Xavier Dolan : « Lagarce parle des choses essentielles que l'on tait »

ECRANS | Acteur discret et intérieur, Gaspard Ulliel incarne Louis, le pivot de "Juste la fin du monde" de Xavier Dolan, en salle mercredi 21 septembre. Le réalisateur et lui reviennent sur la genèse de ce film, ainsi que leur rapport à l’écriture de l’auteur, Jean-Luc Lagarce…

Vincent Raymond | Samedi 17 septembre 2016

Photo : Shayne Laverdière, courtesy of Sons of ManualStars


Xavier, ce film marque-t-il, selon vous, un moment crucial dans votre carrière ?

Xavier Dolan : Oui. Ce n'est pas un "entre-film" ; je ne l'ai pas fait envers ou en en attendant un autre. Les choses se prolongeaient sur la préparation de The Death and Life of John F. Donovan [son prochain film, en langue anglaise – NDLR] et moi, j'avais besoin de tourner, de raconter une histoire. Si on m'avait appelé pour me dire "on peut faire Donovan tout suite", j'aurais dit "trop tard, c'est celui-ci que je fais".

Quels rapports aviez-vous avec cette pièce de Lagarce et, de manière plus générale, avec son théâtre ?

XD : Un rapport un peu ignare. Je n'ai pas lu toute son œuvre et je n'ai jamais vu ses pièces jouées sur scène. Anne Dorval [comédienne vue dans certains de ses films – NDLR], un jour, m'a parlé d'une pièce que je devais absolument lire, qui lui avait été donnée de jouer, absolument inoubliable, « faite sur mesure pour moi » selon ses mots. J'ai ramené chez moi son grand cahier – son texte de théâtre, en fait – avec ses annotations en marge, les déplacements etc. J'ai commencé à lire la pièce et je n'ai pas été convaincu de ressentir le choc qu'elle m'avait promis, de m'attacher aux personnages, à l'intrigue… J'étais plus ou moins intéressé par l'écriture, mais il y avait une partie de moi qui savait que je la comprenais mal ; que ce n'était pas pour moi – pas là, pas maintenant. Je l'ai rangée dans la bibliothèque.

Après Laurence anyways, Tom à la ferme et Mommy, j'ai écrit le scénario de mon film américain, Donovan, et j'ai croisé Marion Cotillard à Cannes, puis Gaspard Ulliel. Dans l'avion du retour, je me suis dit qu'il était temps de trouver un vaisseau pour réunir ces talents et j'ai immédiatement pensé à Juste la fin du monde. Et aussi que Nathalie [Baye] ferait la mère – je voulais la retrouver depuis longtemps. Le projet est donc venu avant que je relise la pièce ; encore fallait-il que je l'aime ou je la comprenne. Mais cette fois, à la page 5, cela m'est apparu évident !

Qu'est-ce qui vous a alors autant captivé ?

XD : Les personnages compliqués, complexes, brutaux, violents, haineux, de mauvaise foi, amers, qui cachent une grande souffrance… Tout était là depuis le début ; je ne pouvais pas imaginer de personnages plus prometteurs, plus intéressants ni plus intrigants. C'était le plus haut niveau d'écriture possible pour un personnage. Tout en contraste, qui mentent, qui cachent la vérité, égoïstes, maladroits, nerveux. Et cette langue de Lagarce, qui exprime leur malaise…

Très tôt, je savais qu'il ne serait jamais question de perdre la langue de Lagarce. Alors oui, j'ai changé l'ordre des scènes et l'action, parce que la deuxième partie est très théâtrale dans sa déstructuration et son abstraction, mais je me suis exprimé visuellement comme je pensais que le film devait être exprimé. Ça donne un film que je trouve tellement différent des autres, où il y a des choses qu'on retrouve tout le temps : des manies, des regards, des angles, des nuques, des ralentis, une nostalgie de l'enfance et l'absence du père – mais ça, c'était dans la pièce !

Gaspard, comment avez-vous appréhendé ce rôle de Louis qui vous place quasiment à chaque plan du film ?

Gaspard Ulliel​ : Je ressentais une certaine pression. L'erreur aurait été de rechercher un rôle de la même intensité que celui que Bertrand Bonello m'avait offert dans Saint Laurent. Et d'ailleurs, j'étais plutôt parti avec l'idée de revenir avec un personnage secondaire. Quand Xavier m'a parlé pour la première fois de ce projet, cela a bouleversé ce que j'avais décidé ou anticipé – c'est ce qui est fabuleux dans ce métier : on ne sait jamais ce qui nous attend.

D'autant qu'il voulait le tourner de façon très rapide, en deux semaines, ce qui me semblait totalement impossible ! Finalement, ça a été plus long que cela, mais pas beaucoup plus : un mois, ce qui est quand même très rapide. Je me suis donc demandé comment j'allais investir et visiter l'univers de Xavier, qui est assez fort et singulier, avec la pression d'être très performant, efficace tout de suite. Et celle de me retrouver face à d'immenses acteurs et actrices.

Justement, ce rôle principal semble malgré tout secondaire : vous incarnez un auteur, donc un détenteur de mots en visite pour en délivrer mais qui, paradoxalement, se tait et en reçoit des autres. Il est leur "sparring-partner"…

GU : Oui, il est un peu le catalyseur des angoisses de chacun. Le postulat de départ, c'était que mon travail d'acteur porterait plus sur la réaction, sur l'écoute – un défi supplémentaire… Mon travail préparatoire a été d'essayer de me raconter la vie de cet homme, en me focalisant sur le passé commun avec les siens, avant qu'il décide de partir durant ces douze années. Ce qui me permettait de réagir.

Ses paroles peuvent sembler anodines – c'est le message de cette pièce : la parole sert de fuite, de masque ; elle tourne sur elle même, puisque à la fin les personnages ne disent pas grand-chose. Tout est dans les non-dits, les regards, le sous-texte. Mais il y a ces fois où des paroles en apparence anodines viennent faire vaciller les personnages. Ils peuvent êtres très violents dans ce qu'ils se disent.


Juste la fin du monde

De Xavier Dolan (Can-Fr, 1h35) avec Gaspard Ulliel, Nathalie Baye...

De Xavier Dolan (Can-Fr, 1h35) avec Gaspard Ulliel, Nathalie Baye...

voir la fiche du film


Après douze ans d’absence, un écrivain retourne dans son village natal pour annoncer à sa famille sa mort prochaine. Ce sont les retrouvailles avec le cercle familial où l’on se dit l’amour que l’on se porte à travers les éternelles querelles, et où l’on dit malgré nous les rancœurs qui parlent au nom du doute et de la solitude.


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

"Matthias & Maxime" : embrasse-moi idiot

ECRANS | De et avec Xavier Dolan (Can., 1h59) avec également Gabriel D'Almeida Freitas, Anne Dorval…

Vincent Raymond | Lundi 14 octobre 2019

À la suite d’un pari perdu, deux amis d’enfance (Matthias et Maxime) doivent s’embrasser devant une caméra. La situation les perturbe profondément et affecte leur relation, d’autant plus tendue que Maxime va partir deux ans en Australie. Ce baiser aurait-il révélé une vérité enfouie ? Débarrassons-nous tout de suite des tics dolanniens qui, à l’instar d’excipients dans une recette, font du volume autour du "principe actif", en l’occurrence, le cœur palpitant et original du film. Oui, on retrouve un portrait vitriolé de la génération parentale, en particulier des mères – les pères étant globalement absents. La génitrice du personnage de Maxime joué par Xavier Dolan apparaît dysfonctionnelle, excessive (et droguée, violente, sous tutelle pour faire bonne mesure). Autre constante, la B.O. ressemble encore au juke box personnel du cinéaste, les aplats de musiques se révélant bien commodes pour faire des ponts entre séquences. Sorti de cela, Matthias & Maxime se situe dans un registre moins exalté qu’à l’ordinaire : la trentaine approchant, la rébellion s’amenuise et certaines paix intimes se conquièrent. Ce qui ne si

Continuer à lire

"Sibyl" : voleuse de vie

ECRANS | Une psy trouve dans la vie d’une patiente des échos à un passé douloureux puis s’en nourrit avec avidité pour écrire un roman en franchissant les uns après les autres tous les interdits. Et si, plutôt que le Jim Jarmusch, "Sybil" de Justine Triet, en salle vendredi 24 mai, était le film de vampires en compétition à Cannes ?

Vincent Raymond | Mardi 21 mai 2019

Alors qu’elle cesse peu à peu ses activités de psychanalyste pour reprendre l’écriture, Sibyl (Virginie Efira) est contactée par Margot (Adèle Exarchopoulos), une actrice en grande détresse qui la supplie de l’aider à gérer un choix cornélien. Sybil accepte, mais elle va transgresser toutes les règles déontologiques… « On construit sur la merde » lâche à un moment Sibyl à sa patiente désespérée, comme l’aveu de sa propre déloyauté : pour accomplir son œuvre artistique et se réconcilier avec son propre passé, n’est-elle pas en train de piller les confidences de Margot, d'interférer dans sa vie ? Comme si la pulsion créatrice l’affranchissait des commandements inhérents à sa profession de thérapeute, et justifiait son entorse éthique majeure. Dans Petra de Jaime Rosales sorti il y a deux semaines, un grand artiste (mais être humain parfaitement immonde) proclamait qu’il fallait être d’un égoïsme total pour réussir dans sa partie ; à sa manière, Sibyl suit son précepte. Coup de

Continuer à lire

"Ma vie avec John F. Donovan" : du Xavier Dolan en toutes lettres

ECRANS | de Xavier Dolan (Can, 2h03) avec Kit Harington, Jacob Tremblay, Susan Sarandon…

Vincent Raymond | Lundi 11 mars 2019

Jeune acteur dans le vent, Rupert Turner raconte à une journaliste pète-sec dans quelles circonstances il entretenait, enfant, une correspondance épistolaire avec John F. Donovan, autre comédien à l’existence torturée. Et comment cet échange influa sur leurs destinées… Un petit saut de l’autre côté de la frontière et voici donc enfin Xavier Dolan aux manettes d’un film états-unien. Mais, outre la langue et donc les interprètes la pratiquant, point de métamorphose dans le cosmos de Dolan : la structure nucléaire basique de son cinéma reste inchangée – une relation fusion/répulsion entre un fils et sa mère renforcée par l’absence du père, le sentiment teinté de culpabilité de se découvrir habité par des pulsions différentes de la "norme hétéro", de la musique pop forte plaquée sur des ralentis, des éclats de voix… Certes, le maniérisme formel est (un peu) mis en sourdine au profit de l’histoire (un enchâssement de récits), mais il demeure quelques facilités consternantes empesant inutilement le tableau. Comme ce besoin de faire de la journaliste un concentré caricatural d’arrogance hermétique, finalement gagné par la profondeur de l’artiste – y

Continuer à lire

"Les Confins du monde" : avant l'apocalypse (now)

ECRANS | de Guillaume Nicloux (Fr, 1h43) avec Gaspard Ulliel, Guillaume Gouix, Gérard Depardieu…

Vincent Raymond | Mardi 4 décembre 2018

Indochine, 1945. Rescapé par miracle de l’exécution d’un village où son frère a péri, le soldat Robert Tassen (Gaspard Ulliel) reprend du service afin de châtier l’auteur du massacre, un chef rebelle. S’il n’hésite pas pour cela à recruter d’anciens ennemis, il est aussi chamboulé par Maï, une prostituée… Deux séquences étrangement symétriques encadrent ce film dont le décor et l’histoire sont imprégnés par la guerre, mais qui transcendent ce sujet. Deux séquences où l’absence de mots dits font résonner le silence ; un silence éloquent renvoyant indirectement à l’assourdissante absence de représentation de la Guerre d’Indochine, cette grande oubliée des livres d’Histoire, enserrée qu’elle fut entre 39-45 et les "événements" algériens. Une guerre sans mémoire (ou presque), dont l’essentiel de la postérité cinématographique repose sur Pierre Schoendoerffer. Une quasi "terre vierge" historique donc, sur laquelle le cinéaste Guillaume Nicloux greffe ses obsessions, notamment le principe d’une quête (ici dissimulée en vengeance) plus métaphysique que réelle. La forme, volontairement elliptique, tirant sur l’abstraction, ne fait p

Continuer à lire

"Un peuple et son roi" : astre déchu

ECRANS | Dans cette fresque révolutionnaire entre épopée inspirée et film de procédure, Pierre Schoeller semble fusionner "Versailles" et "L’Exercice de l’État", titres de ses deux derniers longs-métrages de cinéma. Des moments de haute maîtrise, mais aussi d’étonnantes faiblesses. Fascinant et bancal à la fois.

Vincent Raymond | Mardi 25 septembre 2018

1789. La Bastille vient de tomber, et le roi quitte Versailles après avoir signé la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen soumise par l’Assemblée. Dans les rues de Paris, la famille d’un souffleur de verre est portée par ce vent d’espérance. Et si le peuple avait enfin voix au chapitre ? Moment-clé de notre histoire, tournant civilisationnel du fait de sa résonance sur les nations voisines, de son potentiel dramatique et de ses conséquences contemporaines, la Révolution française constitue un morceau de choix pour tout amateur de geste épique, de combats d’idées et d’élans tragiques. Filmer l’exaltation d’une guerre civile éclatant sous l’auspice des Lumières et la conquête de la liberté par le peuple a déjà galvanisé Abel Gance, Sacha Guitry ou Jean Renoir. Comme eux, Pierre Schoeller rallie ici la quintessence des comédiens de son époque : le moindre rôle parlé est donc confié à un·e interprète de premier plan – Gaspard Ulliel, Adèle Haenel, Olivier Gourmet, Louis Garrel, Izïa Higelin, Laurent Lafitte, Denis Lavant... Le défilé en est étourdissant, mais pas autant que celui des députés ayant à se prononcer par ordre alphabétique de circons

Continuer à lire

"9 doigts" : Ossang n’a pas perdu la main

ECRANS | L’épisodique écrivain, chanteur et réalisateur français F. J. Ossang est de retour avec un nouvel objet manufacturé aux saveurs intemporelles, empruntant sa cosmogonie au polar comme au fantastique, et sa linéarité à la courbe d’une spirale. Meilleure réalisation au dernier Locarno Festival, forcément.

Vincent Raymond | Mardi 20 mars 2018

Une gare, la nuit. Magloire se soustrait à un contrôle de police et court. Sa fuite le mène à un homme agonisant sur une plage, qui lui remet une liasse de billets. Un cadeau empoisonné lui valant d’être traqué par Kurtz et sa bande. Capturé, Magloire va être coopté par ces truands… 9 doigts raconte un peu mais, surtout, invoque, évoque, provoque. Beaucoup de voix au service d’un film noir à la Robert Aldrich que viendra insidieusement "polluer" une inclusion de radioactivité. Également d'une histoire de survivance paradoxale : celle d’un héros malgré lui, dépositaire d’un trésor qui n’est pas le sien, embarqué dans un rafiot vide au milieu d’escrocs rêvant d’un gros coup, échouant tous à le concrétiser. Une métaphore du cinéma, où pour durer il vaudrait mieux voyager léger, à l’écart des apprentis-sorciers, quitte à se retrouver isolé. Mais libre d’agir à sa guise, de créer un monde non orthodoxe, à gros grain et son saturé, avec des fermetures à l’iris, des ruptures de ton, des ellipses… Ossang ne saurait mentir Fidèle à sa ligne mélodique (cette signature néo-rétro ayant contribué à forger un renouveau esthético-narra

Continuer à lire

Grégory et Lagarce, à table

Soirée lectures | Mercredi 14 février, le metteur en scène et comédien grenoblois Grégory Faive proposera une soirée de lectures autour de textes de Jean-Luc Lagarce, l'un des auteurs contemporains de théâtre les plus joués en France.

Aurélien Martinez | Mardi 6 février 2018

Grégory et Lagarce, à table

Le collectif grenoblois Troisième bureau aime bien défendre les auteurs contemporains de théâtre. L’Université Grenoble Alpes aussi. Du coup, pour la quatrième fois consécutive, les deux se sont associés pour une soirée de lectures, cette année consacrée à Jean-Luc Lagarce (photo), comète de la fin du siècle dernier (il est mort du sida en 1995, à 38 ans) qui a laissé derrière lui une œuvre très appréciée par le monde du théâtre – et même au-delà, sa pièce Juste la fin du monde ayant été adaptée au cinéma en 2016 par Xavier Dolan. Aux commandes de ce projet, le metteur en scène et comédien grenoblois Grégory Faive qui, cela tombe bien, a « une affec

Continuer à lire

"Jalouse" : Karin Viard, tout simplement

ECRANS | de David & Stéphane Foenkinos (Fr., 1h42) avec Karin Viard, Anne Dorval, Thibault de Montalembert…

Vincent Raymond | Mardi 7 novembre 2017

Nathalie est bizarre en ce moment : elle éprouve le besoin de tancer en public sa charmante fille à peine majeure ; elle dénigre une jeune collègue et ne loupe pas une occasion de causer du tort à ses proches qu’elle envie pour tout et rien. Sa névrose serait-elle due à la pré-ménopause ? Pour leur premier long, les frères Foenkinos s’étaient rassurés en adaptant un roman de David, La Délicatesse, pour un résultat mitigé – malgré François Damiens. Partant ici d’un scénario original, ils semblent avoir davantage pensé leur narration et leurs personnages pour le cinéma, c’est-à-dire en laissant aux comédiens la possibilité de les investir. Karin Viard excellant dans les emplois de râleuse-déprimée-déboussolée (revoyez La Nouvelle Ève ou Reines d’un jour), sa présence prédatrice s’imposait au centre de cette toile d’araignée. Bien contrebalancée par un aréopage de partenaires solides (même si certain·e·s, comme Anaïs Demoustier, auraient mérité plus d’espace), l’actrice oscill

Continuer à lire

"Réparer les vivants" : Simon, as-tu du cœur ?

ECRANS | de Katell Quillévéré (Fr, 1h43) avec Tahar Rahim, Emmanuelle Seigner, Anne Dorval…

Vincent Raymond | Lundi 31 octobre 2016

À l’hôpital où des parents viennent d’apprendre que Simon, leur ado accidenté, se trouve en mort cérébrale, un médecin aborde avec tact la question du don d’organes. Ailleurs, une femme attend un cœur pour continuer à vivre… Cette transplantation du roman multiprimé de Maylis de Kerangal sur support cinéma présente des suites opératoires tout à fait attendues, en regard du protocole suivi. En convoquant une galerie d’interprètes popu/tendance autour d’un sujet touchant à un drame intime et à l’éthique, Katell Quillévéré est en effet assurée d’avoir son film-dossier programmé en amorce de mille débats, et que ses comédien(ne)s recevront un prix ici ou là. D’accord, elle nous évite avec raison toute forme d’hystérie et de tachycardie artificielle dans le montage (pour ne pas singer Urgences), mais le rythme est tout de même bien pépère et l’ambiance cotonneuse. Sage, gentiment didactique et surtout un brin trop aseptisé.

Continuer à lire

"La Danseuse" : au nom de la Loïe

ECRANS | de Stéphanie Di Giusto (E.-U., 1h48) avec Soko, Gaspard Ulliel, Mélanie Thierry…

Vincent Raymond | Mardi 27 septembre 2016

Rétablir dans sa vérité Loïe Fuller (1862 – 1928), l’une des fondatrices de la danse contemporaine injustement éclipsée par la postérité de descendantes plus charismatiques (ou plus rouées, à l’image d’Isadora Duncan), tel était le propos de Stéphanie Di Giusto. Une démarche louable et sincère… pour un résultat un peu bancal. Certes, la cinéaste mène à bien sa mission réhabilitation : Fuller ressort du film auréolée d’un statut de première artiste multimédia du XXe siècle ; d’instinctive de génie ayant su mêler spectacle vivant, sons et lumières avec un perfectionniste confinant à la folie – le fait que la polyvalente (et gentiment azimutée) Soko l’incarne contribue à dessiner la silhouette d’une créatrice éprise autant d’absolu que du désir de bouger les lignes. Mais la réalisation manque d’une audace à la hauteur du personnage évoqué : austérité cowboy en ouverture (la contribution de Thomas Bidegain au scénario ?) cassée par des inserts démonstratifs inutiles, récit de l’ascension et du déclin émaillé de séquences de danse forcément flamboyantes malgré un lyrisme convenu… Dommage, car la tentation de rompre avec le genre biopic se devinait sous

Continuer à lire

"Juste la fin du monde" : Dolan au début d’un nouveau cycle ?

ECRANS | Ébauche de renouveau pour Xavier Dolan qui adapte ici une pièce du dramaturge français Jean-Luc Lagarce, où un homme vient annoncer son trépas prochain à sa famille dysfonctionnelle qu’il a fuie depuis une décennie. Du maniérisme en sourdine et une découverte : Marion Cotillard, en comédienne.

Vincent Raymond | Lundi 19 septembre 2016

Les liens de parenté recuits dans leur rancœur d’un côté ; de l’autre le fils prodigue… C’est une bien belle collection de menteurs et de névrosés qui défile. De lâches, aussi. Ensemble ou séparément, ils ne parviennent pas à extérioriser ni leur amour, ni leur haine. Dans la présence des corps, c’est l’absence des mots qui les foudroie. La pièce de Lagarde de 1990 dont Dolan s’est emparée est un de ces psychodrames familiaux à la Festen, où jamais cependant les traumas originels n’arrivent à s’exprimer, ni les abcès à se vider. Personne n’a le luxe de respirer dans cette succession de tête-à-tête : à la canicule s’ajoute l’oppression de gros plans implacables entravant jusqu’au mouvement de la pensée. Comment peut-on être aussi seul en coexistant à plusieurs, aussi éloignés en ayant tant en commun ? Cotillard, épure et pure Avouons que l’on redoutait la surenchère de têtes d’affiche (Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Léa Seydoux, Vincent Cassel) ; on la craignait comme un artifice obscène,

Continuer à lire

Rentrée cinéma 2016 : comme un (faux) air de déjà-vu

ECRANS | Un "Harry Potter", un "Star Wars", un Marvel, un Loach Palme d’or… Non non, nous ne sommes pas victimes d’un sortilège nous faisant revivre en boucle la dernière décennie, mais bel et bien face à la rentrée cinéma 2016. Une rentrée qui nous promet tout de même quelques belles surprises, plus ou moins tapies dans l'ombre. Tour d'horizon.

Vincent Raymond | Jeudi 25 août 2016

Rentrée cinéma 2016 : comme un (faux) air de déjà-vu

Après un gros premier semestre dévolu aux blockbusters, la fin de l’année accueille traditionnellement le cinéma d’auteur – exception faite des incontournables marteaux-pilons de Thanksgiving et Noël, conçus pour vider une bonne fois pour toutes les goussets des familles. Dans cette catégorie, les candidats 2016 sont, dans l’ordre, Les Animaux fantastiques de David Yates (16 novembre), spin off de la franchise Harry Potter, et Rogue One : A Star Wars Story de Gareth Edwards (14 décembre). Qui de Warner ou Disney l’emportera ? Mystère... Un peu avant (26 octobre), Benedict Cumberbatch tentera de déployer la bannière Marvel dans le film de Scott Derrickson, Doctor Strange – un second couteau parmi les superhéros. Cette impression d’avoir à faire à des versions alternatives ou dégraissées de vieilles connaissances se retrouve aussi chez Tim Burton qui signe avec Miss Peregrine et les enfants particuliers (5 octobre) un nouveau conte fantastique sans Helena Bonham Carter, ni Johnny Depp, ni son compositeur fétiche Danny Elfman ! Au moins, on peut espérer un sou

Continuer à lire

"La Chanson de l’éléphant" : et revoilà Xavier Dolan

ECRANS | de Charles Binamé (Can., 1h50) avec Bruce Greenwood, Xavier Dolan, Catherine Keener…

Vincent Raymond | Mercredi 27 juillet 2016

L’appétence de Xavier Dolan pour les rôles de jeunes hommes détraqués ayant un problème avec leur môman et, accessoirement, une orientation homosexuelle, risque de l’enfermer dans un carcan dont il aura le plus grand mal à s’extraire lorsque la puberté aura achevé de le travailler. S’il s’agissait de montrer l’étendue de ses capacités de comédien, la prestation qu’il a livrée à Cannes en recevant son Grand Prix en mai dernier laissait déjà planer de sérieux doutes. A-t-il voulu camper (en anglais) un résident d’hôpital psychiatrique jouant au chat et à la souris avec le directeur de l’établissement par amour pour la pièce originale de Nicolas Billon ; pour en remontrer à ses confrères anglo-saxons ; pour s’accorder une ultime chance ou bien par pur masochisme ? Quel que soit le mobile, ses mimiques exagérées de Norman Bates canadien valorisent le jeu retenu de ses partenaires – en particulier l’excellent Bruce Greenwood. Sortie le 3 août

Continuer à lire

Mommy

ECRANS | De Xavier Dolan (Can, 2h18) avec Antoine-Olivier Pilon, Anne Dorval, Suzanne Clément…

Christophe Chabert | Mardi 7 octobre 2014

Mommy

L’encensement précoce de Xavier Dolan ne pouvait conduire qu’à l’accueil exagérément laudatif qui a été celui de Mommy au dernier Festival de Cannes. Disproportionné mais logique : même bancal, même inégal, c’est son meilleur film, celui où il s’aventure dans des directions nouvelles, mais bien plus maîtrisées que dans son précédent Tom à la ferme. La première heure, notamment, est vraiment excitante. Si on excepte une inexplicable mise en perspective futuriste du récit, la description de cet Œdipe hystérique entre un adolescent hyperactif et colérique et sa maman borderline et débordée, dans laquelle se glisse une enseignante névrosée qui va tenter de dompter le gamin, permet à Dolan de s’adonner à une comédie furieuse et décapante, remarquablement servie par son trio d’acteurs, tous formidables, et par cette langue québécoise incompréhensible mais fleurie. Même le choix d’un cadre rectangulaire et vertical façon écran d’iPad est habilement géré par la mise en scène, redéfinissant les notions de plans larges et de gros plans – dommage q

Continuer à lire

"Saint Laurent" : soudain, Gaspard Ulliel

ECRANS | En dépassant l’exercice du biopic poli, Bertrand Bonello dépeint un Saint Laurent en gosse paumé au centre d’une ruche en constante ébullition. Et s’intéresse uniquement aux difficultés qu’a eues le couturier à accepter son statut d’icône.

Aurélien Martinez | Mardi 23 septembre 2014

C’est sa mère qui lui dit qu’il vit « hors du monde », c’est un mannequin qui explique que son feu chien était « son seul lien » avec le réel, c’est son amant qui le qualifie de « gosse »... Dans son film, Bertrand Bonello prend la figure mythique de Saint Laurent avec une irrévérence tendre qui donne tout son intérêt au biopic. Une démarche que n’avait pas menée en début d’année Jalil Lespert dans son appliqué et terne Yves Saint Laurent, sans doute intimidé par le mythe et par un Pierre Bergé qui contrôle encore plus l’image de son compagnon depuis la mort de ce dernier en 2008. Chez Bonello, exit la figure de Bergé (qui n’avait d’ailleurs pas donné son approbation au projet), ramenée à un personnage de plus dans la galaxie d’un génie tourmenté. Une galaxie que Bonello filme comme un défilé de mode où chaque mannequin intervient sporadiquement dans le cadre, avec une distribution haut de gamme – Jérémie Renier en Pierre Bergé dépassé, Léa Seydoux

Continuer à lire

Tom à la ferme

ECRANS | Même s’il affirme une sobriété inédite dans sa mise en scène, Xavier Dolan échoue dans ce quatrième film à dépasser le stade de la dénonciation grossière d’une homophobie rurale dont il se fait la victime un peu trop consentante. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 15 avril 2014

Tom à la ferme

Un discours d’adieu écrit à la peinture bleue sur du papier cul, une reprise des Moulins de mon cœur de Michel Legrand, une crise d’hystérie en bord de route : Tom à la ferme démarre en caricature du cinéma de Xavier Dolan, mélange d’immaturité et de pose qui nous l’a d’abord rendu insupportable, avant qu’il ne réussisse à en extraire d’authentiques fragments de sidération dans son beau, quoi qu’inégal, Laurence anyways. Surprise ensuite : le film adopte une sobriété inattendue pour raconter l’arrivée de Tom (Dolan lui-même) dans la ferme familiale de son ancien compagnon décédé. La musique de Gabriel Yared, le climat lourd de menaces et quelques clins d’œil appuyés lorgnent vers le thriller à la Hitchcock, mais la peinture de cette famille hypocrite et sadique rappelle plutôt le cinéma de Chabrol, Que la bête meure en premier lieu. Dolan brouille ainsi les motifs qui conduisent Tom à s’éterniser sur les lieux du "crime" (désir de vengeance ? Volonté de témoignage ? Attirance-répulsion envers ses hôtes, et notamment le frère

Continuer à lire

Tu honoreras ta mère et ta mère

ECRANS | De Brigitte Roüan (Fr, 1h32) avec Nicole Garcia, Éric Caravaca, Gaspard Ulliel, Emmanuelle Riva…

Christophe Chabert | Vendredi 1 février 2013

Tu honoreras ta mère et ta mère

À l’image de Nous York, Tu honoreras ta mère et ta mère ressemble à un film de vacances, dans tous les sens du terme. Vacances des protagonistes, venus en Grèce participer à un festival finalement annulé pour cause de crise économique, et du coup réduits à des chamailleries familiales où la mère (Nicole Garcia) devient le centre de toutes les névroses ; mais aussi vacances du scénario, dont on attend sans succès qu’il fasse apparaître un quelconque enjeu dramatique. Le film ne joue donc que sur l’accumulation, à commencer par celle des personnages, innombrables et dont on survole les caractères sans jamais les approfondir. Cette superficialité se retrouve aussi dans des allusions à l’actualité sans conséquence — de la Syrie à l’influence néfaste du FMI — ou les références brouillonnes à la tragédie grecque. Le film avance en roue libre, amenant des péripéties qu’il règle dans la minute suivante, des conflits qu’il oublie en cours de route. Du coup, quand le film s’achève, on a le sentiment qu’il n’a même pas commencé. Christophe Chabert

Continuer à lire

Laurence anyways

ECRANS | Bonne nouvelle : Xavier Dolan fait sa mue et commence à devenir le cinéaste qu’il prétend être. Si "Laurence anyways" est encore plein de scories, d’arrogances et de références mal digérées, on y trouve enfin de vraies visions de cinéma. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Mardi 17 juillet 2012

Laurence anyways

Jusqu’ici, on avait du mal à excuser le côté tête à claques de Xavier Dolan, sinon par la fougue de sa jeunesse (il n’a que 23 ans et signe déjà son troisième film). S’imaginant à la fois comme un esthète et un penseur, il enfilait les clichés comme des perles et surfilmait ses maigres fictions, n’en révélant finalement que la profonde vacuité. La première heure de Laurence anyways montre Dolan tel qu’en lui-même. Pour raconter la décision de Laurence Alia (Melvil Poupaud, deuxième choix du réalisateur après la défection de Louis Garrel, une bonne chose à l’arrivée) de devenir une femme au grand désarroi de son amie Fred (Suzanne Clément, parfaite), il sort l’artillerie lourde : citations littéraires et références cinématographiques, hystérie pour figurer les rapports amoureux, ralentis chichiteux pour souligner les émotions et une barrique de tubes 80’s afin de coller avec l’époque du récit… C’est très simple : on se croirait face à un vieil Adrian Lyne ! Le clou étant cette fête costumée sur l’air de Fade to grey, où Dolan pousse son goût du vidéoclip kitsch jusqu’à son point de non retour. Désordre(s) Alors qu’on s’apprêtait à fermer le ban

Continuer à lire

Les Amours imaginaires

ECRANS | De et avec Xavier Dolan (Canada, 1h40) avec Monia Chekri, Niels Schneider…

François Cau | Vendredi 24 septembre 2010

Les Amours imaginaires

Xavier Dolan est gay. C’est l’incroyable nouvelle que ce Québécois de 22 ans nous assène avec ces assommantes Amours imaginaires. Il est gay, donc il joue un gay dans un film qui, de la première à la dernière image, de Wong Kar-Wai à Christophe Honoré en passant par Demy, recycle le soi-disant cinéma gay avec un mélange d’esbroufe et de prétention. Par ailleurs, Xavier Dolan est un grand cinéaste. C’est le fabuleux mantra que ce très jeune réalisateur se répète à chaque plan de son deuxième long-métrage. Témoignages face caméra, ralentis sur des gens qui marchent, qui fument, qui se frôlent, dialogues alternant stylisation poétique et truculence tabernacle, Dolan ne doute jamais de son génie. Et pourtant… Les Amours imaginaires, qui montre un garçon et une fille faire une fixette sur le même beau ténébreux, précieux et maniéré, mais qui en fait n’est ni gay, ni sexué (alors que tout est censé nous le faire croire dans le film !) n’est qu’un scénario de sitcom adolescent à l’idiotie confondante et au nombrilisme affligeant. CC

Continuer à lire

L’étoffe des héros

SCENES | THÉÂTRE / Michel Belletante exploite les possibilités de sa scénographie épurée au maximum, et redonne au texte mordant de Jean-Luc Lagarce la puissance de ses confrontations chorales. François Cau

| Mercredi 14 mars 2007

L’étoffe des héros

Avant que le spectacle ne commence, la volubilité du metteur en scène semble trahir une certaine nervosité. Les portes de la salle sont encore fermées, on entend juste en fond le chant traditionnel yiddish qui rythmera des changements de tableaux. Les comédiens s’échauffent donc la voix, et Michel Belletante revient sur la genèse du texte. «Le texte est un patchwork. Lagarce s’est amusé à y greffer beaucoup de mots de Kafka. On a exploré les racines yiddish de cette troupe de théâtre, en clin d’œil à la référence de départ, et on a fait un dernier lien avec le film Le Voyage des Comédiens de Théo Angelopoulos». Ellipse, le rideau s’ouvre sur une scène vide, où s’entassent des dizaines de projecteurs et autres reliquats de spectacles passés. L’intro est burlesque, la troupe de comédiens se bouscule, se monte dessus, s’accapare le vide scénique avant d’y poser définitivement ses valises. Les personnages sont des comédiens usés, conscients de leurs limites et de leur désuétude, dans une Europe Centrale vivant dans la crainte d’un conflit sur le point d’éclater. Viens voir les comédiens Premier tour de force : en réduisant la scénographie au minimum, Michel Belletante s’est assujetti

Continuer à lire