Les Huit salopards

ECRANS | Des chasseurs de primes et leur prisonnière pris en étau entre le blizzard et de potentiels agresseurs dans une baraque de fortune. Près de trois heures de palabres sanglantes rythmées par les notes de Morricone. Ça aurait pu tourner au théâtre filmé ; c’est du pur cinéma à grand spectacle. Tarantino se bonifie avec le temps. Et les westerns.

Vincent Raymond | Mardi 5 janvier 2016

De par sa connaissance monstrueuse du cinéma et son admiration pour Howard Hawks, Tarantino devait s'y attendre : lorsque l'on commence à s'immiscer dans l'univers du western, s'en extraire n'a rien d'une affaire aisée. Une question d'adhérence (celle du sang frais et visqueux aux bottes ?) ou d'adhésion intime à sa logique dramaturgique parfaite et épurée. Car l'Ouest n'est pas un monde sans foi ni loi. Connaissant des règles absolues et définitives, il séduit par sa radicalité claire, impitoyable, ne souffrant pas la moindre circonstance atténuante. L'Histoire américaine s'y est écrite, forgée à partir de mythes (con)fédérateurs.

Depuis, nombreux sont les auteurs et cinéastes à être venus puiser dans cet immense territoire narratif, cet idéal de liberté faisant figure de paradis perdu loin du rigorisme moral contemporain – tel Tarantino. Vous ne trouverez donc pas de minauderies hypocrites dans Les Huit salopards, ni de révisionnisme des comportements d'époque pour éviter de heurter nos ligues de vertu d'aujourd'hui. Puisque l'histoire se déroule après la Guerre de Sécession, ça fume, ça boit, ça jure, ça donne du « nigger », ça avoine les femmes comme les hommes. Et ça tue. Froidement. Ce que l'on cache sous le tapis, le refoulé de l'Amérique héroïque, resurgit en rouge vif.

Ce cadre sans tabou est un champ idéal pour animer des figures épiques et des "villains" plus qu'abominables. Mais aussi pour cultiver des symboliques personnelles (en insistant avec malice jusque dans le générique sur le 8, pareil à la bille noire du billard marquée du fatidique chiffre) ou relever des défis techniques. Par exemple, s'offrir le parangon de l'image argentique en tournant, chose inédite depuis les années 1970, en 70mm Ultra Panavision 2.76 – un format peu habituel pour des scènes d'intérieur et de rares extérieurs enneigés, et cependant attaché à l'image "bigger than life" du western.

Le (re)nouveau western

On objectera que QT n'a pas attendu Django Unchained (2013) pour signer des westerns : d'une certaine manière, depuis Reservoir Dogs (1991), son œuvre entière est constituée de variations ou de transpositions sur ce thème, décalées dans le contexte du polar ou du film de genre. S'il se garde ici d'appliquer servilement tous les codes attendus, il se montre très respectueux de ce qui constitue pour lui sa forme originelle (Hawks, Leone et Corbucci) en se refusant de l'hybrider violemment à d'autres ambiances, comme il se plaît à le faire ordinairement.

Un privilège qui en amène un autre : l'accord d'Ennio Morricone, sollicité pour une partition originale. Coiffé du Stetson de "westerner", Tarantino ne fait plus “le malin” accumulant d'improbables citations érudites. Il s'est trouvé, s'est recentré – jamais trop tard pour bien faire. Fini l'épate punky-funky : dans Les Huit salopards, son attention semble toute entière portée sur la construction dramatique et les problèmes de réalisation pure posés par un quasi huis clos, catalyseur majuscule du western canonique. Les héros sont ici pris au piège dans un espace réduit, comme dans Rio Bravo (1959) et ses nombreux dérivés (dont Assaut de Carpenter). La menace est à la fois extérieure (le froid du blizzard) et intérieure (des commensaux qui ne sont pas ce qu'ils prétendent être), ce qui n'est pas sans évoquer… The Thing (1982) de Carpenter, adapté par le même Hawks au début des années cinquante. On reste en terrain de connaissance ; mais paradoxalement QT réalise grâce à cela quelque chose de totalement neuf.

L'aversion longue ?

Il fut un temps, pas si lointain, où Tarantino proclamait que « le cinéma [était sa] religion et la France [son] Vatican ». Des mots prononcés à l'occasion de la remise en 2013 de son Prix Lumière dans la ville de Lyon – qui, si l'on extrapole sa pensée, devenait l'équivalent de la chapelle Sixtine ; la région Rhône-Alpes se transformant en basilique Saint-Pierre du 7e art. Que dirait le fidèle paroissien du sort réservé à son lieu de culte vénéré, privé de messe… c'est-à-dire négligé par la « tournée nationale d'avant-premières » des Huit salopards qui s'est déroulée durant les fêtes ? Une tournée de projections de la version de prestige de 3h07, présentant un préambule musical, un entracte et surtout la particularité d'être effectuée au format 70mm Ultra Panavision 2.76 – celui du tournage, donc conforme aux souhaits du réalisateur.

Las ! Seules 5 salles commerciales en France semblaient disposer du matériel adéquat/de l'envie/du public/de l'autorisation du distributeur (biffez la proposition superflue) pour organiser ces séances. Tant mieux pour les spectateurs de Lomme, Elbeuf, Rochefort, Aix-en-Provence et accessoirement Paris (où le film dispose de toutes façons d'une salle permanente en 70mm) et à leurs dynamiques exploitants (l'un d'entre eux est d'ailleurs le Président de la Fédération Nationale des Cinémas Français) et dommage pour les publics de notre région qui ont fait pénitence. Même cinématographique, une religion demeure soumise aux caprices du clergé et aux trahisons des apôtres…

Les Huit salopards
De Quentin Tarantino (ÉU, 2h47/3h07) avec Samuel L. Jackson, Kurt Russell, Jennifer Jason Leigh…


Les Huit salopards

De Quentin Tarantino (ÉU, 2h48) avec Samuel L. Jackson, Kurt Russell...

De Quentin Tarantino (ÉU, 2h48) avec Samuel L. Jackson, Kurt Russell...

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Quelques années après la Guerre de Sécession, le chasseur de primes John Ruth, dit Le Bourreau, fait route vers Red Rock, où il conduit sa prisonnière Daisy Domergue se faire pendre.


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"Possessor" : de la mort des marionnettes

ECRANS | Possessor aurait pu constituer l’Easter Egg idéal du festival Hallucinations Collectives, si… Mais avec des si, les cinémas seraient ouverts et on ne serait pas obligé de voir le Grand Prix de Gérardmer en direct to DVD en espérant qu’il sorte enfin sur grand écran…

Vincent Raymond | Mercredi 14 avril 2021

Dans un monde parallèle, une firme hi-tech vend à ses très fortunés clients ses "talents" consistant à téléguider neurologiquement des individus afin qu’ils commettent des meurtres ciblés. Tasya Vos, l’une de ces marionnettistes du subconscient, éprouve de plus en plus de difficultés à sortir de ses missions. Et la dernière qu’elle accepte pourrait bien lui être également fatale… En d’autres circonstances, on aurait été embarrassé d’évoquer le père à travers le fils. Mais ici, tout, du thème au style organique choisis par Brandon, renvoie au cinéma de David Cronenberg et tend à démontrer par l’exemple (et l’hémoglobine) la maxime « Bon sang ne saurait mentir ». Non qu’il s’agisse d’un film par procuration, plutôt de la perpétuation logique d’un esprit, de la manifestation d’un atavisme cinématographique. Avant que le concept soit énoncé et surtout banalisé dans toutes les gazettes, l’idée de l’Humain augmenté, quel que soit le moyen choisi (hybridation vidéo, amélioration psychique, branchement neuronal, mutation, duplication…) mais toujours à ses risques et périls, a t

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"Once Upon a Time… in Hollywood" : Quentin se fait son cinéma

ECRANS | Les coulisses de l’usine à rêves à la fin de l’ère des studios, entre petites histoires, faits divers authentique et projection fantasmée par Quentin Tarantino. Une fresque uchronique tenant de la friandise cinéphilique (avec, en prime, Leonardo DiCaprio, Brad Pitt et Margot Robbie), mais qui s’égare parfois dans ses digressions.

Vincent Raymond | Jeudi 25 juillet 2019

Hollywood, 1969. Rick Dalton (Leonardo DiCaprio), vedette sur le déclin d’une série TV ; Cliff Booth (Brad Pitt), son cascadeur homme à tout faire ; leur voisine (Margot Robbie), la jeune comédienne Sharon Tate, épouse Polanski : trois destins parallèles et convergents dans une ville entre décors, faux-semblants et rêves brisés… Lors de l’une de ses venues au Festival Lumière de Lyon, Quentin Tarantino avait concocté une sélection de films portant l’estampille 1970. Au-delà du nombre rond, cette année charnière marque en effet l’ancrage définitif du Nouvel Hollywood, l’irrésistible ascension de ses nouveaux moguls et l’inéluctable déclin des anciens nababs. Autant dire que le choix de 1969 pour situer cette semi-fiction est signifiant : il correspond à la fin d’un âge d’or – en tout cas idéalisé par celles et ceux qui l’ont vécu a posteriori. Et à travers l’écran d’argent. Dans sa reconstitution appliquée, Tarantino est loin de tout repeindre en rose pailleté, même si la tentation est grande : le Hollywood de 1969 transpire de coolness ambiante, d’érotisme débridé, ruisselle

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"Glass" : M. Night Shyamalan en verre et contre tous

ECRANS | Sorti du purgatoire avec "The Visit" (2016), M. Night Shyamalan signe un combo magique avec cette double suite d’"Incassable" (2000) et de "Split" (2016) réunissant James McAvoy, Bruce Willis et Samuel L. Jackson. Un véritable thriller conceptuel à voir et revoir pour le plaisir de l’analyse.

Vincent Raymond | Lundi 14 janvier 2019

Kevin Crumb et ses identités multiples ayant à nouveau enlevé des jeunes filles, "l’incassable" David Dunn se lance à ses trousses. Mais lors de la capture, Dunn est lui aussi arrêté et transféré avec Crumb dans un hôpital où une psy veut les convaincre qu’ils ne sont pas des super-héros… L’intrigue de Glass risque de surprendre les adeptes de tarabiscotages et d’artifices par son apparente simplicité. Mais tout comme la tétralogie Scream a permis à Wes Craven de dérouler du concept sur l’architecture générale du film d’horreur (et de ses séquelles) par la mise en abyme, Glass constitue pour Shyamalan un parfait véhicule théorique visant à illustrer ses principes cinématographiques, les stéréotypes narratifs et à donner un écho supplémentaire à ses films. Ligne de partage des os Se situant pour l’essentiel dans un hôpital psychiatrique, Glass fait de ses héros des objets d’étude placés sous l’œil permanent de caméras ubiquistes. De fait, c’est le film lui-même qui s’avère un cobaye, s’auto-analysant au fur et à mesure que l’histoire avance en ré

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"Good Time" : lose poursuite pour le (finalement) expressif Robert Pattinson

ECRANS | de Ben & Joshua Safdie (ÉU-Lux, 1h40) avec Robert Pattinson, Ben Safdie, Jennifer Jason Leigh…

Vincent Raymond | Lundi 11 septembre 2017

Connie Nikas et son frère handicapé mental Nick braquent une banque. Dans la fuite, Nick est capturé. Alors Connie fait l’impossible au cours d’une nuit riche en rebondissements pour le libérer. Par les voies légales d’abord. Et puis les autres… Incroyable : Robert Pattinson peut afficher une gueule expressive et des nuances de jeu ! Merci aux frères Safdie pour cette révélation, ainsi que pour ce thriller nocturne haletant rappelant ces polars signés Hill, Carpenter, Scorsese et consorts qui éraflaient le New York crasseux des années 1970. L’effet vintage et déréalisant se trouve conforté par la B.O. synthétique de Daniel Lopatin, alias Oneohtrix Point Never, ainsi que par le matraquage de visages hallucinés, cabossés, arrachés à la pénombre, systématiquement cadrés en gros – voire très gros – plan. Dans leur quête formelle, les Safdie n’empruntent pas le chemin de l’esthétique pure, à la différence de Nicolas Winding Refn. Et s’ils partagent sa soif d’urgence ou son aptitude à fabriquer des sensations organiques, ils le font sans recourir aux sempiternelles armes à feu. Encore une sacrée transgression à mettre à leur crédit

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"Miss Peregrine et les enfants particuliers" : abracadabra, Tim Burton est ressuscité !

ECRANS | Semblable à une histoire de X-men (où le Pr. Xavier serait chevelue et campée par Eva Green), ce conte fantastique permet à Tim Burton d’animer des mutants et des squelettes, de manipuler à sa guise son vieil ennemi le temps et, surtout, de signer enfin un bon film.

Vincent Raymond | Lundi 3 octobre 2016

Dépositaire des histoires de son grand-père qui vient d’être assassiné et énucléé par un monstre, un ado part à la recherche d’une boucle temporelle où vit depuis le 3 septembre 1943 Miss Peregrine et son orphelinat pour enfants doués de pouvoirs surnaturels. Son but ? Vraisemblablement les protéger, venger son aïeul et plus si affinités… Comme un enfant pour grandir doit se résoudre à abandonner ses antiques doudous chéris, fallait-il que Tim Burton se défasse de tous ses collaborateurs de longue date pour arrêter de tourner en rond – ou en vain ? Au rebut, Johnny "mono-expression figée" Depp, Helena "harpie transformiste" Bonham-Carter, Danny "boîte à musique" Elfman, pareils à des objets transitionnels le raccrochant à ses vieux pots éventés desquels il ne sortait plus que de vilaines soupes depuis des années. Il lui a sans doute fallu se faire violence pour aller chercher des talents compatibles avec son univers – certains, comme Eva Green, Terence Stamp ou Bruno Delbonnel, avaient déjà fait un round d’observation chez lui. Mais le résultat vaut le "sacrifice" : Miss Peregrine… est empli d’une vigueur nouvelle, tout en demeurant

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Kingsman : services secrets

ECRANS | De Matthew Vaughn (Ang, 2h09) avec Colin Firth, Taron Egerton, Samuel L. Jackson…

Christophe Chabert | Mardi 17 février 2015

Kingsman : services secrets

Drôle de film raté que ce Kingsman, antipathique à force de chercher la connivence et le deuxième degré avec le spectateur. L’idée est de créer une sorte de James Bond 2.0 qui connaîtrait par cœur les codes de son modèle et se plairait à les pasticher en multipliant clins d’œil et références décalées. Une sorte de Scream de l’espionnage que Matthew Vaughn, tentant de reprendre la formule déjà contestable de son Kick-Ass, plonge dans une esthétique de comic book où la violence, pourtant extrême (corps coupés en deux, têtes qui explosent) serait dans le même temps totalement déréalisée. Même le propos politique, plutôt judicieux sur le papier (comment un nerd félé, incarné par un Samuel L. Jackson s’amusant manifestement à jouer avec son cheveu sur la langue, utilise le consumérisme ambiant pour pratiquer une ségrégation radicale entre les élites et le peuple, promis à l’autodestruction) ne va finalement pas plus loin qu’une grosse baston dans une église et des décapitations en série transformées en feux d’artifices multicolores. Des idées qui étaie

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Qui es-tu Django ?

ECRANS | Django unchained, hommage ou remix ? Les deux, et plus encore. Au commencement il y a Django, légende du western italien. Année : 1966, dans la foulée de (...)

Aurélien Martinez | Vendredi 11 janvier 2013

Qui es-tu Django ?

Django unchained, hommage ou remix ? Les deux, et plus encore. Au commencement il y a Django, légende du western italien. Année : 1966, dans la foulée de Pour une poignée de dollars, Sergio Corbucci explore le genre avec frénésie et s'inspire d'une BD où un personnage trimballe partout un cercueil. De cette figure, il tire une intrigue épurée (un pistolero venge sa femme tuée par un chef de gang raciste), prétexte à une relecture décharnée des Sept samuraïs. Plantant son décor dans un Far West fantomatique et boueux, peuplé de personnages violents et corrompus, Django se taille alors vite une réputation de petit objet déviant et sulfureux. Succès populaire, le film acquièrt une telle aura qu'il engendre quantité de pseudo suites, clones bâtards, les distributeurs étrangers ne se gênant pas pour rebaptiser Django tout ce qui vient d'Italie avec un colt. Il faut attendre 1987 pour enfin voir débarquer une suite, officielle, sans Corbucci aux commandes mais toujours Franco Nero dans le rôle titre (le Django original). Stallone mania oblige, le film a des airs de Rambo 2 d

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Appelez-le Snake

ECRANS | Pour lancer sa nouvelle édition (dont on reparlera longuement la semaine prochaine), le festival des Maudits films s’offre une soirée d’ouverture grande (...)

Christophe Chabert | Mercredi 9 janvier 2013

Appelez-le Snake

Pour lancer sa nouvelle édition (dont on reparlera longuement la semaine prochaine), le festival des Maudits films s’offre une soirée d’ouverture grande classe avec le diptyque de John Carpenter consacré à son héros le plus légendaire, Snake Plissken. Après deux succès retentissants qui renouvelaient le genre du cinéma d’horreur (Halloween et Fog), Carpenter tourne en 1981 une pure série B d’anticipation, New York 1997. L’Amérique, qui voit son taux de criminalité exploser, réagit de manière radicale en transformant la Grosse Pomme en ville-prison ultra sécurisée dans laquelle sont déportés tous les délinquants (au sens très large du terme) de manière définitive. Pas de bol, le Président des États-Unis est victime d’un crash à bord d’Air force one, et se retrouve livré à la horde des prisonniers. En échange d’une grâce, Snake Plissken (Kurt Russell), hors-la-loi hors du temps, a vingt-quatre heures pour aller le récupérer. Amateur de western, Carpenter en retrouve l’esprit et les codes par la seule force de ce personnage badass et viril, individualiste et iconisé. Adepte du grand «fuck off» final renvoyant tout le monde (politiciens e

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Django Unchained

ECRANS | Chevauchée sanglante d’un esclave noir décidé à retrouver sa fiancée en se vengeant de blancs cupides et racistes, "Django Unchained" n’est pas qu’une occasion pour Quentin Tarantino de rendre hommage aux westerns ; c’est aussi un réquisitoire contre l’Histoire américaine, d’autant plus cinglant qu’il conserve le style fun de ce définitivement immense cinéaste. Critique et généalogie d’un homme nommé Django. Texte : Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 8 janvier 2013

Django Unchained

Première réaction à la sortie de ce Django unchained : Tarantino est fidèle à lui-même, et c’est pour ça qu’on aime son cinéma. De fait, ils sont peu aujourd’hui à offrir 2h45 de spectacle qui semblent passer en quelques minutes, sans pour autant renier le fondement de leur style : des scénarios écrits contre toutes les règles hollywoodiennes, privilégiant le dialogue et la durée des épisodes à une construction en trois actes où l’action et la parole sont dosées équitablement. Tarantino y ajoute cette élégance de mise en scène qui frappe dès le générique, où une chaîne d’esclaves torses nus et l’haleine fumante traverse de nuit une étendue aride et rocailleuse. Pourtant, il convient de tempérer ce jugement hâtif : oui, Tarantino est immense et oui, Django unchained est un très grand film, mais il n’est que l’aboutissement d’une mue amorcée entre les deux volumes de Kill Bill. Cette césure n’avait rien d’artificiel : elle marquait un tournant décisif, celui où le cinéaste cessait de déployer sa maestria en cinéphile compulsif visitant avec une gourmandise enfantine le cinéma bis, et où il donnait une réelle gravité à ses sujets, prenant ce qu’il montre

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Y a plus de saisons !

ECRANS | Qu’on se le dise : les quatre prochains mois dans les salles obscures vont être riches de films attendus, de cinéastes majeurs et de découvertes passionnantes. En gros, il va falloir trouver de la place dans ses emplois du temps. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Lundi 7 janvier 2013

Y a plus de saisons !

Avant, l’année d’un cinéphile était simple à organiser : de janvier à février, reprise des hostilités après les agapes familiales avec flopée de films à oscars ; en mars et avril, petit coup de mou avant Cannes, qui occupe ensuite les esprits jusqu’à fin juin ; en été, c’est la saison des blockbusters puis les auteurs reviennent faire l’événement à la rentrée de septembre. Mais en 2013, il y a comme un dérèglement climatique qui fait ressembler le calendrier cinéma à un continuum ininterrompu de films qui font saliver et de cinéastes dont on ne raterait pour rien au monde le nouvel opus. Juste pour le mois de janvier : les nouveaux Paul Thomas Anderson, Quentin Tarantino, Kathryn Bigelow (Zero dark thirty, sur la traque de Ben Laden) et Steven Spielberg, tous à une semaine d’intervalle ; en février, ce sera au tour de Zemeckis, De Palma (Passion, remake du Crime d’amour de Corneau) et Walter Hill (Du plomb dans la tête, avec Stallone !) ; et pour le seul 6 mars, Terrence Malick, Bryan Singer, Harmony Korine et le fabuleux No de Pablo Larraín, outside

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Inglourious basterds

ECRANS | Fidèle à lui-même et pas à la caricature qu’on veut donner de son cinéma, Quentin Tarantino enthousiasme avec cette comédie de guerre dont l’enjeu souterrain est de repenser l’Histoire récente à partir de ses représentations cinématographiques. Christophe Chabert

François Cau | Mercredi 8 juillet 2009

Inglourious basterds

«Il était une fois dans la France occupée…» C’est le titre du premier chapitre d’Inglourious basterds. Comme le reste du film, ce chapitre est une séquence entière, ce qui représente en cinéma d’avant une «bobine» ; comme si Tarantino prenait comme rythme celui d’un projectionniste pour qui chaque passage d’une bobine à l’autre ouvrait sur un nouveau modèle de cinéma. Dans une ferme française, un nazi polyglotte (Christoph Waltz, immense révélation d’un casting fourni en talents) interroge un paysan pour obtenir des informations sur une famille juive. L’échange commence en Français, puis se poursuit en Anglais au prix d’un subtil dialogue qui renvoie avec malice aux conventions du «cinéma hollywoodien à l’étranger». Dans cette introduction brillante, Tarantino joue donc sur les codes du cinéma classique et sur leur relecture ironique par Sergio Leone, le tout appliqué à un sujet sérieux. Le triomphe du cinéma Dans le chapitre suivant, où l’on fait connaissance avec les «basterds» du sergent Raine (Brad Pitt), des juifs scalpeurs de nazis, Tarantino retrouve un territoire plus familier : un cinéma bavard mais badass. Va-t-il su

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