Épisode MMXV : une rentrée cinéma en Force

ECRANS | Cette rentrée 2015 ressemble à une conjonction astronomique exceptionnelle : naines, géantes, à période orbitale longue ou courte, toutes les planètes de la galaxie cinéma s’alignent en quelques semaines sur les écrans. Sortez vos télescopes ! Enfin… chaussez vos lunettes. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 1 septembre 2015

C'est l'étoile Jacques Audiard, tout de Palme laurée, qui a annoncé la fin de la trêve estivale en mettant Dheepan en orbite le 26 août. Une précocité qui n'égale pas celle de Winter Sleep l'an passé : le film de Nuri Bilge Ceylan avait jailli début août sur les écrans.

Dans son sillage, l'intégralité (ou presque) du palmarès cannois va se révéler : Mon roi de Maïwenn (Prix d'interprétation féminine pour Emmanuelle Bercot) et Chronic de Michel Franco (Prix du scénario) le 21 octobre ; The Lobster de Yorgos Lanthimos (Prix du Jury) le 28 ; Le Fils de Saul de László Nemes (Grand Prix) le 4 novembre. Si l'on excepte Maïwenn, il y a là un étonnant tir groupé ; comme si les jeunes cinéastes étrangers distingués sur la Croisette s'étaient ligués pour tenter d'exister commercialement.

Car la concurrence en salle sera rude : d'abord, les poids lourds écartés du palmarès cannois mais chouchous du public préparent leur revanche. Youth, nouvelle méditation mélancolique sur l'âge et le temps qui file signée Paolo Sorrentino, réunissant Michael Caine, Harvey Keitel ainsi qu'une femme nue sur son affiche, ouvre le bal (16 septembre). Sicario, le thriller transfrontalier de Denis Villeneuve au casting béton (Emily Blunt, Benicio Del Toro, Josh Brolin) lui emboîtera le pas (7 octobre) ; avant Notre petite sœur, où Hirokazu Kore-Eda s'intéresse à nouveau à une reconfiguration familiale (28 octobre). On attendra par contre pour découvrir celui qui fut Palme virtuelle jusqu'à la clôture, Mia Madre de Nanni Moretti, bien placé pour faire sortir les mouchoirs en famille pendant les fêtes (2 décembre).

Mais Cannes, ce n'est pas que la compétition : il faut aussi compter avec (et sur) les sélections parallèles, souvent chargées de pépites sidérantes. Telle la Quinzaine des réalisateurs, qui a déjà livré cette année Mustang de Deniz Gamze Ergüven et le Desplechin. Sont ainsi attendus Much Loved de Nabil Ayouch (une histoire de prostituées de Marrakech qui a été censurée au Maroc – 16 septembre), et Fatima de Philippe Faucon, portrait juste et sensible d'une femme de ménage élevant seule ses deux filles, tourné autour de Lyon (7 octobre). Le même décor a accueilli la première réalisation de Thomas Bidegain, scénariste de Jacques Audiard :Les Cowboys, un drame prometteur se déroulant dans le milieu country dans lequel il dirige François Damiens (25 novembre).

Les revenants

Par-delà la constellation cannoise s'annoncent moult retrouvailles. Les métronomes seront au rendez-vous : on n'échappera pas au rencard coutumier avec Woody Allen pour L'Homme irrationnel, un drame sentimental réunissant Parker Posey et Emma Stone autour de Joaquin Phoenix (14 octobre), et l'on s'attend à voir Jean Dujardin dirigé par Claude Lelouch dans Un + Une – tiens, un titre auquel il n'avait pas encore pensé, qui laisse imaginer l'histoire d'un homme et d'une femme (9 décembre). Plus inattendu (donc excitant) est le retour de Jean-Paul Rappeneau avec Belles familles (14 octobre). Ce Howard Hawks français (dont le rythme de production actuel rappelle plutôt le Kubrick tardif) était absent depuis Bon Voyage ! (2003) ; il se rattrape avec une distribution pléthorique, emmenée par Mathieu Amalric.

Trois révélations des années 2000 refont également surface sur les écrans radar cet automne : M. Night Shyamalan, Alejandro Amenábar et Philippe Ramos. Le premier, ex-enfant chéri des studios, en recherche d'un vrai carton depuis dix ans, tentera de se refaire une santé avec une production d'épouvante minimaliste – The Visit (7 octobre). Le deuxième mettra un terme à six ans de silence avec le thriller Regression, interprété par Emma Watson, Ethan Hawke et David Thewlis (28 octobre). Quant au troisième, il livre avec Fou d'amour (16 septembre) un film drôle et dérangeant, inspiré d'un fait divers authentique (l'histoire d'un prêtre suborneur qui finit décapité) et dominé par un Melville Poupaud magistral et inspiré – le comédien sera d'ailleurs très à l'honneur en cette rentrée.

Les Armageddon du box-office

En léger retrait par rapport à 2014, la fréquentation des salles pourrait bénéficier d'un réel sursaut grâce au concours de deux astres massifs prévus pour la fin d'année : 007 Spectre de Sam Mendes (11 novembre) et Star Wars Épisode VII - Le Réveil de la Force de J.J. Abrams (18 décembre). Leur point commun ? S'inscrire dans des franchises multi-milliardaires et touchant plusieurs générations. Leur atout maître ? Être signés, l'un comme l'autre, par des auteurs capables d'élargir le spectre (ah ah) de leur public potentiel aux cinéphiles hardcore.

Concernant 007, Mendes ("academyawardisé" pour American Beauty) s'était fait supplier par la production de re-signer pour un épisode après le triomphe Skyfall, premier Bond de la série à dépasser le milliard de dollars de recettes et à décrocher un Oscar de la meilleure chanson originale grâce à Adele. Ici, avec Christopher Waltz en méchant et le duo Léa Seydoux/Monica Bellucci, il joue sur du velours – cela, malgré Daniel "Mr. Patate" Craig.

Côté Star Wars, J.J. Abrams était sans doute l'unique réalisateur capable de tendre un pont entre les "trekkies" et les fans de Star Wars sans risquer l'excommunication de la part de l'une ou l'autre des factions. Et le seul susceptible de respecter la doxa lucassienne tout en dépoussiérant « l'Univers étendu » du démiurge. Quoi qu'il arrive, ce Spielberg junior aura eu le plaisir de ressusciter Luke, Leia et Han Solo… au profit de Walt Disney. On se croirait dans un monde parallèle.

Il ne manquerait qu'un petit Coen pour finir en beauté, non ? Écrit par les "brothers", le thriller Le Pont des espions propulse un avocat campé par Tom Hanks en pleine Guerre froide, le tout sous la direction de… Steven Spielberg (2 décembre). Comme un air de cerise sur la bûche de Noël…

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" ADN" : les racines et la terre par Maïwenn

ECRANS | ★★☆☆☆ De et avec Maïwenn (Fr., 1h30) avec également Louis Garrel, Fanny Ardant, Marine Vacth…

Vincent Raymond | Lundi 26 octobre 2020

Son grand-père Émir, qui périclitait en Ehpad, meurt. Très proche de lui, Neige (Maïwenn) vit plus douloureusement son départ que le reste des siens. En hommage, elle décide de prendre la nationalité algérienne… Épidermique, le cinéma de la cinéaste Maïwenn est depuis toujours nourri par ses joies, cris ou deuils intimes : Neige est ici son double, Émir un décalque de son grand-père (déjà évoqué par le passé) et la famille dysfonctionnelle à l’écran un reflet de la sienne propre (elle aussi assaisonnée jadis). Seulement, ADN laisse une impression de confusion dérangeante. Porter la mémoire d’un combattant de l’indépendance algérienne devenu amnésique avant de mourir (quel symbole !) et traiter en comédie une séquence de funérailles (quels acteurs !), pourquoi pas ? Mais les fixettes de son personnage sur la religiosité de son aïeul comme la candeur romantique enveloppant son désir de passeport algérien la montrent tout aussi immature, hors-sol, que le reste de sa parentèle. ADN n’est certes pas un film de paix ni d’apaisement, mais une question que Maïwenn se pose à elle-même, à laquelle elle seule pe

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"La Vérité" : tout sur sa mère

ECRANS | De Hirokazu Kore-eda (Fr.-Jap., 1h47) avec Catherine Deneuve, Juliette Binoche, Ethan Hawke, Margot Clavel…

Vincent Raymond | Mardi 17 décembre 2019

Star de cinéma, Fabienne vient de publier ses mémoires titrés La Vérité et va entamer un nouveau tournage. Sa scénariste de fille, Lumir, son époux et leur petite Charlotte, débarquent alors de New York. Leur séjour permettra de régler de vieilles querelles, mais aussi panser des plaies… « On ne peut se fier à sa mémoire ». Aux allures de mantra, cette réplique est un peu la clef de La Vérité : on l’entend sortir de la bouche de Lumir (reprochant les arrangements de sa mère avec la vérité dans son livre), mais aussi de celle de la fantasque Fabienne, faisant remarquer en retour à sa fille que le point de vue d’une enfant est trompeur. Si l’actrice revendique dans sa vie comme son art le "mentir vrai" d’Aragon, en assumant également une incorrigible mauvaise foi et ses caprices, elle sait, par le bénéfice de l’âge, que toute vérité est relative, subjective. Que la perfection qu’elle suppose, forcément impossible à atteindre. Et que l’écrit est un pis-aller au jeu, donc à la vie. Acteurs 1, scénaristes 0 ? Difficile de savoir qui aura le dernier mot ! Kore-eda accomplit ici une œuvre d’une v

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"La Fameuse invasion des ours en Sicile" : conte à pâte de velours

ECRANS | De Lorenzo Mattotti (It.-Fr., 1h22) animation

Vincent Raymond | Mardi 8 octobre 2019

En ce temps où les ours et les humains vivaient en paix, le jeune Tonio, fils du roi des ours, se fit capturer par des chasseurs en Sicile. Aidé par un magicien, son père envahit la plaine des Hommes et remporta la victoire. Commença alors une cohabitation entre les deux espèces… Depuis le temps que l’univers de l'illustrateur et auteur de bande dessinée italien Lorenzo Mattotti taquinait le cinéma, il fallait bien qu’il franchisse pleinement le pas ; cela donc aura été par l’entremise d’un roman du génial Dino Buzzati. De par sa structure de conte, cette histoire se prêtait à ses somptueuses fantaisies graphiques (aplats texturés, couleurs chaudes, formes stylisées…) comme aux extensions lui étant ici offertes. En somme, le film accomplit un double travail "d’enluminure" du texte original en proposant d’une part l’adaptation visuelle par Mattotti et en développant de l’autre le propos philosophique par un enchâssement de récits – lequel fait également écho à la tradition orale du conte. Au scénario, si l’on n’est guère étonné de trouver la présence de Jean-Luc Fromental, grand habitué de la transposition de la BD à l’écran (l’homme appartie

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"Les Grands squelettes" : vies, modes d’emploi

ECRANS | De Philippe Ramos (Fr, 1h10) avec Melvil Poupaud, Denis Lavant, Anne Azoulay…

Vincent Raymond | Mardi 9 avril 2019

Une heure dans la vie de passants ; une heure parmi leurs pensées, leurs désirs, leurs amours, leurs douleurs... Une heure empruntée à chacune et chacun, figée dans le grand manège de la journée et du monde… Impossible de ne pas penser d’entrée à La Jetée (1962) de Chris Marker, référence obligée lorsqu’un cinéaste s’aventure dans un film à narration photographique. Au-delà de la performance ou du gadget, la forme doit servir le fond et c’est bien entendu le cas ici – au reste, Philippe Ramos avait déjà montré son appétence pour les tableaux fixes dans l’excellent Fou d’amour (2015). En saisissant au vol des individus lambda, en s’immisçant dans leur course ordinaire, il réalise des instantanés de leur vie, au plus intime de leur psyché et de leur affect. L’interruption de leurs mouvements rend leur voix plus audible et l’oreille plus captive aux inflexions ténues de leurs confessions : ce qu’ils se disent à part soi, ils ne le confieraient sans doute pas à des tiers. Tout juste long-métrage, Les Grands squelettes va à l’os de ses personnages dont il établit une sorte de "livre des heures". Méditation métaphysique c

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"Sunset" : László Nemes au prinzip de la guerre

ECRANS | Une jeune femme arpente les rues de Budapest à la recherche de son frère révolutionnaire, alors que le vent de 1914 se lève. Après "Le Fils de Saul", László Nemes imagine ce qui pourrait en constituer le prologue à l’aube du XXe siècle…

Vincent Raymond | Mardi 19 mars 2019

Budapest, 1913. Irisz se présente dans le luxueux magasin de chapeaux jadis tenu par ses parents pour trouver un travail. Après un refus, et malgré l’hostilité ambiante, le nouveau propriétaire l’embauche. Irisz découvre alors que son frère qu’elle croyait mort l’a précédée et a causé un scandale… Format large (1.85:1 contre 1.37:1), mouvements fluides et lents, ambiance de roman d’apprentissage… Sunset se déploie en apparence aux antipodes stylistiques et narratifs du Fils de Saul (2015), premier long-métrage du réalisateur hongrois László Nemes. Mais on le sait, les apparences sont faites pour qu’on s’en défie et la première demi-heure écoulée, les divergences pèseront moins lourd que les similitudes frappantes entre les deux films dont le dernier plan, au cœur des tranchées de 14-18, achève de convaincre que le cinéaste a – consciemment ou non – signé un diptyque abstrait. Abstrait, car la continuité se révèle historique plus que narrative entre les deux volets, le second faisant office de prolégomènes au premier

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"La Favorite" : dames de cœur, à qui l’honneur ?

ECRANS | Deux intrigantes se disputent les faveurs de la cyclothymique Anne d’Angleterre afin d’avoir la mainmise sur le royaume… Une fable historique perverse dans laquelle l'actrice Olivia Colman donne à cette reine sous influence un terrible pathétique et le réalisateur Yórgos Lánthimos le meilleur de lui-même.

Vincent Raymond | Lundi 4 février 2019

À l’aube du XVIIIe siècle. La Couronne d’Angleterre repose sur la tête d’Anne (Olivia Colman). Sans héritier malgré dix-sept grossesses, maniaco-dépressive, la souveraine se trouve sous la coupe de Sarah (Rachel Weisz), sa dame de compagnie et amante (par ailleurs épouse de Lord Marlborough, le chef des armées), laquelle en profite pour diriger le royaume par procuration. Lorsque Abigail (Emma Stone), cousine désargentée de Sarah, arrive à la cour, une lutte pour obtenir les faveurs de la Reine s’engage… Demandez à Shakespeare, Marlowe, Welles, Frears, Hooper… La royauté britannique constitue, plus que tout autre monarchie, une source inépuisable d’inspiration pour la scène et l’écran. Au-delà de la fascination désuète qu’elle exerce sur son peuple et ceux du monde, elle forme en dépit des heurts dynastiques une continuité obvie dans l’Histoire anglaise, lui permettant de s’incarner à chaque époque dans l’une des ses figures, fût-elle fantoche. Telle celle d’Anne (1665-1714). Son humeur fragile la fit ductile, favorisant un jeu d’influences féminin inédit que La Favorite raconte san

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"Glass" : M. Night Shyamalan en verre et contre tous

ECRANS | Sorti du purgatoire avec "The Visit" (2016), M. Night Shyamalan signe un combo magique avec cette double suite d’"Incassable" (2000) et de "Split" (2016) réunissant James McAvoy, Bruce Willis et Samuel L. Jackson. Un véritable thriller conceptuel à voir et revoir pour le plaisir de l’analyse.

Vincent Raymond | Lundi 14 janvier 2019

Kevin Crumb et ses identités multiples ayant à nouveau enlevé des jeunes filles, "l’incassable" David Dunn se lance à ses trousses. Mais lors de la capture, Dunn est lui aussi arrêté et transféré avec Crumb dans un hôpital où une psy veut les convaincre qu’ils ne sont pas des super-héros… L’intrigue de Glass risque de surprendre les adeptes de tarabiscotages et d’artifices par son apparente simplicité. Mais tout comme la tétralogie Scream a permis à Wes Craven de dérouler du concept sur l’architecture générale du film d’horreur (et de ses séquelles) par la mise en abyme, Glass constitue pour Shyamalan un parfait véhicule théorique visant à illustrer ses principes cinématographiques, les stéréotypes narratifs et à donner un écho supplémentaire à ses films. Ligne de partage des os Se situant pour l’essentiel dans un hôpital psychiatrique, Glass fait de ses héros des objets d’étude placés sous l’œil permanent de caméras ubiquistes. De fait, c’est le film lui-même qui s’avère un cobaye, s’auto-analysant au fur et à mesure que l’histoire avance en ré

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"Silvio et les autres" : l’Italie à sa botte

ECRANS | de Paolo Sorrentino (It-Fr, 2h38) avec Toni Servillo, Elena Sofia Ricci, Riccardo Scamarcio…

Vincent Raymond | Mardi 30 octobre 2018

Sergio, petit escroc provincial, cherche à s’attirer les faveurs de Berlusconi afin de monter en gamme dans le bizness. S’il dispose des atouts nécessaires (de jeunes femmes), il lui faut trouver la connexion idoine. Au même moment, dans sa villa, l’ex "Cavaliere" se prépare à revenir au pouvoir. La première séquence montre un agneau innocent entrant par mégarde dans la demeure de Berlusconi. Fatale erreur : fasciné par la télévision diffusant un jeu quelconque, il s’écroule raide, traîtreusement pétrifié par la climatisation glaciale, aussi sûrement que par une œillade de Méduse. Malheur à tous ces Icare et Sémélé ayant désiré approcher leur divinité : leur chute sera à la hauteur de leur orgueil. Cette ouverture en forme de parabole résume tellement bien le propos du film qu’on se demande, un peu inquiets, si ce qui suit peut être du même niveau. Même si le cinéaste italien Paolo Sorrentino (La Grande Bellezza,

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La Cinémathèque de Grenoble se lance dans les projections le dimanche après-midi avec "Le Hussard sur le toit"

ECRANS | Réputé inadaptable, le roman de Jean Giono Le Hussard sur le toit avait failli être tourné par François Villiers, Luis Buñuel et René Clément. C'est finalement (...)

Vincent Raymond | Mardi 30 octobre 2018

La Cinémathèque de Grenoble se lance dans les projections le dimanche après-midi avec

Réputé inadaptable, le roman de Jean Giono Le Hussard sur le toit avait failli être tourné par François Villiers, Luis Buñuel et René Clément. C'est finalement Jean-Paul Rappeneau qui réussit à le transposer sur grand écran en 1995, avec l’aide de l’irremplaçable Jean-Claude Carrière (déjà à la manœuvre pour Cyrano) et de Nina Companéez, autre orfèvre du script. Épopée historique emplie d’une pulsion de vie contre la mort de l’extérieur (la guerre) et de l’intérieur (le choléra), cette fresque oxymore est à redécouvrir en long et en large dimanche 4 novembre à 16h30 au cinéma Juliet-Berto, grâce à la Cinémathèque. Ne serait-ce que pour les beaux yeux de Juliette Binoche. Ou d’Olivier Martinez, on n’est pas sectaires.

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"Amin" : Philippe Faucon et les (magnifiques) invisibles

ECRANS | Chronique de l’existence d’un travailleur sénégalais entre sa famille restée au pays et son parcours en France, "Amin" marque le retour d’un Philippe Faucon comme "dardennisé" après le triomphe de "Fatima" (César du meilleur film en 2016) dans une tranche de vie élargie à l’entourage de son personnage-titre. De l’humanisme à revendre.

Vincent Raymond | Mardi 2 octobre 2018

Ouvrier du bâtiment en France, Amin rentre rarement au Sénégal pour voir sa famille. Vivant en foyer, son horizon se limite à ses voisins, partageant le même quotidien. Lors d’un chantier chez un particulier, Amin est entrepris par Gabrielle, la propriétaire des lieux. Une liaison commence... Samia, Fatima et maintenant Amin. Les titres de Philippe Faucon annoncent en toute transparence leur ambition programmatique : raconter des histoires à hauteur humaine. Ce qui peut sembler infime s’avère a contrario d’une insondable richesse, puisque ses films dévoilent des personnages-mondes en marge des récits communs, dont les existences sont autant dignes d’être contées que celles, au hasard, de profs neurasthéniques du XVe arrondissement parisien. De fait, Amin mène plusieurs vies simultanées, entre le monde "d’ici" (celui de l’expatriation par nécessité où il s’acquitte dans une discrétion prudente de ses tâches) et le "là-bas", où ses salaires lui permettent d’être considéré comme un bienfaiteu

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Rentrée cinéma 2018 : et voici les films qui feront les prochains mois

ECRANS | Quels sont les cinéastes et, surtout, les films à ne pas louper avant la fin de l'année ? Réponses en presque vingt coups – dix-neuf pour être précis.

La rédaction | Mardi 4 septembre 2018

Rentrée cinéma 2018 : et voici les films qui feront les prochains mois

Les Frères Sisters de Jacques Audiard Sortie le 19 septembre Escorté par son inséparable partenaire et coscénariste Thomas Bidegain, Jacques Audiard traverse l’Atlantique pour conter l’histoire de deux frères chasseurs de primes contaminés par la fièvre de l’or. Porté par l’inattendue fratrie John C. Reilly/Joaquin Phoenix (à l’œil puant le vice et la perversité), ce néo-western-pépite empli de sang et de traumas ne vaut pas le coup, non, mais le six-coups ! Climax de Gaspar Noé Sortie le 19 septembre Une chorégraphe a réuni une équipe internationale de danseurs pour son nouveau projet qu’elle achève de répéter dans une salle isolée. Après un ultime filage, la troupe s’octroie un réveillon festif sur la piste, s’enivrant de musique et de sangria. Mais après quelques verres, les convives se mettent à vriller sérieusement. Qu’y avait-il donc dans cette satanée sangria ? Noé compose un cocktail de survival et de transe écarlate à déguster séance hurlante.

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Avec "Polytechnique" et "C.R.A.Z.Y.", le Canada s'invite à la Cinémathèque

ECRANS | Deux films à (re)découvrir jeudi 26 et vendredi 27 avril dans le cadre du Mois du Canada du Centre d’études canadiennes de Grenoble.

Margaux Rinaldi | Mardi 24 avril 2018

Avec

Voilà, on sait désormais que le cinéaste Denis Villeneuve (Blade Runner 2049, Prisoners, Incendies...) quittera début mai la fraîcheur du Québec pour venir prendre sa place au sein du jury de la 71e édition du Festival de Cannes. Mais avant ça, la Cinémathèque de Grenoble, pour son mini cycle de projections dans le cadre du Mois du Canada, nous offre l’occasion de (re)découvrir une de ses anciennes réalisations. Soit le film Polytechnique (2009), inspiré de faits réels. Ou, plus précisément, inspiré du vide. C’est en tout cas le mot qui fut employé pour décrire les yeux de Marc Lépine quand, le 6 décembre 1989, il ouvrit le feu sur les femmes de l’École polytechnique de Montréal. Avec Maxim Gaudette dans le rôle-titre et des images en noi

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"Razzia" : Casablanca avant le chaos ?

ECRANS | Après "Much Loved", Nabil Ayouch poursuit son auscultation des fractures du Maroc contemporain. Derniers instants avant le cataclysme dans un Casablanca qui n’a plus rien à voir avec l’image idéalisée par Michael Curtiz en 1942.

Vincent Raymond | Lundi 12 mars 2018

Maroc, entre les montagnes de l’Atlas et Casablanca, en 1982 et 2015. Portraits croisés de plusieurs personnages en proie au durcissement du régime et des mœurs, aux préjugés, alors que le religieux gagne du terrain et que les différences sociales mènent à un inévitable chaos… Cette manière de brasser les époques et les protagonistes autour d’une communauté de destins (et de cet événement final annoncé par le titre, cristallisant les tensions, rancœurs et humiliations accumulées) rappelle le "cinéma-choral" à la Alejandro González Iñárritu ou le Magnolia de Paul Thomas Anderson. Mais Nabil Ayouch ne le fait pas glisser vers ce panhumanisme lyrique à la mode il y a une dizaine d’années. Les temps ont changé ; un voile de désenchantement s’est abattu sur le monde, douchant les espérances. Y compris celles suscitées par les Printemps arabes. Au feu Jadis apprécié à Rabat pour l’aura internationale dont ses œuvres bénéficiaient, Nabil Ayouch est passablement tombé en disgrâce avec Much Loved

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"Razzia" de Nabil Ayouch en avant-première mercredi au Club avec une partie de l'équipe

ECRANS | Rendez-vous mercredi 7 mars à 20h15, au Club donc

Aliénor Vinçotte | Mardi 27 février 2018

Dans Razzia, Nabil Ayouch, réalisateur du très fort Much Loved (2015), dévoile un Maroc déchiré entre les élites francophones de Casablanca et la population berbère pauvre de l’arrière-pays contrainte d’abandonner pour l’arabe sa langue amazigh. Reliées à leur insu pendant trente ans, cinq vies vont se déployer sur l’écran, toutes ayant en commun une quête de liberté. Et face à la colère qui monte et au chaos touchant le pays, chacune réagira différemment… Le cinéaste ainsi que Maryam Touzani, actrice et co-scénariste du film, seront présents pour cette avant-première grenobloise prévue une semaine avant la sortie nationale.

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"Mise à mort du cerf sacré" : brame et châtiment avec stars

ECRANS | de Yórgos Lánthimos (Gr.-G.-B., 2h01, int.-12 ans avec avert.) avec Nicole Kidman, Colin Farrell, Barry Keoghan…

Vincent Raymond | Lundi 30 octobre 2017

Steven (Colin Farrell) forme avec Anne (Nicole Kidman) un couple huppé de médecins, parents de deux enfants éclatants de bonheur et de santé. Jusqu’à ce que Martin (Barry Keoghan), un ado orphelin de père dont Steven s’est bizarrement entiché, ne vienne jeter l’anathème sur leur vie en imposant un odieux chantage… Cannes 2017, ou l’édition des épigones : pendant que Östlund lorgnait du côté de Haneke avec The Square, Lánthimos jetait d’obliques regards en direction de Lars von Trier avec cette tragédie talionnesque et grandiloquente, où un pécheur (en l’occurrence un médecin coupable d’avoir tué un patient par négligence) se voit condamné à subir une punition à la mesure de sa faute. Mais quand Lars von Trier cherche à soumettre ses personnages à une épreuve, son confrère semble davantage enclin à éprouver son public en usant de basse provocation. Lánthimos aime en effet donner dans le sacrificiel symbolique, ne rechignant pas au passage à un peu d’obscénité

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"Blade Runner 2049" : l’avenir, c’était moins pire avant

ECRANS | Denis Villeneuve livre avec "Blade Runner 2049" une postérité plus pessimiste encore que le chef-d’œuvre de l'écrivain de science-fiction Philip K. Dick et du cinéaste Ridley Scott. Tombeau de l’humanité, son opéra de bruine crasseuse et de poussière survit à sa longueur (2h43) ainsi qu’à l’expressivité réduite de Ryan "Ford Escort" Gosling.

Vincent Raymond | Lundi 2 octobre 2017

2049, sur une Terre à la biocénose ravagée. Blade Runner (du nom d'unités policières spéciales), K. (Ryan Gosling) est un réplicant d’un modèle évolué chargé d’éliminer ses congénères réfractaires à l’autorité humaine. K. découvre lors d’une mission qu’une réplicante, en théorie stérile, a jadis accouché. L’enfant-miracle est très convoité… C’est peu dire que monde a les yeux braqués sur Denis Villeneuve, "celui qui s’est risqué" à prolonger le cauchemar de Philip K. Dick modifié par Ridley Scott en 1982. Demi-suite en forme de résonance (y compris musicale, même si Vangelis n’a pas été reconduit à la bande originale, supplanté par l’incontournable Hans Zimmer), ce nouvel opus permet au cinéaste de travailler en profondeur ses obsessions : l’identité brutalement perturbée (Incendies, Maelström, Un 32 août sur terre…) et la contamination de la réalité par les songes ou les souvenirs (Enemy, Premier Contact)

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"Le Prix du succès" : la rançon de la gloire (et la monnaie de sa pièce)

ECRANS | de Teddy Lussi-Modeste (Fr., 1h32) avec Tahar Rahim, Maïwenn, Roschdy Zem…

Vincent Raymond | Mardi 29 août 2017

Sur scène, Brahim (Tahar Rahim) fait rire. Et son succès profite à toute sa famille, en particulier à son irascible aîné Mourad (Roschdy Zem) qui le cornaque depuis toujours. Violent, jaloux de Linda (Maïwenn), la fiancée et metteuse en scène de Brahim, Mourad devient un obstacle dont son frère décide se séparer. Sans le lui dire… Teddy Lussi-Modeste quitte le monde gitan servant de décor à sa première réalisation Jimmy Rivière mais n’abandonne pas pour autant les histoires d’emprises claniques, où la parole (autant le verbe que la promesse) joue un rôle central. Il reste également proche des Écritures : ces histoires de bisbille entre frères, de prodigalité, de respect des anciens, de trahison des proches, de tentation… Tout cela à des relents ma foi bien bibliques. Mais si la progression dramatique de son intrigue impliquait un inéluctable virage vers le genre polar, celui-ci intervient hélas trop tard, dans un croupion de film – alors qu’il y avait matière à en faire un ress

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Lettre de Cannes #4

Festival de Cannes 2017 | Ou comment on fête un anniversaire, et comment Nicole Kidman est devenue notre copine de festival.

Christophe Chabert | Jeudi 25 mai 2017

Lettre de Cannes #4

Cher PB, Mardi 23 mai, le festival de Cannes fêtait son soixante-dixième anniversaire, dans une cérémonie qui faisait des ponts entre passé, présent et je ne sais pas quoi, avec des palmés passés (dont David Lynch, prêt à présenter les premiers épisodes de la nouvelle saison de Twin Peaks que tu as déjà dû voir, petit coquinou, en streaming sur je ne sais quelle plateforme de mauvaise vie), des palmés futurs (Sorrentino et Park Chan-wook, cette année préposés à la remise de palme au sein du jury) et des presque palmés – Pedro Almodóvar, dans le rôle du cinéaste cocu mais bon joueur au milieu des ex-vainqueurs. On notait quelques absences de poids : Terrence Malick, qui pourtant n’a plus peur de montrer sa trogne en public ; les frères Dardenne, pourtant grands potes de Therry Frémaux ; Steven Soderbergh, sans doute un peu vexé que son dernier Logan Lucky est atterri piteusement au Marché du film cette année ; les frères Coen, Nuri Bilge Ceylan ou encore Lars Von Trier, dont on ne sait trop s’il est encore persona non grata au festival, ou simplement retenu par le montage de son dernier film, ou si son camping car est au garage pour

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"Journal intime" de Nanni Moretti mercredi à la Nef

ECRANS | Ultime rendez-vous de la saison pour le cycle Un fauteuil pour 2 (qui mériterait ici de s’appeler "Une selle pour deux-roues"), avec la projection de (...)

Vincent Raymond | Mardi 14 juin 2016

Ultime rendez-vous de la saison pour le cycle Un fauteuil pour 2 (qui mériterait ici de s’appeler "Une selle pour deux-roues"), avec la projection de Journal intime (1993), méditation itinérante de Nanni Moretti à travers les rues de Rome, choisie par Delphine Nadjar-Arthaud, la présidente du Vespa Club Dauphinois. Mélange d’autodérision, de nostalgie et de considérations douces-amères sur l’état du monde (principalement, de l’Italie), c’est aussi une incitation à la vie méridionale. Rendez-vous le mercredi 15 juin à 20h15 au cinéma La Nef.

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Un bout d'Italie à Voiron

ECRANS | Zoom sur la vingt-neuvième édition de la manifestation qui s'intéresse autant aux légendes du cinéma qu'aux nouveaux venus. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 8 mars 2016

Un bout d'Italie à Voiron

Énumérer les liens entre l’Italie et le pays voironnais étant superfétatoire, venons-en à l’essentiel : la tenue d’un festival du film transalpin s’imposait à Voiron. PassrL Les Écrans s’acquitte depuis fort longtemps de cette nécessaire besogne, avec un plaisir d’autant plus marqué (on le suppose) que la production de la Péninsule, sinistrée durant le règne médiatico-politique de Silvio Berlusconi, revient progressivement à un niveau qualitatif et quantitatif des plus acceptables. Parmi les 13 films programmés lors de cette édition 2016 figurent en effet les noms de grands anciens comme les Taviani avec leurs Contes italiens (donnant le plaisir de revoir la sublime Jasmine Trinca), Marco Bellocchio avec Sangue del mio Sangue ou le “jeune” vétéran Nanni Moretti pour Mia Madre (illuminé par Marguerita Buy). La nouvelle garde se trouve elle aussi bien représentée, avec l’excellent polar politique

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Paris-Willouby

ECRANS | De Quentin Reynaud & Arthur Delaire (Fr., 1h23) avec Isabelle Carré, Stéphane De Groodt, Alex Lutz…

Vincent Raymond | Mardi 19 janvier 2016

Paris-Willouby

Collectionner des talents sur une affiche n’a jamais été gage de réussite artistique : si grandes soient leurs qualités, ils ne parviennent jamais à masquer ni compenser les défauts d’un film, et surtout pas ceux d’un scénario cacochyme. Constat à nouveau opéré avec ce poussif décalque de Little Miss Sunshine, qui oublie cependant de s’inspirer du rythme et de la transgression du modèle. Au lieu de singer des comédies “indépendantes” étasuniennes formatées, les jeunes auteurs français devraient lorgner du côté du vétéran Rappeneau et son Belles Familles : ils gagneraient en causticité, finesse et profondeur…

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Mia Madre

ECRANS | Méditation mélancolique sur l’acceptation de l’inéluctable et réflexion sur la transmission, le nouveau Nanni Moretti est surtout un splendide portrait de femme au bord de la crise de nerfs, ainsi qu’au seuil d’une nouvelle vie. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 1 décembre 2015

Mia Madre

Comme Almodóvar en son temps, Moretti s’était présenté à Cannes avec une œuvre aux échos mélodramatiques abordant sous toutes ses coutures le rapport à la mère. Longtemps pressenti comme un vainqueur possible de la Palme d’Or, Nanni avait finalement été écarté par le jury, comme Pedro autrefois… Les festivals sont des foires mettant en concurrence des films dissemblables, dont on n’apprécie les qualités singulières que lorsqu’ils sont vus à distance les uns des autres ; alors seulement ils ont leur chance d’être considérés pour ce qu’ils ce sont. Mia Madre n’a rien des tressautants carnets politico-caustiques de Moretti ; et s’il appartient à cette veine réservée qui avait donné La Chambre du fils (le plus consensuel de ses films, Palme d'Or en 2001), il est heureusement davantage marqué de son sceau, en versant dans l’ironie et l’onirisme. Ce triple portrait de femmes (grand-mère, mère, fille) se centre sur une réalisatrice en plein marasme personnel et professionnel. Une femme entre deux âges mais dans sa globalité, qui assume un tournage compliqué, dont la vie privée s’effiloche – la mère se meurt peu à peu, la fille s’affranchit doucement. Et acco

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Les Cowboys

ECRANS | La traque pendant 15 ans d’une jeune fille avalée par la mouvance radicale de l’islamisme, menée sans relâche par son père et son frère. Un drame familial aussi sobre que déchirant ; une plongée hallucinante dans 15 ans d’histoire immédiate et un télescopage insensé avec l’actualité. Édifiant.

Vincent Raymond | Mardi 24 novembre 2015

Les Cowboys

Scénariste d’Audiard, Thomas Bidegain présentait trois films à Cannes cette année, dont Les Cowboys dans la Quinzaine des réalisateurs. Derrière ce titre trompeur évoquant presque une comédie dans le milieu des fans de country, on découvre une grande œuvre de cinéma ; un de ces premiers films affichant une époustouflante maîtrise dans la forme, la narration, la direction d’acteurs (François Damiens et Finnegan Oldfied, jeu dépouillé). Bidegain manie comme personne l’art de la rupture de ton, de l’ellipse, s’abstenant de représenter ce qui se déduit. Montrer est, on l’oublie trop souvent, un choix autant qu’une responsabilité. Par ces impasses sur des plans dits "utilitaires", il confère à chaque séquence une valeur renforcée : aucune image ne doit sa place au hasard, chaque durée est mesurée. Sans jamais pontifier sur les causes du désordre géopolitique, en filigrane permanent de ce drame intimiste, il nous met des clés à disposition et glisse du polar sombre au genre épique avec une soudaineté qui finit par nous sembler naturelle. Un écran qui pense On laissera les complotistes bas du front à leurs délires, qui se persuadent que

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The Lobster

ECRANS | ​De Yorgos Lanthimos (Gr/GB/PB/Ir/Fr, 1h58) avec Colin Farrell, Rachel Weisz, Jessica Barden…

Vincent Raymond | Mardi 27 octobre 2015

The Lobster

Une société futuriste où le célibat est banni. Les contrevenants ont un peu plus d’un mois pour trouver l’âme sœur dans un hôtel. En cas d’échec, ils sont changés en l’animal de leur choix. Menacé, David s’échappe et rejoint une armée rebelle, les Solitaires qui, eux, interdisent les couples… Objet bizarroïde tenant à la fois de l’europudding arty et de l’hommage à ce cinéma britannique de la fin des années 1960 (friand de thèmes dystopiques, d’ambiances beige-greige-marronnasse, de dialogue rare et de montage aride), The Lobster représente à dessein un futur dépassé. Bourrée jusqu’à la gueule de métaphores ultra clignotantes, la fable pèse d’autant plus vite qu’on assiste à un défilé interminable de stars grimées ou enlaidies, tirant des museaux exagérément longs. Elle laisse également dubitatif quant à la position de Lanthimos vis-à-vis de la représentation de la violence : le réalisateur semble balancer entre une certaine complaisance voyeuriste et une difficulté à assumer frontalement ses choix, notamment à la toute fin…

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Notre petite sœur

ECRANS | ​De Hirokazu Kore-eda (Jap, 2h08) avec Haruka Ayase, Masami Nagasawa, Kaho…

Vincent Raymond | Mardi 27 octobre 2015

Notre petite sœur

Trois sœurs décident d’héberger dans la demeure familiale leur jeune demi-sœur, orpheline à la suite du décès de leur père. Chronique douce-amère de cette sympathique cohabitation… On pourrait parler de tranches de vie, voire de tranches de gâteau : il n’est pas de séquence qui ne montre ou ne parle de nourriture ! Le repas est à Notre petite sœur ce que le sexe est au cinéma pornographique : un acte ordinaire consommé dans des proportions tellement orgiaques et inhumaines (par des créatures filiformes de surcroît) qu’il en devient un rite obscène. Cette obsession de Kore-eda pour l’assiette rend malheureusement le reste de son film anecdotique : le parcours de ses personnages, pourtant attachants, s’écoule en arrière-plan. Certes, quelques plans ravissants sur des cerisiers en fleurs et des parties de foot mixtes offrent un bref dérivatif, mais on peste un peu de sortir de cette comédie dramatique en restant, c’est le comble, sur sa faim…

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Belles familles

ECRANS | De Jean-Paul Rappeneau (Fr, 1h53) Avec Mathieu Amalric, Marine Vacth, Gilles Lellouche…

Vincent Raymond | Mardi 13 octobre 2015

Belles familles

De passage en France, un expatrié met le doigt dans une affaire emberlificotée impliquant la demeure familiale, la municipalité qui veut la préempter, et la double parentèle de son défunt père. Une cavalcade commence… Si le cinéma de Rappeneau ne prend jamais la poussière, malgré son goût pour les vieilles familles bourgeoises, c’est qu’il ne tient pas en place. Et dynamite en permanence la stabilité de ses personnages, en les soumettant à des incertitudes croisées – telles les baguettes d’un jeu de mikado. Dans Belles familles, ses héros masculins, brinquebalés de châteaux en taudis, payent pour leurs lâchetés ataviques, tandis que les héroïnes prennent une revanche légitime. Juste assez élégant et désuet pour devenir atemporel, par la grâce des comédiens (Amalric, Viard et Vacth), virevoltants complices du metteur en scène.

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Fatima

ECRANS | S’attachant depuis des années à décrire la vie dans les familles originaires comme lui du Maghreb et à aborder sans angélisme ni candeur les questions de ségrégation sociale, Philippe Faucon atteint avec "Fatima" un sommet. Et réalise un absolu de son cinéma.

Vincent Raymond | Mardi 6 octobre 2015

Fatima

La quarantaine, ne parlant pas français. Fatima élève seule ses deux filles. Et s’épuise en faisant des ménages pour subvenir à leurs besoins. Lorsqu’un accident la force à conserver la chambre, elle commence à consigner ses pensées en arabe ; à révéler tout ce qu’elle a porté en silence durant des années… Au cinéma, aucune parole n’est censée demeurer cryptique, grâce au secours de cet interprète universel qu’est le sous-titrage. Quelle supériorité sur la vraie vie, où l’absence de langue commune peut faire croire mutuellement à deux savants qu’ils sont analphabètes ! En demeurant au plus près de cette "vraie vie", Fatima nous permet d’entendre des voix inaudibles – parce qu’elles n’osent pas parler ou parce que nous n’en maîtrisons pas l’idiome. Exaltant les vertus cathartiques de l’écriture, sa fonction édificatrice dans l’estime de soi, Philippe Faucon n’omet pas d’évoquer la puissance du langage au quotidien. Il montre ainsi par quels biais sournois le microcosme quartier/famille tente d’empêcher les filles de Fatima de s’émanciper. En exerçant une violence psychologique insidieuse à travers des insinuations vi

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The Visit

ECRANS | Après s’être embourbé dans de dispendieuses superproductions, M. Night Shyamalan renoue avec un cinéma plus contraint, tant du point de vue économique que narratif. Un retour aux sources bénéfique pour celui qui avait été bien trop tôt intronisé successeur de Spielberg.

Vincent Raymond | Mardi 6 octobre 2015

The Visit

Leur mère prenant du bon temps en croisière, Becca et son frère Tyler partent une semaine dans la ferme isolée de leurs grands-parents, qu’ils n’ont jamais rencontrés. Toujours vissée à sa caméra, l’adolescente compte profiter de l’aubaine pour tourner un documentaire sur la brouille familiale à l’origine de cette mise à l’écart. Le comportement des aïeux va la faire déchanter… Shyamalan aurait-il compris l’inanité de sa stratégie inflationniste, le conduisant à signer des blockbusters de plus en plus boursoufflés et de moins en moins efficaces ? Reposant sur des martingales d’écriture éprouvées, son cinéma ne pouvait qu’y perdre au change – les grosses ficelles scénaristiques se transformant en cordes énormes, sous l’effet de l’homothétie budgétaire. Avec The Visit, il semble enfin assumer son statut de bon auteur de séries B, se satisfaisant d’un cahier des charges raide comme un coup de trique : un dispositif minimal du genre "found footage" (façon Blair Witch Project), un décor confinant au huis clos, une distribution réduite et le pari de revenir à l’essence de l’épouvante – misant sur le physiologique effet de surprise, plutôt s

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Fou d’amour

ECRANS | ​Récemment muté dans un petit village, un curé charmeur et beau parleur fait perdre la tête à ses paroissiennes. La sienne finira par rouler au fond d’un panier... Justement récompensé au Festival des Films du Monde de Montréal, le nouveau Philippe Ramos évoque, sans le plagier, l’esprit de Luis Buñuel. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 15 septembre 2015

Fou d’amour

Quel dommage que Philippe Ramos soit à ce point rare et discret, voire sauvage ! Car à chaque fois qu’il s’empare d’un sujet, c’est pour soumettre une réelle proposition de cinéma, légitimant le recours à la caméra (tous les réalisateurs ne peuvent pas, hélas, en dire autant). Abordant des thèmes en apparence asséchés – Moby Dick dans Capitaine Achab (2007) ou la Pucelle d’Orléans dans Jeanne Captive (2011) – le cinéaste parvient à créer du spectaculaire dans l’infime ou l’intime. Même heureux constat ici, avec ce fait divers qu’il situe dans les années cinquante : un curé succombant aux beauté terrestres séduit et met enceinte une jeune aveugle avant de l’assassiner. Loin de se contenter d’une adaptation historique plate, Ramos dégage l’essence trouble et mystique de ce drame complexe, faisant du prêtre (ou plutôt de sa tête décapitée) le narrateur du film. Une sacrée provocation, puisque le suborneur se trouve en position de plaider des circonstances atténuantes : il passe presque pour victime de ne pas avoir pu donner librement l’amour dont il était sincèrement empli. La culpabilité étant, à mots couverts, volontiers reversée sur l

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Much Loved

ECRANS | Salué dans tous les festivals où il est projeté, le nouveau film de Nabil Ayouch parle avec force et subtilité d’amours occultes et tarifées, mais aussi de la condition féminine. À votre avis, laquelle des deux thématiques lui a valu une censure totale au Maroc ? Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 15 septembre 2015

Much Loved

Elles sont trois colocataires, bientôt quatre, vivant à Marrakech. Menées par Noha, elles survivent en se prostituant, participant quand elles le peuvent à des soirées-orgies données en l’honneur de Saoudiens venus "se distraire". Traquant la moindre opportunité leur permettant d’accroître leur pécule, elles doivent faire face à la violence des clients et de la rue, à l’opprobre public, à la corruption de la police, au rejet de leurs proches… C’est un flot ordurier qui se déverse durant les premières minutes ; un torrent de grivoiseries que Noha et ses comparses évacuent en surabondance devant Saïd, l’homme mutique leur servant de chauffeur de taxi et de garde du corps. Qu’on s’y trompe pas : ces obscénités langagières ne révèlent aucune prédisposition à la frivolité ; il s’agit d’une sorte de mise en condition. Comme un maquillage de souillure dont les prostituées se revêtent pour s’éloigner d’elles-mêmes, avant d’aller exercer leur besogne. Nabil Ayouch assène une claque d’entrée, ce ne sera pas la seule. Il veut montrer la société marocaine sans fard : engluée dans le paradoxe de sa morale élastique, tellement libérale pour les touristes f

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Youth

ECRANS | Deux artistes octogénaires tentent de soulager leurs multiples douleurs dans un hôtel de luxe grouillant de curistes aisés. Après sa réussite "La Grande Bellezza", Paolo Sorrentino s'embourbe en voulant à tout prix amener son film vers une séquence de fin grandiose. Qui, du coup, affadit dramatiquement l'ensemble. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 8 septembre 2015

Youth

Mick travaille sur un projet de film au milieu d’un aréopage de jeunes scénaristes, Fred a lui tiré un trait sur son métier de compositeur. Un émissaire de la Reine d’Angleterre lui fait miroiter un anoblissement. En contrepartie, Mick devra diriger un concert. Sa réponse ? Non. À l’instar de Wes Anderson pour Grand Budapest Hotel, mais dans un style plus classique, Paolo Sorrentino se crée sa Montagne magique à lui. Un décor helvétique déréalisé, où les minutes ont suspendu leur inexorable course ; où tout est figé dans des rites immuables, fréquenté par une aristocratie désuète et anachronique… Si les personnages de Fred et Mick se détachent, préférant la solitude ou leurs moments de complicité, voire la compagnie d’un jeune acteur (Paul Dano), c’est que demeure en eux une flamme de vitalité s’exprimant en dépit des trahisons du corps : l’instinct de création. Tant que l’un peut continuer à "faire" de la musique (pour lui-même, à partir du son d’un papier de bonbon ou des clarines des vaches) et l’autre du cinéma, aucun des d

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Enemy

ECRANS | Tournée dans la foulée de "Prisoners" avec le même Jake Gyllenhaal, cette adaptation de José Saramago par Denis Villeneuve fascine et intrigue, même si sa mise en scène atmosphérique se confond avec une lenteur appuyée. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 20 août 2014

Enemy

Coïncidence des sorties : à quelques jours d’intervalle, deux films s’attaquent au thème du double. Celui de Richard Aoyade transpose Dostoïevski dans un quotidien gris et bureaucratique ; Denis Villeneuve s’est lui inspiré de L’Autre comme moi de José Saramago pour prolonger sa collaboration avec Jake Gyllenhaal, entamée avec le brillant Prisoners. Villeneuve est peut-être encore plus abstrait qu'Aoyade dans son traitement d’une ville déshumanisée, réduite à une salle de fac et à quelques appartements anonymement coincés dans des barres d’immeuble rappelant la Défense filmée par Blier dans Buffet froid. Monde glacial dans lequel Adam répète sans cesse la même routine : il donne un cours, rentre chez lui, reçoit un coup de fil de sa mère (Isabella Rossellini), puis sa copine lui rend visite (Mélanie Laurent), ils font l’amour, elle rentre chez elle et il finit sa nuit seul. Routine brisée après une discussion anodine avec un de ses collègues, qui le conduit à louer dans un vidéoclub une comédie « locale » où un homme lui ressemblant trait

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L’Amour est un crime parfait

ECRANS | Derrière une intrigue de polar conduite avec nonchalance et un manque revendiqué de rigueur, les frères Larrieu offrent une nouvelle variation autour de l’amour fou et du désir compulsif. Si tant est qu’on en accepte les règles, le jeu se révèle assez fascinant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 10 janvier 2014

L’Amour est un crime parfait

Dans le campus suisse hi-tech où se déroule une partie de L’Amour est un crime parfait, débarquent à mi-film des spécialistes américains des techniques scénaristiques, venus à la pêche aux jeunes talents parmi les classes de lettres de l’université. Ce que Marc, le professeur de littérature incarné par un Mathieu Amalric frénétique, passant de l’exaltation à l’angoisse avec le même regard fiévreux, voit comme une menace. Plus tard, le même Marc, rejoignant son chalet isolé dans les montagnes enneigées, y découvre sa sœur Marianne (Karin Viard) avachie sur le canapé avec son rival Richard (Denis Podalydès), tous deux affublés de lunettes ridicules pour voir sur un écran plasma gigantesque la version 3D des Derniers jours du monde, le précédent film des frères Larrieu… Deux digressions sans rapport avec le récit policier qu’ils nous racontent, mais qui font office de plaidoyer pro-domo rigolard envers leur méthode, peu soucieuse d’efficacité ou de rigueur narrative. En cela, L’Amour est un crime parfait est peut-ê

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Tel père, tel fils

ECRANS | De l’argument, popularisé par Étienne Chatiliez, de l’échange d’enfants entre deux familles opposées socialement, Hirokazu Kore-Eda tire une comédie douce-amère où il revisite son thème de prédilection : la transmission entre les générations. Un film qui ne souffre que d’une demi-heure en trop… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 18 décembre 2013

Tel père, tel fils

Un enfant, dans les yeux d’un père, cela peut être aussi bien la correction de tout ce que l’on a raté dans sa vie, ou une extension joyeuse de ses propres valeurs. Quoiqu’il arrive, c’est une affaire de transmission, simple ou tortueuse… Voilà en substance ce que raconte Hirokazu Kore-Eda, cinéaste de l’enfance et de la famille, au cœur de tous ses deniers films, de Nobody knows à I wish. Avec Tel père, tel fils, il part d’un quiproquo qui, il y a vingt-cinq ans, avait fait la fortune d’Étienne Chatiliez dans La Vie est un long fleuve tranquille : un échange d’enfants malencontreux à la maternité, que l’administration hospitalière décide de corriger dix ans plus tard, mais qui conduit le fils unique d’une famille de parvenus rigides et glacés à aller vivre dans une famille populaire, nombreuse et peu regardante sur les convenances, et inversement. Sauf que chez Kore-Eda, cet argument ne débouche pas sur une satire sociale renvoyant dos-à-dos les riches et les pauvres dans un même sac de clichés, mais sur une approche respectueuse des deux bord

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La Grande beauté du cinéma italien

ECRANS | Les huitièmes Rencontres du cinéma italien organisées par Dolce cinema affichent un programme dantesque, que ce soit dans sa compétition, son panorama ou ses (...)

Christophe Chabert | Jeudi 7 novembre 2013

La Grande beauté du cinéma italien

Les huitièmes Rencontres du cinéma italien organisées par Dolce cinema affichent un programme dantesque, que ce soit dans sa compétition, son panorama ou ses hommages. L’ouverture, vendredi 15 novembre à 20h30, se fera en grande pompe à La Source avec un ciné-concert autour de Maciste aux enfers (1925), mis en musique par l’Unikum Swak, ensemble de quinze musiciens dirigé par Mauro Coceano. Le festival prendra ensuite ses quartiers au Club, avec notamment un très beau focus sur le travail du chef opérateur Luca Bigazzi à travers quatre films : Lamerica de Gianni Amelio, Une journée à Rome de Francesca Comencini, L’Intervalo de Leonardo di Costanzo et surtout Les Conséquences de l’amour (photo) de Paolo Sorrentino. La complicité entre Bigazzi et Sorrentino, entamée avec ce beau film trop méconnu et poursuivi jusqu’à son récent et sublime La Grande Bellezza – repris dans le panorama du festival – leur a permis de développer une sophistication visue

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Prisoners

ECRANS | Deux enfants kidnappés, un père prêt à tout pour les retrouver, un suspect tout trouvé, un détective tatoué et solitaire : les ingrédients d’un film noir très noir sur la contagion du mal signé Denis Villeneuve qui, après "Incendies", réussit haut la main ses débuts aux États-Unis. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 2 octobre 2013

Prisoners

Qu’y a-t-il dans les caves des honnêtes gens ? Des cadavres, des enfants martyrisés, mais aussi de la paranoïa sécuritaire et de la mauvaise conscience qui peut, à tout moment, refaire surface et transformer une grise mais paisible bourgade en succursale de l’enfer. Le labyrinthe de Prisoners – figure que le film utilise comme un motif de l’intrigue mais aussi comme modèle de narration – est sans issue, et c’est ce qui impressionne en premier lieu : Denis Villeneuve, pour ses débuts aux États-Unis, ne fait aucune concession rassurante au spectateur. Aidé par un scénario remarquable, il plonge aux confins de la noirceur humaine pour montrer comment le mal se propage et finit par tout gangrener. C’est l’enlèvement de deux fillettes qui enclenche l’engrenage : le père de l’une d’entre elles – stupéfiant Hugh Jackman dans un de ses meilleurs rôles – se persuade que le coupable est un vieux garçon un peu attardé, malgré les dénégations du suspect et sa remise en liberté au terme de sa garde-à-vue. Il va donc le séquestrer et le torturer pour provoquer ses aveux. En parallèle, un flic désespérément solitaire et taciturne – Jake Gyllenhaal, empâté et tatoué, un peu au

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After earth

ECRANS | Étrange sensation face à cette rencontre entre la dynastie Smith et l’ex-prodige déchu Shyamalan : celle d’assister à un film dont la simplicité le tire à la fois vers la beauté et vers l’ennui, à une œuvre coincée entre l’épure et l’esbroufe, la sincérité et les arrières pensées. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 5 juin 2013

After earth

La première surprise d’After Earth, c’est qu’il n’y a à proprement parler aucune surprise. Comprenez : pas de twist spectaculaire, pas de grands morceaux de bravoure, pas de 3D débordante. Même les décors, soigneusement choisis pour représenter une terre revenue à l’état sauvage après une catastrophe écologique ayant obligé l’humanité à la déserter, ne sont jamais regardés comme des éléments d’exotisme rétro-futuriste, mais dans l’ordinaire d’une nature ayant repris ses droits ancestraux. Ça, c’est pour le versant M. Night Shyamalan, et on peut voir After earth comme un autodafé de son horrible Dernier maître de l’air : là où hier, la surenchère était de mise pour tenter de retrouver le crédit des studios, c’est un principe déflationniste qui s’applique ici, mais qui conduit paradoxalement à retrouver l’éclat de ses premières œuvres. Même lenteur calculée, mêmes dialogues chuchotés comme si les personnages se réveillaient d’un acciden

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La Grande Bellezza

ECRANS | L’errance estivale d’un écrivain qui n’écrit plus dans la Rome des fêtes et des excès. Derrière ses accents felliniens, le nouveau film de Paolo Sorrentino marque l’envol de son réalisateur, désormais au sommet de son inventivité visuelle et poétique, portant un regard à la fois cruel et plein d’empathie sur le monde. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 22 mai 2013

La Grande Bellezza

De jour, un touriste asiatique fait un malaise en contemplant Rome depuis ses hauteurs ; de nuit, une fête orgiaque et débridée attire la faune des mondains romains. Cette bonne dizaine de minutes n’a rien à voir avec ce qu’on appelle traditionnellement une «exposition» au cinéma. C’est plutôt un poème filmique, sans dialogue et sans intrigue, où la caméra semble défier la gravitation. Depuis Les Conséquences de l’amour, on connaît la virtuosité de Paolo Sorrentino, sa capacité à intensifier les sensations par un travail extrêmement sophistiqué sur les focales, les mouvements de caméra et un montage musical épousant l’humeur des séquences. Mais jamais il n’avait osé s’affranchir à ce point de la dramaturgie pour tenter une immersion non pas dans une histoire, mais d’abord dans un monde, pour restituer ses propres perceptions d’une ville dont il abhorre les excès et dont il adore la beauté. Les inconséquences de l’amour Ce qui est, peu ou prou, le sentiment de Jeb (Toni Servillo), autrefois auteur d’un roman culte (L’Appareil h

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Alps

ECRANS | De Yorgos Lanthimos (Grèce, 1h33) avec Ariane Labed, Aggeliki Papoulia…

Christophe Chabert | Jeudi 21 mars 2013

Alps

Pour les admirateurs de Canine, le précédent film de Yorgos Lanthimos, Alps est une petite déception. Son pitch est pourtant tout aussi fort : un groupuscule bizarre monte une société secrète dont les membres sont chargés de prendre la place de personnes récemment décédées pour atténuer la douleur de leurs proches. Cela dit, cet argument met du temps à se clarifier sur l’écran, Lanthimos choisissant une structure en tableaux où chaque séquence diffuse une étrangeté qui distrait de l’enjeu principal. Une fois le récit vraiment lancé, il embraie sur une réflexion sur le pouvoir, l’envie et la compétition, qui là encore n’est pas d’une immense simplicité. Malgré sa confusion narrative, Alps garde toutefois une vraie force figurative : la mise en scène vise l’inconfort du spectateur, le mettant mal à l’aise par des situations extrêmes tout en les enveloppant d’un humour très noir. Un film d’auteur donc, dans le meilleur et le pire sens du terme.

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Les Chevaux de Dieu

ECRANS | De Nabil Ayouch (Maroc-Fr-Bel, 1h55) avec Abdelhakim Rachid, Abdelilah Rachid, Hamza Souideq...

Jerôme Dittmar | Lundi 18 février 2013

Les Chevaux de Dieu

Il y a un an sortait La Désintégration, récit distancié sur l'embrigadement des jeunes de banlieue dans le terrorisme. Là où le film de Philippe Faucon était aride, quasi factuel, Les Chevaux de Dieu s'impose comme son pendant lyrique. Partant peu ou prou du même sujet dans un autre contexte : comment des jeunes d'un bidonville de Casablanca rejoignent des radicaux islamistes pour devenir des martyrs, Nabil Ayouch dresse un constat similaire. À l'origine des dérives, il y a toujours des raisons sociales, de la frustration, mais aussi des histoires de famille, de frères, d'amis, un tissu large à la fois complexe et au matérialisme banalement universel. Toute la différence entre les films tient au traitement, ample chez Ayouch, presque scorsesien, l'auteur laissant virevolter sa caméra au-dessus du bidonville dans des plans stylés. Dommage seulement que cette ambition formelle aux airs de Cité de Dieu ne serve finalement qu'à suivre un récit aux conclusions trop balisées. Jérôme Dittmar

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Télé Gaucho

ECRANS | De Michel Leclerc (Fr, 1h57) avec Félix Moati, Éric Elmosnino, Sara Forestier…

Christophe Chabert | Mercredi 5 décembre 2012

Télé Gaucho

Visiblement, en France, il est impossible de transformer l’essai d’un succès (critique et public) surprise… Michel Leclerc vient s’ajouter à une liste déjà longue (et pas encore close cette année…) de cinéastes trop confiants qui tentent de retrouver un esprit qu’ils réduisent à une formule creuse. Reprenant l’équation politique + romantisme + fantaisie de son Nom des gens, il la métamorphose en bouillie informe, scénaristiquement décousue, filmée n’importe comment, où l’humour pèse des briques et où les sentiments ont l’air fabriqués comme jamais. On suit donc le parcours d’un naïf qui, délaissant son stage sur TF1 (mais ce n’est pas TF1) pour aller faire ses classes dans la télé libre (Télé Bocal est devenue Télé Gaucho), et y croise de vrais gens passionnés, sincères et de gauche, avec tout ce que cela implique de purisme et de prise de courge sur celui qui a la plus grosse conscience militante. Probablement autobiographique, le film est surtout incroyablement égocentrique : Leclerc fait la voix-off, chante en live et au générique de fin, et s’inscrit sous l

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Tragédie(s) grecque(s)

ECRANS | Le désarroi politico-économique qui frappe la Grèce ne peut que pousser les sciences humaines à se pencher sur son histoire récente. Comme, en plus, le cinéma (...)

Christophe Chabert | Lundi 19 novembre 2012

Tragédie(s) grecque(s)

Le désarroi politico-économique qui frappe la Grèce ne peut que pousser les sciences humaines à se pencher sur son histoire récente. Comme, en plus, le cinéma grec contemporain a su faire de ces difficultés une force esthétique et narrative, il était presque logique que les rencontres Ethnologie et cinéma lui consacrent leur édition 2012. Il s’agira donc de remonter dans le temps, à travers des documentaires et des fictions (mais aussi des débats avec des historiens, philosophes et réalisateurs) : l’immigration (à travers la fresque d’Elia Kazan, America America), la dictature des colonels (Paroles et résistances, un documentaire de Timon Koulmasis) puis la Grèce moderne (avec le film inédit de feu Théo Angelopoulos, La Poussière du temps, deuxième volet de sa trilogie inachevée). Enfin, il sera bien entendu question de la crise actuelle, à travers plusieurs programmes qui iront du documentaire d’intervention à la fiction courte postée sur le web. Les rencontres aborderont ainsi la question de la diffusion de ses films sauvages, tournés avec des téléphones portables et publiés sur des blogs ou des réseaux sociaux. En clôture le samedi 1er décembre au M

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I wish

ECRANS | D’Hirokazu Kore-Eda (Jap, 2h08) avec Koki Maeda, Oshirô Maeda…

François Cau | Vendredi 6 avril 2012

I wish

Après la parenthèse ratée d’Air doll, Kore-Eda revient à ce qu’il sait le mieux faire : le mélodrame ténu fortement connecté avec le présent de son pays. Ainsi raconte-t-il l’histoire de deux enfants séparés par le divorce de leurs parents, en situant l’action au moment de l’inauguration d’une ligne TGV reliant les deux frères. Mais comme le billet est trop cher, ils décident de se retrouver à mi-chemin, et de faire un vœu au moment où les premiers trains se croiseront. Ils emmènent dans leur périple des camarades de classe qui ont eux aussi des désirs secrets à exaucer. Remarquablement écrit, I wish ne prend jamais de haut ses jeunes protagonistes et, à l’image des adultes du film, plutôt largués et eux-mêmes en quête d’un nouveau rêve pour relancer leurs vies, préfère les laisser aller au bout de leur projet aussi dérisoire que magnifique. En cela, rien de plus beau que cette capacité à toujours retourner les obstacles par une complicité et une solidarité enfantine indéfectible. Ce joli film tout public ne souffre que d’un petit quart d’heure de trop, et d’une image terne et ingrate, pas vraiment au niveau de l’humanisme jamais naïf ni pontifiant qu’arrive à instiller Kore-Eda

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La Désintégration

ECRANS | Cinéaste d’intervention à la fois empreint de réalisme et partisan d’une certaine austérité, Philippe Faucon trouve dans La Désintégration un sujet à sa mesure : (...)

Aurélien Martinez | Jeudi 9 février 2012

La Désintégration

Cinéaste d’intervention à la fois empreint de réalisme et partisan d’une certaine austérité, Philippe Faucon trouve dans La Désintégration un sujet à sa mesure : l’itinéraire de trois jeunes banlieusards qui, n’arrivant pas à s’intégrer, vont se laisser entraîner dans le jihadisme par un inquiétant prêcheur-recruteur. Rien à voir avec l’approche burlesque de Chris Morris dans We are four lions, mais Faucon ne tombe pas non plus dans le didactisme du film social. Si fatalité il y a, c’est plus celle du film noir et de la série B, la narration implacable n’oubliant jamais de montrer les nombreuses issues que les personnages refusent, par désespoir mais aussi par faiblesse. De fait, par ce regard purement descriptif et distant, La Désintégration est assez terrifiant, mais c’est aussi sa limite. On peut y voir tout autant un réquisitoire contre une France qui abandonne certains de ses enfants en raison de leurs origines qu’une alerte lancée envers la menace islamiste qui se répandrait souterrainement dans les marges de la société. L’un et l’autre ne sont pas forcément faux, ma

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Polisse

ECRANS | Avec son troisième film, Maïwenn tente de sortir de l'autobiographie en mettant en scène une brigade de protection des mineurs. Mais sa fiction chorale est rattrapée par une mise en scène qui ne cherche qu'à reproduire les codes du reportage télé. Christophe Chabert

François Cau | Vendredi 14 octobre 2011

Polisse

Au terme des 2 heures de Polisse et de son insupportable conclusion, ultime faute de goût d'un film qui en commet beaucoup, une question se pose : que veut dire Maïwenn avec cette chronique hystérique, répétitive et sans enjeu d'une brigade de protection des mineurs où le défilé des cas alterne avec la difficulté pour ces flics à mener à bien leur vie personnelle ? Le film n'est que coups de poing et baffes envoyés sans répit dans la figure du spectateur, avec un style pseudo-documentaire qui s'inspire plus de Zone interdite que de Ken Loach. Quelque chose ici traduit une peur phobique de la fiction, les personnages marinant dans leur stéréotype, de la femme bafouée au policier intello de gauche (Jérémie Elkaïm, ah, ah, ah !), du couple soudé à la fille trop seule. Quant à Maïwenn, elle débarque dans son film avec un rôle-alibi transparent et révélateur : une photographe bourgeoise venue faire un reportage dans la vraie vie. Mue par la curiosité puis par l'indignation, l'actrice-réalisatrice ne connaît que deux registres pour raconter son histoire : l'engueulade ou la scène-choc. Dans le premier, Polisse est lassant ; dans le second, il est parfois efficace, notamment quelques séqu

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Habemus Papam

ECRANS | Nanni Moretti invente une fiction où la fonction (papale) réveille le vague à l’âme d’un cardinal qui se rêvait comédien. Ce n’est pas une farce mais une belle comédie douce-amère avec un Michel Piccoli formidable d’évanescence. Christophe Chabert

François Cau | Mercredi 31 août 2011

Habemus Papam

Habemus papam débute par une collision de cérémoniaux. Il y a celui qui précède l’élection d’un nouveau pape, lui-même décomposé en plusieurs petits rituels : le défilé des cardinaux en habits se poursuit par une séance de vote où chacun d’entre eux hésite sur le nom qu’il va inscrire, puis tremble à l’idée que son voisin le désigne. Là où l’on imaginait Nanni Moretti fidèle à lui-même, sacrifiant sa mise en scène sur l’autel du sarcasme, c’est l’inverse qui se produit : on a rarement vu réalisation aussi appliquée de la part du cinéaste de Journal intime, et son humour sert pour une fois la crédibilité de la situation. Si ironie il y a, elle se fait à l’encontre de l’hystérie journalistique qui fait rage à l’extérieur du Vatican, où les télés font le pied de grue en commentant l’absence d’événement — car l’élection s’éternise. Déjà, Moretti pose le principe du film : un va-et-vient entre ce qui (ne) se passe (pas) dans les murs — urbi — et la vie qui se répand anarchiquement au-dehors — orbi. Quand Moretti, psychanalyste dans la fiction, viendra à la rescousse du nouveau Pape, submergé par la tâche qui lui incombe et incapable de l’affronter, on pense qu’il va introduire cette vie

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This must be the place

ECRANS | Sean Penn en rocker glam vieillissant et déprimé qui part à la recherche du tortionnaire nazi de son père mort : c’est l’improbable, déroutant et en fin de compte attachant nouveau film du réalisateur d’Il Divo. Christophe Chabert

François Cau | Jeudi 7 juillet 2011

This must be the place

Imaginez un Robert Smith dépressif dans une maison art-déco de Dublin, traînant au supermarché avec sa pote gothique, faisant de la pelote basque dans sa piscine vide… Voici Cheyenne, anti-héros du nouveau film de Paolo Sorrentino, sous les traits d’un Sean Penn grimé en chanteur de Tokio Hotel viré vieux travelo. Réaction logique du spectateur : prendre ce type pour un crétin et regarder ce petit monde tourner en rond dans les cadres chiadés du réalisateur comme une mauvaise contrefaçon du cinéma des frères Coen — la présence de Frances MacDormand dans le rôle de la femme de Cheyenne pousse d’autant plus à la comparaison. Après une demi-heure de ce manège agaçant, Sorrentino commence à renverser tous ses clichés. This must be the place s’avère alors graduellement attachant, en dépit d’une partie dramatique où Cheyenne part aux Etats-Unis à la recherche du nazi qui a torturé son père, road movie qui frôle plus d’une fois la sortie de route. Le rocker philosophe Le film réussit toutefois son pari pour deux raisons : d’abord, nous faire épouser le regard de Cheyenne sur le monde, cette ironie qui en fait un sage au milieu des fous. Sur c

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Cannes jour 10 : Bonne conduite

ECRANS | Drive de Nicolas Winding Refn. This must be the place de Paolo Sorrentino.

François Cau | Samedi 21 mai 2011

Cannes jour 10 : Bonne conduite

Dans la dernière ligne droite du festival, celle où l’on risque à tout instant la sortie de route, les organisateurs de ce Cannes 2011 ont eu la bonne idée de programmer un film qui s’appelle Drive. C'est logique et bienvenu, car le nouveau Nicolas Winding Refn, qu'on l'aime ou pas, a fait l'effet d'un shoot de red bull sur les festivaliers. Le cinéaste danois avait tenté une première fois l'aventure hollywoodienne avec Inside job (rien à voir avec le docu coup de poing sorti l'an dernier), dont l'échec public et critique l'ont renvoyé direct et la rage au cœur vers son pays natal. Depuis, entre la fin de sa trilogie Pusher, l'incroyable Bronson et le très personnel Valhalla Rising, Winding Refn est devenu un des cinéastes qui compte dans le paysage mondial. Mais Drive n'a rien d'un film personnel, c'est une commande ouvertement commerciale qu'il a reprise au pied levé et sur laquelle il a pu déverser sa cinéphilie et son incontestable talent de metteur en scène. On y suit un cascadeur de cinéma qui, la nuit tombée, devient chauffeur pour des hold-ups millimétrés. Un super-héros à l'envers, particulièrement taciturne et insondable, qui derrière sa voix douce et son blouson élimé ca

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CANNES, JOUR 3 : SÉRIEUX COMME UN PAPE

ECRANS | Habemus papam de Nanni Moretti, Polisse de Maiwenn.

François Cau | Samedi 14 mai 2011

CANNES, JOUR 3 : SÉRIEUX COMME UN PAPE

Grand écart en compétition entre un ancien palmé (Moretti) et une invitée surprise (Maiwenn) qui tous deux regardent les institutions de leur pays : l'Eglise pour l'Italien, la police, et plus précisément la brigade de prévention des mineurs (BPM) pour la Française. D'Habemus Papam, on pouvait redouter l'habituel manque de style de Moretti et même son penchant pour les situations comiques exploitées jusqu'à l'excès, les deux défauts que l'on a toujours trouvé à la partie fiction de son oeuvre. Sur ces deux points, le film est plutôt une bonne surprise. L'introduction est aussi séduisante que les cérémoniaux qui se déroulent à l'écran, et que Moretti filme avec une étonnante délectation. On a rarement vu son cinéma adopter une telle élégance, préférant laisser la satire à sa juste place (un journaliste incompétent, point) et se concentrer sur l'enjeu en cours : l'élection d'un nouveau pape par les ecclésiastiques réunis en conclave. La scène où chaque cardinal prie pour ne pas être choisi, le moment où tous hésitent avant d'inscrire un nom sur leur petit papier auraient pu virer à la plaisanterie complice ; Moretti préfère filmer la vérité de la situation, et c'est tout à son hon

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Incendies

ECRANS | De Denis Villeneuve (Canada, 2h10), avec Lubna Azabal, Mélissa Désormeaux-Poulin…

François Cau | Vendredi 7 janvier 2011

Incendies

Le travelling est-il encore affaire de morale ? Oui, et quand le québécois Denis Villeneuve tourne Incendies d’après la pièce du libanais Wajdi Mouawad, cette question le hante. Sauf que Villeneuve n’est pas un bon lecteur de Rivette. Dans cette longue odyssée retraçant les destins entrecroisés d’une femme et ses enfants, l’une au passé, comme héroïne traversant et subissant les tourments de la guerre du Liban, les autres au présent, sur les pas de leur mère et d’un frère caché, le cinéaste cumule les fautes d’intention. Fidèle à son matériau originel, Incendies se veut une tragédie. Mais à force de chichi (cartons pompeusement stylisés, musique hors sujet) et d’une mise en scène réussissant à rendre la distance impudique, le film vire à l’épreuve. Pour son personnage principal, accablé du premier au dernier plan, et nous, forcés d’assister à cet acharnement sadique et obscène qui, recourant à un suspens ignoble, se drape évidemment du plus grand sérieux. Un calvaire pour tout le monde. Jérôme Dittmar

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