Le Pont des espions

ECRANS | Quand deux super-puissances artistiques (les Coen et Steven Spielberg) décident de s’atteler à un projet cinématographique commun, comment imaginer que le résultat puisse être autre chose qu’une réussite ?

Vincent Raymond | Mardi 1 décembre 2015

Voir côte à côte les noms des Coen et celui de Spielberg fait saliver l'œil avant même que l'on découvre leur film. Devant l'affiche aussi insolite qu'inédite, on s'étonne presque de s'étonner de cette association !

Certes, Spielberg possède un côté mogul discret, façon "je suis le seigneur du château" ; et on l'imagine volontiers concevant en solitaire ses réalisations, très à l'écart de la meute galopante de ses confrères. C'est oublier qu'il a déjà, à plusieurs reprises, partagé un générique avec d'autres cinéastes : dirigeant Truffaut dans Rencontres du troisième type (1977) ou mettant en scène un scénario de Lawrence Kasdan/George Lucas/Philip Kaufmann pour Les Aventuriers de l'arche perdue (1981) voire, bien entendu, de Kubrick dont il acheva le projet inabouti A.I. Intelligence artificielle (2001).

Et l'on ne cite pas le Steven producteur, qui avait proposé à Scorsese de réaliser La Liste de Schindler, avant que Marty ne le convainque de le tourner lui-même. Bref, Spielberg s'avère totalement compatible avec ceux chez qui vibre une fibre identique à la sienne.

Drôles de cocos

Avec les Coen, l'accord est immédiat : outre du métier, de l'éclectisme et des références culturelles, les trois hommes partagent une même fascination pour cette Amérique des années 1950-1960 dans laquelle ils ont grandi. Et dont ils aiment à reconstituer minutieusement l'ambiance graphique et architecturale (Inside Llewyn Davis ou A Serious Man pour le tandem, Arrête-moi si tu peux pour Spielberg), magnifiant l'élégance d'un "monde perdu" – celui de leur jeunesse enfuie.

Mais, et c'est là que leur démarche revêt tout son intérêt, il ne s'agit pas pour eux d'entonner quelque complainte nostalgique : loin d'idéaliser l'Amérique de la croissance et de la prospérité, sûre d'elle-même et de sa domination économique donc morale, ils s'intéressent à la face B, aux coulisses du rêve. Derrière le Technicolor affleure le contexte anxiogène de la Guerre froide ; une psychose d'État initiée par McCarthy et ses affidés, savamment entretenue depuis. Face au "colosse aux pieds d'argile" soviétique, les États-Unis sont eux aussi un titan dont les genoux fragiles font des castagnettes : l'équilibre de la terreur est réciproque.

Le Pont des espions rend compte de cette paranoïa ordinaire et absurde, où la peur du Rouge a été tellement bien intériorisée par la population qu'il devient impossible à un avocat d'effectuer son travail sans subir réprobation, intimidations, menaces physiques. Où l'acceptation du risque nucléaire en tant que menace latente est totale – le documentaire Atomic Cafe (1982) de Kevin Rafferty, que l'on reverra avec profit, montre à quel point cette horreur avait été banalisée, enrobée de propagande lénifiante. Voilà sur quelle trame le trio, augmenté du dramaturge Matt Charman au scénario, a tissé son motif.

Leçon d'histoire, leçon de cinéma

L'enjeu du film, ce n'est pas tant de raconter la capture de Rudolf Abel, que défend l'avocat Donovan, jusqu'à son échange contre un agent occidental sur un pont… Tout ceci est déjà affirmé dans le titre – qui mérite une palme du spoiler. Non : son véritable propos, c'est de démontrer que la démocratie étasunienne s'est testée dans sa capacité à juger le plus "intelligemment" possible un agent étranger convaincu d'espionnage sur son sol, et qu'elle a donné naissance à une nouvelle diplomatie, plus efficace (car roublarde) lorsque les voies officielles ont abouti à un cul-de-sac. Cela, grâce à l'intégrité professionnelle de Donovan, devenu paradoxalement protecteur de l'État au nom de la loi… en défendant son client des assauts du FBI !

Construit sur le palabre, la séduction rhétorique et logique, Le Pont des espions rappelle l'absurdité de certains dialogues de Burn after Reading ou A Serious Man – notamment lorsque l'avocat, officieusement chargé de négocier la libération de prisonniers américains, entame des tractations avec ses pittoresques interlocuteurs russe et est-allemand. Si Tom Hanks, à la fois hâbleur et engoncé, figure joliment ce juriste coutumier des procédures d'assurances, habitué à trouver la faille et à penser de travers pour faire valoir le bon droit de son client (campé par Mark Rylance, le futur Bon Gros Géant, le prochain Spielberg) c'est le réalisateur qui parvient, encore et toujours, à épater par une simple séquence.

Une séquence de fin en apparence neutre pour qui la verrait isolément, d'un homme prenant son train pour aller au travail le matin. En réalité, elle fait référence à deux autres moments-clefs du film, auxquels elle apporte des pendants saisissants. Sans un mot, Spielberg nous fait mesurer la puissance de l'opinion publique comme son extrême labilité et sa porosité au discours des médias. Puis, en à peine moins de vingt secondes, il réactive dans notre mémoire des images terribles du Berlin de l'Est en nous offrant en comparaison les mêmes, carrément anodines, dans le contexte d'une banlieue étasunienne. Ce jeu allusif instantané, qui n'existe que dans l'esprit du spectateur, est une merveille de subtilité et d'écriture cinématographique. Une apogée silencieuse ; une apothéose muette…

Le Pont des espions
De Steven Spielberg (ÉU, 2h12) avec Tom Hanks, Mark Rylance, Scott Shepherd…


Le pont des espions Le pont des espions

Le pont des espions

De Steven Spielberg (ÉU, 2h12) avec Tom Hanks, Mark Rylance...

De Steven Spielberg (ÉU, 2h12) avec Tom Hanks, Mark Rylance...

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James Donovan, un avocat de Brooklyn se retrouve plongé au cœur de la guerre froide lorsque la CIA l’envoie accomplir une mission presque impossible : négocier la libération du pilote d’un avion espion américain U-2 qui a été capturé.

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Projection très grand format pour le "BGG" de Spielberg

ECRANS | Jeudi 31 août au soir, on a rendez-vous à Saint-Martin-d'Hères, en plein air, pour (re)découvrir un "Bon Gros Géant" plus réussi qu'il n'y paraît...

Vincent Raymond | Lundi 28 août 2017

Projection très grand format pour le

Voici venu pour les écoliers un moment bien vicieux et redouté. Certes, le calendrier persiste à indiquer le mois d’août, mais la proche rentrée profile son hideux museau… Eh oui, les meilleures choses ont une fin – sauf la banane qui en a deux. Alors pour adoucir les derniers jours de vacances, on peut s’octroyer une ultime séance de cinéma en plein air avec un film qui parle aux petit du monde des grands (et réciproquement) : Le Bon Gros Géant (2016). Dernière réalisation de Spielberg sortie sur les écrans à ce jour (rassurez-vous, il en a une demi-douzaine en préparation), cette adaptation de Roald Dahl (illustrée par Quentin Blake, sa patte est reconnaissable à l’écran) met en scène une fillette londonienne et un géant non orthodoxe, puisqu’il est végétarien alors que tous ses congénères sont plutôt portés sur la chair fraîche. Aussi atypiques et esseulés l’un que l’autre, les deux amis vont tenter de convaincre la Reine d’Angleterre de les aider à préserver le monde de la menace des géants… Traité avec une relative condescendance à sa sortie, ce Spielberg explore pourtant des thèmes chers à l’auteur de Jurassic Par

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"Sully" : Clint Eastwood reprend les commandes

ECRANS | de Clint Eastwood (E.-U., 1h36) avec Tom Hanks, Aaron Eckhart, Laura Linney…

Vincent Raymond | Mardi 29 novembre 2016

Clint Eastwood a-t-il résolu de se momifier en aède de la geste étasunienne contemporaine ? Alors, autant qu’il s’intéresse à cette belle figure du pilote Chesley "Sully" Sullenberger, plutôt qu’à Chris Kyle, sujet de son précédent opus American Sniper (2014). Pour la simple raison que le premier a sauvé les 155 vies de son avion sur le point de s’abîmer en le posant sur la rivière Hudson ; le second ayant gagné sa notoriété en flinguant des ennemis. Mais si ces deux personnages sont considérés par leurs concitoyens comme des héros équivalents malgré leurs mérites opposés, Sully a fait l’objet d’un traitement particulièrement inique : on l’a accusé d’avoir agi de manière irréfléchie et périlleuse. Voilà ce qui a dû titiller Clint, prompt à défendre façon Capra l’honnête homme contre une machine juridico-financière en quête de responsable. Eastwood/Hanks, c’est l’alliance de deux Amériques idéologiquement contradictoires, partageant pourtant des valeurs humaines fondamentales ainsi qu’une foi

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"Le BGG - Le Bon Gros Géant" : la nouvelle créature de Spielberg

ECRANS | de Steven Spielberg (É.-U., 1h55) avec Ruby Barnhill, Mark Rylance, Rebecca Hallplus…

Vincent Raymond | Lundi 18 juillet 2016

Ni club de foot, ni grand magasin parisien ; ni philosophe va-t-en guerre et encore moins chaîne de fast food, l’acronyme BGG désigne la nouvelle créature intégrant l’écurie de Spielberg – déjà fort remplie. Né en 1982 dans l’esprit fécond de l'écrivain britannique Roald Dahl, Le Bon Gros Géant avait tout pour l’inspirer, puisqu’il convoque dans un conte contemporain les solitudes de deux "doubles exclus" (une petite orpheline et un monstre rejeté par les siens), du merveilleux spectaculaire et de l’impertinence. Le cinéaste en tire une œuvre conventionnelle au début, qui s’envole et s’anime dans sa seconde moitié, lorsqu’entre majestueusement en scène une Reine d’Angleterre à la cocasserie insoupçonnée. Spielberg est coutumier de ces films hétérogènes, changeant de ton après une ligne de démarcation nette (A.I. Intelligence Artificielle en 2001) comme d’intrigantes scènes de sadisme sur les enfants, qu’il semble apprécier de recouvrir de détritus ou de mucosités : les crachats de brontosaures dans Jurassic Park (1993) étant ici remplacés par de la pulpe infâme de "schnocombre". L’humour pot-de-chambre ira d’ailleurs assez loin – jusqu’au tr

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Tom Hanks : l’homme de la rue a fait son chemin

ECRANS | Portrait de l'acteur à l'affiche du "Pont des espions" de Steven Spielberg.

Vincent Raymond | Jeudi 3 décembre 2015

Tom Hanks : l’homme de la rue a fait son chemin

Franchement, qui aurait misé un cent il y a trente ans sur le jeune premier ahuri de Splash – dont l’intérêt majeur était sa partenaire, la sirène Daryl Hannah ? Dans les années 1980, son air sympa et abordable cantonne Tom Hanks aux comédies romantico-gentillettes. Big (1988) de Penny Marshall, où il joue un enfant catapulté dans le corps d’un adulte, lui offre sa première grande prestation et ses premières récompenses, ainsi qu’une citation à l’Oscar. Un heureux accident dans un océan de banalités – il va même donner réplique à un chien dans Turner et Hooch… Mais De Palma, comme toujours clairvoyant, le tire de ce cercle vicieux en lui offrant le rôle principal de l’avocat du Bûcher des Vanités (1990). La suite, c’est la rencontre avec Jonathan Demme pour Philadelphia (1993). À nouveau avocat, mais malade du sida et victime de discrimination, il décroche un prix à Berlin et un Oscar. Rebelote chez Zemeckis pour Forrest Gump l’année suivante, une fable suréavaluée mais flattant l’inconscient américain en b

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Fargo, du sang sur la neige

ECRANS | On continue cette semaine notre rétrospective "20 ans de PB, 20 ans de ciné" en se téléportant en 1996, mais surtout en rendant hommage à un tandem de cinéastes (...)

Christophe Chabert | Mardi 3 décembre 2013

Fargo, du sang sur la neige

On continue cette semaine notre rétrospective "20 ans de PB, 20 ans de ciné" en se téléportant en 1996, mais surtout en rendant hommage à un tandem de cinéastes régulièrement loués dans nos colonnes : Joel et Ethan Coen. Fargo leur permet de revenir sur leurs terres natales, le Minnesota froid et enneigé, où un fait divers sordide se transforme devant leur caméra en tragédie de la bêtise et de la cupidité. Jerry Lundegaard (William H. Macy), médiocre vendeur de voitures, paie deux tueurs dégénérés, l’un (Steve Buscemi) volubile et agité, l’autre (Peter Stormare) peu loquace et impassible, pour enlever sa propre femme et demander une rançon à son beau-père blindé mais radin. Bien sûr, le plan tourne au cauchemar et seule une femme flic enceinte (Frances McDormand) tente de résister à cette spirale de violence. Le génie des Coen éclate à tous les étages de Fargo : le dialogue, vertigineux, la construction scénaristique, particulièrement audacieuse avec ses digressions imprévisibles – notamment via un personnage de Japonais dépressif et mythomane – et bien sûr la mise en scène, fabuleuse. En pleine symbiose avec leur chef opérateur Roger Deakins, les Coen

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Capitaine Phillips

ECRANS | Avec un ultra-réalisme saisissant et une constante tension dramatique, Paul Greengrass reconstitue à travers une polyphonie de points de vue une prise d’otages au large des côtes somaliennes, où la star Tom Hanks se fond dans le dispositif documentaire du cinéaste. Impressionnant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 15 novembre 2013

Capitaine Phillips

En début d’année, Kathryn Bigelow réussissait, dans le dernier acte de son Zero dark thirty, à faire se rencontrer le cinéma d’action et le réalisme documentaire, l’assaut du QG de Ben Laden se transformant non pas en une reconstitution d’un épisode historique mais en pur morceau de bravoure cinématographique. Quoi de plus logique que Paul Greengrass, qui fut le premier à Hollywood à tenter des expériences de ce genre, d’abord avec les deux derniers Jason Bourne – versant blockbusters – puis avec Vol 93 – versant suspense tiré de faits réels – lui réponde aujourd’hui avec Capitaine Phillips, qui étend la virtuosité de Bigelow sur la durée d’un long-métrage entier. Cela en dit long sur ce que Greengrass a inventé : un style, parfois grossièrement caricaturé en une captation de l’action par une caméra secouée façon reportage d’actualité, mais qui s’appuie surtout sur une multiplication savante des points de vue ; mais aussi une éthique, car s’il y a bien quelque chose q

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Inside Llewyn Davis

ECRANS | Nouvelle merveille des frères Coen, l’odyssée d’un chanteur folk raté des années 60 qui effectue une révolution sur lui-même à défaut de participer à celle de son courant musical. Triste, drôle, immense… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 30 octobre 2013

Inside Llewyn Davis

Les dernières répliques de Burn after reading valent définitivement comme maxime du cinéma des frères Coen. Llewyn Davis, leur dernier anti-héros, n’échappe pas à cette loi : au terme d’un cycle narratif étourdissant, il n’a rien appris, sinon qu’il ne le refera pas – mais cet éternel retour laisse entendre qu’en fait si, il se fourvoiera dans la même impasse sombre… Llewyn Davis n’est pas un mauvais chanteur folk : les Coen le prouvent en le laissant interpréter en ouverture un de ses morceaux dans son intégralité, et c’est effectivement très beau. Mais le talent ne garantit pas le succès et Llewin collectionne surtout les déconvenues. Ses disques ne se vendent pas, son manager le fait tourner en bourrique – scène admirablement écrite où la surdité du vieux grigou devient paravent à sa pingrerie – il met enceinte la copine d’un autre chanteur, qui lui répète en boucle son statut de loser. Et il n’est même pas foutu de veiller sur le chat de ses hôtes, fil rouge d’un premier acte d’une éton

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Cloud Atlas

ECRANS | Projet épique, pharaonique et hors des formats, Cloud Atlas marque la rencontre entre l’univers des Wachowski et celui du cinéaste allemand Tom Tykwer, pour une célébration joyeuse des puissances du récit et des métamorphoses de l’acteur. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 13 mars 2013

Cloud Atlas

Qu’est-ce que cette «cartographie des nuages» qui donne son titre au nouveau film des Wachowski ? Stricto sensu, c’est une symphonie qu’un jeune ambitieux (et accessoirement, homosexuel) va accoucher de l’esprit d’un vieux musicien reclus qui fait de lui son assistant. Métaphoriquement, mais toujours dans le film, c’est cette comète, marque de naissance qui relie les personnages principaux par-delà les lieux et les époques, dessinant peu à peu le plan du dédale narratif qui se déroule sous nos yeux (ébahis). Plus symboliquement encore, on sent ici que Lana et Andy Wachowski ont trouvé dans le best seller qu’ils adaptent une matière à la hauteur de leurs ambitions, un film qui se voudrait total, englobant le ciel et la terre, le passé, le présent et le futur. Mégalomanes mais conscients de l’ampleur du projet, ils ont su délégué une part de la tâche à l’excellent cinéaste allemand Tom Tykwer, donnant une singularité supplémentaire à Cloud Atlas, qui n’en manquait déjà pas : celle d’une œuvre absolument personnelle signée par des personnalités extrêmement différentes. Partouze des genres Or, justement, Cloud Atlas

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Spielberg et les autres

ECRANS | Qu'est-ce qui peut hanter Spielberg pour revenir plusieurs fois sur l'esclavage ? Bien avant Lincoln, La Couleur pourpre puis Amistad annonçaient déjà un (...)

Jerôme Dittmar | Lundi 28 janvier 2013

Spielberg et les autres

Qu'est-ce qui peut hanter Spielberg pour revenir plusieurs fois sur l'esclavage ? Bien avant Lincoln, La Couleur pourpre puis Amistad annonçaient déjà un sujet qui en dit long sur son auteur. Sur deux fronts (l'un la condition féminine des Afro-Américaines au début du XXe siècle, l'autre le procès des esclaves qui mena à la guerre de Sécession), Spielberg s'est évertué à filmer son pays et le peuple noir américain. Avec une telle vigueur volontariste que les deux films figurent parmi les plus décriés de sa filmographie. En cause une représentation épineuse qui, entre le mélo biblique Oprah Winfreyisé  – La Couleur pourpre, mal reçu par la communauté noire à sa sortie – et l'exercice de pénitence vantant les valeurs de la Constitution américaine  – Amistad, tourné pour corriger la réception critique du premier –, chaque film fait de cet Autre, l'esclave, le noir, une drôle de figure. On s'explique : en se penchant sur l'esclavage ou la ségrégation, Spielberg vante moins les vertus des Droits de l'homme qu'il traite de sa plus grande angoisse, la perte identitaire. Au fond, peu importe qu'il s'agisse des Noirs, des femmes, d'un

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Pas de statue pour Lincoln

ECRANS | On pouvait craindre un film hagiographique sur un Président mythique ou une œuvre pleine de bonne conscience sur un grand sujet. Mais le "Lincoln" de Spielberg est beaucoup plus surprenant et enthousiasmant, tant il pose un regard vif, mordant et humain sur les arcanes de la démocratie américaine. Une merveille, qui conclut une (inégale) trilogie spielbergienne sur l’esclavage. Texte : Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 25 janvier 2013

Pas de statue pour Lincoln

On peut n’y voir qu’un hasard… Toujours est-il que ce film sur Abraham Lincoln au début de son second mandat de Président des États-Unis est sorti au moment où Barack Obama, qui n’a jamais caché son admiration pour Lincoln, était lui-même réélu Président. Hasard aussi, Lincoln affronte sur les écrans (et aux Oscars) Django unchained, Spielberg et Tarantino se disputant ainsi un même sujet : celui de l’esclavage. Tarantino n’a pas caché au cours de ses interviews avoir souhaité faire avec Django un anti-Amistad, c’est-à-dire un film où les Noirs ont vraiment la parole et n’ont pas besoin de porte-voix blancs pour plaider leur cause. De fait, Spielberg, à l’époque un peu écartelé entre ses grands films sérieux, sa franchise jurassique et ses productions télé, était passé à côté de son affaire. Lincoln pourrait tomber exactement sous le coup de la même critique : un film qui se dissimule derrière la vérité historique – car, scoop, ce sont bien des Blancs qui ont mis fin à l’esclavage – pour mieux réduire au silence sur l’écran les principales victimes de cette

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Y a plus de saisons !

ECRANS | Qu’on se le dise : les quatre prochains mois dans les salles obscures vont être riches de films attendus, de cinéastes majeurs et de découvertes passionnantes. En gros, il va falloir trouver de la place dans ses emplois du temps. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Lundi 7 janvier 2013

Y a plus de saisons !

Avant, l’année d’un cinéphile était simple à organiser : de janvier à février, reprise des hostilités après les agapes familiales avec flopée de films à oscars ; en mars et avril, petit coup de mou avant Cannes, qui occupe ensuite les esprits jusqu’à fin juin ; en été, c’est la saison des blockbusters puis les auteurs reviennent faire l’événement à la rentrée de septembre. Mais en 2013, il y a comme un dérèglement climatique qui fait ressembler le calendrier cinéma à un continuum ininterrompu de films qui font saliver et de cinéastes dont on ne raterait pour rien au monde le nouvel opus. Juste pour le mois de janvier : les nouveaux Paul Thomas Anderson, Quentin Tarantino, Kathryn Bigelow (Zero dark thirty, sur la traque de Ben Laden) et Steven Spielberg, tous à une semaine d’intervalle ; en février, ce sera au tour de Zemeckis, De Palma (Passion, remake du Crime d’amour de Corneau) et Walter Hill (Du plomb dans la tête, avec Stallone !) ; et pour le seul 6 mars, Terrence Malick, Bryan Singer, Harmony Korine et le fabuleux No de Pablo Larraín, outside

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La chevauchée fantastique de Spielberg

ECRANS | Comme s’il avait fait de cette odyssée d’un cheval du Devon à travers la première guerre mondiale le prétexte à une relecture de tout son cinéma, Steven Spielberg signe avec "Cheval de guerre" un film somptueux, ample, bouleversant, lumineux et inquiet. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Jeudi 16 février 2012

La chevauchée fantastique de Spielberg

Il y a d’abord le souffle fordien des premières séquences. Quelque part dans le Devon, au début du XXe siècle, un jeune garçon voit naître un cheval, qu’il va tenter d’apprivoiser en quelques plans muets mais d’une grande force d’évocation. Ce cheval sera mis aux enchères et un fermier obstiné, alcoolique et sous le joug d’un propriétaire inflexible, s’entête à l’acheter. Sauvage, le cheval doit servir pour labourer un champ à l’abandon, sec et rocailleux ; personne n’y croit sauf Albert, le fils, qui va arriver à le dresser, nouant une relation quasi-amoureuse avec lui. Steven Spielberg est alors de plain-pied dans le conte enfantin, le territoire naïf des productions Amblin et de son cinéma dans les années 80. S’il se mesure à ses maîtres (Ford donc, mais aussi David Lean), il rabat cependant cette première demi-heure sur ses propres thèmes (la générosité de l’enfance contre la cruauté des adultes) et ses figures habituelles de mise en scène, notamment ces travellings recadrant un visage qui s’illumine au contact du merveilleux : Spielberg reste Spielberg, se dit-on. Au hasard, Joey Cheval de guerre n’a alors accompli que la première moitié de son ti

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Les Aventures de Tintin : le Secret de la Licorne

ECRANS | A l’instar de James Cameron avec Avatar, Steven Spielberg s’empare d’une innovation technologique au potentiel énorme, et la plie à son imagination toujours fertile pour mieux la sublimer, au gré d’une véritable leçon de mise en scène. François Cau

François Cau | Jeudi 20 octobre 2011

Les Aventures de Tintin : le Secret de la Licorne

Avatar, Drive et Tintin partent tous à leur singulière façon d’un même postulat qu’il est toujours bon de rappeler : si le récit a son importance, la manière de le mettre en images a tout autant de sens. Qu’on ait affaire à Pocahontas au pays des Schtroumpfs extraterrestres géants, à une série B qui aurait pu être interprétée par Jason Statham ou ici, à une trame antédiluvienne de feuilleton à rebondissements à peu près connue de tous, portée par un héros parmi les plus univoques qui soit, l’enjeu est de créer une mise en scène inédite, qui s’appuie sur des canons narratifs ultra-balisés et leur appréhension désormais presque instinctive par le public. Dans le cas de Tintin, quelques embûches théoriques liées au processus d’adaptation s’ajoutent au projet : le charme des aventures de l’intrépide reporter est totalement désuet, tant dans le fond que dans la forme. Il convenait donc de lui substituer un tout autre langage que la fameuse «ligne claire» d’Hergé, tout en opérant un hommage aussi déférent que possible. Passé un générique introductif lisse mais déjà porteur des intentions esthétiques qui animeront le film, Spielberg règle ces questions en trente secondes : au beau mili

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Le grand silence

ECRANS | Analyse / Peu diserts sur leur œuvre, il faut écouter les frères Coen attentivement pour trouver dans leurs propos quelques clés d’analyse… CC

François Cau | Mercredi 16 février 2011

Le grand silence

Les Coen n’aiment pas parler de leurs films, comme beaucoup de grands cinéastes américains — de Ford à Fincher en passant par Hawks et Eastwood. Leurs premières interviews étaient avant tout des successions de blagues, et même l’honneur suprême de la Palme d’or à Cannes, qui plus est avec leur film le plus introspectif (Barton Fink), n’a pas vraiment changé la donne. Ce qui en ressort en général, ce sont des questions de méthode. ActeursAinsi confessent-ils que c’est la manière dont les personnages s’expriment qui les motive à construire leurs histoires. L’acteur est bel et bien le centre du cinéma des Coen, d’où leur fidélité à des comédiens (Clooney en est à trois films avec eux, Bridges et Brolin deux, tout comme en leur temps John Turturro et Steve Buscemi). Des acteurs qui acceptent par ailleurs de se soumettre à la vision des cinéastes, sans chercher à la déborder — leur expérience avec Nicolas Cage sur Arizona Junior fut douloureuse, l’acteur cherchant à proposer à chaque prise de nouvelles interprétations. ÉclectismePour True Grit, ils affirment ne pas avoir eu envie de faire un western en particulier, mais d’

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True Grit

ECRANS | Cinéma / Avec True Grit, leur premier western, Joel et Ethan Coen reviennent à un apparent classicisme, même s’il est strié par des lignes obscures et intrigantes. Du grand spectacle et du grand cinéma. Christophe Chabert

François Cau | Mercredi 16 février 2011

True Grit

No country for old men n’était donc pour les frères Coen qu’un échauffement avant le grand départ vers l’Ouest, le vrai. Le shérif qu’incarnait Tommy Lee Jones ressemblait pourtant à l’ombre crépusculaire d’un genre débordé par la violence de nouveaux corps indestructibles venus du cinéma d’action (le tueur impitoyable campé par Javier Bardem). En cela, True Grit est une surprise ; non seulement il s’aventure totalement dans le western, adaptant un livre de Charles Portis déjà porté à l’écran par Henry Hathaway avec John Wayne (Cent dollars pour un shérif), mais il ne cherche jamais à prendre ses codes de haut par une attitude moderniste ou maniériste. Les Coen, qui dans leurs trois derniers films faisaient imploser les règles scénaristiques, optant pour des constructions audacieuses et anticonformistes, respectent ici les trois actes du matériau d’origine. Et parsèment le film de scènes inévitables : fusillades, grandes chevauchées dans des décors mythologiques, discussion autour d’un feu de camp, climax à rebondissements… Le tout avec leur habituelle maîtrise de la mise en scène, qui donne à True Grit son aspect immédiatement plaisant et élégant, le plaçant d’évidence dans la

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Burn after reading

ECRANS | On s’attendait, après la claque No country for old men, à ce que les frères Coen se reposent un tantinet sur leurs lauriers. C’était bien mal les connaître : cet habile détournement des codes du film d’espionnage offre la conclusion rêvée à leur “trilogie de la bêtise“, entamée avec O’Brother et Intolérable cruauté. François Cau

François Cau | Jeudi 4 décembre 2008

Burn after reading

Les frères Coen ont écrit les scripts de No country for old men et de Burn After Reading simultanément, alternant les phases d’écriture d’un jour à l’autre. En voyant ce dernier, on devine le rôle cathartique qu’il a dû jouer dans le travail d’adaptation scrupuleux du roman de Cormac McCarthy : les Coen prennent un plaisir évident à brosser une galerie de personnages tous plus graves les uns que les autres, à les mettre dans des situations complaisamment grotesques - sans pour autant les juger avec condescendance, mais en faisant de leur idiotie l’un des moteurs de l’intrigue. Le film conte les mésaventures d’Osbourne Cox (John Malkovich, constamment au bord de la crise de nerfs), un agent de la CIA mis au rencard, trompé par sa femme au profit d’un érotomane, et dont les mémoires atterrissent dans les mains du personnel d’un club de gym : Linda (Frances McDormand, géniale), la cinquantaine honteuse, qui se rêve en bimbo retouchée, et son comparse littéralement abruti, Chad (Brad Pitt, incroyable). Ce qui ne devait être qu’une banale tractation va progressivement basculer dans un chaos incontrôlable. La conjuration des imbéciles L’explosive scè

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