Much Loved

ECRANS | Salué dans tous les festivals où il est projeté, le nouveau film de Nabil Ayouch parle avec force et subtilité d’amours occultes et tarifées, mais aussi de la condition féminine. À votre avis, laquelle des deux thématiques lui a valu une censure totale au Maroc ? Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 15 septembre 2015

Photo : Virginie Surdej


Elles sont trois colocataires, bientôt quatre, vivant à Marrakech. Menées par Noha, elles survivent en se prostituant, participant quand elles le peuvent à des soirées-orgies données en l'honneur de Saoudiens venus "se distraire". Traquant la moindre opportunité leur permettant d'accroître leur pécule, elles doivent faire face à la violence des clients et de la rue, à l'opprobre public, à la corruption de la police, au rejet de leurs proches…

C'est un flot ordurier qui se déverse durant les premières minutes ; un torrent de grivoiseries que Noha et ses comparses évacuent en surabondance devant Saïd, l'homme mutique leur servant de chauffeur de taxi et de garde du corps. Qu'on s'y trompe pas : ces obscénités langagières ne révèlent aucune prédisposition à la frivolité ; il s'agit d'une sorte de mise en condition. Comme un maquillage de souillure dont les prostituées se revêtent pour s'éloigner d'elles-mêmes, avant d'aller exercer leur besogne.

Nabil Ayouch assène une claque d'entrée, ce ne sera pas la seule. Il veut montrer la société marocaine sans fard : engluée dans le paradoxe de sa morale élastique, tellement libérale pour les touristes fortunés (autorisés à se livrer à toutes les turpitudes dans un luxueux secret), horriblement restrictive pour ses ressortissantes. Et puis ses bas-fonds immondes, où des enfants hâves échappent à la faim en vendant des confiseries aux locaux ou leur corps à des Européens. Heureusement qu'il existe une solidarité entre les miséreux ! Car il ne faut guère compter sur la classe dirigeante, particulièrement absente…

Des vérités qui dérangent

Au-delà de cette vérité documentaire, Ayouch n'oublie pas qu'il filme des personnages et tout particulièrement des femmes. S'il représente sans fausse pudeur ni complaisance le sexe-travail, les exigences capricieuses des clients blindés, il montre aussi la vraie intimité. Et la difficulté avec laquelle Noha et ses copines tentent de se construire une identité sociale, familiale et sexuelle.

Autonomes en apparence (c'est-à-dire non "soumises" à un "protecteur"), elles sont toutes, à des degrés divers, exploitées. Utilisées. Pourtant, en dépit de ce contexte rétrograde, ces combattantes demeurent d'une force et d'une dignité en inox, conférant à Much Loved un inextinguible optimisme. Et l'optimisme, c'est tellement obscène ! Ne cherchons donc pas plus loin les raisons de la censure de ce film au Maroc…

Much Loved
De Nabil Ayouch (Mar/Fr, 1h44) avec Loubna Abidar, Asmaa Lazrak, Halima Karaouane…


Much Loved

De Nabil Ayouch (Fr-Mar, 1h48) avec Loubna Abidar, Asmaa Lazrak...

De Nabil Ayouch (Fr-Mar, 1h48) avec Loubna Abidar, Asmaa Lazrak...

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Marrakech, aujourd'hui. Noha, Randa, Soukaina et Hlima vivent d'amours tarifées. Ce sont des prostituées, des objets de désir. Vivantes et complices, dignes et émancipées, elles surmontent au quotidien la violence d’une société qui les utilise tout en les condamnant.


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"Razzia" : Casablanca avant le chaos ?

ECRANS | Après "Much Loved", Nabil Ayouch poursuit son auscultation des fractures du Maroc contemporain. Derniers instants avant le cataclysme dans un Casablanca qui n’a plus rien à voir avec l’image idéalisée par Michael Curtiz en 1942.

Vincent Raymond | Lundi 12 mars 2018

Maroc, entre les montagnes de l’Atlas et Casablanca, en 1982 et 2015. Portraits croisés de plusieurs personnages en proie au durcissement du régime et des mœurs, aux préjugés, alors que le religieux gagne du terrain et que les différences sociales mènent à un inévitable chaos… Cette manière de brasser les époques et les protagonistes autour d’une communauté de destins (et de cet événement final annoncé par le titre, cristallisant les tensions, rancœurs et humiliations accumulées) rappelle le "cinéma-choral" à la Alejandro González Iñárritu ou le Magnolia de Paul Thomas Anderson. Mais Nabil Ayouch ne le fait pas glisser vers ce panhumanisme lyrique à la mode il y a une dizaine d’années. Les temps ont changé ; un voile de désenchantement s’est abattu sur le monde, douchant les espérances. Y compris celles suscitées par les Printemps arabes. Au feu Jadis apprécié à Rabat pour l’aura internationale dont ses œuvres bénéficiaient, Nabil Ayouch est passablement tombé en disgrâce avec Much Loved

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"Razzia" de Nabil Ayouch en avant-première mercredi au Club avec une partie de l'équipe

ECRANS | Rendez-vous mercredi 7 mars à 20h15, au Club donc

Aliénor Vinçotte | Mardi 27 février 2018

Dans Razzia, Nabil Ayouch, réalisateur du très fort Much Loved (2015), dévoile un Maroc déchiré entre les élites francophones de Casablanca et la population berbère pauvre de l’arrière-pays contrainte d’abandonner pour l’arabe sa langue amazigh. Reliées à leur insu pendant trente ans, cinq vies vont se déployer sur l’écran, toutes ayant en commun une quête de liberté. Et face à la colère qui monte et au chaos touchant le pays, chacune réagira différemment… Le cinéaste ainsi que Maryam Touzani, actrice et co-scénariste du film, seront présents pour cette avant-première grenobloise prévue une semaine avant la sortie nationale.

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Épisode MMXV : une rentrée cinéma en Force

ECRANS | Cette rentrée 2015 ressemble à une conjonction astronomique exceptionnelle : naines, géantes, à période orbitale longue ou courte, toutes les planètes de la galaxie cinéma s’alignent en quelques semaines sur les écrans. Sortez vos télescopes ! Enfin… chaussez vos lunettes. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 1 septembre 2015

Épisode MMXV : une rentrée cinéma en Force

C’est l’étoile Jacques Audiard, tout de Palme laurée, qui a annoncé la fin de la trêve estivale en mettant Dheepan en orbite le 26 août. Une précocité qui n’égale pas celle de Winter Sleep l’an passé : le film de Nuri Bilge Ceylan avait jailli début août sur les écrans. Dans son sillage, l’intégralité (ou presque) du palmarès cannois va se révéler : Mon roi de Maïwenn (Prix d’interprétation féminine pour Emmanuelle Bercot) et Chronic de Michel Franco (Prix du scénario) le 21 octobre ; The Lobster de Yorgos Lanthimos (Prix du Jury) le 28 ; Le Fils de Saul de László Nemes (Grand Prix) le 4 novembre. Si l’on excepte Maïwenn, il y a là un étonnant tir groupé ; comme si les jeunes cinéastes étrangers distingués sur la Croisette s’étaient ligués pour tenter d’exister commercialement. Car la concurrence en salle sera rude : d’abord, les poid

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Les Chevaux de Dieu

ECRANS | De Nabil Ayouch (Maroc-Fr-Bel, 1h55) avec Abdelhakim Rachid, Abdelilah Rachid, Hamza Souideq...

Jerôme Dittmar | Lundi 18 février 2013

Les Chevaux de Dieu

Il y a un an sortait La Désintégration, récit distancié sur l'embrigadement des jeunes de banlieue dans le terrorisme. Là où le film de Philippe Faucon était aride, quasi factuel, Les Chevaux de Dieu s'impose comme son pendant lyrique. Partant peu ou prou du même sujet dans un autre contexte : comment des jeunes d'un bidonville de Casablanca rejoignent des radicaux islamistes pour devenir des martyrs, Nabil Ayouch dresse un constat similaire. À l'origine des dérives, il y a toujours des raisons sociales, de la frustration, mais aussi des histoires de famille, de frères, d'amis, un tissu large à la fois complexe et au matérialisme banalement universel. Toute la différence entre les films tient au traitement, ample chez Ayouch, presque scorsesien, l'auteur laissant virevolter sa caméra au-dessus du bidonville dans des plans stylés. Dommage seulement que cette ambition formelle aux airs de Cité de Dieu ne serve finalement qu'à suivre un récit aux conclusions trop balisées. Jérôme Dittmar

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