"American Honey" : Le miel de la misère américaine

ECRANS | La trajectoire de Star, ado du Kansas fuyant un foyer délétère, pour intégrer une bande de VRP à son image, cornaqués par un baratineur de première. Un portrait de groupe des laissés pour compte et des braves gens d’une Amérique sillonnée dans toute sa profondeur, où même la laideur recèle une splendeur infinie.

Vincent Raymond | Mardi 7 février 2017

Photo : © Robbie Ryan


Quand on a 17 ans et aucune autre perspective que fouiller les poubelles pour nourrir sa fratrie ou se faire peloter par son épave de père, on n'hésite pas longtemps lorsque s'offre une occasion de quitter son trou à rat. Pour Star, elle se présente sous les traits de Jake, hâbleur et fantasque chef d'une troupe d'ados vendant des magazines en porte-à-porte pour le compte de la belle Krystal. Séduite et cooptée, Star rejoint son escadron de bras cassés cueillis au gré des haltes du cortège. De grands gamins paumés mais pas méchants, formant un clan où Star se sent “à part”…

Étoile fuyante

À de rares exceptions près, vous ne trouverez guère dans les JT, d'images authentiques de cette Amérique profonde, malade et déclassée, qui a fini par voter Trump par désarroi ou désespoir. Plusieurs longs métrages ont cependant diagnostiqué la lèpre sociale rampante, de Winter's Bone de Debra Granik (2010) à The Other Side (2015), sans ménagement ni complaisance. Visages édentés, corps ravagés par le crack, inceste et délinquance en sus, les tableaux de ce quotidien abominable y étaient d'une noirceur épouvantable.

A contrario, Andrea Arnold ne se laisse pas piéger : si elle traite d'une forme de misère, son sujet ne se réduit pas à la misère. Rien ne justifie donc qu'elle enlaidisse son image pour appuyer son propos. De fait, la photo signée Robbie Ryan — déjà à l'œuvre pour Moi, Daniel Blake — tutoie le sublime : Star peut visiter une masure décatie du quart-monde, rêvasser ou tailler une pipe à un ouvrier du pétrole dans son truck, la moindre image est un éblouissement visuel, la promesse d'un ailleurs ou d'un lendemain meilleur. Andrea Arnold sait préserver de la jeunesse la naïve et gracile beauté ; elle lui rend justice et dignité en la montrant sans la “monstrer”. Déjà cabossée, certes, mais encore riche d'un potentiel de grâce, de générosité et d'espérance ; tout ce qui chez Larry Clarke, Gus Van Sant ou Harmony Korine a déjà été consumé par le cynisme.

Et si, en plus de son Prix du Jury à Cannes, ce film-odyssée tribal, tellement pudique en dépit des apparences, bénéficiait d'une vraie reconnaissance publique ?
American Honey de Andrea Arnold (É.-U.-G.-B., avec avertissement, 2h43) avec Sasha Lane, Shia LaBeouf, Riley Keough…

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"Come as you are" : la mauvaise éducation

ECRANS | de Desiree Akhavan (ÉU, 1h31) avec Chloë Grace Moretz, Sasha Lane, John Gallagher Jr.…

Vincent Raymond | Mercredi 4 juillet 2018

1993. Surprise en plein ébat avec une camarade, la jeune Cameron est envoyée par sa tante dans un camp religieux de "réhabilitation" pour les adolescents "déviants" placé sous la férule des frère-sœur Marsh. Au sein du groupe, Cameron tente de préserver son intime personnalité… Ah, cette vieille obsession puritano-normative de guérir l’homosexualité par la réclusion et la prière... Dans l’idée (et l’efficacité), cela rejoint l’antique sacrifice des vierges pour s’assurer de bonnes récoltes ; le fait de croire que l’on peut infléchir des événements sur lesquels l’on n’a aucune prise en sadisant ses semblables au nom de l’intérêt général. La prétendue maison de rééducation religieuse des Marsh est à la fois un lieu de retrait du monde pour des familles honteuses de l’orientation de leur enfant ("cachons ce gay que nous ne saurions voir") et un centre de torture psychologique. Paradoxalement, le confinement des ados et les chambrées non mixtes tendent à annuler le lavage de cerveau hétéro opéré pendant la journée. La réalisatrice irano-américaine Desiree Akhavan épouse avec beaucoup de justesse et de sensibilité ce sujet. Elle montre comment Cam

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"Borg/McEnroe" : le choc des titans

ECRANS | Le réalisateur danois Janus Metz Pedersen autopsie le parcours de deux totems du sport contemporain (le Suédois Björn Borg et l'Étatsunien John McEnroe) à l’occasion du non moins légendaire match les opposant en 1980 sur le green britannique. Trop de la balle pour mesurer en cinq sets la tragique gravité du tennis et sa haute cinégénie.

Vincent Raymond | Mardi 7 novembre 2017

Wimbledon, 1980. Quadruple tenant du titre et n°1 mondial, Björn "Ice" Borg est défié en finale par son dauphin au classement ATP, un jeune Étasunien irascible réputé pour son comportement de voyou sur les courts. Contrairement aux apparences, les deux se ressemblent beaucoup… Si l’on parle volontiers du terrain de sport comme d’une arène ou d’un "théâtre", le court de tennis est, au même titre que le ring, apte à cristalliser des dramaturgies hautement cinématographiques. Quant à cette finale opposant Borg à McEnroe, elle va bien au-delà de l’épithète "anthologique" : le critique de cinéma Serge Daney écrivait que l’on touchait ici aux « beautés de la raison pure ». Deux reflets Le film ne se cantonne pas à une reconstitution méthodique du match épique. Sa réalisation rend justice à la grâce et la pugnacité des deux athlètes, sculptant par un montage acéré l’incomparable chorégraphie des échanges. Le bouillant Shia LaBeouf s’empare de la raquette de l’explosif gaucher avec un mimétisme raisonnable : nul autre que lui n’aurait été crédible dans ce rôle. Quant à son partenaire Sverrir Gudnason, il révèle un Borg au moins a

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Rentrée cinéma 2016 : comme un (faux) air de déjà-vu

ECRANS | Un "Harry Potter", un "Star Wars", un Marvel, un Loach Palme d’or… Non non, nous ne sommes pas victimes d’un sortilège nous faisant revivre en boucle la dernière décennie, mais bel et bien face à la rentrée cinéma 2016. Une rentrée qui nous promet tout de même quelques belles surprises, plus ou moins tapies dans l'ombre. Tour d'horizon.

Vincent Raymond | Jeudi 25 août 2016

Rentrée cinéma 2016 : comme un (faux) air de déjà-vu

Après un gros premier semestre dévolu aux blockbusters, la fin de l’année accueille traditionnellement le cinéma d’auteur – exception faite des incontournables marteaux-pilons de Thanksgiving et Noël, conçus pour vider une bonne fois pour toutes les goussets des familles. Dans cette catégorie, les candidats 2016 sont, dans l’ordre, Les Animaux fantastiques de David Yates (16 novembre), spin off de la franchise Harry Potter, et Rogue One : A Star Wars Story de Gareth Edwards (14 décembre). Qui de Warner ou Disney l’emportera ? Mystère... Un peu avant (26 octobre), Benedict Cumberbatch tentera de déployer la bannière Marvel dans le film de Scott Derrickson, Doctor Strange – un second couteau parmi les superhéros. Cette impression d’avoir à faire à des versions alternatives ou dégraissées de vieilles connaissances se retrouve aussi chez Tim Burton qui signe avec Miss Peregrine et les enfants particuliers (5 octobre) un nouveau conte fantastique sans Helena Bonham Carter, ni Johnny Depp, ni son compositeur fétiche Danny Elfman ! Au moins, on peut espérer un sou

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