Dheepan

ECRANS | Jacques Audiard a décroché une Palme d’or avec un très bon film qui n’en avait pourtant pas le profil du parfait lauréat, même si cette histoire de guerrier tamoul cherchant à construire une famille en France et se retrouvant face à ses vieux démons est plus complexe que son pitch ne le laisse croire. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 19 août 2015

Photo : © Paul Arnaud - Why not productions


Prenons une métaphore footballistique : si Un prophète était dans la carrière de Jacques Audiard un tir cadré et De Rouille et d'os un centre décisif, Dheepan fait figure de passe en retrait… Ce qui ne veut pas dire qu'elle ne conduira pas à un but, et c'est bien ce qui est arrivé à Cannes, puisque le film est reparti avec une Palme d'or qui a surpris tout le monde. Mais c'est peut-être le propre des grands films que d'apparaître sous un jour fragile tout en laissant la sensation d'assister à quelque chose de fort qui nous accompagnera longtemps après.

Dheepan s'ouvre sur la préparation d'un bûcher où l'on va brûler des cadavres. Nous sommes au Sri Lanka et la guerre civile se termine, soldant la défaite des Tigres tamouls. Parmi eux, Dheepan observe les dépouilles de ses compagnons avec résignation ; la guerre est derrière lui, mais que lui réserve l'avenir ? C'est une femme, Yalini, qui lui offre une porte de sortie : elle traverse le camp de réfugiés à la recherche d'une orpheline et propose à Dheepan qu'ils se fassent passer pour une famille afin d'obtenir plus facilement leur visa pour l'Europe. Elle voudrait aller en Angleterre, mais ils atterriront en France, d'abord dans des foyers, puis dans une banlieue où s'est organisé un trafic de drogue à ciel ouvert. Dheepan y deviendra gardien d'immeuble et sa "femme" aide à domicile d'un homme grabataire dont le fils, à peine sorti de prison, reprend ses prérogatives de boss du quartier.

(Pas si) Idéal républicain

Le scénario, écrit par Audiard, Thomas Bidegain et le jeune Noé Debré est donc coupé en deux parties qui répondent chacune aux grandes obsessions du cinéaste : la première est un récit initiatique où ces gens étrangers au pays qui les accueille mais aussi entre eux vont devoir trouver leurs marques. Audiard est manifestement fasciné par la découverte de cette altérité, qu'il observe avec délicatesse et tact, mais aussi par son envers, le regard que les personnages portent sur une réalité qui lui est bien connue – et pour cause, le film est à la fois un contrechamp et un prolongement d'Un prophète. C'est une manière de jeter un œil neuf sur la France ; Dheepan et Yalini sont d'abord enchantés de pouvoir travailler pour 500€ par mois, une fortune pour eux ; et lorsqu'ils contemplent, par la fenêtre de leur appartement, les jeunes du quartier tirer des coups de feu en l'air la nuit, c'est un folklore étrange et merveilleux dont ils cherchent à saisir les codes.

Tandis que leur petite fille va à l'école pour apprendre à lire, Dheepan et Yalini tentent de maîtriser quelques rudiments de français, mais surtout essaient de se fondre dans la masse. Discrets, serviables, appliqués à la tâche, ils croient en leur intégration, tout comme peu à peu ils vont croire dans cette famille inventée, développer des sentiments l'un pour l'autre et, enfin, dans une séquence d'un érotisme troublant, nouer un contact physique et amoureux. Audiard témoigne alors sa foi dans le modèle républicain, même s'il s'exerce entre les murs de la prison d'Un prophète ou s'il est motivé par la crainte de se faire renvoyer dans son pays. Sauf que Dheepan est aussi un film qui va montrer les limites de cet idéal, lorsque le récit s'engouffre dans la brèche du cinéma de genre.

Le guerrier endormi

Alors qu'Audiard semblait ne pas vouloir sortir de ce territoire plus si hostile que cela à partir du moment où l'on en respecte les règles, le voilà qui fait surgir deux scooters d'un tunnel, apportant avec eux le chaos et la violence. Irruption saisissante dans sa mise en scène, qui est aussi une manière de briser le film en son milieu et de le teinter d'inquiétude, là où un certain apaisement commençait à s'y installer – Dheepan apprécié des autres locataires, Yalini complimentée pour sa cuisine par le fils de son employé… C'est le retour à une forme de guerre civile, mais cette fois-ci entre gangs rivaux dans ces « zones de non droit » qui font les choux gras de l'actualité.

Dans une tradition du "vigilante movie" qui irait de Taxi Driver au récent Harry Brown, mais qui emprunterait aussi à des œuvres cultes comme le premier Rambo, Dheepan le guerrier en sommeil va retrouver ses instincts, non sans avoir au préalable tenter une impossible conciliation. Instinct de survie, mais aussi instinct de protection qui en fait un des héros les plus ambivalents du cinéma d'Audiard. Car si Dheepan se révèle comme une série noire efficace et surprenante, il ne fait que prolonger la longue quête menée par le cinéaste : créer des parcours romanesques et des mythologies contemporaines qui reposeraient sur l'iconisation de personnages au départ sans qualité, héros négatifs la plupart du temps, positifs parfois, mais dont la volonté farouche va venir à bout des obstacles et préparer leur triomphe. Dheepan n'est pas si aisément situable, tant son passé reste opaque, se révélant seulement à la faveur d'une époustouflante scène de carnage en plan-séquence. Sauf que ce déchaînement de violence est aussi une manière de rédemption pour le personnage, et un constat d'échec pour le pays.

La conclusion, controversée, peut se lire de deux façons : comme un triomphe de l'amour ou comme une défaite du politique. Mais après tout, c'est la force de Dheepan : être à la fois un pur plaisir de spectateur et un miroir tendu à notre époque, à ses paradoxes et à ses impasses. Un grand film aussi discret et vigoureux que son héros…

Dheepan
De Jacques Audiard (Fr, 1h49) avec Antonythasan Jesuthasan, Kalieaswari Srinivasan, Vincent Rottiers…


Dheepan

De Jacques Audiard (Fr, 1h54) avec Antonythasan Jesuthasan, Kalieaswari Srinivasan...

De Jacques Audiard (Fr, 1h54) avec Antonythasan Jesuthasan, Kalieaswari Srinivasan...

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Fuyant la guerre civile au Sri Lanka, un ancien soldat, une jeune femme et une petite fille se font passer pour une famille. Réfugiés en France dans une cité sensible, se connaissant à peine, ils tentent de se construire un foyer.


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"Sauver ou périr" : feu le pompier

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Jeune sapeur-pompier dévoué et heureux en ménage, Franck (Pierre Niney) aspire à diriger des opérations sur des incendies. Hélas, sa première intervention se solde par un grave accident le laissant plusieurs mois à l’hôpital, en lambeaux et défiguré. Un lent combat pour réapprendre à vivre commence… Consacrer un film à un soldat du feu juste après avoir jeté son dévolu sur la brigade du Quai des Orfèvres ayant traqué Guy Georges (dans le très inégal L’Affaire SK1, 2014) risque de laisser penser que le réalisateur Frédéric Tellier donne dans le fétichisme de l’uniforme ou des agents du service public. Pour autant, ses deux longs-métrages n’ont pas grand-chose en commun, si ce n’est qu'ils s'inspirent d’une histoire vraie et bénéficient de l’appoint d’un bon co-scénariste, David Oelhoffen (auteur par ailleurs du réussi Frères ennemis sorti en octobre dernier). Tellier débute sans prendre de gants par une contextualisation brute et édifiante

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Rentrée cinéma 2018 : et voici les films qui feront les prochains mois

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"Nocturama" : les bombes de la jeunesse par Bertrand Bonello

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Bodybuilder

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Faire un film réaliste et honnête sur le milieu du bodybuilding français est un défi inattendu de la part de Roschdy Zem, dont c’est le troisième long en tant que réalisateur après deux tentatives (Mauvaise foi et Omar m’a tuer) assez catastrophiques, chacune à leur manière. La vision de ces corps monstrueux et l’appréhension de l’esprit quasi philosophique qui préside à leur transformation produisent d’ailleurs parfois un certain vertige. Mais c’est surtout grâce à la présence incroyable de Yolin François Gauvin, sommet de virilité tranquille dont le visage et la voix impassibles semblent déconnectés de son impressionnante masse musculaire, que le film trouve une vraie raison d’être. Il rejoint ainsi la belle lignée des Ventura ou Michel Constantin, anciens boxeurs devenus acteurs charismatiques du cinéma populaire français. Mais Zem n’est pas Melville ou Giovanni, et plutôt que de lui offrir une solide intrigue de polar, il le plonge dans une très banale histoire de transmission père / fils compliquée, dans laquelle Vincent Rottiers fait assez pa

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La Marche

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Christophe Chabert | Mercredi 20 novembre 2013

La Marche

La marche contre le racisme et pour l’égalité, partie des Minguettes de Vénissieux il y a trente ans, méritait mieux que ce navet dont les maladresses se retournent contre son message même. La caractérisation des marcheurs est au-delà du stéréotype, et leur évolution est conduite avec d’énormes sabots, quand cela ne relève pas de l’aberration totale. Ainsi du personnage de Philippe Nahon, franchouillard grognon et raciste qui finit en défenseur fervent d’une France métissée ; mais les autres sont à l’avenant, telle cette pseudo Fadela Amara qui découvre, après une bonne dizaine de séquences à éructer en féministe courroucée, que le dialogue apaisé, c’est bien en fait. Tout est exagéré, outré, noyé dans un humour de multiplexe et, pire du pire, écrit avec un manuel de scénario à l’Américaine sur les genoux. Le film a donc besoin sans cesse de désigner des ennemis pour créer du conflit dramatique, et en général ce sont les péquenauds français, forcément cons, intolérants, fermés, méchants qui en prennent pour leur grade ­– mais même SOS Racisme se fait tacler dans les cartons de fin ! La nuance n’est donc pas le fort de La Marche, mais la mise en scène non plus, s

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Renoir

ECRANS | De Gilles Bourdos (Fr, 1h51) avec Michel Bouquet, Vincent Rottiers, Christa Theret…

Christophe Chabert | Jeudi 20 décembre 2012

Renoir

Quel est l’angle de ce Renoir signé Gilles Bourdos ? Ni biopic du père Auguste, saisi au crépuscule de sa vie, ni regard sur la jeunesse du fils Jean, soldat au front et pas encore cinéaste, le film s’intéresse surtout à ce qui va temporairement les unir : la belle Andrée Heuschling, modèle d’Auguste puis amante de Jean, avant de devenir son actrice sous le pseudonyme de Catherine Hessling. Le film ne va pas jusque-là et c’est comme un aveu de la part de Bourdos : le cinéma ne l’intéresse pas, ni comme sujet, ni comme matière. Tout au plus aime-t-il faire des images où il retrouve la lumière des tableaux de Renoir ; par contre, diriger les acteurs ou trouver un point de vue pour sa mise en scène est le cadet de ses soucis. Les scènes se déroulent dans la neurasthénie la plus complète, Christa Theret est ramenée à une pure présence charnelle, et même Michel Bouquet en fait trop (il faut le voir bredouiller des « Mon Jeannot ! » dans sa fausse barbe pour mesurer le désastre). Un gâchis monumental. Christophe Chabert

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De rouille et d'os

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Aurélien Martinez | Lundi 21 mai 2012

De rouille et d'os

On se disait que le crescendo qu'a connu la carrière de Jacques Audiard ne pouvait que marquer le pas après cette bombe qu'était Un prophète. De fait, si De rouille et d'os ne reproduit pas l'effet de sidération du film précédent, c'est surtout par son abord plus modeste : pas de grande narration à épisodes, mais une structure classique, en trois actes ; pas de relecture d'un genre transmuté par la réalité des corps et des enjeux de la France contemporaine ; et pas d'apparition d'un acteur jusqu'ici inconnu, même si Matthias Schoenaerts, authentiquement génial, n'a connu qu'une gloire récente et limitée auprès du noyau dur de la cinéphilie avec Bullhead. Et pourtant, dans un cadre plus étroit, avec un sujet casse-gueule (la rencontre entre une dresseuse d'orques amputée des jambes et un agent de sécurité s'occupant tant bien que mal de son gamin de cinq ans), Audiard évite tous les écueils, prend des risques, pense tout en termes de mise en scène et finit par surp

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Un prophète

ECRANS | Choc (et Grand Prix) du dernier festival de Cannes, le cinquième film de Jacques Audiard ose une fresque somptueuse et allégorique où un petit voyou analphabète se transforme en parrain du crime. Après ce Prophète, le cinéma français ne sera plus jamais comme avant… Christophe Chabert

François Cau | Mercredi 8 juillet 2009

Un prophète

Un cercle de lumière vient faiblement éclairer une partie de l’écran, comme une ouverture à la lampe de poche en lieu et place de l’antique ouverture à l’iris. Il vient éclairer quoi ? Les gestes désordonnés d’un jeune garçon dans un fourgon… Il planque maladroitement dans sa chaussure un billet de 50 francs. Quelque part au XXe siècle finissant, Malik el Djebena s’est fait serrer une fois de trop par la police, pour ce qu’on devine être une agression sauvage lors d’une rixe — on verra plus tard d’impressionnantes cicatrices sur son dos. Ce n’est donc sûrement pas un tendre, mais certainement pas un caïd non plus. Phrasé hésitant, corps voûté, yeux en panique : Malik, papillon nocturne aux ailes brûlées prématurément, s’apprête à passer six longues années en prison. Une condamnation lourde pour ce petit voyou récidiviste, aller simple vers l’enfer des vrais mafieux et des criminels endurcis. Lui qui parle à peine le Français, qui ne sait ni lire ni écrire, s’avère donc une proie facile pour les affranchis qui l’entourent. Leçons de vie en prison Un prophète, le nouveau et fabuleux film de Jacques Audiard, est donc un parcours initiatiq

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