"Elvis & Nixon" : la rencontre improbable

ECRANS | de Liza Johnson (É.-U., 1h26) avec Michael Shannon, Kevin Spacey, Alex Pettyfer…

Vincent Raymond | Lundi 18 juillet 2016

À l'écran, les canailles authentiques et les immenses stars font d'épatants personnages : ils le sont déjà dans l'inconscient collectif. Leur aura habitant presque totalement le rôle, il ne reste souvent au comédien qu'un reliquat de job à accomplir. Certains feignants s'en accommodent, misant tout sur le seul mimétisme, à coups de grimaces et de maquillage. D'autres investissent l'intériorité de leur modèle, la personnalité davantage que le personnage. C'est le cas dans ce tête-à-tête insolite, mariage d'une carpe et d'un lapin à peine apocryphe, puisque le rockeur halluciné Elvis Presley a bien rencontré le président revêche Nixon pour lui proposer ses services comme "agent détaché du FBI", histoire de prémunir la jeunesse des ravages de la drogue – et d'avoir, surtout, un zouli insigne argenté.

À peine grimés, Michael Shannon et Kevin Spacey évoquent les contours des deux figures historiques. Mais ce qu'ils dégagent se révèle infiniment plus précieux qu'une banale ressemblance. Cette réflexion sur les illusions des apparences, la vanité de la célébrité, du pouvoir ou de l'argent apparaît en filigrane tout au long du film, culminant lorsque le Chef du Monde libre se rend compte qu'il pèse moins aux yeux de sa fille que le King – assénant là, entre deux katas, une belle leçon de com' politique…


Elvis & Nixon

De Liza Johnson (ÉU, 1h26) avec Michael Shannon, Kevin Spacey...

De Liza Johnson (ÉU, 1h26) avec Michael Shannon, Kevin Spacey...

voir la fiche du film


La rencontre improbable et méconnue entre Elvis, la plus grande star de l’époque, et le Président Nixon l’homme le plus puissant du monde. Deux monuments que tout oppose. En 1970, Elvis Presley se rend à Washington dans le but de convaincre le président Nixon de le nommer agent fédéral. Se présentant à l'improviste à la Maison Blanche, la rock-star réussit à faire remettre une lettre en mains propres au président pour solliciter un rendez-vous secret. Conseillers de Nixon, Egil "Bud" Krogh et Dwight Chapin expliquent à leur patron qu'une rencontre avec Elvis au cours d'une année électorale peut améliorer son image. Mais Nixon n'est pas d'humeur à donner satisfaction à l'artiste. C'est sans compter sur la détermination d'Elvis ! Il propose un "contrat" à Krogh et Chapin : il signera un autographe pour la fille de Nixon en échange d'un tête-à-tête avec le président. À la très grande surprise de Nixon et de ses conseillers, l'homme politique et le chanteur se découvrent des affinités. À commencer par leur mépris affiché pour la contreculture …


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

"The Strange Ones" : frères de sang

ECRANS | de Christopher Radcliff et Lauren Wolkstein (ÉU, 1h21) avec Alex Pettyfer, James Freedson-Jackson, Emily Althaus…

Vincent Raymond | Mercredi 11 juillet 2018

Nick est adulte, Sam un pré-ado ; tous deux font la route ensemble, se présentant comme des frères. Mais le sont-ils vraiment ? Et pourquoi sillonnent-ils la campagne américaine, dormant dans des motels ou à la belle étoile ? Ce road movie étrange joue la carte de la suggestion et du proto-fantastique, entre narration elliptique et linéarité contrariée. The Strange Ones est en effet balafré d’analepses et de prolepses, comme pour dissimuler avec la plus grande ostentation possible (c’est-à-dire lui donner davantage d’écho lors de sa révélation) son drame matriciel. En maniant l’allusif, en accentuant sans raison apparente certains aspects du réel (notamment en composant avec l’insondable étrangeté de la nature) mais aussi en pratiquant cette forme de récit "déconstruite" plus proche de la spirale que de la ligne droite, les réalisateurs Christopher Radcliff et Lauren Wolkstein font naître une forme d’angoisse diffuse. Une atmosphère rappelant les climats oppressants du Blue Velvet (1986) de David Lynch quand celui-ci demeurait à la lisière du bizarre sans totalement basculer. Film mental, f

Continuer à lire

Guillermo del Toro : « J’ai fusionné les dogmes catholiques avec les monstres »

ECRANS | Lion d’Or à Venise, Golden Globe et Bafta du meilleur réalisateur (en attendant l’Oscar qui devrait logiquement suivre) pour "La Forme de l’eau", Guillermo del Toro a hissé son art et ses monstres au plus haut degré d’excellence. Rencontre avec un maître du cinéma de genre adoubé par le gotha du cinéma mondial.

Vincent Raymond | Jeudi 22 février 2018

Guillermo del Toro : « J’ai fusionné les dogmes catholiques avec les monstres »

Quand vous avez reçu votre Lion d’Or à venise, vous avez dit « Si vous restez pur et fidèle à ce que vous croyez – et pour moi ce sont les monstres –, alors vous pouvez faire ce que vous voulez ». D’où vous vient cette fascination pour les monstres ? Guillermo del Toro : Tout d’abord, je veux revenir sur cette phrase : à Venise, ils avaient traduit "monsters" par "mustard", c’est-à-dire "moutarde" (rires), trouvant que c’était une métaphore géniale : « il aime les condiments ». Mais sinon pour moi, ça a commencé tôt, presque au berceau, quand j’avais deux ans. Mon psy dit que c’était un mécanisme d’inversion, tellement j’étais effrayé d’être né. Quand j’étais gosse, je me sentais étrange. Déjà, j’étais incroyablement mince – si si –, mes cheveux étaient extrêmement blonds, presque blancs, et j’étais tellement timide que je boutonnais ma chemise jusqu’au col. Je me battais si fréquemment que j’ai commencé à prendre du poids pour être capable de me défendre. Alors forcément, j’éprouvais de l’empathie pour les monstres : je voyais la

Continuer à lire

"La Forme de l'eau" : Guillermo del Toro en eaux tièdes

ECRANS | Synthèse entre "La Belle et la Bête" et un mélo de Douglas Sirk, ce conte moderne marque le triomphe de Guillermo del Toro, Lion d’Or 2017 à la Mostra de Venise, qui signe son film le plus consensuel, sans renoncer à ses marottes arty-trashy. Une transgression homéopathique mais un spectacle impeccable.

Vincent Raymond | Samedi 17 février 2018

États-Unis, début des années 1960. Jeune femme muette menant une existence monotone à peine égayée par ses caresses matinales et ses visites à son voisin homosexuel, Elisa travaille comme agent d’entretien dans un labo du gouvernement. Un jour, elle entre en contact avec un sujet d’expérience : un étrange être amphibie aux pouvoirs phénoménaux… Une créature que seuls les exclus et/ou les marginaux (les "âmes" innocentes bibliques) ont les ressources affectives pour accueillir et aider ; un méchant (irremplaçable Michael Shannon) ruisselant de cruauté, portant la haine sur son visage et la pourriture au creux du corps… Rien de bien nouveau sous la lune, mais on retrouve l’excitation de l’enfant aimant entendre pour la millième fois la même histoire avant de sombrer dans les bras de Morphée. Guillermo del Toro possède l’art de conter, et cette faculté de synthétiser des objets cinématographiques d’une remarquable rotondité : le moindre détail, qu’il soit plastique, narratif ou artistique, est toujours à sa place, et l’on suppose qu’il ne manque aucun bouton de guêtre entre l’idée de son film et sa réalisation. Revers de cette m

Continuer à lire

"Baby Driver" : ils en font des caisses (et tant mieux)

ECRANS | de Edgar Wright (G.-B., 1h53) avec Ansel Elgort, Lily James, Kevin Spacey, Jamie Foxx…

Vincent Raymond | Mardi 4 juillet 2017

Petit génie du volant, le mutique et mélomane Baby est le pilote préféré de Doc, un criminel envers qui il a une dette et qui le force à conduire sur des braquages. Quand Baby veut se ranger des voitures, Doc ne l’entend pas de cette oreille. Ça va swinguer... Au commencement, il y eut The Driver (1978) de Walter Hill, polar taciturne et nocturne à cylindrées hurlantes, hystérisé par Bruce Dern pétant des durites. Puis vint Drive (2011), relecture purple-electroclash de Nicolas Winding Refn, accélération sensible et refroidie par l’épure. Très logiquement surgit à présent la version bubble-gum, soigneusement clipée par un Edgar Wright vibrant davantage pour le rythme musical de son film que par les ronflements de moteurs – tant mieux, on n’est pas dans Fast and Furious non plus. Au-delà du gimmick cool ou de l’artifice scénaristique, la musique entretient un authentique dialogue entre les personnages et l’histoire ; elle sculpte également le découpage autant qu’elle règle, pour la virtuosité du geste

Continuer à lire

Man of steel

ECRANS | Remettre Superman sur la carte du blockbuster de super-héros après l’échec de la tentative Bryan Singer : telle est la mission que se sont fixés Christopher Nolan et Zack Snyder, qui donnent à la fois le meilleur et le pire de leur cinéma respectif dans un film en forme de bombardement massif, visuel autant qu’idéologique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 17 juin 2013

Man of steel

Il fallait au moins ça pour faire oublier le piteux Superman returns de Bryan Singer et relancer la franchise de cet « homme d’acier » : l’alliance circonstancielle de deux poids lourds du blockbuster actuel, à savoir Christopher Nolan, tout puissant après sa trilogie Dark knight, et Zack Snyder, loué pour ses prouesses visuelles et sa maîtrise des effets numériques. Nolan produit et livre les grandes lignes de l’intrigue pendant que Snyder réalise, taylorisme créatif pourtant pas si évident que cela sur le papier, tant leurs personnalités sont plus opposées que vraiment complémentaires. De fait, il ne faut pas longtemps avant de savoir qui, dans ce Man of steel, tient réellement le gouvernail : l’introduction du film sur la planète Krypton, avec ses personnages taillés dans le marbre lançant de grandes sentences pseudo-shakespeariennes d’un ton pénétré pendant que la musique d’Hans Zimmer bourdonne et explose sur la bande-son, dit bien que c’est le metteur en scène d’Inception qui a clairement posé le ton de ce nouveau Superman.

Continuer à lire

In the Mud for love

ECRANS | Dès son troisième long-métrage, Jeff Nichols s’inscrit comme un des grands cinéastes américains actuels : à la fois film d’aventures, récit d’apprentissage et conte aux accents mythologiques, "Mud" enchante de sa première à sa dernière image. Critique et entretien. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 23 avril 2013

In the Mud for love

Il aura donc fallu près d’un an depuis sa présentation cannoise pour que Mud atteigne les écrans français. C’est long, certes, mais les spectateurs qui vont le découvrir – parions que, toutes générations et tous goûts cinématographiques confondus, ils en sortiront éblouis – verront ce que le critique pris dans la tempête festivalière ne faisait que deviner à l’époque : Jeff Nichols a signé ici une œuvre hors du temps, un film classique dans le meilleur sens du terme qui s’inscrit dans une tradition essentielle au cinéma américain, reliant Moonfleet, La Nuit du chasseur, E.T., Un monde parfait ou le True Grit des frères Coen. Des films qui parlent de l’Amérique à hauteur d’enfants, avec ce que cela implique d’émerveillement et de désillusions. Des films qui font grandir ceux qui les regardent en même temps qu’ils regardent grandir leur héros. C’est dire l’ambition de Jeff Nichols : Shotgun stories et

Continuer à lire

Margin call

ECRANS | De J.C. Chandor (ÉU, 1h47) avec Kevin Spacey, Paul Bettany, Jeremy Irons…

Christophe Chabert | Lundi 30 avril 2012

Margin call

Un casting en or pour raconter la faillite de Lehman Brothers : ça tombe sous le sens, mais ça n’en produit pas forcément. Il y a comme une artificialité pas forcément assumée dans les choix faits par J.C. Chandor qui tirent soit vers la théâtralité, soit vers le téléfilm de prestige façon HBO. Par exemple, les trajectoires individuelles des personnages, qui se confondent comme par enchantement avec le timing de la déroute (24 heures), ne sont là que pour tempérer par la fiction le réalisme presque pédagogique du propos. Ainsi, les salauds qui font marcher le système (créer des actifs pourris puis les brader cyniquement en laissant sur le carreau des centaines d’emplois et de vies humaines), ne le sont plus tant que ça puisqu’ils ont des problèmes personnels, le sens de l’amitié ou l’inconscience de la jeunesse à qui l’on a vendu du rêve en boîte. La seule raison, paradoxale, qui rend Margin call regardable, c’est le travail des acteurs : non pas qu’ils soient au meilleur de leur forme, mais ils exposent sans filtre leurs techniques pour faire vivre un texte assez pauvre. Et quand il s’agit de Kevin Spacey ou Jeremy Irons, évidemment, c’est as

Continuer à lire

J. Edgar

ECRANS | Clint Eastwood revient à son meilleur avec cette bio de J. Edgar Hoover, dont la complexité et la subtilité sont à la hauteur de cette figure controversée de l’histoire américaine. Christophe Chabert

François Cau | Dimanche 8 janvier 2012

J. Edgar

Qui était J. Edgar Hoover, puissant patron du FBI pendant plus de quarante ans ? Un réactionnaire obsédé par un potentiel complot bolchevique ? Un homosexuel honteux incapable de s’affranchir d’une mère castratrice ? Un junkie cherchant à repousser le moment tragique où il n’aura plus la puissance physique de résister à ceux qui réclament son départ ? Un mythomane qui ne cesse de réécrire son histoire, s’inventant un destin héroïque et romanesque ? Il était tout cela, mais ce tout est aussi un grand vide, et l’énigme Hoover demeure entière. Clint Eastwood, fidèle à sa dialectique qui lui permet de critiquer les mythes fondateurs de l’Amérique sans pour autant en dénoncer les valeurs, fait du portrait de Hoover un labyrinthe temporel où chaque séquence viendrait brouiller la précédente, où le personnage ne serait jamais saisi dans une alternance de blanc et de noir, mais dans de constantes zones de gris. De fait, si le cinéaste déconstruit Hoover, il refuse toute explication psychologique. Et pour cause : le film ne cesse de dire qu’Hoover n’existe pas, qu’il est une invention, un être dont la vie n’a été qu’une affaire d’adaptation, d’opportunisme et de survie. La grand

Continuer à lire

Take shelter

ECRANS | Un Américain ordinaire est saisi par une angoisse dévorante, persuadé qu’une tornade va s’abattre sur sa maison ; à la fois littéral et métaphorique, ce deuxième film remarquable confirme que Jeff Nichols est déjà un grand cinéaste. Christophe Chabert

François Cau | Jeudi 22 décembre 2011

Take shelter

Au départ, ce n’est qu’un rêve : une tornade impressionnante se forme dans le ciel et bouche l’horizon ; mais ce n’est pas de la pluie qui se met à tomber, plutôt une espèce d’huile de moteur. Quand Curtis (Michael Shannon, qui renouvelle son emploi d’individu borderline en intériorisant au maximum ses émotions) se réveille, l’angoisse est toujours là. Durant la première partie de Take shelter, ce modeste ouvrier, père attentionné d’une petite fille sourde, marié à une femme exemplaire (la splendide Jessica Chastain, encore plus convaincante ici que dans The Tree of life), va faire d’autres cauchemars : son chien se jette sur lui et le mord, des silhouettes menaçantes brisent le pare-brise de sa voiture, les meubles de son salon se soulèvent et restent en suspension… Cette inquiétude se déverse peu à peu dans son quotidien, l’amenant vers une psychose dont l’issue devient l’abri anti-tornade qu’il a découvert dans son jardin. Tempête sous un crâne La force de Take shelter tient à cette capacité à faire cohabiter un spectacle figuratif reposant sur des effets spéciaux magnifiques mais jamais gratuits, et son exact contraire : une plongée abstraite dans les mécan

Continuer à lire

Sortilège

ECRANS | De Daniel Barnz (Eu, 1h23) avec Alex Pettyfer, Vanessa Hudgens…

François Cau | Jeudi 30 juin 2011

Sortilège

Le beau gosse arrogant n’aurait pas dû embêter la goth du lycée (jouée par Mary-Kate Olsen, c’était un signe). Car en fait, c’est une sorcière (comme toutes les goths), et elle va l’enlaidir jusqu’à ce qu’il ait compris que la beauté intérieure, c’est vachement important. Dans cette relecture contemporaine de La Belle et la Bête aussi crédible qu’un porno mormon, on souffre dans des lofts trop grands, on découvre les misères de la rue sur sa grosse moto, on se lit des poèmes dans des parterres de roses, les tatouages font des clins d’œil quand on devient gentil, et Neil Patrick Harris joue un tuteur aveugle qui se la donne aux fléchettes. Comme on dit, il faut le voir pour le croire. Mais franchement, pourquoi y croire ? FC

Continuer à lire