Rendez-vous du vendredi 31 mars au mardi 4 avril pour découvrir le résultat.

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"L’Indomptée" : tensions à la villa Médicis

ECRANS | de Caroline Deruas (Fr, 1h38) avec Clotilde Hesme, Jenna Thiam, Tchéky Karyo…

Julien Homère | Mardi 14 février 2017

Coscénariste de Philippe Garrel sur Un été brûlant et La Jalousie, Caroline Deruas signe avec L’Indomptée son premier long-métrage. Rome, la Villa Médicis : les destins de Camille et son mari Marc Landré, tous deux écrivains, et d’Axèle, une photographe, s’entrechoquent. Dans le couple comme dans la résidence, les tensions vont monter jusqu’à l’explosion finale. Volontairement elliptique, cet essai tient plus du cinéma abstrait de Lynch que du film de chambre d’Eustache. Sans compromis dans son traitement expérimental, L’Indomptée est un beau brouillon, un exercice de style prometteur plus qu’un travail accompli. Si la réalisatrice reste encore prisonnière de ses influences, le trio d’acteurs (Hesme, Thiam, Karyo) donne corps et vie à ce qui aurait pu ressembler à un étalage de références un peu guindé.

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Le Centre d'art Bastille se fait une place au soleil

ARTS | Poursuivant la célébration de sa dixième année d’existence, le Centre d’art Bastille accueille tout l'été l'exposition collective "Sous le soleil exactement, coucher de soleil et lever de rideau" où la question du paysage est mise en exergue. Une déambulation (ir)réelle se dessine alors entre couchers de soleil et banquises éternelles. Visite guidée, en images.

Charline Corubolo | Lundi 25 juillet 2016

Le Centre d'art Bastille se fait une place au soleil

Surplombant la ville, le Centre d’art Bastille s’invite dans le décor montagneux de Grenoble tout en laissant le paysage s’immiscer entre ses murs. Avec la proposition Sous le soleil exactement, coucher de soleil et lever de rideau, c’est ainsi une double dialectique qui s’installe dans laquelle les œuvres présentées offrent un nouveau paysage tout en répondant à l’environnement spatio-temporel du lieu. L’exposition collective, seule contrainte émise par la direction du Cab, tend alors à interroger la notion de paysage à travers plusieurs pièces et à mettre en avant le travail de commissaire. Confiée à Eloïse Guénard, l’élaboration du projet joue sur la dualité des deux composantes du paysage, entre réalité et imaginaire. Nature de l’illusion L’imaginaire de la nature devient représentation théâtralisée avec Bertrand Lamarche qui joue, grâce à un réflec

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Les Malheurs de Sophie

ECRANS | Cinéaste aux inspirations éclectiques (mais à la réussite fluctuante), Christophe Honoré jette son dévolu sur deux classiques de la Comtesse de Ségur pour une surprenante adaptation à destination des enfants autant que des adultes… Vincent Raymond

Vincent Raymond | Lundi 18 avril 2016

Les Malheurs de Sophie

La filmographie de Christophe Honoré ressemble à la boîte de chocolats de Forrest Gump (« on ne sait jamais sur quoi on va tomber »), à la différence notable que chacune de ses douceurs est dûment ornée d’une étiquette… omettant de signaler sa teneur en poivre ou piment. Résultat : appâtés par ses distributions appétissantes, becs sucrés et novices ressortent invariablement de ses films la gueule en feu ; quant aux autres, à force d’être échaudés, ils ont appris la méfiance et à espérer davantage de saveur dans la “seconde couche”, lorsque l’enrobage les déçoit. Sophistication, heurs et malheurs Bien que prolifique auteur de romans jeunesse, Honoré n’avait encore jamais franchi le pas au cinéma, où il flirte avec un public de préférence âgé de plus de 16 ans. S’emparant d’un pilier des bibliothèques respectables que sont Les Malheurs de Sophie, il procède à l’inverse de Jean-Claude Brialy, lequel avait réalisé en 1981 une transposition sagement premier degré, aux remugles de vieille confiture. Plutôt qu’égrener les sottises de la gamine dans une enfilade de saynètes (ce que l’ouvrage, dans sa forme théâtrale, incite à faire, et l’amorce du

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La Fabrique Opéra : mission enchantement, deuxième !

MUSIQUES | La jeune metteuse en scène Caroline Blanpied retente l'aventure Fabrique Opéra après une "Flûte enchantée" réussie l'an passé. Cette fois-ci, le chef d'orchestre Patrick Souillot lui a mis du Verdi entre les mains... Aurélien Martinez

Aurélien Martinez | Mardi 29 mars 2016

La Fabrique Opéra : mission enchantement, deuxième !

Et revoilà la Fabrique Opéra avec son travail associant des centaines d’élèves en coulisses (pour les costumes, les maquillages, les décors…) et des professionnels sur scène ; dans le but sans cesse répété de démocratiser un art qui ne l’est pas tant que ça. Si, par le passé, on a pu s’ennuyer poliment face à certaines de leurs mises en scène peu inspirées voire sans charme (mais, à leur décharge, va mettre du charme dans le Summum de Grenoble), l’arrivée l’année dernière au poste de metteuse en scène de la jeune Caroline Blanpied a insufflé un vent d’air frais bienvenu sur le pont du lourd paquebot Fabrique Opéra. SaFlûte enchantée de Mozart (photo) avait ainsi de la tenue voire même de la fantaisie, confirmant que le matériau opéra peut faire des merveilles quand on ne le prend pas qu’avec sérieux. Comme nous, le chef d’orchestre et directeur artistique Patrick Souillot a dû être convaincu puisqu’il a renouvelé le

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The Assassin

ECRANS | de Hou Hsiao-hsien (Taï, 1h45) avec Shu Qi, Chang Chen, Yun Zhou…

Vincent Raymond | Mardi 8 mars 2016

The Assassin

Où l’expression "rester interdit devant une certaine beauté" (ou une beauté incertaine) revêt un sens inaccoutumé… Mais avec Hou Hsiao-hsien, ce type de situation tend à dépasser le cadre de l’exception — le cinéaste taïwanais semblant estimer l’hermétisme comme une langue raffinée dont il convient d’user pour maintenir à distance un public profane. En l’occurrence, le procédé se révèle curieux lorsque l’on s’attelle à un "wu xia pian" (un film de sabre chinois), genre éminemment populaire, remis au goût du jour par le très chorégraphié Tigre et Dragon (2000) du – toujours – génial Ang Lee. Refusant, sans doute, de s’abaisser à signer un film totalement épique ou spectaculaire (aurait-il peur de déchoir ?), HHH verse ici dans une abstraction esthétique floue certainement très symbolique. Mais à la différence d’un Tarkovski, d’un Bergman ou d’un Kubrick (voire d’un Malick dans ses bons jours), il ne va pas au bout sa démarche et paraît comme incapable de se résoudre à une dissolution narrative absolue qui ferait de ses œuvres de purs objets contemplatifs – même ses séquences de combats sont à Tsui Hark ou John Woo ce que Rivette pourrait être à

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La Terre et l’Ombre

ECRANS | De César Acevedo (Col., 1h37) avec Haimer Leal, Hilda Ruiz, Edison Raigosa…

Vincent Raymond | Mardi 2 février 2016

La Terre et l’Ombre

Heureusement que le métal fin ne s’oxyde pas ! Sans quoi, la Caméra d’or reçue par César Acevedo pour son premier film en mai dernier sur la Croisette aurait terni avant que son œuvre n’arrive sur les écrans. Cela dit, le délai observé par La Terre et l’Ombre entre son sacre et sa sortie respecte son apparente discrétion et son rythme lent. Une lenteur insistante, d’ailleurs, aussi esthétisée que l’image est composée avec un luxe de symétries et de clairs-obscurs. Cette gravité contemplative en vient à déranger, tant elle semble s’enivrer de sa propre beauté tragique, allant jusqu’à détourner l’attention du spectateur des vrais sujets : l’agonie du fils du vieux héros, et ce que le film révèle des conditions de vie infâmes des journaliers colombiens. Non qu’il faille, par principe, assigner une forme crasseuse et tremblotante à un drame social, mais opter pour un maniérisme très cosmétiqué n’est sans doute pas l’alternative la plus heureuse…

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"Le Chagrin" : quand le théâtre fait du vent

SCENES | Jusqu'à samedi à la MC2, la compagnie Les Hommes Approximatifs présente "Le Chagrin", mis en scène par Caroline Guiela Nguyen. Sous couvert d’une fable touchante sur le deuil, on se retrouve face à une caricature de tout ce que peut recouvrir l'expression théâtre contemporain.

Aurélien Martinez | Jeudi 3 décembre 2015

C'est l'histoire d'un mort que personne n'arrive à enterrer. Surtout ses deux enfants, qui réagissent chacun à leur manière. Voilà pour le postulat, à la portée forte et universelle, du Chagrin, spectacle de la compagnie Les Hommes Approximatifs précédé d’une bonne réputation – dont une nomination aux Molières 2015, catégorie "metteur en scène d'un spectacle de théâtre public". Dans un astucieux décor bleu (une sorte de chambre d'enfant assez effrayante, à moins que ce ne soit un temple pour les morts) chargé en divers accessoires estampillés "jeune compagnie de théâtre dans le vent" (des paillettes, de la terre, des perruques colorées...), quatre personnages jouent la difficulté du deuil alors que la vie, banale, doit continuer. Tout est sur le non-dit, le chagrin du titre étant littéralement enfoui. Ah, l’écriture au plateau ! Ce Chagrin avait tout pour déchirer le cœur (et pour nous plaire, nous qui défendons sans cesse le théâtre qui cherche à se renouveler, à inventer de nouvelles formes – bref, le théâtre dit contemporain). Sauf qu'aucune

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Mia Madre

ECRANS | Méditation mélancolique sur l’acceptation de l’inéluctable et réflexion sur la transmission, le nouveau Nanni Moretti est surtout un splendide portrait de femme au bord de la crise de nerfs, ainsi qu’au seuil d’une nouvelle vie. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 1 décembre 2015

Mia Madre

Comme Almodóvar en son temps, Moretti s’était présenté à Cannes avec une œuvre aux échos mélodramatiques abordant sous toutes ses coutures le rapport à la mère. Longtemps pressenti comme un vainqueur possible de la Palme d’Or, Nanni avait finalement été écarté par le jury, comme Pedro autrefois… Les festivals sont des foires mettant en concurrence des films dissemblables, dont on n’apprécie les qualités singulières que lorsqu’ils sont vus à distance les uns des autres ; alors seulement ils ont leur chance d’être considérés pour ce qu’ils ce sont. Mia Madre n’a rien des tressautants carnets politico-caustiques de Moretti ; et s’il appartient à cette veine réservée qui avait donné La Chambre du fils (le plus consensuel de ses films, Palme d'Or en 2001), il est heureusement davantage marqué de son sceau, en versant dans l’ironie et l’onirisme. Ce triple portrait de femmes (grand-mère, mère, fille) se centre sur une réalisatrice en plein marasme personnel et professionnel. Une femme entre deux âges mais dans sa globalité, qui assume un tournage compliqué, dont la vie privée s’effiloche – la mère se meurt peu à peu, la fille s’affranchit doucement. Et acco

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Le Fils de Saul

ECRANS | Comment raconter une tragédie intime au sein de l’une des plus immenses et indicibles tragédies de l’histoire humaine (la Shoah) ? László Nemes s’y risque dans son premier long métrage. Grand Prix à Cannes.

Vincent Raymond | Mardi 3 novembre 2015

Le Fils de Saul

Représenter la Shoah figure parmi les pires casse-dents pour un artiste, en particulier au cinéma. Trop peu montrer la réalité des camps d’extermination, c’est risquer d’en minorer l’abomination, voire de la nier à force de prendre des précautions : il faut avoir le sens de la symbolique comme Costa-Gavras dans Amen et être capable d’activer un hors-champ suffisamment puissant pour faire comprendre par l’absence ou à travers les réactions des observateurs directs, ce que la monstruosité provoque. Mais trop montrer, c’est encourir l’obscénité et la spectacularisation de l’horreur – soit sa banalisation. Pendant près de trois quarts de siècle, les cinéastes ont rivalisé d’acrobaties éthiques pour parvenir à une mise en image digne dans des films à vocation historique. Peut-être parce qu’il appartient à une toute jeune génération, bien à distance des faits (il a 38 ans), László Nemes ose se servir de ce contexte douloureusement sacré pour y installer une fiction – qui n’a rien d’anodine. Membre des Sonderkommandos (ces détenus en sursis chargés de "l’entretien" des fours crématoires d’Auschwitz), Saul reconnaît son fils parmi les corps qu’il doit brûler. Avec obs

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The Lobster

ECRANS | ​De Yorgos Lanthimos (Gr/GB/PB/Ir/Fr, 1h58) avec Colin Farrell, Rachel Weisz, Jessica Barden…

Vincent Raymond | Mardi 27 octobre 2015

The Lobster

Une société futuriste où le célibat est banni. Les contrevenants ont un peu plus d’un mois pour trouver l’âme sœur dans un hôtel. En cas d’échec, ils sont changés en l’animal de leur choix. Menacé, David s’échappe et rejoint une armée rebelle, les Solitaires qui, eux, interdisent les couples… Objet bizarroïde tenant à la fois de l’europudding arty et de l’hommage à ce cinéma britannique de la fin des années 1960 (friand de thèmes dystopiques, d’ambiances beige-greige-marronnasse, de dialogue rare et de montage aride), The Lobster représente à dessein un futur dépassé. Bourrée jusqu’à la gueule de métaphores ultra clignotantes, la fable pèse d’autant plus vite qu’on assiste à un défilé interminable de stars grimées ou enlaidies, tirant des museaux exagérément longs. Elle laisse également dubitatif quant à la position de Lanthimos vis-à-vis de la représentation de la violence : le réalisateur semble balancer entre une certaine complaisance voyeuriste et une difficulté à assumer frontalement ses choix, notamment à la toute fin…

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Tale of tales

ECRANS | De Matteo Garrone (It-Fr-Ang, 2h13) avec Salma Hayek, Vincent Cassel, Toby Jones…

Christophe Chabert | Mardi 30 juin 2015

Tale of tales

Que Matteo Garrone n’ait pas souhaité s’enfermer dans le réalisme suite au succès de Gomorra est une bonne chose ; d’ailleurs, lorsqu’il osait la stylisation dans Reality, il parvenait à déborder l’hommage à l’âge d’or de la comédie italienne pour en retrouver l’esprit esthétique. Avec Tale of tales, les choses se compliquent : abordant un genre en vogue (les contes et l’héroïc fantasy) via l’adaptation d’un classique de la littérature italienne, il tente le grand pont vers l’imaginaire pur, entrecroisant plusieurs récits où l’on retrouve des monstres, des sorcières, un roi, des reines et des princesses. Or, le style Garrone s’avère assez vite à la traîne de son ambition : jamais la mise en scène ne parvient à donner le souffle nécessaire pour nous faire pénétrer cet univers baroque et fantastique. D’où une suite d’hésitations fatales : entre le sérieux et la dérision, l’auteurisme et le divertissement, le film à sketchs et le film choral… Mal construit (l’épisode des faux jumeaux est de loin le plus faible, et le scénario le traîne comme un boulet

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Un Moi(s) de cinéma #6

ECRANS | Chaque mois, Le Petit Bulletin vous propose ses coups de cœur cinéma des semaines à venir en vidéo.

Christophe Chabert | Mercredi 3 juin 2015

Un Moi(s) de cinéma #6

Au sommaire de ce sixième numéro : • Cannes 2015 : bilan rapide • Loin de la foule déchaînée de Thomas Vinterberg • Vice Versa de Pete Docter • Une seconde mère d'Anna Muylaert

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Ritournelles cannoises

ECRANS | À chaque édition du grand raout cannois ses petites musiques. En voici deux parmi celles que nous avons entendues depuis le début des festivités. Au sens propre comme au figuré.

Christophe Chabert | Mardi 26 mai 2015

Ritournelles cannoises

À trois, on y va (ou pas) L’amour, est-ce mieux à deux ou à trois ? La question aura hanté plusieurs films cannois, à commencer par celui de Philippe Garrel, L’Ombre des femmes, en salles ce mercredi. Le couple formé par Stanislas Merahr (falot) et Clotilde Coureau (formidable) vole en éclats lorsque chacun entreprend une liaison adultère. Mais là où la femme l’accepte muettement, le mari se met en rage lorsqu’il apprend l’infidélité de sa compagne. Soit un portrait de la muflerie ordinaire traitée façon Garrel (scope et noir et blanc, cafés et chambres à coucher) avec toutefois plus de rigueur que d’ordinaire. Étrangement, Love de Gaspar Noé est presque la version psychédélique, proustienne et sexuelle de L’Ombre des femmes. Là encore, on assiste à une histoire d’amour qui passe du pair à l’impair, puis s’y fracasse. Certes, Noé filme une scène de triolisme (un mec, deux filles) comme un moment de plénitude sensuelle sublime ; mais c’est une acmé dont on ne peut que redescendre et la suite est plus cruelle. Là encore, c’est l’homme qui en prend pour son grade, incapable d’assumer ses pulsions mai

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Cannes, de l’amour plein les yeux…

ECRANS | S’il y a eu de belles choses dans la deuxième moitié de la compétition cannoise – les films de Jia Zhang-ke et Jacques Audiard en premier lieu – cette édition 2015 restera dans les mémoires grâce à deux films uniques en leur genre : "Vice Versa" de Pete Docter et "Love" de Gaspar Noé. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 26 mai 2015

Cannes, de l’amour plein les yeux…

La semaine dernière, on se demandait de quel côté du filet la balle allait tomber concernant la compétition cannoise. Alors qu’il ne nous reste plus que deux films à découvrir – Chronic de Michel Franco et le Macbeth de Justin Kurzel (nous avons bouclé ce numéro le vendredi 22 mai, lundi férié oblige) –, le verdict reste toujours incertain. En tout cas, il fallait avoir un goût pour les montagnes russes, les films passant sans transition de la splendeur au navet. Parmi ces derniers, il faut faire un sort à Youth de Paolo Sorrentino ; chaleureusement accueilli par les festivaliers, donné favori par beaucoup pour la Palme, il s’agit pourtant d’un monument de beauferie satisfaite confite dans une série de gimmicks visuels et scénaristiques, un film pour seniors éprouvant, écrit n’importe comment et qui permet à une poignée d’acteurs vétérans de se lancer dans un cabotinage effréné et pathétique – mention spéciale à une Jane Fonda perruquée façon travelo brésilien. Sorrentino confirme qu’il réussit un film sur deux ; après le superbe La G

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Tous nos articles sur Cannes 2015

ECRANS | Avec un blog quotidien mais aussi les critiques des films qui sortent simultanément à leur présentation au festival, vivez le 68e festival de Cannes à travers le regard du Petit Bulletin.

Aurélien Martinez | Jeudi 14 mai 2015

Tous nos articles sur Cannes 2015

Le blog quotidien est à retrouver ici. Bonne lecture.

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Mission enchantement avec la Fabrique opéra

MUSIQUES | La Fabrique Opéra investit une nouvelle fois le Summum avec cette fois-ci "La Flûte enchantée" de Mozart. Aux commandes, une metteuse en scène de 24 ans.

Aurélien Martinez | Mardi 24 mars 2015

Mission enchantement avec la Fabrique opéra

Et revoilà la Fabrique opéra (dont la vocation est « de permettre à de nouveaux publics de découvrir l’art lyrique » dixit son site web), qui se confronte cette année à la mythique Flûte enchantée de Mozart. Avec un changement de taille en coulisses : Patrick Souillot, l’incontournable directeur artistique et chef d’orchestre de la Fabrique, a confié cette fois-ci le bateau à une très jeune artiste. À savoir Caroline Blanpied, 24 ans, formée au conservatoire de Grenoble en théâtre puis en chant lyrique et qu’on connaît notamment via le spectacle Ravage (compagnie Le Festin des Idiots). Elle nous a expliqué avoir eu carte blanche pour imaginer la mise en scène comme elle l’entendait, louant cette « confiance magnifique » que lui a accordée Patrick Souillot. Quant à la question de l’âge : « je ne pense pas que ça en soit une ; si j’avais dix ou quinze ans de plus, j’aurais autant de pression. » Sa Flûte sera donc forcément fidèle au souci de didactisme de la Fabrique, mais elle en proposera une « lecture un peu plus politique que la lecture manichéenne traditionnelle », centrant sa réflexion sur les « enj

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Au fil des crânes

ARTS | La mort, et plus particulièrement le crâne, ont toujours entretenu des rapports puissants avec l'art qu'il s'agisse des vanités du Moyen-Âge, des peintures (...)

Charline Corubolo | Mardi 13 janvier 2015

Au fil des crânes

La mort, et plus particulièrement le crâne, ont toujours entretenu des rapports puissants avec l'art qu'il s'agisse des vanités du Moyen-Âge, des peintures de Pablo Picasso ou plus récemment de l’œuvre en diamants de Damien Hirst (pour ne citer qu'elles). Une icône universelle qui permet aux artistes de traduire plastiquement toute l’ambiguïté de la vie qui ne semble se saisir que dans la mort. Une vision symbolique de notre existence expérimentée par desartistes contemporains actuellement exposés au Musée dauphinois dans le cadre de Confidences d'outre-tombe, squelettes en question. Une démarche atypique pour un musée patrimonial, pourtant déjà tentée auparavant dans ses murs, avec cette volonté de confronter l'art du XXIe siècle à l'histoire et au patrimoine. Un pari risqué qui prend tout son sens en fin de parcours, tel un prolongement sur le rôle des représentations squelettiques dans nos sociétés. Suite à la sélection réalisée par Fabrice Nesta, artiste et professeur à l’École supéri

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No Gazaran

ECRANS | De Doris Buttignol et Carole Menduni (Fr, 1h30) documentaire

Christophe Chabert | Mardi 1 avril 2014

No Gazaran

Après le Polonais Holy field, holy war, voici un nouveau docu sur le gaz de schiste, français celui-ci. Il raconte la résistance hexagonale au "fracking", cette technique de fracturation hydrolique permettant d’extraire gaz et huiles de schiste qui provoque la pollution de l’air, des sols et de l’eau, interdite par le gouvernement Fillon, mais menacée par les lobbys industriels puissants faisant le siège du Parlement européen et enfumant les ministres successifs, quand ils n’arrivent pas carrément à avoir leur tête – remember Delphine Batho. Un exemple édifiant de mobilisation citoyenne réussie quoique fragile, que le documentaire aère en allant chercher des exemples similaires au Canada et aux États-Unis. Ce ne sont pas les meilleures séquences du film, même si elles ont l’honnêteté de payer ouvertement leur tribut à Gasland et Josh Fox, cinéaste ayant lancé l’alerte sur cette soi-disant "énergie propre". Qu’on soit pour ou contre le sujet (quoique, être pour, c’est à peu de choses près ne rien comprendre à la manière dont l’éc

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Les Sorcières de Zugarramurdi

ECRANS | Alex de la Iglesia fait de nouveau exploser sa colère dans un film baroque et échevelé, comédie fantastico-horrifique qui règle ses comptes avec la crise espagnole et aussi, mais là le bât blesse, avec la gent féminine. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 2 janvier 2014

Les Sorcières de Zugarramurdi

L’Espagne va mal, plombée par la crise et le retour d’un obscurantisme rallumé par le gouvernement Rajoy. Il n’en fallait pas plus pour raviver la colère d’Alex de la Iglesia, dont le cinéma s’est toujours nourri à égale mesure de culture geek et de révolte politique. L’entrée en matière des Sorcières de Zugarramurdi restera comme un de ses gestes les plus éminemment subversifs : en plein cœur de Madrid, un Christ, un soldat vert et Bob l’éponge vont faire un hold-up dans une boutique de cash contre or, autrement dit un usurier moderne qui profite de la précarisation ambiante. La charge est violente, mais pas autant que les images elles-mêmes, puisque le casse vire au carnage, et la mise en scène à un impressionnant morceau de bravoure où de la Iglesia arrive à faire sentir physiquement le chaos de la situation. Les faux mimes et gangsters amateurs doivent donc fuir à bord d’un taxi direction la frontière franco-espagnole, avec étape à Zugarramurdi. En chemin, les voilà qui dissertent hystériquement sur les raisons qui les ont poussés à commettre leur forfait : leurs ex-femmes ou nouvelles copines qui les ont réduits à l’état de mâles pleurnichards et dévirilisé

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Le cinéma est politique

ECRANS | Filmo / Avant “Très bien, merci” Emmanuelle Cuau a réalisé d’autres très beaux films et écrit de brillants scénarios. Séverine Delrieu

Christophe Chabert | Mercredi 2 mai 2007

Le cinéma est politique

Film politique et social remarquable, Très bien, merci s’ancre dans un contexte français actuel très inquiétant : à travers le personnage de Melki, la réalisatrice montre comment les diverses autorités et instances de surveillance (patron, contrôleurs, police, certains psys), ôtent tout libre arbitre et liberté à un homme. Le travail précieux de la réalisatrice est de poser un regard intelligent et fin sur une société et époque données, sur lequel ses personnages, psychologiquement très bien écrits, trouvent un terreau fertile à leur jeu. On retrouve cette manière de procéder dans ces travaux précédents. À commencer par ses courts-métrages qu’elle réalise dès sa sortie de l’IDHEC. Offre d’emploi, par exemple, court sorti en 93 (et entre autre primé au Festival de Grenoble), nous plonge dans la folie des recherches d’emploi. Si dans Circuit Carole son premier long tourné un an plus tard le contexte professionnel est plus en arrière-plan, il est néanmoins synchrone avec deux psychologies désœuvrées. La réalisatrice insère dans cette France léthargique, une histoire de dépendance entre une fille et sa mère, personnages magistralement incarnés par une Bulle Ogier terrifiante d’impassib

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