Sortie repoussée pour le film "Made in France"

ECRANS | Initialement prévu sur les écrans ce mercredi 18 novembre, le film de Nicolas Boukhrief a été déprogrammé par son distributeur. Par dignité. Pour éviter d’être accusé de récupération. "Victime" immatérielle indirecte de la tragédie du 13 novembre, "Made in France" mériterait pourtant d'être largement diffusé dans les circonstances actuelles… Vincent Raymond

Vincent Raymond | Lundi 16 novembre 2015

« Le premier qui dit la vérité… » chantait Guy Béart. Made in France n'est certes pas le premier film à aborder la question de la radicalisation islamiste, mais il le fait avec force. Au moment où cet article est rédigé, il se peut qu'il finisse par être encore moins vu que les précédents, des films produits avec des bouts de ficelles, sortis en catimini et suspectés au mieux de fantasmer sur "les banlieues", sur le fanatisme ; au pire de faire de lit d'un extrémisme politique grandissant en instrumentalisant un contexte social calamiteux. D'user, pour faire court, de moyens sales à des fins douteuses.

Mais en réalité, comme pour Philippe Faucon avec La Désintégration, Made in France de Nicolas Boukhrief glace par sa dimension non pas prophétique, mais simplement lucide. Par son effrayante clairvoyance. Son analyse brute d'une situation dont nous refusions d'admettre la possibilité.

Sine die, ciné diète ?

Lorsque les attentats de janvier ont révulsé la France, le film, déjà tourné, s'est trouvé pris entre le marteau de la sidération et l'enclume de la réprobation. Qu'aurait-on dit d'un thriller politique musclé montrant comment s'agglomère en cellule prête à frapper Paris un groupe de types nés en France et désœuvrés, subjugués par un illuminé soi-disant revenu d'un camp d'entraînement ?

Craignant sans doute d'être taxé de "profiteur", le distributeur s'est retiré. Puis, le temps passant, les plaies cicatrisant, les menaces s'estompant, Made in France (dont le traitement rigoureux ne souffre d'aucune complaisance) a été à nouveau daté sur les écrans au 18 novembre avec, comble de malchance, une affiche stylisant une kalachnikov en forme de Tour Eiffel… Le 13, le surgissement de l'abominable esquissé par la fiction a conduit à nouveau à son retrait.

Si l'on comprend la pudeur, la crainte de débordements ou celle d'être perçu comme provocateur (ce qu'il n'est pas), le film ne doit surtout pas être sacrifié, au contraire ! Ce qu'il révèle des stratégies de séduction, du nihilisme de prédicateurs déguisés en dévots et de la fragilité spirituelle dans laquelle macère toute une frange de la population est plus édifiant et accessible que bien des discours. La télévision s'honorerait en permettant au film d'exister, prenant le relai des salles : car c'est maintenant qu'il faut le voir.

Made in France
De Nicolas Boukhrief (Fr, 1h34) avec Malik Zidi, Dimitri Storoge, François Civil…


Made in France

De Nicolas Boukhrief (Fr, 1h34) avec Malik Zidi, Dimitri Storoge...

De Nicolas Boukhrief (Fr, 1h34) avec Malik Zidi, Dimitri Storoge...

voir la fiche du film


Sam, journaliste indépendant, profite de sa culture musulmane pour infiltrer les milieux intégristes de la banlieue parisienne. Il se rapproche d’un groupe de quatre jeunes qui ont reçu pour mission de créer une cellule djihadiste et semer le chaos au cœur de Paris.


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Nicolas Boukhrief : « Je voulais faire un portrait de femme »

ECRANS | Dix-huit mois après la sortie en salles avortée de "Made in France", le cinéaste revient avec un projet mûri pendant vingt ans : une nouvelle adaptation de "Léon Morin, prêtre".

Vincent Raymond | Mardi 7 mars 2017

Nicolas Boukhrief : « Je voulais faire un portrait de femme »

Cette nouvelle adaptation du livre Léon Morin, prêtre de Béatrix Beck n’en porte pas le titre. Vous a-t-il été confisqué ou interdit à cause, justement, de l’adaptation de Jean-Pierre Melville sortie en 1961 ? Nicolas Boukhrief : Non, pas du tout. Les gens se rappellent plus du film de Melville que de son livre – qui est une histoire autobiographique, un portait de l’homme qui l’avait tellement bouleversée. Appeler le film Léon Morin, prêtre ne me convenait pas, puisque je voulais surtout faire un portrait de femme et que le personnage de Barny soit très mis en avant. Du coup, La Confession est venu assez vite. Hitchcock disait que tout titre doit être une interrogation pour le spectateur, ou une promesse. Tant qu’on n’a pas vu le film, on ne sait pas quelle est la confession, ni qui confesse quoi à qui. Après

Continuer à lire

"La Confession" : Romain Duris, prêtre

ECRANS | de Nicolas Boukhrief (Fr., 1h56) avec Romain Duris, Marine Vacth, Anne Le Ny…

Vincent Raymond | Mardi 7 mars 2017

Un village pendant l’Occupation. Militante communiste farouchement athée, Barny entame une joute rhétorique avec le nouveau prêtre, le fringant Léon Morin, dont la beauté et les sermons électrisent ses concitoyennes. À son corps défendant, la jeune femme sent ses certitudes vaciller et un sentiment naître en elle. Serait-ce la foi ou bien l’amour ? Au commencement était le Verbe… Nicolas Boukhrief, auteur dernièrement du film au parcours chaotique Made in France, oublie (presque) pour une fois le cinéphile en lui pour revenir à l’essence des mots ; à l’histoire derrière le roman (et Prix Goncourt) de Béatrix Beck (Léon Morin, prêtre), bien avant le film de Melville qui l’a presque oblitéré. Des mots que Boukhrief vénère et qu’il enveloppe, pour les transcender, de chair grâce à des comédiens à l’intensité indéniable :

Continuer à lire

Boukhrief : « "Made in France" ne sera pas maudit »

ECRANS | Après les attentats de novembre, Nicolas Boukhrief avait pris avec philosophie et dignité la non-sortie sur les écrans de son “Made in France”, sur une cellule djihadiste qui doit semer le chaos au cœur de Paris. Il découvre qu’un festival à Grenoble (Les Maudits films) le présente en exclusivité… Propos recueillis par Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 19 janvier 2016

Boukhrief : «

Votre film est programmé dans le cadre du Festival des maudits films. Il y a là une ironie tragique… Nicolas Boukhrief : Pour le public, c’est surtout l’occasion de le voir dans la dimension pour laquelle on l’a conçu. Et d’apprécier le travail du chef-opérateur sur l’image et celui sur le son. Et quel honneur d’être programmé dans le même festival que Sorcerer de Friedkin ! À quel moment avez-vous fait le deuil d’une diffusion sur grand écran ? Franchement, après le Bataclan [sa sortie était prévue le mercredi suivant – NDLR]. Après ce qui s’était passé dans une salle de spectacle, j’aurais été étonné que beaucoup de cinémas le prennent. Moi-même, si j’avais été exploitant, j’ignore ce que j’aurais fait, c’est complexe… D’ailleurs, ce film a été très difficile à faire, dès sa phase de production. Mais il n’était pas fait pour provoquer : c’est un état des lieux. Ayant été critique, vous savez qu’une œuvre maudite finit par rencontre

Continuer à lire