Truth : le Prix de la vérité

ECRANS | de James Vanderbilt (E.-U., 2h05) avec Robert Redford, Cate Blanchett, Denis Quaid…

Vincent Raymond | Mardi 5 avril 2016

Qu'un film consacré, peu ou prou, aux conditions de mise à la retraite d'un vieux crocodile de la TV étasunienne (Dan Rather, c'est PPDA multiplié par Drucker exposant Labro) soit mieux ficelé et plus efficace que Spotlight et son cortège de révélations sordides sur l'Église et la société bostonienne, a de quoi faire rager. Même si, certes, Truth se veut avant tout le portrait d'une productrice de CBS, Mary Mapes, licenciée pour avoir révélé que George W. Bush avait menti sur son passé militaire – la chaîne renvoyant ainsi l'ascenseur à un Président très bienveillant pour son business.

Hélas, l'affaire Mapes n'est qu'un épiphénomène illustrant une tendance que Rather (campé un Redford forcément crédible : il était déjà reporter à l'époque des Hommes du Président), témoin actif, pour ne pas dire complice de l'évolution des médias, commente avec une philosophie désabusée un brin hypocrite. Rather doit en effet sa longévité dans la profession à son adaptation aux mutations d'une information se soumettant de plus en plus aux tyrannies conjointes de la publicité, de l'audience et du spectacle. Même congédié avec les honneurs, l'octogénaire continue de sévir à l'écran, quand Mapes demeure blacklistée.

Si Truth montre comment le cynisme a été intégré comme une vertu naturelle dans la gouvernance pragmatique d'une entreprise audiovisuelle, il révèle également le machisme latent d'un secteur privilégiant les « hommes blancs de plus de 50 ans », ainsi que le notait chez nous la PDG de France Télévisions Delphine Ernotte.

VR


Truth : le prix de la verité

De James Vanderbilt (ÉU, 2h05) avec Cate Blanchett, Robert Redford...

De James Vanderbilt (ÉU, 2h05) avec Cate Blanchett, Robert Redford...

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L'histoire de Mary Mapes, journaliste primée de CBS et productrice de Dan Rather, l'un des plus célèbres journalistes et présentateurs de l'histoire de la télévision américaine, qui a dévoilé -entre autres scoops- le scandale de la prison d'Abou Ghraib.


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"Dragons 3 : le monde caché" : la flamme de sa vie

ECRANS | de Dean DeBlois (ÉU, 1h34) animation

Vincent Raymond | Mardi 5 février 2019

Mâle alpha et donc roi des dragons, Krokmou n’est plus tout à fait le seul survivant de son espèce : une femelle Furie Éclair existe et elle est entre les mains de Grimmel, un féroce exterminateur de dragons. Harold et Astrid vont devoir faire feu de tout bois pour le sauver, ainsi que leur village… Cela devait arriver. Non pas qu’un troisième volet de la franchise méga-rentable voie le jour, mais que Krokmou fasse des petits. Encore faut-il qu’il déclare au préalable sa flamme à sa dulcinée, ce qui donne lieu à une réjouissante parade où l’animal, mélange indéfinissable de félin et de saurien, balance entre le grotesque et le touchant de l’ado faisant sa cour. Harold et Astrid en étant au même stade (avec des roucoulades moins dandinantes, il est vrai), cet opus printanier exhale une fragrance saison des amours, soutenue par la thématique secondaire du film : la question du détachement, doublement métaphorisée. Car si les appariements entre jeunes entraînent le départ du nid familial, la découverte d’un nouveau monde perdu où les dragons peuvent vivre en paix implique la fin de leur domestication (ou apprivoisement) par les vikings. Sans surprise,

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"Un nouveau jour sur terre" : chic planète

ECRANS | de Richard Dale, Fan Lixin et Peter Webber (GB-Chi, 1h34) documentaire

Vincent Raymond | Jeudi 30 août 2018

24 heures de la vie… de la vie sur Terre. De l’aube au crépuscule, un florilège montrant l’influence de l’astre solaire sur le comportement de la faune et de la flore à travers les continents. Éclosion de varans, galopades de zèbres, combat de girafes, nage de paresseux et de manchots, escapade de souris et pousse du bambou… Une formidable diversité à l’équilibre précaire. Formant quasiment un genre à part entière, les documentaires pan-terrestres vantant les ch’tits zanimaux et la beauté de Nature (gourmandant au passage pour la forme la rapacité humaine) affluent sur les écrans, où ils rivalisent d’images spectaculaires inédites et/ou attendrissantes. Se peut-il qu’Un nouveau jour sur terre, orné de son label BBC, ait quelque chose de singulier à offrir ? Étonnamment, oui. Certes, si la forme et le propos n’ont rien de neuf, la collection d’instantanés sauvages tient la route ; il y a même d’authentiques parti pris de réalisation (le duel de girafes façon western), et un certain sens du suspense dans

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"Manifesto" : treize fois Cate Blanchett

ECRANS | de Julian Rosefeldt (All, 1h38) avec Cate Blanchett, Ruby Bustamante, Ralf Tempel…

Vincent Raymond | Mardi 22 mai 2018

Art véhiculaire par excellence, le cinéma reflète et diffuse bien fraternellement les œuvres créées dans d’autres disciplines. Mais toutes les propositions conceptuelles ne supportent pas de manière égale l’inscription dans le cadre cinématographique : la plupart nécessitent un minimum de transposition, d’adaptation au langage audiovisuel. Certaines demeurent cependant hermétiques ou absconses au grand public, pouvant même susciter un violent rejet de sa part lorsqu’elles dissimulent leur véritable propos derrière un paravent commercial – souvenons-nous du déconcertant Zidane, un portrait du XXIe siècle (2006) de Gordon et Parreno, qui avait plus à voir avec l’entomologie abstraite qu’avec l’hagiographie sportive. Manifesto se présente partiellement masqué, avançant un double concept : une mise en images libre de quelques grands écrits théoriques ayant structuré la pensée politique ou artistique humaine ET l’interprétation/déclamation desdits textes par la même comédienne incarnant treize personnages (disons, stéréotypes) différents ; ici Cate Blanchett. Dès lors, il faut dissocier les deux approches. La pr

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All is lost

ECRANS | Le réalisateur de "Margin call" surprend avec cet étonnant huis clos à ciel ouvert où un homme seul, sans nom et sans passé, lutte pour sa survie face à un océan hostile. Un film d’aventures minimaliste qui est aussi un documentaire sur son acteur Robert Redford. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 3 décembre 2013

All is lost

« Je suis désolé. » Ce sont les premiers mots que l’on entend dans All is lost, et ce seront quasiment les seuls. Ils proviennent d’une lettre rédigée, après huit jours de survie, et au moment où il pense que « tout est perdu », par un homme dont on ne saura rien : ni son nom, ni son passé, ni le pourquoi de sa présence sur un voilier de plaisance baptisé le Virginia Jean qui a eu le malheur de heurter un container de baskets coréennes à la dérive. Cet homme, « notre homm e» comme il est écrit au générique de fin, c’est Robert Redford. L’acteur, que l’on ne voyait plus trop sur les écrans sinon dans ses propres films mais dont on connaissait l’activisme (controversé) au sein du festival de Sundance, est donc seul à l’écran pendant une heure quarante. Et il y est impressionnant, magistral, fascinant. J. C. Chandor remet Redford non seulement au cœur d’un film, mais aussi au cœur de la légende du cinéma américain, aux côtés de Newman, Pacino, De Niro ; et All is lost, en plus d’être un passionnant film d’aventures minimaliste à côté duquel

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Blue Jasmine

ECRANS | Aussi surprenant que "Match point" en son temps dans l’œuvre du cinéaste, "Blue Jasmine" de Woody Allen est le portrait cruel, léger en surface et tragique dans ses profondeurs d’une femme sous influence, une Cate Blanchett géniale et transfigurée. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 18 septembre 2013

Blue Jasmine

Le titre du dernier Woody Allen est en soi un formidable puzzle : Jasmine, son héroïne, possède entre autres lubies une passion monomaniaque pour la chanson Blue Moon. Mais c’est aussi son état d’esprit lorsque le film commence : bluesy et déprimée suite à la rupture avec son mari, sorte de Bernie Madoff ruiné par la crise financière. Elle, la femme entretenue, rumine à voix haute sa déconvenue : elle doit quitter son standing new-yorkais pour s’installer chez sa sœur prolo à San Francisco. Il y a peut-être un dernier sens derrière ce Blue-là : Jasmine semble débarquer de nulle part, out of the blue, ou du moins la savante construction dramatique du film laisse-t-il un noir – ou un bleu – sur un passé qu’elle rabâche mais qu’elle est peut-être surtout en train de réinventer. Car dans la première partie du film, Jasmine est une victime, femme bafouée que ce déclin entraîne bord de la folie et qui cherche à tout prix à retrouver sa dignité mais surtout son rang, cette place sociale qu’elle estimait avoir durement conquise. Petits arrangements avec soi-même La question de la lutte des classes n’est pas neuve chez Allen ;

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