"Neruda" : attrape-moi si tu peux !

ECRANS | D’un authentique épisode de la vie clandestine du poète chilien Pablo Neruda, Pablo Larrain tire un dys-biopic tenant de la farce, du polar politique et du western. Une palpitante mise en abyme de la création artistique célébrant la supériorité de tout artiste sur le commun des politiques…

Vincent Raymond | Mardi 3 janvier 2017

Photo : Diego Araya - Fabula - AZ Films - Funny Balloons - Setembro Cine - All Rights Reserved


1948. Immense figure populaire, poète encensé, Pablo Neruda est aussi un député communiste s'opposant avec vigueur au président Videla. Lequel profite des tensions entre les grands blocs internationaux pour justifier son arrestation. Mais Neruda, pareil à une anguille, échappe à la traque menée par l'inspecteur Óscar Peluchonneau (interprété par Gael García Bernal). Et s'il ne parvient pas à quitter le pays, il va jusqu'à instaurer à distance un dialogue taquin avec son obstiné poursuivant…

En préambule à son film, le cinéaste chilien Pablo Larrain aurait pu reprendre le mot de Boris Vian, à propos de L'Écume des jours : « Cette histoire est entièrement vraie puisque je l'ai imaginée d'un bout à l'autre. » Car si Neruda ne respecte pas "l'Histoire" stricto sensu ; si rien n'est authentique dans ce film, rien n'est réellement inexact.

Tansformer en acte artistique un biopic d'artiste lui donne sa saveur, sa beauté et pour tout dire son véritable sens. En effet, raconter l'alpha et l'oméga d'une carrière ne présente, à part pour les indécrottables fans, qu'un intérêt médiocre : c'est ce qui différencie, parmi mille exemples, l'inventif et labyrinthique Gainsbourg de Joann Sfar du prochain pensum de Lisa Azuelos, Dalida (en salle le 11 janvier).

Les masques et la plume

Ici, Larrain fait de Neruda à la fois sa marionnette et le marionnettiste de son aventure ; un entre-deux somme toute fidèle à sa situation simultanée de démiurge littéraire (ayant d'ailleurs forgé son identité d'auteur, puisqu'il se nommait à la ville Ricardo Eliécer Neftalí Reyes Basoalto) et d'homme engagé. C'est Neruda qui mène le bal de la chasse à l'homme dont il est l'objet, en semant des indices à l'attention de son traqueur, lequel lutte pour passer de faire-valoir du héros à personnage de premier plan.

Mais sa révolte marque surtout sa prise de conscience "existentielle" d'être une créature, et sa volonté de s'abstraire de sa vertigineuse sujétion à son créateur : sans sa proie ni sa mission, le chasseur n'est rien. Une interdépendance dont Neruda s'amuse, mais dont il ne saurait fatalement se passer non plus : les persécutions dont il est victime inspirent le poète ; et d'un point de vue paradoxal, il en retire un inestimable bénéfice créatif. Il y a du Monsieur Arkadin (1955) de Welles, autant que du Arrête-moi si tu peux (2002) de Spielberg dans ce Neruda-là.

Neruda
de Pablo Larrain (Chil.-Arg.-Fr.-Esp., 1h48) avec Luis Gnecco, Gael García Bernal, Mercedes Morán…


Neruda

De Pablo Larraín (Fr-Ch-Esp-Arg) avec Gael García Bernal, Alfredo Castro...

De Pablo Larraín (Fr-Ch-Esp-Arg) avec Gael García Bernal, Alfredo Castro...

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1948, la Guerre Froide s’est propagée jusqu’au Chili. Au Congrès, le sénateur Pablo Neruda critique ouvertement le gouvernement. Le président Videla demande alors sa destitution et confie au redoutable inspecteur Óscar Peluchonneau le soin de procéder à l’arrestation du poète. Neruda et son épouse, la peintre Delia del Carril, échouent à quitter le pays et sont alors dans l’obligation de se cacher. Il joue avec l’inspecteur, laisse volontairement des indices pour rendre cette traque encore plus dangereuse et plus intime. Dans ce jeu du chat et de la souris, Neruda voit l’occasion de se réinventer et de devenir à la fois un symbole pour la liberté et une légende littéraire.


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"It Must Be Heaven" : l’endroit vaut l’Enfer

Cinema | De la Palestine à Paris et à New York, rêveries éveillées et contemplations interloquées d’un promeneur particulier, Elia Suleiman, observant l’absurdité d’un monde à peine exagéré, où la surenchère de bêtise humaine l’emporte sur la bonne intelligence et la tolérance. Inclassable et Mention spéciale à Cannes en 2019.

Vincent Raymond | Mardi 3 décembre 2019

Le film s’ouvre sur une procession religieuse entravée par de mauvais plaisants, sans doute avinés, retranchés dans une église. Leur obstination oblige le prêtre à les déloger manu militari, avant de reprendre le cours de ses récitatifs. Avec ce prologue évoquant, par son irrespect bon enfant, un épisode contemporain d’un Don Camillo palestinien inédit et apocryphe, Suleiman (absent de la scène) donne le ton : à force de prendre les rites, règlements politico-administratifs et autres commandements religieux au sérieux, les hommes ont oublié leur sens de l’humour autant que de la poésie. Maudits mots dits Chaque film de Suleiman peut s’appréhender comme un nouveau tome de son bloc-notes d’observateur mutique nous donnant à le voir en train de contempler le monde ; comme la revue de presse d’un Guy Bedos pince-sans-rire qui aurait choisi le silence, usant des armes burlesques de Keaton, Tati ou Iosseliani. Notons que le regard n’est pas exempt d’auto-ironie : dans un fragment parisien le mettant en présence avec le producteur Vincent Maraval, celui-ci le renvoie à sa situation caricaturale de cinéaste palestinien e

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"Acusada" : sans autre forme de procès

ECRANS | de Gonzalo Tobal (Arg-Mex, 1h48) avec Lali Espósito, Gael García Bernal, Leonardo Sbaraglia…

Vincent Raymond | Mercredi 3 juillet 2019

Dolorès, 21 ans, est accusée du meurtre de sa meilleure amie Camilla survenu 30 mois plus tôt à l’issue d’une soirée entre ados très arrosée. Alors que va se tenir le procès, la jeune fille vit recluse chez elle, l’opinion publique l’ayant déjà jugée. De très rares amis lui sont restés fidèles… En justice, le doute doit toujours profiter à l’accusé·e. Et sa charge d’incertitude permet des verdicts que le cinéma a du mal à accepter pleinement : un film étant censé s’achever par la résolution pleine et entière de toutes les intrigues, le doute constitue alors le prétexte à un ressort dramatique tel qu’une révélation de dernière minute. Acusada se distingue de la foule des films de prétoire par son absence de résolution : l’affaire du meurtre n’est pas bouclée et, d’un point de vue strictement théorique, c’est une bonne chose puisque la perception des faits par Dolorès constitue le cœur de l’histoire. Comment elle vit un sentiment de culpabilité consécutif au trépas de Camilla, aux conséquences sur ses parents (on comprend que le scandale, en plus de les ruiner socialement et matériellement, les a physiquement séparés), mais aussi sur s

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"Jackie" : queen Kennedy, queen Portman

ECRANS | de Pablo Larraín (E.-U., 1h40) avec Natalie Portman, Peter Sarsgaard, Greta Gerwig…

Vincent Raymond | Mardi 31 janvier 2017

Novembre 1963. JFK vient d’être assassiné et sa désormais veuve Jackie Bouvier-Kennedy reçoit un journaliste dans sa résidence glacée pour évoquer l’attentat de Dallas, mais aussi son avenir. Au fil de la discussion, elle se remémore pêle-mêle les jours heureux à la Maison-Blanche, les préparatifs des obsèques et la journée fatale… À l’instar de Neruda sorti il y a un mois, Jackie est un biopic transgressif où le sujet principal ayant la pleine conscience de sa future place dans l’Histoire se permet d’en soigner les contours en abrasant la moindre irrégularité apparente : la si lisse Mrs. Kennedy affirme ainsi ne pas fumer… en écrasant une de ses innombrables cigarettes ; la si droite Jackie tient debout… gavée de calmants et d’alcool. Dans la famille Kennedy, l’apparence prime sur l’expression publique d’un quelconque affect privé ; qu’importent les circonstances, Jackie se doit de participer à l’écriture de la glorieuse geste de cette dynastie. La construction achronologique du fi

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Soirées pré-Oscars avec "La La Land" et "Jackie"

Avant-premières | Deux gros événements cinéma à venir : samedi 21 janvier, "La La Land" sera en avant-première dans plusieurs cinémas de la ville. Et le mardi 24 janvier, c'est "Jackie" que les spectateurs du Club pourront découvrir avant sa sortie officielle. De quoi se préparer en beauté pour la cérémonie du 26 février.

Vincent Raymond | Mardi 17 janvier 2017

Soirées pré-Oscars avec

À présent que les Golden Globes ont été remis, couronnant d'un septuor inédit de statuettes la comédie musicale La La Land de Damien Chazelle (réalisateur du fameux Whiplash), la cote du film pour les Oscars monte plus haut que le contre-ut de la Reine de la Nuit. Et le désir pour nous public de le voir avant sa sortie prévue la semaine prochaine, le mercredi 25 janvier, également. Le distributeur SND l'a bien compris ; aussi a-t-il consenti à programmer une batterie d'avant-premières un peu partout en France, histoire d'étancher les impatiences et d'alimenter davantage le bouche à oreille. Détail amusant : elles ont toutes lieu au même moment, samedi à 19h30. Quant à Jackie de Pablo Larrain, biopic de Mme Bouvier-Kennedy-Onassis, il a déjà fait forte impression à Venise, et pourrait valoir selon les échotiers un second trophée à Natalie Portman après celui remporté pour The Black Swan. Quoi qu’il en soit, le public hexagonal pourra se faire sa propre opinion avant la cérémonie prévue le 26 février,

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Rentrée cinéma 2017 : face (à face) à la nouvelle année

Panorama 2017 | Les distributeurs ont l’esprit joueur. Ou plutôt jouteur : à la manière des programmateurs des chaînes de télé, ils ont composé un mois de janvier truffé de petits duels et de combats singuliers. Une manière très… confraternelle de (se) souhaiter la bonne année…

Vincent Raymond | Lundi 2 janvier 2017

Rentrée cinéma 2017 : face (à face) à la nouvelle année

Comme si les vraies rivalités et les confrontations sérieuses du monde réel ne suffisaient pas, voilà qu’on invente des escarmouches pour les files d’attente des cinémas ! Et qu’on ne brandisse pas, pour les justifier, le prétexte d’une fréquentation à stimuler par "l’émulation" : revendiquant plus de 210 millions d’entrées réalisées en 2016, le secteur s’est rarement aussi bien porté. De telles chicaneries, ça a tout de même un petit air de cour de récré, non ? À hauteur d'ados Rayons enfantillages, Hélène Angel ouvre le bal avec Primaire (ce mercredi 4 janvier) qui fait de Sara Forestier une instit’ surinvestie prête à beaucoup pour sauver un gamin manifestant de graves signes d’abandon… au grand dam de son propre fils. On retrouve, actualisé, l’un des thèmes de L’Argent de poche (1975) de Truffaut, centré ici sur l’enseignant et amendé d’une inutile fable sentimentale avec un Vincent Elbaz peu crédible en livreur fruste. Plus convaincant est Jamais contente de Émilie Deleuze (11 janvier), adaptation de Marie Desplechin sur les désarrois d’une ado redoublante, mal dans sa peau en fami

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No

ECRANS | Le référendum de 1988 au Chili, pour ou contre le dictateur Pinochet, raconté depuis la cellule de communication du "Non" et son publicitaire en chef : ou quand la radicalité formelle de Pablo Larraín se met au service d’un véritable thriller politique, haletant et intelligent. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 28 février 2013

No

Format carré, couleurs baveuses, image dégueu : on se demande d’abord si, à l’ère de la projection numérique, l’opérateur ne nous a pas joué un sale tour en glissant une vieille VHS dans un magnétoscope acheté sur Le bon coin. L’arrivée à l’écran de Gael Garcia Bernal achève de semer la confusion, et pour peu que l’on ne sache rien de ce que No raconte, on est en droit de se demander où Pablo Larraín veut nous emmener. Pourtant, tout va finalement faire sens. L’auteur de Tony Manero et Santiago 73, post mortem, achève avec No une trilogie sur l’histoire du Chili sous Pinochet, et sa radicalité formelle trouve ici une justification nouvelle. Nous sommes en 1988 et, face à la pression populaire, le dictateur fait un geste d’ouverture en organisant un référendum pour approuver ou rejeter sa présidence. L’opposition fait appel à un jeune publicitaire, René Saavedra, pour monter la campagne du "Non" à Pinochet. Celui-ci, ni particulièrement politisé, ni franchement hostile au régime, accepte pour une raiso

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Cannes, entre la panne et le moteur

ECRANS | Curieuse édition du festival de Cannes, avec une compétition de bric et de broc pleine de films d’auteurs fatigués, et dont le meilleur restera celui qui annonça paradoxalement la résurrection joyeuse d’un cinéma mort et enterré. Du coup, c’est le moment ou jamais de parler des nouveaux noms que le festival aura mis en orbite. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Vendredi 25 mai 2012

Cannes, entre la panne et le moteur

Comme il y a deux ans, le jour férié nous oblige à boucler avant la fin du festival de Cannes et la remise de la Palme d’or. Mais comme il y a deux ans, on a déjà hâte que l’affaire se termine, tant la compétition aura été laborieuse, et même parfois pénible à suivre. Surtout, sa diversité n’a pas été payante. En quelques heures, on pouvait passer d’un navet faussement personnel et vraiment putassier (le redoutable Paperboy de Lee Daniels, qui mérite des tomates après son déjà horrible Precious) à un sommet d’académisme moderniste à base d’acteurs inexpressifs, de dialogues séparés par d’interminables et grossiers silences et de plans sous tranxène sur des gars qui marchent dans les bois (le soporifique Dans la brume de Sergeï Loznitsa, qui mérite des œufs pourris après son déjà pontifiant My joy). Et on n’oubliera pas dans la liste le très Vogue Homme Sur la route de Walter Salles, où la beat generation est réduite à un clip publicitaire sur la mode des hipsters, ou encore le téléfilm de Ken Loach, La Part des anges, d’une fainéantise hallucinante que ce soit dans le déroulé de son scénario ou sa direction artistique inexist

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Revolucion

ECRANS | De Gael Garcia Bernal, Carlos Reygadas, Rodrigo Pla, Rodrigo Garcia… (Mex, 1h50)

François Cau | Vendredi 6 mai 2011

Revolucion

Le film collectif à thème semble condamné à produire des œuvres inégales, et c’est une fois de plus le cas avec Revolucion, évocation du centenaire de la révolution mexicaine par la crème des cinéastes locaux. On est même dans le bas du panier, puisque peu de courts-métrages méritent vraiment qu’on s’y arrête. Certains réalisateurs se saisissent de l’occasion pour faire du style sans véritable fond (c’est plutôt bien avec Gerardo Naranjo, plutôt nul avec Rodrigo Garcia, qui conclue le film par un clip esthétisant assez ridicule), d’autres veulent faire passer un message mais oublient de le mettre en scène. Globalement, tous donnent de la révolution mexicaine une vision au mieux nostalgique, au pire résignée. Emblématique, le segment (pas mal du tout) de Rodrigo Pla où un héritier de la révolution mexicaine est promené comme un pantin de cérémonies commémoratives en festivités ringardes, sans jamais avoir le droit de s’exprimer. Le seul cinéaste qui pense que la révolution est encore possible, ici et maintenant, c’est Carlos Reygadas. Son film, furieux, anarchique, explosif, montre le peuple mexicain se réunir pour un grand raout transgressif aux abords d’une maison protégée et inac

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Tony Manero

ECRANS | De Pablo Larrain (Brésil, 1h38) avec Alfredo Castro, Amparo Noguera…

François Cau | Lundi 9 mars 2009

Tony Manero

Oh le beau projet casse-gueule que voilà : démontrer l’horrible absurdité du régime de terreur instauré par Pinochet dans les heures les plus sombres de son régime, via le prisme forcément déviant d’un fan de Tony Manero (le personnage interprété par John Travolta dans La Fièvre du Samedi Soir), dont le parcours chaotique résonne symboliquement avec les exactions du gouvernement chilien. Autant vous dire que le film de Pablo Larrain exige de son spectateur une suspension d’incrédulité à toute épreuve ! Théoriquement, le film est de fait passionnant dans l’exploitation de son postulat narratif carrément improbable, sur sa volonté kamikaze de s’attacher à la froide description d’une névrose qui finira par dévorer son protagoniste déconnecté des réalités l’entourant. Formellement, Pablo Larrain abuse un peu trop d’une complaisance misérabiliste surlignant ses intentions au lieu de leur donner l’ampleur voulue, en particulier dans sa description crue du marasme sexuel de son personnage principal. Le réalisateur nous plonge la tête dans le sordide et le pathétique sans oser s’en relever, et s’enferme volontairement dans le cinéma à thèse pour festivalier en goguette. Dommage.

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