Lettre de Cannes #4

Festival de Cannes 2017 | Ou comment on fête un anniversaire, et comment Nicole Kidman est devenue notre copine de festival.

Christophe Chabert | Jeudi 25 mai 2017

Cher PB,

Mardi 23 mai, le festival de Cannes fêtait son soixante-dixième anniversaire, dans une cérémonie qui faisait des ponts entre passé, présent et je ne sais pas quoi, avec des palmés passés (dont David Lynch, prêt à présenter les premiers épisodes de la nouvelle saison de Twin Peaks que tu as déjà dû voir, petit coquinou, en streaming sur je ne sais quelle plateforme de mauvaise vie), des palmés futurs (Sorrentino et Park Chan-wook, cette année préposés à la remise de palme au sein du jury) et des presque palmés – Pedro Almodóvar, dans le rôle du cinéaste cocu mais bon joueur au milieu des ex-vainqueurs.

On notait quelques absences de poids : Terrence Malick, qui pourtant n'a plus peur de montrer sa trogne en public ; les frères Dardenne, pourtant grands potes de Therry Frémaux ; Steven Soderbergh, sans doute un peu vexé que son dernier Logan Lucky est atterri piteusement au Marché du film cette année ; les frères Coen, Nuri Bilge Ceylan ou encore Lars Von Trier, dont on ne sait trop s'il est encore persona non grata au festival, ou simplement retenu par le montage de son dernier film, ou si son camping car est au garage pour réparation – va lire le dernier SoFilm si tu veux plus d'explications sur cette dernière hypothèse.

Enfin, on pouvait prendre quelques nouvelles de Michael Haneke : ça a l'air d'aller, malgré l'accueil frisquet de son Happy end, gros gag du festival comme je te l'ai dit dans ma lettre précédente. Le double palmé d'or traînait son air de vieux prof d'histoire géo avec ce qui ressemblait à l'esquisse d'un début d'un bout de sourire au milieu de ses collègues. Ouf ! Au moins ne s'identifie-t-il pas TOTALEMENT au personnage de Trintignant dans son film…

Ce que je pense du festival de cette année ? Pas mal du tout… Ce qu'en pense le système critique de la presse française ? Pas du bien, et pour cause. La compétition s'évertue à lui mordre les tibias avec des films très méchants, du cinéma de la cruauté par packs de six et des metteurs en scène qui croient encore aux vertus du visuel, et pas simplement aux zooms à l'intérieur de plans improvisés par les acteurs.

Après Loveless, le film du Russe Andreï Zviaguintsev, chef-d'oeuvre inaugural de la sélection (qui a reçu le Prix du Jury), peu inquiété depuis, il y a eu The Square de Ruben Ostlund (Palme d'or tout de même), ou comment le cinéma scandinave s'est trouvé un nouveau maître de la fable ricanante construite en tableaux, après des années de domination du genre par Roy Andersson, puis Haneke, et enfin Yorgos Lanthimos, qui avec Mise à mort du cerf sacré (prix du meilleur scénario), fort beau titre français pour The Killing of a sacred deer (est-ce Ariane Labed, compagne française du réalisateur grec, qui lui a soufflé ? ça ne m'étonnerait qu'à moitié…), a continué à touiller à gros bouillons la mauvaise conscience des classes moyennes occidentales, tout en balançant de vilains coups de genoux dans l'institution familiale, réduite à se faire hara-kiri dans une ambiance de film d'horreur kubrickien dont la maestria formelle est indéniable.

Autant de films défoncés par les tenants d'un humanisme qu'ils oublient d'appliquer dans la vraie vie en se comportant en général comme de vrais rustres ; ces contempteurs d'un cinéma certes peu aimable s'en vengent en le couvrant de tous les maux de la création, sans se demander pourquoi autant de cinéastes convergent vers une même vision désespérément désespérante de la vie moderne.

Dans ce festival, je n'arrive plus à compter les séquences où les gens préfèrent regarder un petit écran plutôt que se regarder les uns les autres ; ou des personnages tirent profit des faiblesses de leur congénères, surtout si ceux-ci sont des femmes, des enfants ou des étrangers ; ou l'argent fausse tout, s'érige en Dieu et permet aux puissants d'exploiter tout ce qui traîne, animaux comme êtres humains. Enfonçage de portes ouvertes, diront ceux qui les ont depuis longtemps faites exploser au napalm histoire de se dégager l'horizon de leur inertie morale… Je dirais plutôt : chambre d'écho d'un monde dont on aime à dire qu'il est inquiétant alors qu'il est peut-être simplement mortifère.

Ce long tunnel de noirceur avait cependant un exutoire positif dans l'autre grande figure du festival : le retour au militantisme. C'est bien sûr l'admirable film de Campillo, 120 battements par minute (il a obentu le Grand Prix), qui en a fourni le modèle le plus probe et le plus excitant. Mais partout fleurissaient des films avec des scènes d'AG comme celles, folkloriques, de mai 68 dans Le Redoutable, et des organisations militantes, comme les vegans radicaux dans Okja de Bong Joon-ho. Autant dire que la compétition cette année fut extrêmement politique, et quand un film se situe hors de ces clous-là, il fait carrément tâche.

Au petit jeu des correspondances, il y en a une que le festivalier n'a pas pu louper : tous les jours, il passe quelques heures en compagnie de Nicole Kidman. Présente dans trois films et une série de la sélection officielle, Kidman y a montré des visages ô combien différents : ophtalmologue dévouée envers son chirurgien de mari, jusqu'à ce qu'elle découvre que celui-ci est une carpette morale portée sur la bibine et incapable de prendre une décision pour sauver sa famille (Mise à mort du cerf sacré) ; manageuse punk dans le Londres de 1977 confrontée au débarquement d'aliens new age aux tendances queer revendiquées (le très moyen How to talk to girls at parties de John Cameron Mitchell, un film progressivement étouffé par sa propension à s'autoproclamer culte avant même que le moindre spectateur n'ait posé les yeux sur lui) ; mère coinços faisant son coming out tardif (la saison 2 de Top of the lake, extrêmement décevante, plombée par une tendance au soap et à la reproduction de son thème central à tous les étages de son récit, au mépris de la plus élémentaire crédibilité) ; et enfin maîtresse d'un pensionnat pour jeunes filles dans l'Amérique sudiste de la guerre de sécession (Les Proies, très bon remake du film de Siegel par une Sofia Coppola retrouvée, livrant un film à la pureté classique surprenante, sans affèterie, sans gras, mais avec beaucoup de tension érotique et d'humour noir).

Kidman est partout, souvent formidable (surtout chez Lanthimos et Coppola, avec le même partenaire d'ailleurs, Colin Farrell, pas mal non plus), toujours juste, maître de ses nuances et du sous-texte, capable de se charger d'une émotion qu'elle contient juste assez pour la laisser affleurer à la surface de son corps et de son visage, ou la laissant déborder dans un flot de violence et de cruauté qui emporte tout sur son passage. Dans Les Proies, lorsqu'elle lave le corps nu du soldat déserteur et blessé, il faut voir comment le désir latent imprime chacun de ses mouvements, avant que tout éclate dans un souffle orgasmique qui mélange à égalité honte et plaisir. Elle est aujourd'hui la plus aventureuse des stars américaines : le Prix du 70e anniversaire lui va à merveille.

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"Scandale" : télégénie du mâle

ECRANS | De Jay Roach (É.-U., 1h48) avec Charlize Theron, Nicole Kidman, Margot Robbie…

Vincent Raymond | Mardi 21 janvier 2020

Patron de la très conservatrice chaîne d’infos Fox News, Roger Ailes impose à ses collaboratrices ses exigences et privautés, ainsi qu’une impitoyable loi du silence. Jusqu’à 2016, où la journaliste Gretchen Carlson, mise sur la touche, révèle ses pratiques. Peu à peu, les langues vont se délier… L’an passé, un familier du registre comique avait signé avec Vice un portrait aussi documenté que vitriolé de l’ancien vice-président républicain Dick Cheney. Rebelote aujourd'hui avec Jay Roach, dont on se souvient qu’il fut révélé par ses séries potacho-burlesques (Austin Powers, Mon beau-père et moi…) avant de se reconvertir dans le biopic politique. Dans Scandale, le cinéaste – qui ne peut cacher ses sympathies démocrates – monte au front pour épingler les travers de la frange la plus conservatrice de la société américaine à travers la bouche d’égout qui lui sert d’organe quasi-officiel. Au moment où le scandale éclate, nous sommes à la fois à la veille de #MeToo mais aussi (et surtout) en plein dans la campagne présidentielle qui vit Trump gag

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"Boy Erased" : au non du père

ECRANS | De Joel Edgerton (ÉU, 1h55) avec Lucas Hedges, Nicole Kidman, Russell Crowe…

Vincent Raymond | Mardi 26 mars 2019

Victime d’un viol à l’université, Jared se trouve contraint de dévoiler son homosexualité à sa famille. Pasteur de leur petite communauté, son père l’oblige à suivre un stage visant à le "guérir" de son orientation sous la houlette de Victor Sykes, un illuminé religieux pervers et nocif… On se souvient que la réalisatrice Desiree Akhavan avait l’an passé, dans Come As You Are, abordé ce même sujet des pseudo-thérapies de conversion, colonies sectaires où les familles à la limite de l’intégrisme placent leur enfant gay dans l’espoir que des gourous vomissant des versets de la Bible (tout en usant de tortures psychologiques et/ou physiques) les transforment en bons petits hétéronormés. Résultat ? Un taux de suicide hors norme. Le comédien-cinéaste australien Joel Edgerton reprend cette trame – et cette dénonciation – en lui donnant fatalement plus de lumière : d’une part parce qu’il adapte un fait divers (ne manquez pas à ce titre le carton de fin, d’un rare tragi-comique), de l’autre en conférant à des

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"La Favorite" : dames de cœur, à qui l’honneur ?

ECRANS | Deux intrigantes se disputent les faveurs de la cyclothymique Anne d’Angleterre afin d’avoir la mainmise sur le royaume… Une fable historique perverse dans laquelle l'actrice Olivia Colman donne à cette reine sous influence un terrible pathétique et le réalisateur Yórgos Lánthimos le meilleur de lui-même.

Vincent Raymond | Lundi 4 février 2019

À l’aube du XVIIIe siècle. La Couronne d’Angleterre repose sur la tête d’Anne (Olivia Colman). Sans héritier malgré dix-sept grossesses, maniaco-dépressive, la souveraine se trouve sous la coupe de Sarah (Rachel Weisz), sa dame de compagnie et amante (par ailleurs épouse de Lord Marlborough, le chef des armées), laquelle en profite pour diriger le royaume par procuration. Lorsque Abigail (Emma Stone), cousine désargentée de Sarah, arrive à la cour, une lutte pour obtenir les faveurs de la Reine s’engage… Demandez à Shakespeare, Marlowe, Welles, Frears, Hooper… La royauté britannique constitue, plus que tout autre monarchie, une source inépuisable d’inspiration pour la scène et l’écran. Au-delà de la fascination désuète qu’elle exerce sur son peuple et ceux du monde, elle forme en dépit des heurts dynastiques une continuité obvie dans l’Histoire anglaise, lui permettant de s’incarner à chaque époque dans l’une des ses figures, fût-elle fantoche. Telle celle d’Anne (1665-1714). Son humeur fragile la fit ductile, favorisant un jeu d’influences féminin inédit que La Favorite raconte san

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Mercredi, le Ciné-Club diffusera le culte "Lost in Translation"

ECRANS | « Sur ce sentiment inconnu dont l'ennui, la douceur m'obsèdent, j'hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse » écrivait Françoise Sagan (...)

Vincent Raymond | Mardi 30 octobre 2018

Mercredi, le Ciné-Club diffusera le culte

« Sur ce sentiment inconnu dont l'ennui, la douceur m'obsèdent, j'hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse » écrivait Françoise Sagan en incipit de Bonjour tristesse. S’il comporte sa dose d’ennui partagé, le sentiment habitant les protagonistes du Lost in Translation (2004) de Sofia Coppola, à (re)voir mercredi 7 novembre à 20h au cinéma Juliet-Berto, a davantage à voir avec la langueur et le décalage. Soit la balade de deux désœuvrés pris au piège dans un hôtel japonais, trouvant dans leur complicité un dérivatif à leurs solitudes et leurs vies respectives, qui permit à Scarlett Johansson de quitter ses emplois d’ado boudeuse et d’accéder aux rôles de jeune femme. Et à Bill Murray de continuer à faire le Bill Murray. Ce qui n’est pas mal. Merci le Ciné-Club pour cette programmation qui ouvre un cyle "Au féminin".

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"How to Talk to Girls at Parties" : retour en demi-teinte pour John Cameron Mitchell

ECRANS | De John Cameron Mitchell (GB, 1h42) avec Elle Fanning, Alex Sharp, Nicole Kidman...

Damien Grimbert | Mardi 19 juin 2018

Par le biais de ses deux premiers films (Hedwig and the Angry Inch en 2001 et, surtout, Shortbus en 2006), John Cameron Mitchell s’est d’emblée distingué comme un réalisateur singulier, porté par une approche aussi iconoclaste que généreuse des questions de genre. Après un long hiatus (Rabbit Hole, son dernier long-métrage, remonte à 2010), le voici de retour avec l’adaptation d’une nouvelle du célèbre auteur de fantasy britannique Neil Gaiman (Sandman, American Gods) portée par un casting prestigieux (Elle Fanning, Nicole Kidman…), mais dont la modestie d’ambition réduit malheureusement l’attrait. Histoire d’amour touchante entre un jeune ado punk révolté et une extraterrestre de passage sur terre au sein d’une colonie régie par des règles hautement absurdes, How to Talk to Girls at Parties évolue en permanence sur le fil entre un script se prêtant volontiers à l’humour distancié et une foi sans limite dans son histoire d’amour improbable. D’où un résultat sympathique, généreux mais fatalement un peu bancal, qui peine à marquer durablement les mémoires.

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"In the Fade" : Diane Kruger, tout simplement

ECRANS | de Fatih Akın (All.-Fr., 1h46) avec Diane Kruger, Denis Moschitto, Numan Acar…

Vincent Raymond | Lundi 15 janvier 2018

Allemagne, de nos jours. Katja a épousé Nuri, un commerçant d’origine turque, jadis petit délinquant mais rangé des voitures depuis qu’ils ont eu leur fils Rocco. Leur bonheur familial est brusquement réduit à néant quand un attentat perpétré par des nazis tue Nuri et Rocco… Depuis Head On (2004), on sait qu’il faut compter avec Fatih Akin, sur les épaules de qui pèsent la plupart des espoirs placés dans le renouveau du cinéma allemand, après le malheureux feu paille Florian Henckel von Donnersmarck (réalisateur du fameux La Vie des autres). Avec ce film complexe à l’indiscutable maîtrise (successivement une tragédie, un film de procès et un "revenge movie"), Akin embrasse sans barguigner la somme des réalités contemporaines d’outre-Rhin – notamment la résurgence d’activistes nazis décomplexés. Il signe en sus un bouleversant portrait de femme dans toutes les acceptions organiques du terme, offrant à Diane Kruger son premier réel grand rôle dans sa langue maternelle. Le fort signifiant politique de ce retour aux sources artistique – dûment distingué à Cannes par un Prix d'interprétation féminine – l

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"La Lune de Jupiter" : on lévite ou on l’évite

ECRANS | de Kornél Mundruczó (Hon.-All., 2h03) avec Merab Ninidze, Zsombor Jéger, György Cserhalmi…

Vincent Raymond | Mardi 21 novembre 2017

La Hongrie, aux portes de l’Europe. Un migrant abattu alors qu’il franchissait la frontière développe un étrange pouvoir de lévitation qu’un médecin véreux et au bout du rouleau va tenter d’exploiter à son profit. Seulement, le "miraculé" suscite d’autres appétits… Comme Yórgos Lánthimos (Mise à mort du cerf sacré), Kornél Mundruczó se veut moraliste ou prophète 2.0 : il malaxe de vieilles lunes, les amalgame à de l’actualité sensible sérieuse et les nappe de fantastique pour leur donner une aura métaphorique (et capter les amateurs de genre). Sauf que ça sonne creux. On sent le réalisateur bien fier de son effet ascensionnel/sensationnel – un "quickening" (une puissante énergie libérée par un immortel lorsqu'il est décapité, comme dans les films Highlander) façon transe lente, plutôt réussi la première fois ! L’ennui est qu’il ne manque pas une occasion de le resservir, chaque occurrence le vidant davantage de son caractère exceptionnel. Le soin minutieux apporté à cet effet, à une course-poursuite en voiture ou à tout ce qui a trait à la question technique, tranche violemment avec son apparent désinvestissement pour ce qui concerne

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"Jeune Femme" : sans toit, ni loi, mais avec un chat

ECRANS | de Léonor Serraille (Fr.-Bel., 1h37) avec Laetitia Dosch, Grégoire Monsaingeon, Souleymane Seye Ndiaye…

Vincent Raymond | Lundi 30 octobre 2017

Paula vivait avec Joachim, un photographe, mais là c’est fini. Alors elle est à la rue, avec son chat et ses pauv’ affaires. Elle tente de se débrouiller en squattant ici ou là, accumulant solutions transitoires et abris de fortune. C’est drôlement chaud, parce que dehors, il fait sacrément froid… Léonor Serraille a eu une chance inouïe que son film concoure à la Caméra d’Or l’année où son jury se trouve présidé par Sandrine Kiberlain. Celle-ci ne pouvait qu’être sensible au charme décousu de sa réalisation, comme au parcours cabossé de son personnage, évoquant fantomatiquement ces silhouettes errantes que la comédienne endossait dans les premiers longs-métrages de Lætitia Masson. Mais ce côté "truc d’il y a vingt ans" (voire de soixante, si l’on se réfère au Signe du Lion de Rohmer), c’est un peu le problème global de ce journal aigre-doux de la déchéance de Paula. Enchaînement un peu monotone d’épisodes, vaguement drolatique et social par fulgurances, Jeune Femme est sauvé par la grâce de quelques seconds rôles attachants (la gamine dont Paula "s’occupe", Yuki sa fausse amie d’enfance, Ousmane le vigile…)

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"Mise à mort du cerf sacré" : brame et châtiment avec stars

ECRANS | de Yórgos Lánthimos (Gr.-G.-B., 2h01, int.-12 ans avec avert.) avec Nicole Kidman, Colin Farrell, Barry Keoghan…

Vincent Raymond | Lundi 30 octobre 2017

Steven (Colin Farrell) forme avec Anne (Nicole Kidman) un couple huppé de médecins, parents de deux enfants éclatants de bonheur et de santé. Jusqu’à ce que Martin (Barry Keoghan), un ado orphelin de père dont Steven s’est bizarrement entiché, ne vienne jeter l’anathème sur leur vie en imposant un odieux chantage… Cannes 2017, ou l’édition des épigones : pendant que Östlund lorgnait du côté de Haneke avec The Square, Lánthimos jetait d’obliques regards en direction de Lars von Trier avec cette tragédie talionnesque et grandiloquente, où un pécheur (en l’occurrence un médecin coupable d’avoir tué un patient par négligence) se voit condamné à subir une punition à la mesure de sa faute. Mais quand Lars von Trier cherche à soumettre ses personnages à une épreuve, son confrère semble davantage enclin à éprouver son public en usant de basse provocation. Lánthimos aime en effet donner dans le sacrificiel symbolique, ne rechignant pas au passage à un peu d’obscénité

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"Happy End" : du Michael Haneke en quitte

ECRANS | de Michael Haneke (Fr.-Aut.-All., 1h48) avec Isabelle Huppert, Jean-Louis Trintignant, Mathieu Kassovitz…

Vincent Raymond | Lundi 2 octobre 2017

Après avoir causé la mort de sa mère dépressive par surdose d’anxiolytique, une pré-adolescente débarque chez son chirurgien de père, qui partage la demeure familiale calaisienne avec un patriarche réclamant l’euthanasie, une sœur entrepreneuse en plein tracas professionnels… Toujours aussi jovial, Michael Haneke convoque ici des figures et motifs bien connus pour une mise en pièce classique d’une caste déclinante, résonnant vaguement avec l’actualité grâce à l’irruption un tantinet artificielle de malheureux migrants. Dans le rôle du patriarche appelant la mort, Jean-Louis Trintignant joue une extension de son personnage de Amour – il y fait explicitement allusion. Quant à Isabelle Huppert, elle fronce le museau, écarquille les sourcils et incarne un bloc de béton congelé – quelle surprise ! Happy End ressemble hélas à du Haneke en kit : si

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"Faute d’amour" : attention, immense film

Cinéma | « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ». Deux parents obnubilés par leurs égoïstes bisbilles vont méditer sur Lamartine après que leur fils a disparu. Un (trop modeste) Prix du Jury à Cannes a salué ce film immense et implacable du puissant cinéaste russe Andrey Zvyagintsev.

Vincent Raymond | Lundi 18 septembre 2017

Moscou, de nos jours. Un couple se déchire dans la séparation, se querellant sur la vente de son appartement et se désintéressant du fruit de son union, Alyocha. Lorsque ce fils de 12 ans disparaît subitement, ils prennent conscience de leur faute d’amour. Mais n’est-ce pas trop tard ? « Une bête, il faudrait être une bête pour ne pas être ému par la dernière scène de "Paris, Texas". » C’est par ces mots que le fameux Serge Daney débutait sa critique du film de Wim Wenders (1984) dans Libération, trahissant l’urgence de se délivrer (et de partager) l’absolue incandescence d’une séquence rejaillissant sur un film tout entier. Gageons que Daney aurait éprouvé un bouleversement jumeau devant Faute d’amour, et ce plan aussi admirable qu’atroce sur le visage défiguré par la douleur d’un garçon hurlant un cri muet, et dont le silence va résonner longtemps dans le crâne des spectateurs. Ce masque de désespoir flottant dans la pénombre, c’est l’effondrement en temps réel d’un enfant qui, témoin invisible d’une dispute entre ses parents, a compris qu’il était de trop. Un ange passe Un film ne saurait se

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"Good Time" : lose poursuite pour le (finalement) expressif Robert Pattinson

ECRANS | de Ben & Joshua Safdie (ÉU-Lux, 1h40) avec Robert Pattinson, Ben Safdie, Jennifer Jason Leigh…

Vincent Raymond | Lundi 11 septembre 2017

Connie Nikas et son frère handicapé mental Nick braquent une banque. Dans la fuite, Nick est capturé. Alors Connie fait l’impossible au cours d’une nuit riche en rebondissements pour le libérer. Par les voies légales d’abord. Et puis les autres… Incroyable : Robert Pattinson peut afficher une gueule expressive et des nuances de jeu ! Merci aux frères Safdie pour cette révélation, ainsi que pour ce thriller nocturne haletant rappelant ces polars signés Hill, Carpenter, Scorsese et consorts qui éraflaient le New York crasseux des années 1970. L’effet vintage et déréalisant se trouve conforté par la B.O. synthétique de Daniel Lopatin, alias Oneohtrix Point Never, ainsi que par le matraquage de visages hallucinés, cabossés, arrachés à la pénombre, systématiquement cadrés en gros – voire très gros – plan. Dans leur quête formelle, les Safdie n’empruntent pas le chemin de l’esthétique pure, à la différence de Nicolas Winding Refn. Et s’ils partagent sa soif d’urgence ou son aptitude à fabriquer des sensations organiques, ils le font sans recourir aux sempiternelles armes à feu. Encore une sacrée transgression à mettre à leur crédit

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"Le Redoutable" : JLG, passionnant portrait chinois

ECRANS | Une année à part dans la vie du cinéaste Jean-Luc Godard (Louis Garrel à l'écran), quand les sentiments et la politique plongent ce fer de lance de la Nouvelle Vague dans le vague à l’âme. Une évocation fidèle au personnage, à son style, à son esprit potache ou mesquin. Pas du cinéma juste ; juste du cinéma, par Michel Hazanavicius.

Vincent Raymond | Lundi 11 septembre 2017

1967. Au sommet de sa gloire, Jean-Luc n’est pas à une contradiction près : s’il provoque en public en professant des slogans marxistes ou égalitaristes, il aspire en privé à une union conformiste de petit-bourgeois jaloux avec la jeune Anne. Tiraillé entre son Mao et son Moi, le cinéaste passe de l’idéologie au hideux au logis. L’insuccès de La Chinoise ne va rien arranger… Toutes proportions gardées, la vision du Redoutable rappelle celle du film AI, cette étonnante symbiose entre les univers et manière de deux cinéastes (l’un inspirateur, l’autre réalisateur), où Spielberg n’était jamais étouffé par le spectre de Kubrick. L’enjeu est différent pour Michel Hazanavicius, à qui il a fallu de la témérité pour se frotter à un Commandeur bien vivant – certes reclus et discret, mais toujours prompt à la sentence lapidaire ou la vacherie définitive. Hommage et dessert En savant théoricien-praticien de l’art du détournement, Hazanavicius a extrait du récit autobiographique d’Anne Wiazemsky Un an après une substance purement cinématographique et godardienne (faite de références intellectuelles, de cale

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Hubert Charuel : « L’élevage est un métier de dévotion »

ECRANS | "Petit Paysan" deviendra-t-il grand cinéaste ? C’est bien parti pour Hubert Charuel, qui signe à 32 ans un premier long-métrage troublant. Entretien cartes sur étable.

Vincent Raymond | Lundi 28 août 2017

Hubert Charuel : « L’élevage est un métier de dévotion »

De quelle(s) épidémie(s) vous êtes-vous inspiré pour votre premier film Petit Paysan ? Hubert Charuel : La maladie du film est fictive : elle présente plusieurs symptômes de maladies réelles, mais qui se soignent. J’ai grandi pendant la période de vaches folles et de fièvre aphteuse. On était dans cet esprit de paranoïa : l’angoisse de mes parents, de ma famille, des amis aux alentours était totale, personne ne comprenait ce qui se passait. Les vétérinaires ne savaient pas ce qu’était Creutzfeldt-Jakob, n’avaient pas les résultats… Ça a vraiment choqué beaucoup de monde. Les abattages, c’est horrible : les gens arrivaient, on tuait tous les animaux, on creusait une fosse au milieu de la ferme, on brûlait les animaux sur place. Un traumatisme pour les éleveurs et les vétérinaires. Certains ne s’en sont pas remis de faire des abattages totaux à la chaîne. D’autres ne s’en pas remis financièrement. Quand on dit à l’éleveur qu’il va toucher des indemnités, c’est plus compl

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"Petit Paysan" : de mal en pis

ECRANS | Un petit éleveur bovin tente de dissimuler l’épidémie qui a gagné son cheptel. Ce faisant, il s’enferre dans des combines et glisse peu à peu dans une autarcie paranoïaque et délirante. Une vacherie de bon premier film signée Hubert Charuel, à voir d’une traite.

Vincent Raymond | Lundi 28 août 2017

Difficile d’être plus en phase avec l’actualité qu’Hubert Charuel. Au moment où l’on s’interroge sur la pérennité des aides à l’agriculture biologique et où l’on peine à mesurer les première conséquences du énième scandale agro-industriel, son film nous met le nez dans la bouse d’une réalité alternative : celle des petits paysans. Ceux qui n’ont pas encore succombé, rongés par l’ingratitude de leur métier et les marges arrière de la grande distribution, ni été aspirés par leurs voisins, gros propriétaires fonciers ou de fermes automatisées – on en voit ici. Pierre est un petit paysan à la tête d’un domaine raisonnable – c’est-à-dire qu’il le gère tout seul, mais en lui consacrant tout son temps. Lorsqu'il détecte dans son troupeau des animaux malades d’une mystérieuse fièvre hémorragique, il redoute le pire : l’abattage de la totalité de ses bêtes. La dissimulation lui offre une illusion de répit, mais les conséquences ne font qu’aggraver le problème... Sans foin ni loi Le jeune réa

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Robin Campillo : « J'ai un point de vue de militant de base »

ECRANS | Auréolé du Grand prix du jury au dernier Festival de Cannes, le scénariste et réalisateur de "120 battements par minute", en salle le 23 août, revient sur la genèse de ce film qui fouille dans sa mémoire de militant.

Vincent Raymond | Vendredi 21 juillet 2017

Robin Campillo : « J'ai un point de vue de militant de base »

Comment, avec un tel sujet (« Début des années 1990 ; alors que le sida tue depuis près de dix ans, les militants d'Act Up-Paris multiplient les actions pour lutter contre l'indifférence générale »), évite-t-on de tomber dans le piège du didactisme ? Robin Campillo : Ça fait longtemps que se pose pour moi le problème des scénarios qui prennent trop le spectateur par la main comme un enfant et qui expliquent absolument tout ce que vivent les personnages. La meilleure façon que j’aie trouvée, c’est de reprendre ce truc à Act Up-Paris : il y avait un type qui, à l’accueil, expliquait très bien comment fonctionnait la prise de parole. Mais ensuite, quand on était dans le le groupe, on ne comprenait absolument plus rien à la manière dont fonctionnaient les gens : il y avait trop d’informations ! On s’apercevait que le sujet sida était éclaté en plein d’autre sujets, et on était perdus. J’ai donc voulu jeter le spectateur dans cette arène, comme dans une piscine pour qu’il apprenne à nager tout seul. Je voulais qu’il n’ait pas le temps de réagir à ce qui se produisait, aux discours ni aux actions, lui donner l’impression q

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"120 battements par minute" : charge virale

ECRANS | de Robin Campillo (Fr., 2h20) avec Nahuel Perez Biscayart, Arnaud Valois, Adèle Haenel…

Vincent Raymond | Mardi 4 juillet 2017

Histoires de révoltes et de combats. Celles des militants d’Act Up Paris à l’orée des années 1990 pour sensibiliser à coups d’actions spectaculaires l’opinion publique sur les dangers du sida et l’immobilisme de l’État. Et puis la romance entre Nathan et Sean, brisée par la maladie… Grand Prix à Cannes, ce mixte d’une chronique politique et d’une histoire sentimentale est aussi une autobiographie divergée de son réalisateur Robin Campillo. Ancien membre d’Act Up, il a toute légitimité pour évoquer le sujet de l’intérieur, en assumant sa subjectivité, et tenant compte du temps écoulé. Le portrait collectif qu’il signe n’est ainsi ni un mausolée aux victimes, ni un panégyrique aux survivants, ni un documentaire de propagande : il s’inscrit dans un contexte historique, à l’instar d’un conflit armé. Campillo emprunte d’ailleurs sa construction aux films de guerre, chaque génération ayant les siennes – les AG étant les réunions d’état-major avant les actions et manifs ; le champ de bataille les lieux d’intervention. Sauf qu’il y a ici deux guerres à mener : l’une, visible, contre les institutions et les labos pharmaceutiques ; l’autre, intime, contre le vir

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"Ava" : et Noée Abita creva l’écran

ECRANS | Dernier été pour les yeux d’Ava, ado condamnée à la cécité s’affranchissant des interdits ; et premiers regards sur le cinéma de Léa Mysius (coscénariste des "Fantômes d’Ismaël" d'Arnaud Desplechin) avec ce film troublant et troublé, ivre de la séduction solaire de la jeune Noée Abita.

Vincent Raymond | Mardi 20 juin 2017

Ava a treize ans, une mère célibataire fantasque, une petite sœur au biberon et une maladie qui va la rendre aveugle à la fin des grandes vacances. Loin de s’apitoyer sur son sort, l’ado profite de ce qui lui reste de vue pour longer les marges avec un jeune gitan qui la fascine… Bonne pioche pour la Semaine de la Critique du dernier Festival de Cannes que ce premier long-métrage de Léa Mysius, tout à la fois empli de la vitalité rebelle de la jeunesse et confronté à l’inéluctable d’une disparition précoce. Un poème sensoriel débarrassé d’un ancrage forcené au réalisme : Ava s’octroie ainsi des parenthèses de folie douce lorsqu’il s’agit d’évoquer le ressenti de la liberté, le frisson de l’incertain. Une révolte métaphorique dans une fuite à la poursuite de la beauté, où la suggestion discrète l’emporte sur la pataude monstration. Garde à vue On sait combien un film peut se trouver transfiguré par son acteur·trice grâce à l’accord intime entre l’interprète et son personnage. Ce que livre ici la débutante Noée Abita tient de la vibration : à l’âge des métamorphoses, avec son regard fixe et

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Lettre de Cannes #5

Festival de Cannes 2017 | Ou comment on prend un aller simple de la Black Lodge à l'Hôpital du Vinatier

Christophe Chabert | Vendredi 26 mai 2017

Lettre de Cannes #5

Cher PB, Laisse-moi te raconter une scène vue sur la Croisette, qui illustre à mon sens la folie qui gagne le festival, et peut-être plus que ça, le pays tout entier – à moins que ce ne soit le micro-climat du sud, mais je ne mange pas de ce pain-là. En plein carrefour, un type se fait renverser en scooter par une voiture. Rien de bien grave a priori, car le propriétaire du deux roues, assez vénér’, est déjà en train de tambouriner contre la vitre de l’automobiliste en le traitant de… Bon, pas besoin de te faire un dessin ou d’aligner des grossièretés. Un des mille policiers aux abords du Palais vient alors se mêler à l’affaire pour calmer le différend. Et là, sidération totale, l’homme au scooter s’adresse au représentant des forces de l’ordre – note l’expression – et lui demande s’il a le droit de « frapper » le mec dans la voiture. Sérieusement. Même pas pour rire. Gloups ! De folie, il fût question ces derniers jours dans les films de Cannes, alors que la compétition touchait à sa fin avec les films de François Ozon – rires – de Fatih Akin – argh – et de Lynne Ramsay – tout à l’heure. D’abord avec ce qui restera comme le choc ultime du festival

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Lettre de Cannes #6

Festival de Cannes 2017 | Ou comment un dernier film vient relancer la compétition, et où il faut apprendre à finir.

Christophe Chabert | Lundi 29 mai 2017

Lettre de Cannes #6

Cher PB, Je t’envoie cette dernière lettre à quelques heures d’un palmarès que, comme à son habitude, la presse s’empressera de mettre en pièces. Habitude étrange, à vrai dire : qui, du cinéaste et des acteurs qui font des films et composent un jury collectif ou du critique qui se contente de les voir, est le plus apte à en juger la valeur ? Qui est le meilleur spectateur de cinéma ? Vaste question que je ne trancherai pas ici, car bon, j’ai autre chose à faire. Mais l’an dernier, quand l’agora critique hurlait à la mort après la Palme remise à Moi, Daniel Blake, estimant qu’il s’agissait d’une « mauvaise Palme », on pouvait légitimement lui rétorquer que le film ne la DÉMÉRITAIT pas, quand bien même d’autres films la méritaient tout autant, sinon plus. The Last face, le film de Sean Penn, eût été d’évidence une mauvaise palme, car personne – à part Luc Besson, c’est dire – n’a défendu la chose, la jugeant unanimement nulle et nocive pour le cinéma. De toute façon, l’envie de réécrire l’histoire d’un palmarès à l’aune de ses choix personnels tient tout autant de l’égocentrisme que de l’illusion rétrospective, ce fléau qui empêche d’accepter

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Lettre de Cannes #3

Festival de Cannes 2017 | Ou comment la courtoisie est une valeur qui se perd, un grand cinéaste se suicide à Cannes, et Netflix invente le vidéo-film.

Christophe Chabert | Mardi 23 mai 2017

Lettre de Cannes #3

Cher PB, Au son d’un hélicoptère tournoyant dans le ciel, loin au-dessus de la croisette, je t’écris à nouveau pour te parler de cinéma. Mais avant, j’aimerais te raconter un petit jeu que je pratique avec quelques amis depuis que je me rends au festival. Ce jeu, qui est plutôt une forme de compétition honorifique, s’appelle le Prix de la courtoisie. Rien à voir avec la radio d’extrême droite éponyme — cela me rappelle qu’autrefois, quand moi-même je faisais de la radio, un des animateurs ne cessait de présenter les titres musicaux en parlant d’albums « éponymes », sans trop savoir ce qu’il racontait puisqu’il allait jusqu’à dire de certains qu’ils étaient « parfaitement éponymes », laissant penser que d’autres étaient « un peu éponymes » et d’autres encore « moyennement éponymes »… Le Prix de la courtoisie consiste à saluer chaleureusement TOUS les agents d’accueil que l’on croise avant d’accéder aux projections, de les remercier chaque fois qu’ils font quelque chose pour nous (biper nos badges, nous indiquer nos places…) et, plus globalement, de leur sourire et de ne pas les traiter comme des paillassons. La base, quoi… Sauf au festival de Cannes

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Lettre de Cannes #2

Festival de Cannes 2017 | Ou comment une projection vire à la farce, des militants bouleversent la Croisette et un cinéaste parle à un autre cinéaste.

Christophe Chabert | Lundi 22 mai 2017

Lettre de Cannes #2

Cher PB, Il faut que je te raconte ce qui s’est passé l’autre matin à la projection d’Okja, le film Netflix de Bong Joon-ho. Depuis l’annonce par Thierry Frémaux de l’entrée en compétition de deux films coproduits mais surtout distribués par l’opérateur de vidéo à la demande par abonnement à 10 boules par mois, plus en version HD, les exploitants français ne cessent de faire les scrogneugneus, et de réclamer peu ou prou qu’on chasse ces malotrus yankees qui viennent sur le territoire français bousiller notre sacro-sainte exception culturelle. On ne leur fera pas l’injure, à certains du moins, de leur rappeler qu’ils ont tous très bien sortis les précédents films de Bong Joon-ho ou de Noah Baumbach, l’autre social-traître à avoir signé chez Netflix. C’est vrai, merde, Mistress America, quoi, au moins 800 salles l’ont programmé ! Et Mother, j’en parle même pas… Et pendant des mois en plus ! Toujours est-il qu’ils avaient prévu leur coup : à peine le logo Netflix apparu sur l’écran, la bronca s’est levée dans le Grand Théâtre Lumière, et s’ils avaient pu passer les portiques de sécurité avec des piques et des

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Lettre de Cannes #1

Festival de Cannes 2017 | Où j'ai vu des portiques de sécurité, un film très noir et très fort de Zviaguintsev, et un beau film premier degré de Todd Haynes.

Christophe Chabert | Vendredi 19 mai 2017

Lettre de Cannes #1

Cher Petit Bulletin, M'y voici de nouveau, au soleil de Cannes, pour y humer l'air du temps cinématographique et y humer l'air tout court d'une Côte d'Azur désormais meurtrie par trop de jardinières géantes décourageant badauds et camions de se rencontrer en une étreinte assassine. Le Festival de Cannes fête son 70e anniversaire en étalant à son générique les noms de ses chers cinéastes disparus et en transformant chaque avant-projection en une vaste zone de sécurité pour aéroport : déposons donc quatre fois par jour nos clés, portefeuilles et téléphones avant de franchir de peu esthétiques portiques magnétiques ; ouvrons nos sacs pour en supprimer tout élément dangereux, à commencer par la crême solaire en tube, nous laissant ainsi plus de chances de mourir d'un mélanome que d'un attentat terroriste — pléonasme assumé. Ainsi, l'honneur est sauf car, comme disait Claudette Colbert dans La Huitième femme de Barbe-Bleue, avec l'accent français s'il vous plait : "Don't blame it on the Riviera". De plus, entre le moment où j'ai récupéré mon accréditation et celui où le festival a été officiellement déclaré ouvert, s'est produit un élément d'amp

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Aux yeux de tous

ECRANS | de Billy Ray (É.-U., 1h51) avec Julia Roberts, Chiwetel Ejiofor, Nicole Kidman…

Vincent Raymond | Mardi 22 mars 2016

Aux yeux de tous

Hollywood, usine à remakes… En signant celui de El secreto de sus ojos (2009), Billy Ray n’a cependant pas la main trop malheureuse. Car si Juan José Campanella intégrait son film dans un contexte politique rarement exploré (les prémices de la dictature argentine), son thriller manquait de substance, de rythme. Quitte à choir dans la caricature, Aux yeux de tous peut essuyer des reproches opposés : l’efficacité prime sur l’ancrage historique – la période consécutive à l’attentat contre le World Trade Center. De fait, on perd en originalité ce que l’on gagne en sensations pures – mais l’on conserve une très correcte séquence dans un stade ! Aux yeux de tous permet également d’opérer un constat : en plaçant côte à côte Julia Roberts et Nicole Kidman, on voit très clairement laquelle des deux ne mise pas tout sur son apparence et livre une réelle composition…VR

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The Lobster

ECRANS | ​De Yorgos Lanthimos (Gr/GB/PB/Ir/Fr, 1h58) avec Colin Farrell, Rachel Weisz, Jessica Barden…

Vincent Raymond | Mardi 27 octobre 2015

The Lobster

Une société futuriste où le célibat est banni. Les contrevenants ont un peu plus d’un mois pour trouver l’âme sœur dans un hôtel. En cas d’échec, ils sont changés en l’animal de leur choix. Menacé, David s’échappe et rejoint une armée rebelle, les Solitaires qui, eux, interdisent les couples… Objet bizarroïde tenant à la fois de l’europudding arty et de l’hommage à ce cinéma britannique de la fin des années 1960 (friand de thèmes dystopiques, d’ambiances beige-greige-marronnasse, de dialogue rare et de montage aride), The Lobster représente à dessein un futur dépassé. Bourrée jusqu’à la gueule de métaphores ultra clignotantes, la fable pèse d’autant plus vite qu’on assiste à un défilé interminable de stars grimées ou enlaidies, tirant des museaux exagérément longs. Elle laisse également dubitatif quant à la position de Lanthimos vis-à-vis de la représentation de la violence : le réalisateur semble balancer entre une certaine complaisance voyeuriste et une difficulté à assumer frontalement ses choix, notamment à la toute fin…

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Épisode MMXV : une rentrée cinéma en Force

ECRANS | Cette rentrée 2015 ressemble à une conjonction astronomique exceptionnelle : naines, géantes, à période orbitale longue ou courte, toutes les planètes de la galaxie cinéma s’alignent en quelques semaines sur les écrans. Sortez vos télescopes ! Enfin… chaussez vos lunettes. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 1 septembre 2015

Épisode MMXV : une rentrée cinéma en Force

C’est l’étoile Jacques Audiard, tout de Palme laurée, qui a annoncé la fin de la trêve estivale en mettant Dheepan en orbite le 26 août. Une précocité qui n’égale pas celle de Winter Sleep l’an passé : le film de Nuri Bilge Ceylan avait jailli début août sur les écrans. Dans son sillage, l’intégralité (ou presque) du palmarès cannois va se révéler : Mon roi de Maïwenn (Prix d’interprétation féminine pour Emmanuelle Bercot) et Chronic de Michel Franco (Prix du scénario) le 21 octobre ; The Lobster de Yorgos Lanthimos (Prix du Jury) le 28 ; Le Fils de Saul de László Nemes (Grand Prix) le 4 novembre. Si l’on excepte Maïwenn, il y a là un étonnant tir groupé ; comme si les jeunes cinéastes étrangers distingués sur la Croisette s’étaient ligués pour tenter d’exister commercialement. Car la concurrence en salle sera rude : d’abord, les poid

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Tokyo spleen pour Sofia Coppola

ECRANS | À la sortie de Lost in translation, Sofia Coppola n’était encore que la fille de son père et la réalisatrice d’un premier long prometteur, Virgin Suicides. (...)

Christophe Chabert | Mardi 20 janvier 2015

Tokyo spleen pour Sofia Coppola

À la sortie de Lost in translation, Sofia Coppola n’était encore que la fille de son père et la réalisatrice d’un premier long prometteur, Virgin Suicides. Tout va changer ensuite, au point de faire naître, comme c’est souvent le cas, des préjugés difficiles à décoller sur son cinéma qui, de Marie-Antoinette à The Bling ring, ne cessera de décevoir ses admirateurs. Raison de plus pour retourner aux sources du malentendu et ce grâce à une nouvelle séance des "Traversées urbaines" de la Cinémathèque. Dans Lost in translation, Coppola suit les pas de Bob, comédien américain en pleine dépression, venu à Tokyo tourner une pub pour un whisky. Ce comédien, c’est Bill Murray, qui grâce à ce rôle passera du statut d’acteur comique culte à celui d’égérie de la vague hipster du cinéma américain. En plein "jet lag" et paumé dans une ville dont il ne comprend ni la langue, ni les codes, Bob rencontre la jeune Charlotte qui, en attendant que son photographe de mari ne rentre à son hôtel, traîne son spleen et son ennui. Ensemble, ils

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The Bling ring

ECRANS | De Sofia Coppola (ÉU, 1h30) avec Israel Broussard, Emma Watson…

Christophe Chabert | Mardi 4 juin 2013

The Bling ring

L’accueil tiède (et à nos yeux injuste) réservé à Somewhere malgré son Lion d’or à Venise a sans doute poussé Sofia Coppola à faire profil bas avec The Bling ring, qui n’affiche aucun des atours modernistes de son film précédent. Au contraire, la cinéaste illustre le fait-divers dont elle s’inspire – quatre filles et un garçon californiens dévalisent les villas des stars qu’ils adulent  – avec un minium d’effets de style. Son thème de prédilection, à savoir la fascination pour l’oisiveté et la célébrité mêlées, subit lui aussi une torsion déflationniste flagrante. Plutôt que d’épouser le regard de ses personnages, elle adopte une posture distante sinon surplombante, comme si elle tenait la chronique froide de ce qui est avant tout la répétition d’un même cérémonial. L’overdose de marques et le name dropping constant n’est plus une matière de cinéma comme auparavant, mais une observation sociologique qui tend vers un réquisitoire dont les motifs sont plutôt éculés : internet, la presse peopl

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Stoker

ECRANS | Après avoir croisé Thérèse Raquin et un film de vampires dans "Thirst", Park Chan-wook se délocalise en Australie pour passer "L’Ombre d’un doute" d'Hitchcock au filtre de l’horreur gothique. Le résultat, ultra stylisé et plutôt distrayant, se présente comme une récréation dans son œuvre. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 23 avril 2013

Stoker

Une veuve éplorée, un oncle bellâtre prénommé Charlie revenu d’un long voyage à l’étranger et une adolescente introvertie nommée India à l’imaginaire macabre : voici les ingrédients de Stoker, drôle de film longtemps attendu qui marque les premiers pas de Park Chan-wook hors de sa Corée du Sud natale. Pas exactement aux États-Unis, mais sous la bannière australienne, avec une actrice principale du cru – Mia Wasikowska, épatante – et une autre, par ailleurs coproductrice, néo-zélandaise – Nicole Kidman, dont la carrière se risque de plus en plus vers des rivages troubles qui lui vont plutôt bien. Plus exotique encore, le scénario est signé Wentworth Miller, le beau gosse de la série Prison break. On aimerait bien jeter un œil à son script tant celui-ci reprend – sans le citer, et c’est sans doute un tort – L’Ombre d’un doute d’Hitchcock. Dans son précédent Thirst, Park Chan-wook s’amusait déjà à relire l’intrigue du Thérèse Raqu

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Alps

ECRANS | De Yorgos Lanthimos (Grèce, 1h33) avec Ariane Labed, Aggeliki Papoulia…

Christophe Chabert | Jeudi 21 mars 2013

Alps

Pour les admirateurs de Canine, le précédent film de Yorgos Lanthimos, Alps est une petite déception. Son pitch est pourtant tout aussi fort : un groupuscule bizarre monte une société secrète dont les membres sont chargés de prendre la place de personnes récemment décédées pour atténuer la douleur de leurs proches. Cela dit, cet argument met du temps à se clarifier sur l’écran, Lanthimos choisissant une structure en tableaux où chaque séquence diffuse une étrangeté qui distrait de l’enjeu principal. Une fois le récit vraiment lancé, il embraie sur une réflexion sur le pouvoir, l’envie et la compétition, qui là encore n’est pas d’une immense simplicité. Malgré sa confusion narrative, Alps garde toutefois une vraie force figurative : la mise en scène vise l’inconfort du spectateur, le mettant mal à l’aise par des situations extrêmes tout en les enveloppant d’un humour très noir. Un film d’auteur donc, dans le meilleur et le pire sens du terme.

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Tragédie(s) grecque(s)

ECRANS | Le désarroi politico-économique qui frappe la Grèce ne peut que pousser les sciences humaines à se pencher sur son histoire récente. Comme, en plus, le cinéma (...)

Christophe Chabert | Lundi 19 novembre 2012

Tragédie(s) grecque(s)

Le désarroi politico-économique qui frappe la Grèce ne peut que pousser les sciences humaines à se pencher sur son histoire récente. Comme, en plus, le cinéma grec contemporain a su faire de ces difficultés une force esthétique et narrative, il était presque logique que les rencontres Ethnologie et cinéma lui consacrent leur édition 2012. Il s’agira donc de remonter dans le temps, à travers des documentaires et des fictions (mais aussi des débats avec des historiens, philosophes et réalisateurs) : l’immigration (à travers la fresque d’Elia Kazan, America America), la dictature des colonels (Paroles et résistances, un documentaire de Timon Koulmasis) puis la Grèce moderne (avec le film inédit de feu Théo Angelopoulos, La Poussière du temps, deuxième volet de sa trilogie inachevée). Enfin, il sera bien entendu question de la crise actuelle, à travers plusieurs programmes qui iront du documentaire d’intervention à la fiction courte postée sur le web. Les rencontres aborderont ainsi la question de la diffusion de ses films sauvages, tournés avec des téléphones portables et publiés sur des blogs ou des réseaux sociaux. En clôture le samedi 1er décembre au M

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Paperboy

ECRANS | De Lee Daniels (ÉU, 1h48) avec Nicole Kidman, Zac Efron, Matthew McConaughey…

Christophe Chabert | Jeudi 11 octobre 2012

Paperboy

Le mirage continue autour de Lee Daniels : après les louanges déversées sur ce navet putassier et obscène qu’était Precious, le voilà sélectionné à Cannes pour un film encore pire, Paperboy. Daniels a désormais un style : en tant qu’auteur, il raconte à peu près n’importe comment ses histoires, passant d’un point de vue à un autre, ne choisissant jamais un angle pour traiter les sujets qu’il brasse, en général pleins de bonne conscience (ici : racisme, peine de mort, identité sexuelle). En tant que cinéaste, c’est la fête puisque l’image, déjà enlaidie par l’utilisation de filtres glauques pour faire vintage, est triturée avec d’incompréhensibles surimpressions, ralentis et anamorphoses, avant d’être baignée dans de la musique rétro. En tant qu’homme, Daniels aimerait provoquer (il faut voir Nicole Kidman se livrer à de pathétiques simagrées sexuelles pour mesurer l’étendue des dégâts), émouvoir (on n’a jamais vu mort d’un personnage aussi peu touchante à l’écran) et pousser à l’indignation. Mais le seul souvenir que laisse Paperboy, c’est celle d’un type q

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Effraction

ECRANS | De Joel Schumacher (ÉU, 1h31) avec Nicole Kidman, Nicolas Cage…

Aurélien Martinez | Mardi 17 juillet 2012

Effraction

Plus indéfendable que Joel Schumacher tu meurs. En chute libre depuis dix ans, c'est à croire qu'il n'a plus rien à perdre, enchainant avec une certaine malice suicidaire des projets toujours plus borderline. Effraction n'enlèvera rien aux pulsions droitières du bonhomme qui, dans ce proto remake de Desperate Hours, embarque Nicolas Cage et Nicole Kidman (couple bourgeois en crise) dans une spirale infernale de violence. Jouant d'une intrigue à tiroirs où une banale histoire de prise d'otages et d'argent débouche sur des trahisons en cascade, Schumacher dépeint un portrait malade de la famille et des relations conjugales, engoncées dans leurs mensonges et désirs inavoués. En ressort un objet tendu, souvent hystérique et écœurant de mauvais goût, mais qui prend progressivement forme pour accoucher d'une vision radicale et déviante. Jusqu'au-boutiste, problématique, ambigu, aberrant, Schumacher trace sa route au mépris des conventions et sans se soucier de plaire. Pour ça, respect. Jérôme Dittmar

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Rabbit hole

ECRANS | De John Cameron Mitchell (ÉU, 1h32) avec Nicole Kidman, Aaron Eckhardt…

François Cau | Vendredi 8 avril 2011

Rabbit hole

Difficile d’être insensible à ce Rabbit hole qui traite du drame par excellence : celui de la perte d’un enfant. Et pourtant… Si on verse une larme pendant sa scène finale (mais on pleurait à torrent devant la fin similaire d’Arizona Junior), le film de John Cameron Mitchell agace aussi par son insistance à solliciter l’émotion du spectateur. La faute à une adaptation maladroite de la pièce de théâtre initiale : ce que l’on peut accepter sur une scène devient factice à l’écran, notamment le fait que les personnages secondaires n’existent que pour illustrer un aspect du sujet, comme si le monde du film se réduisait à son thème. La mise en scène suit le même chemin : elle s’interdit distance et humour, confond pudeur et pose démonstrative. Enfin, les acteurs se livrent à un étrange anti-cabotinage, notamment Kidman qui semble expier les choix malheureux de sa carrière en acceptant de laisser quelques rides lui rendre l’expressivité qu’un abus de botox avait finie par effacer. Christophe Chabert

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Somewhere

ECRANS | Poussant jusqu’à son point limite le goût des récits minimalistes et de l’observation du silence, Sofia Coppola signe le beau portrait d’une star en stand-by professionnel et existentiel, dans un film fragile, ténu et marquant. Christophe Chabert

François Cau | Jeudi 23 décembre 2010

Somewhere

La caméra fixe une route perdue au milieu de nulle part. Une voiture de sport la traverse à pleine vitesse, mais la caméra ne l’accompagne pas. Le bruit du moteur s’éloigne, puis se rapproche, et la voiture traverse une autre portion du cadre, un autre morceau de route dans le fond de l’image ; elle disparaît encore… Le son se perd, revient et le bolide passe une fois de plus au premier plan. Ce premier plan de Somewhere où un homme tourne longuement en rond, effectuant quatre fois le même parcours en temps réel, jettera d’emblée pas mal de spectateurs dans le fossé. Le cinéma de Sofia Coppola, qui avait séduit le monde entier en filmant la brève rencontre à Tokyo entre Bill Murray et Scarlett Johansson, prend depuis Marie-Antoinette le risque de ne plus se parer d’effets de mode, mais de filmer la mode sans afféterie, comme une tapisserie qui sur la durée n’exprimerait que sa propre superficialité, qui est aussi celle des êtres qui l’habitent. La vie sur un fil C’est ce qui arrive à Johnny Marco (Stephen Dorff, dans un rôle qu’on imagine proche de sa propre vie), star du cinéma d’action échouée au mythique Château Marmont de Los Angeles, le br

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Canine

ECRANS | En provenance de Grèce, un conte de l’aliénation familiale à l’humour féroce : le film de Yorgos Lanthimos est une grosse claque dans la tronche ! Christophe Chabert

François Cau | Jeudi 26 novembre 2009

Canine

On doit d’abord remercier le fabuleux Paolo Sorrentino. Non seulement parce qu’on ne s’est toujours pas remis de son Il Divo, mais surtout car, sans lui et la sagacité de son jury cannois d’Un certain regard, nous serions passés à côté d’un des chocs de l’année, le génial Canine. Venu de Grèce, territoire cinématographique dont on ne connaît à peu près qu’Angelopoulos (quoiqu’on pense de ses films, pas un perdreau de l’année…), il s’impose par sa force subversive, son ambition formelle et son humour dévastateur — un film à ne pas mettre entre toutes les mains, même si on a envie de le partager avec le monde entier ! Yorgos Lanthimos, l’auteur de Canine, commence par nous faire perdre tous nos repères : des ados écoutent une cassette pédagogique façon «apprenez le Grec en dix leçons», mais l’affaire est du genre bizarre ; les définitions données aux mots sont totalement absurdes (par exemple, «mer» désigne un meuble !). Le champ s’élargit, et on fait connaissance avec une famille trop parfaite vivant dans un monde trop idéal : le père et la mère sourient tout le temps, les trois enfants (deux filles, un garçon) s’a

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Marie-Antoinette

ECRANS | Selon la formule consacrée, un réalisateur passe son temps et sa carrière à refaire le même film. Il serait malvenu de prétendre le contraire à propos de Sofia Coppola, comme nous le confirme cette biographie à la liberté euphorisante. Mais force est d'avouer que la recette fonctionne toujours. François Cau

Christophe Chabert | Mercredi 7 juin 2006

Marie-Antoinette

Virgin Suicides, Lost in Translation et Marie-Antoinette nous entretiennent en substance de la même trame narrative. L'adaptation de frêles créatures à un environnement extérieur absurde et "doucement" aliénant. Le spleen post-adolescent s'y love aux attentes sociales avec grâce, dans une pudeur magnifiée. Les tics de mise en scène entourant les héroïnes se renouvellent discrètement mais poursuivent le même but : envelopper le spectateur dans une atmosphère vaporeuse, dont la déliquescence sera toujours escamotée. Qui de mouvements de caméra à la lenteur savamment calculée, qui de fondus atténuant la soudaineté des ellipses, qui de furtifs regards caméras établissant illico la complicité... On pourrait facilement arguer la redite, l'application systématisée d'un schéma déclinable à l'infini ; mais ce serait faire abstraction de la réussite artistique d'un film plus envoûtant que sa note d'intention ne le laissait suggérer. D'autant que le pari esthétique était risqué : exploiter le luxe, draper sa superbe de vide en lui donnant la seule grâce d'une rapide étincelle d'émerveillement. Sofia Coppola ausculte une nouvelle fois le syndrome de la pauvre petite fille décalée, mais use

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