"Happy End" : du Michael Haneke en quitte

ECRANS | de Michael Haneke (Fr.-Aut.-All., 1h48) avec Isabelle Huppert, Jean-Louis Trintignant, Mathieu Kassovitz…

Vincent Raymond | Lundi 2 octobre 2017

Photo : Les Films du Losange


Après avoir causé la mort de sa mère dépressive par surdose d'anxiolytique, une pré-adolescente débarque chez son chirurgien de père, qui partage la demeure familiale calaisienne avec un patriarche réclamant l'euthanasie, une sœur entrepreneuse en plein tracas professionnels…

Toujours aussi jovial, Michael Haneke convoque ici des figures et motifs bien connus pour une mise en pièce classique d'une caste déclinante, résonnant vaguement avec l'actualité grâce à l'irruption un tantinet artificielle de malheureux migrants. Dans le rôle du patriarche appelant la mort, Jean-Louis Trintignant joue une extension de son personnage de Amour – il y fait explicitement allusion. Quant à Isabelle Huppert, elle fronce le museau, écarquille les sourcils et incarne un bloc de béton congelé – quelle surprise !

Happy End ressemble hélas à du Haneke en kit : si tous les éléments habituels dérangeants sont là, manque un liant – comme la durée obstinée des plans par exemple. Privé des longues séquences de tension faisant l'ordinaire si perturbant du cinéaste autrichien, ce film où seul le doublage des acteurs germanophones est de nature à choquer, paraît superficiel et anecdotique.


Happy End

De Michael Haneke (Fr-Autr, 1h50) avec Isabelle Huppert, Toby Jones... "Tout autour le Monde et nous au milieu, aveugles." Instantané d’une famille bourgeoise européenne.
Le Méliès 28 allée Henri Frenay Grenoble
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Isabelle Huppert : « Au cinéma, on ment par définition »

ECRANS | Rencontre / Elle sourit quand on lui suggère que "La Daronne" (en salles le 9 septembre) pourrait changer son image. Isabelle Huppert en a vu d'autres et, une nouvelle fois, s'amuse à renverser les clichés.

Vincent Raymond | Mardi 8 septembre 2020

Isabelle Huppert : « Au cinéma, on ment par définition »

Comment choisissez-vous vos rôles ? En fonction de ce que vous auriez envie de voir ou en rupture par rapport à ce vous avez fait auparavant ? Isabelle Huppert : C’est peut-être plus une question que se pose le metteur en scène que l’acteur. Parce qu’au fond, un acteur a peu de pouvoir sur la possibilité d'un film. Sinon, un peu tout dans la genèse m’attire : entrer dans un personnage, travailler avec un metteur en scène, le dialogue, une phrase qui vous reste dans la tête et pour laquelle on a envie de faire le film… C’est quand même à chaque fois une aventure un peu existentielle de faire un film : il y a tout un chemin qui vous y mène et qui n’est jamais le même… Quel a été le point de départ de La Daronne ? Le livre, que j’ai lu avant de savoir que Jean-Paul Salomé voulait faire le film. J’ai entendu Anne-Laure Cayre [l’autrice et coscénariste, NDLR] à la radio et, tout de suite, j’ai été très intéressée par ce qu’elle racontait. Je suis descendue en courant acheter le livre, que j’ai trouvé formidable et très bien écrit. Peu de temps après, il se trouve que Jean-Pierre, avec qui je voy

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"La Daronne" : shit et chut !

ECRANS | ★★★☆☆ De Jean-Paul Salomé (Fr., 1h30) avec Isabelle Huppert, Hippolyte Girardot, Farida Ouchani…

Vincent Raymond | Mardi 8 septembre 2020

Interprète cachetonnant à la traduction d'écoutes policières, Patience Portefeux trouve un moyen de régler ses ardoises : écouler une cargaison de shit subtilisée à ses propriétaires et devenir fournisseuse en gros. La police va s’escrimer à identifier cette mystérieuse nouvelle "daronne"… Bardée de slogans qui claquent et d’un logo du festival de l’Alpe-d’Huez, l’affiche mettant en valeur une Isabelle Huppert voilée comme une riche Émiratie tend à faire passer La Daronne pour une comédie. En réalité, il s’agit là, comme pour le personnage de Patience, d’un déguisement dissimulant sa vraie nature de film noir à la croisée des mafias marocaines et chinoises et reposant sur des impératifs sociaux (payer l’Ehpad de sa mère, rembourser les dettes de son défunt mari, aider ses filles) : c’est la nécessité qui fait la hors-la-loi. Et sous cet épiderme de polar affleure un autre film encore, à la tonalité étonnamment mélancolique, nostalgique, où Patience (prénom décidément bien trouvé) peut enfin renouer avec son passé. Celle qui propose dans un langage fleuri mi argotique, mi arabe, à de petites

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"Greta" : l'affaire est dans le sac

ECRANS | de Neil Jordan (ÉU-Irl, 1h38) avec Isabelle Huppert, Chloë Grace Moretz, Maika Monroe…

Vincent Raymond | Lundi 10 juin 2019

Serveuse à New York, Frances trouve un soir dans le métro un élégant sac à main. Il appartient à Greta, une excentrique vieille Française qui conquiert vite la jeune fille. Frances découvre alors combien Greta peut se montrer intrusive et inquiétante. Mais n’est-ce pas déjà trop tard ? Depuis combien de temps n'avait-il pas été plaisant de voir Isabelle Huppert à l'écran ; c'est-à-dire appelée pour autre chose qu'un rôle lui donnant le prétexte d'être soit une victime à la passivité suspecte (pour ne pas dire consentante), soit une épave bourgeoise – les deux n'étant pas incompatibles ? Le réalisateur irlandais Neil Jordan a eu le nez creux en pensant à elle : d'ordinaire agaçantes, les minauderies de son jeu se révèlent ici franchement inquiétantes et servent à asseoir la dualité de son personnage de prédatrice : sous des dehors lisses et respectables, sans âge, Greta tient du vampire, auquel il ne faut jamais ouvrir sa porte si l'on veut s'en prémunir, mais qui ne vous lâchera pas si vous l'invitez chez vous. Jordan s'y connaît sur le sujet. Le terme a beau paraître galvaudé, on peut parler en l'occurrence de suspense hitch

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Antonin Baudry : « "Le Chant du loup" est une tragédie grecque dans un sous-marin aujourd’hui »

ECRANS | Auteur et scénariste de la série BD et du film "Quai d’Orsay", Antonin Baudry s’attaque à la géopolitique fiction avec un thriller de guerre aussi prenant que documenté, à regarder écoutilles fermées et oreilles grandes ouvertes. Rencontre avec le cinéaste et ses comédiens autour d’une apocalypse évitée.

Vincent Raymond | Mercredi 20 février 2019

Antonin Baudry : «

Pour une première réalisation de long métrage, vous vous êtes imposé un double défi : signer un quasi huis clos en tournant dans des sous-marins, mais aussi donner de la visibilité au son… Antonin Baudry : C’était l’une des composantes dans l’idée de créer un espace immersif. Il fallait d’abord reproduire le son et ensuite avoir une représentation visuelle des choses qu'on entend, et une représentation dans le son des choses qu'on voie. C’est un truc très envoûtant : on a essayé de recréer des écrans à la fois beaux et réalistes, qui jouent narrativement, politiquement également. Cela fait partie du décor, du rapport entre les êtres humains et les machines – les sonars – donc de la problématique du film. Le terme "chant du loup" préexistait-il ? AB : C'est le nom que l’on donne souvent à des sonars ennemis parce qu’il reflète cette notion de danger. Une fois, quand j'étais à bord d’un sous-marin à moitié en exercice et en mission, une espèce de sirène a retenti et j'ai vu que tout le monde se crispait un peu. J’ai entendu quelqu'un qui disait :

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"Le Chant du loup" : la mort dans les oreilles

ECRANS | de Antonin Baudry (Fr, 1h55) avec François Civil, Omar Sy, Reda Kateb, Mathieu Kassovitz…

Vincent Raymond | Lundi 18 février 2019

L'ouïe hors du commun de Chanteraide lui permet d’identifier grâce à sa signature sonore n’importe quel submersible ou navire furtif. Mais à cause d’une hésitation, l’infaillibilité du marin est remise en cause. Une crise nucléaire sans précédent va pourtant le rendre incontournable… Scénariste sous le pseudonyme d’Abel Lanzac de la série BD et du film Quai d’Orsay, le diplomate Antonin Baudry change de "corps" mais pas d’état d’esprit en signant ici son premier long-métrage : une nouvelle fois, en effet, c’est une certaine idée du devoir et de la servitude à un absolu qu’il illustre. Les sous-mariniers forment un "tout" dévoué à leur mission, comme le ministre des Affaires étrangères l’était à sa "vision" d’une France transcendée par sa propre geste héroïque dans la BD. Mais s’il s’agit de deux formes de huis clos (l’un dans les cabinets dorés du pouvoir, l’autre parmi les hauts fonds), tout oppose cinématographiquement les projets. Le

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"Une jeunesse dorée" : jeunesse qui rouille fait l’andouille

ECRANS | De Eva Ionesco (Fr-Bel, 1h52) avec Isabelle Huppert, Melvil Poupaud, Galatea Bellugi…

Vincent Raymond | Lundi 14 janvier 2019

1979. Rose quitte le foyer où elle est placée pour vivre avec son amoureux, un peintre débutant. Seule condition : suivre son apprentissage. Qu’elle va vite déserter pour se fondre dans les folles nuits d'une boîte parisienne à la mode, en compagnie d’excentriques autodestructeurs… Poursuivant ici après My Little Princess la résurrection de ses souvenirs par le cinéma, Eva Ionesco aborde à présent la stupéfiante (!) époque du Palace, hantée de noctambules vaguement arty-dandy, à qui les années 1980 réservaient de mirifiques promesses – mais aussi son lot de morts violentes. D’où le ton crépusculaire de cet opus, façon gueule de bois et cendrier froid, traversé de fantômes plus ou moins nommément cités (Pacadis, Pascale Ogier ou encore Jacno s’y reconnaissent par flashes) et son cousinage avec les ambiances des Nuits de la pleine lune (1984) – tout de même, quel flair le vieux Rohmer avait eu en capturant en temps réel la joie triste de cette jeunesse. Mais hélas pour Ionesco, son auto-biopic décalé se trouve pénalisé par la fausseté de son interprète principale, la baby-doll Galatea Bellugi

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"Madame Hyde" : Bozon maudit

ECRANS | de Serge Bozon (Fr., 1h35) avec Isabelle Huppert, Romain Duris, José Garcia…

Vincent Raymond | Lundi 26 mars 2018

Prof de physique dans un lycée de banlieue, Madame Géquil (Isabelle Huppert) est chahutée par ses élèves et méprisée par ses collègues. Un jour, un choc électrique la métamorphose en une version d’elle-même plus conquérante, capable parfois de s’embraser, voire de consumer les autres… Auteur de manifestes puissamment anti-cinématographiques (La France, Tip Top) et jouissant d’un prestige parisien aussi enviable qu’inexplicable au-delà du périphérique, le redoutable Serge Bozon confirme tout ce qu’il était permis de craindre d’une transposition du roman Docteur Jekyll et Mister Hyde de Robert Louis Stevenson revêtue de sa signature. Substance fantastique siphonnée (forcément, ce serait convenu), interprétation plate (la stakhanoviste du mois Isabelle Huppert poursuit ici le rôle qu’elle endosse depuis environ dix ans), vision de la banlieue telle qu’elle était fantasmée au début des années 1990, on peine à comprendre le "pourquoi" de ce film. Son "comment" demeure également mystérieux, avec ses séquences coup

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"La Caméra de Claire" : Croisette et (interminables) causettes

ECRANS | de Sang-Soo Hong (Cor. du S.-Fr., 1h09) avec Isabelle Huppert, Min-Hee Kim, Jang Mi Hee…

Vincent Raymond | Lundi 5 mars 2018

Dans les rues de Cannes, pendant un festival du film bien connu, Claire se promène avec son appareil à photo instantanées et sympathise avec Manhee, jeune Coréenne récemment virée par sa patronne. Grâce à l’entremise de Claire, les choses vont peut-être s’arranger… Le prolifique réalisateur sud-coréen Sang-Soo Hong semble ne plus pouvoir se passer de la comédienne Min-Hee Kim, au centre de ses trois dernières réalisations – c’est-à-dire celles de l’année. La voici endossant le rôle d’une malheureuse promenant sa superbe mine déconfite en bord de plage ou en terrasse de café, pendant qu’Isabelle Huppert vêtue d’une robe jaune caresse des chiens gris, en sur-souriant sans montrer ses dents. Le temps s’étire en palabres, en considérations sur l’acte photographique ou la jalousie, pendant que des instruments à cordes jouent une berceuse proposant une insidieuse sieste. Ne serait-ce que par courtoisie, il est inutile d’aller ronfler dans une salle.

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"In the Fade" : Diane Kruger, tout simplement

ECRANS | de Fatih Akın (All.-Fr., 1h46) avec Diane Kruger, Denis Moschitto, Numan Acar…

Vincent Raymond | Lundi 15 janvier 2018

Allemagne, de nos jours. Katja a épousé Nuri, un commerçant d’origine turque, jadis petit délinquant mais rangé des voitures depuis qu’ils ont eu leur fils Rocco. Leur bonheur familial est brusquement réduit à néant quand un attentat perpétré par des nazis tue Nuri et Rocco… Depuis Head On (2004), on sait qu’il faut compter avec Fatih Akin, sur les épaules de qui pèsent la plupart des espoirs placés dans le renouveau du cinéma allemand, après le malheureux feu paille Florian Henckel von Donnersmarck (réalisateur du fameux La Vie des autres). Avec ce film complexe à l’indiscutable maîtrise (successivement une tragédie, un film de procès et un "revenge movie"), Akin embrasse sans barguigner la somme des réalités contemporaines d’outre-Rhin – notamment la résurgence d’activistes nazis décomplexés. Il signe en sus un bouleversant portrait de femme dans toutes les acceptions organiques du terme, offrant à Diane Kruger son premier réel grand rôle dans sa langue maternelle. Le fort signifiant politique de ce retour aux sources artistique – dûment distingué à Cannes par un Prix d'interprétation féminine – l

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PB d'or 2017 : cinéma

C'était 2017... | Où l'on a profité de ce bilan de fin d'année pour dégager une tendance.

Vincent Raymond | Mardi 19 décembre 2017

PB d'or 2017 : cinéma

Le PB d'or de la contre-tendance de l'année : les films à forme baroque Et si le temps des films à dominante beige avait vécu ? Et si le public éprouvait un sentiment de surdose face à ces productions froides et intérieures, se complaisant (parfois avec talent) dans la "grègitude" des choses, le bon cafard des familles, la déliquescence sordide des corps et/ou de l’esprit ? Et si le César décerné au Elle de Paul Verhoeven équivalait à un chant du cygne ? Le rejet public et critique du Happy End de Michael Haneke, figure de proue du genre, n’a rien d’anodin. Pour contrer les films miroirs, beaux objets trop lisses, trop plats, trop froids, les spectateurs réclament de l’accident, de l’éclat. Bref, que le miroir se brise et diffracte un peu, au lieu de se borner à refléter dans les limites du cadre. Voilà pourquoi on saluera avec ce PB d'or

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"La Lune de Jupiter" : on lévite ou on l’évite

ECRANS | de Kornél Mundruczó (Hon.-All., 2h03) avec Merab Ninidze, Zsombor Jéger, György Cserhalmi…

Vincent Raymond | Mardi 21 novembre 2017

La Hongrie, aux portes de l’Europe. Un migrant abattu alors qu’il franchissait la frontière développe un étrange pouvoir de lévitation qu’un médecin véreux et au bout du rouleau va tenter d’exploiter à son profit. Seulement, le "miraculé" suscite d’autres appétits… Comme Yórgos Lánthimos (Mise à mort du cerf sacré), Kornél Mundruczó se veut moraliste ou prophète 2.0 : il malaxe de vieilles lunes, les amalgame à de l’actualité sensible sérieuse et les nappe de fantastique pour leur donner une aura métaphorique (et capter les amateurs de genre). Sauf que ça sonne creux. On sent le réalisateur bien fier de son effet ascensionnel/sensationnel – un "quickening" (une puissante énergie libérée par un immortel lorsqu'il est décapité, comme dans les films Highlander) façon transe lente, plutôt réussi la première fois ! L’ennui est qu’il ne manque pas une occasion de le resservir, chaque occurrence le vidant davantage de son caractère exceptionnel. Le soin minutieux apporté à cet effet, à une course-poursuite en voiture ou à tout ce qui a trait à la question technique, tranche violemment avec son apparent désinvestissement pour ce qui concerne

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"Jeune Femme" : sans toit, ni loi, mais avec un chat

ECRANS | de Léonor Serraille (Fr.-Bel., 1h37) avec Laetitia Dosch, Grégoire Monsaingeon, Souleymane Seye Ndiaye…

Vincent Raymond | Lundi 30 octobre 2017

Paula vivait avec Joachim, un photographe, mais là c’est fini. Alors elle est à la rue, avec son chat et ses pauv’ affaires. Elle tente de se débrouiller en squattant ici ou là, accumulant solutions transitoires et abris de fortune. C’est drôlement chaud, parce que dehors, il fait sacrément froid… Léonor Serraille a eu une chance inouïe que son film concoure à la Caméra d’Or l’année où son jury se trouve présidé par Sandrine Kiberlain. Celle-ci ne pouvait qu’être sensible au charme décousu de sa réalisation, comme au parcours cabossé de son personnage, évoquant fantomatiquement ces silhouettes errantes que la comédienne endossait dans les premiers longs-métrages de Lætitia Masson. Mais ce côté "truc d’il y a vingt ans" (voire de soixante, si l’on se réfère au Signe du Lion de Rohmer), c’est un peu le problème global de ce journal aigre-doux de la déchéance de Paula. Enchaînement un peu monotone d’épisodes, vaguement drolatique et social par fulgurances, Jeune Femme est sauvé par la grâce de quelques seconds rôles attachants (la gamine dont Paula "s’occupe", Yuki sa fausse amie d’enfance, Ousmane le vigile…)

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"Faute d’amour" : attention, immense film

Cinéma | « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ». Deux parents obnubilés par leurs égoïstes bisbilles vont méditer sur Lamartine après que leur fils a disparu. Un (trop modeste) Prix du Jury à Cannes a salué ce film immense et implacable du puissant cinéaste russe Andrey Zvyagintsev.

Vincent Raymond | Lundi 18 septembre 2017

Moscou, de nos jours. Un couple se déchire dans la séparation, se querellant sur la vente de son appartement et se désintéressant du fruit de son union, Alyocha. Lorsque ce fils de 12 ans disparaît subitement, ils prennent conscience de leur faute d’amour. Mais n’est-ce pas trop tard ? « Une bête, il faudrait être une bête pour ne pas être ému par la dernière scène de "Paris, Texas". » C’est par ces mots que le fameux Serge Daney débutait sa critique du film de Wim Wenders (1984) dans Libération, trahissant l’urgence de se délivrer (et de partager) l’absolue incandescence d’une séquence rejaillissant sur un film tout entier. Gageons que Daney aurait éprouvé un bouleversement jumeau devant Faute d’amour, et ce plan aussi admirable qu’atroce sur le visage défiguré par la douleur d’un garçon hurlant un cri muet, et dont le silence va résonner longtemps dans le crâne des spectateurs. Ce masque de désespoir flottant dans la pénombre, c’est l’effondrement en temps réel d’un enfant qui, témoin invisible d’une dispute entre ses parents, a compris qu’il était de trop. Un ange passe Un film ne saurait se

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"Good Time" : lose poursuite pour le (finalement) expressif Robert Pattinson

ECRANS | de Ben & Joshua Safdie (ÉU-Lux, 1h40) avec Robert Pattinson, Ben Safdie, Jennifer Jason Leigh…

Vincent Raymond | Lundi 11 septembre 2017

Connie Nikas et son frère handicapé mental Nick braquent une banque. Dans la fuite, Nick est capturé. Alors Connie fait l’impossible au cours d’une nuit riche en rebondissements pour le libérer. Par les voies légales d’abord. Et puis les autres… Incroyable : Robert Pattinson peut afficher une gueule expressive et des nuances de jeu ! Merci aux frères Safdie pour cette révélation, ainsi que pour ce thriller nocturne haletant rappelant ces polars signés Hill, Carpenter, Scorsese et consorts qui éraflaient le New York crasseux des années 1970. L’effet vintage et déréalisant se trouve conforté par la B.O. synthétique de Daniel Lopatin, alias Oneohtrix Point Never, ainsi que par le matraquage de visages hallucinés, cabossés, arrachés à la pénombre, systématiquement cadrés en gros – voire très gros – plan. Dans leur quête formelle, les Safdie n’empruntent pas le chemin de l’esthétique pure, à la différence de Nicolas Winding Refn. Et s’ils partagent sa soif d’urgence ou son aptitude à fabriquer des sensations organiques, ils le font sans recourir aux sempiternelles armes à feu. Encore une sacrée transgression à mettre à leur crédit

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"Le Redoutable" : JLG, passionnant portrait chinois

ECRANS | Une année à part dans la vie du cinéaste Jean-Luc Godard (Louis Garrel à l'écran), quand les sentiments et la politique plongent ce fer de lance de la Nouvelle Vague dans le vague à l’âme. Une évocation fidèle au personnage, à son style, à son esprit potache ou mesquin. Pas du cinéma juste ; juste du cinéma, par Michel Hazanavicius.

Vincent Raymond | Lundi 11 septembre 2017

1967. Au sommet de sa gloire, Jean-Luc n’est pas à une contradiction près : s’il provoque en public en professant des slogans marxistes ou égalitaristes, il aspire en privé à une union conformiste de petit-bourgeois jaloux avec la jeune Anne. Tiraillé entre son Mao et son Moi, le cinéaste passe de l’idéologie au hideux au logis. L’insuccès de La Chinoise ne va rien arranger… Toutes proportions gardées, la vision du Redoutable rappelle celle du film AI, cette étonnante symbiose entre les univers et manière de deux cinéastes (l’un inspirateur, l’autre réalisateur), où Spielberg n’était jamais étouffé par le spectre de Kubrick. L’enjeu est différent pour Michel Hazanavicius, à qui il a fallu de la témérité pour se frotter à un Commandeur bien vivant – certes reclus et discret, mais toujours prompt à la sentence lapidaire ou la vacherie définitive. Hommage et dessert En savant théoricien-praticien de l’art du détournement, Hazanavicius a extrait du récit autobiographique d’Anne Wiazemsky Un an après une substance purement cinématographique et godardienne (faite de références intellectuelles, de cale

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Hubert Charuel : « L’élevage est un métier de dévotion »

ECRANS | "Petit Paysan" deviendra-t-il grand cinéaste ? C’est bien parti pour Hubert Charuel, qui signe à 32 ans un premier long-métrage troublant. Entretien cartes sur étable.

Vincent Raymond | Lundi 28 août 2017

Hubert Charuel : « L’élevage est un métier de dévotion »

De quelle(s) épidémie(s) vous êtes-vous inspiré pour votre premier film Petit Paysan ? Hubert Charuel : La maladie du film est fictive : elle présente plusieurs symptômes de maladies réelles, mais qui se soignent. J’ai grandi pendant la période de vaches folles et de fièvre aphteuse. On était dans cet esprit de paranoïa : l’angoisse de mes parents, de ma famille, des amis aux alentours était totale, personne ne comprenait ce qui se passait. Les vétérinaires ne savaient pas ce qu’était Creutzfeldt-Jakob, n’avaient pas les résultats… Ça a vraiment choqué beaucoup de monde. Les abattages, c’est horrible : les gens arrivaient, on tuait tous les animaux, on creusait une fosse au milieu de la ferme, on brûlait les animaux sur place. Un traumatisme pour les éleveurs et les vétérinaires. Certains ne s’en sont pas remis de faire des abattages totaux à la chaîne. D’autres ne s’en pas remis financièrement. Quand on dit à l’éleveur qu’il va toucher des indemnités, c’est plus compl

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"Petit Paysan" : de mal en pis

ECRANS | Un petit éleveur bovin tente de dissimuler l’épidémie qui a gagné son cheptel. Ce faisant, il s’enferre dans des combines et glisse peu à peu dans une autarcie paranoïaque et délirante. Une vacherie de bon premier film signée Hubert Charuel, à voir d’une traite.

Vincent Raymond | Lundi 28 août 2017

Difficile d’être plus en phase avec l’actualité qu’Hubert Charuel. Au moment où l’on s’interroge sur la pérennité des aides à l’agriculture biologique et où l’on peine à mesurer les première conséquences du énième scandale agro-industriel, son film nous met le nez dans la bouse d’une réalité alternative : celle des petits paysans. Ceux qui n’ont pas encore succombé, rongés par l’ingratitude de leur métier et les marges arrière de la grande distribution, ni été aspirés par leurs voisins, gros propriétaires fonciers ou de fermes automatisées – on en voit ici. Pierre est un petit paysan à la tête d’un domaine raisonnable – c’est-à-dire qu’il le gère tout seul, mais en lui consacrant tout son temps. Lorsqu'il détecte dans son troupeau des animaux malades d’une mystérieuse fièvre hémorragique, il redoute le pire : l’abattage de la totalité de ses bêtes. La dissimulation lui offre une illusion de répit, mais les conséquences ne font qu’aggraver le problème... Sans foin ni loi Le jeune réa

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Robin Campillo : « J'ai un point de vue de militant de base »

ECRANS | Auréolé du Grand prix du jury au dernier Festival de Cannes, le scénariste et réalisateur de "120 battements par minute", en salle le 23 août, revient sur la genèse de ce film qui fouille dans sa mémoire de militant.

Vincent Raymond | Vendredi 21 juillet 2017

Robin Campillo : « J'ai un point de vue de militant de base »

Comment, avec un tel sujet (« Début des années 1990 ; alors que le sida tue depuis près de dix ans, les militants d'Act Up-Paris multiplient les actions pour lutter contre l'indifférence générale »), évite-t-on de tomber dans le piège du didactisme ? Robin Campillo : Ça fait longtemps que se pose pour moi le problème des scénarios qui prennent trop le spectateur par la main comme un enfant et qui expliquent absolument tout ce que vivent les personnages. La meilleure façon que j’aie trouvée, c’est de reprendre ce truc à Act Up-Paris : il y avait un type qui, à l’accueil, expliquait très bien comment fonctionnait la prise de parole. Mais ensuite, quand on était dans le le groupe, on ne comprenait absolument plus rien à la manière dont fonctionnaient les gens : il y avait trop d’informations ! On s’apercevait que le sujet sida était éclaté en plein d’autre sujets, et on était perdus. J’ai donc voulu jeter le spectateur dans cette arène, comme dans une piscine pour qu’il apprenne à nager tout seul. Je voulais qu’il n’ait pas le temps de réagir à ce qui se produisait, aux discours ni aux actions, lui donner l’impression q

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"120 battements par minute" : charge virale

ECRANS | de Robin Campillo (Fr., 2h20) avec Nahuel Perez Biscayart, Arnaud Valois, Adèle Haenel…

Vincent Raymond | Mardi 4 juillet 2017

Histoires de révoltes et de combats. Celles des militants d’Act Up Paris à l’orée des années 1990 pour sensibiliser à coups d’actions spectaculaires l’opinion publique sur les dangers du sida et l’immobilisme de l’État. Et puis la romance entre Nathan et Sean, brisée par la maladie… Grand Prix à Cannes, ce mixte d’une chronique politique et d’une histoire sentimentale est aussi une autobiographie divergée de son réalisateur Robin Campillo. Ancien membre d’Act Up, il a toute légitimité pour évoquer le sujet de l’intérieur, en assumant sa subjectivité, et tenant compte du temps écoulé. Le portrait collectif qu’il signe n’est ainsi ni un mausolée aux victimes, ni un panégyrique aux survivants, ni un documentaire de propagande : il s’inscrit dans un contexte historique, à l’instar d’un conflit armé. Campillo emprunte d’ailleurs sa construction aux films de guerre, chaque génération ayant les siennes – les AG étant les réunions d’état-major avant les actions et manifs ; le champ de bataille les lieux d’intervention. Sauf qu’il y a ici deux guerres à mener : l’une, visible, contre les institutions et les labos pharmaceutiques ; l’autre, intime, contre le vir

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"Ava" : et Noée Abita creva l’écran

ECRANS | Dernier été pour les yeux d’Ava, ado condamnée à la cécité s’affranchissant des interdits ; et premiers regards sur le cinéma de Léa Mysius (coscénariste des "Fantômes d’Ismaël" d'Arnaud Desplechin) avec ce film troublant et troublé, ivre de la séduction solaire de la jeune Noée Abita.

Vincent Raymond | Mardi 20 juin 2017

Ava a treize ans, une mère célibataire fantasque, une petite sœur au biberon et une maladie qui va la rendre aveugle à la fin des grandes vacances. Loin de s’apitoyer sur son sort, l’ado profite de ce qui lui reste de vue pour longer les marges avec un jeune gitan qui la fascine… Bonne pioche pour la Semaine de la Critique du dernier Festival de Cannes que ce premier long-métrage de Léa Mysius, tout à la fois empli de la vitalité rebelle de la jeunesse et confronté à l’inéluctable d’une disparition précoce. Un poème sensoriel débarrassé d’un ancrage forcené au réalisme : Ava s’octroie ainsi des parenthèses de folie douce lorsqu’il s’agit d’évoquer le ressenti de la liberté, le frisson de l’incertain. Une révolte métaphorique dans une fuite à la poursuite de la beauté, où la suggestion discrète l’emporte sur la pataude monstration. Garde à vue On sait combien un film peut se trouver transfiguré par son acteur·trice grâce à l’accord intime entre l’interprète et son personnage. Ce que livre ici la débutante Noée Abita tient de la vibration : à l’âge des métamorphoses, avec son regard fixe et

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Lettre de Cannes #5

Festival de Cannes 2017 | Ou comment on prend un aller simple de la Black Lodge à l'Hôpital du Vinatier

Christophe Chabert | Vendredi 26 mai 2017

Lettre de Cannes #5

Cher PB, Laisse-moi te raconter une scène vue sur la Croisette, qui illustre à mon sens la folie qui gagne le festival, et peut-être plus que ça, le pays tout entier – à moins que ce ne soit le micro-climat du sud, mais je ne mange pas de ce pain-là. En plein carrefour, un type se fait renverser en scooter par une voiture. Rien de bien grave a priori, car le propriétaire du deux roues, assez vénér’, est déjà en train de tambouriner contre la vitre de l’automobiliste en le traitant de… Bon, pas besoin de te faire un dessin ou d’aligner des grossièretés. Un des mille policiers aux abords du Palais vient alors se mêler à l’affaire pour calmer le différend. Et là, sidération totale, l’homme au scooter s’adresse au représentant des forces de l’ordre – note l’expression – et lui demande s’il a le droit de « frapper » le mec dans la voiture. Sérieusement. Même pas pour rire. Gloups ! De folie, il fût question ces derniers jours dans les films de Cannes, alors que la compétition touchait à sa fin avec les films de François Ozon – rires – de Fatih Akin – argh – et de Lynne Ramsay – tout à l’heure. D’abord avec ce qui restera comme le choc ultime du festival

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Lettre de Cannes #6

Festival de Cannes 2017 | Ou comment un dernier film vient relancer la compétition, et où il faut apprendre à finir.

Christophe Chabert | Lundi 29 mai 2017

Lettre de Cannes #6

Cher PB, Je t’envoie cette dernière lettre à quelques heures d’un palmarès que, comme à son habitude, la presse s’empressera de mettre en pièces. Habitude étrange, à vrai dire : qui, du cinéaste et des acteurs qui font des films et composent un jury collectif ou du critique qui se contente de les voir, est le plus apte à en juger la valeur ? Qui est le meilleur spectateur de cinéma ? Vaste question que je ne trancherai pas ici, car bon, j’ai autre chose à faire. Mais l’an dernier, quand l’agora critique hurlait à la mort après la Palme remise à Moi, Daniel Blake, estimant qu’il s’agissait d’une « mauvaise Palme », on pouvait légitimement lui rétorquer que le film ne la DÉMÉRITAIT pas, quand bien même d’autres films la méritaient tout autant, sinon plus. The Last face, le film de Sean Penn, eût été d’évidence une mauvaise palme, car personne – à part Luc Besson, c’est dire – n’a défendu la chose, la jugeant unanimement nulle et nocive pour le cinéma. De toute façon, l’envie de réécrire l’histoire d’un palmarès à l’aune de ses choix personnels tient tout autant de l’égocentrisme que de l’illusion rétrospective, ce fléau qui empêche d’accepter

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Lettre de Cannes #4

Festival de Cannes 2017 | Ou comment on fête un anniversaire, et comment Nicole Kidman est devenue notre copine de festival.

Christophe Chabert | Jeudi 25 mai 2017

Lettre de Cannes #4

Cher PB, Mardi 23 mai, le festival de Cannes fêtait son soixante-dixième anniversaire, dans une cérémonie qui faisait des ponts entre passé, présent et je ne sais pas quoi, avec des palmés passés (dont David Lynch, prêt à présenter les premiers épisodes de la nouvelle saison de Twin Peaks que tu as déjà dû voir, petit coquinou, en streaming sur je ne sais quelle plateforme de mauvaise vie), des palmés futurs (Sorrentino et Park Chan-wook, cette année préposés à la remise de palme au sein du jury) et des presque palmés – Pedro Almodóvar, dans le rôle du cinéaste cocu mais bon joueur au milieu des ex-vainqueurs. On notait quelques absences de poids : Terrence Malick, qui pourtant n’a plus peur de montrer sa trogne en public ; les frères Dardenne, pourtant grands potes de Therry Frémaux ; Steven Soderbergh, sans doute un peu vexé que son dernier Logan Lucky est atterri piteusement au Marché du film cette année ; les frères Coen, Nuri Bilge Ceylan ou encore Lars Von Trier, dont on ne sait trop s’il est encore persona non grata au festival, ou simplement retenu par le montage de son dernier film, ou si son camping car est au garage pour

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Lettre de Cannes #3

Festival de Cannes 2017 | Ou comment la courtoisie est une valeur qui se perd, un grand cinéaste se suicide à Cannes, et Netflix invente le vidéo-film.

Christophe Chabert | Mardi 23 mai 2017

Lettre de Cannes #3

Cher PB, Au son d’un hélicoptère tournoyant dans le ciel, loin au-dessus de la croisette, je t’écris à nouveau pour te parler de cinéma. Mais avant, j’aimerais te raconter un petit jeu que je pratique avec quelques amis depuis que je me rends au festival. Ce jeu, qui est plutôt une forme de compétition honorifique, s’appelle le Prix de la courtoisie. Rien à voir avec la radio d’extrême droite éponyme — cela me rappelle qu’autrefois, quand moi-même je faisais de la radio, un des animateurs ne cessait de présenter les titres musicaux en parlant d’albums « éponymes », sans trop savoir ce qu’il racontait puisqu’il allait jusqu’à dire de certains qu’ils étaient « parfaitement éponymes », laissant penser que d’autres étaient « un peu éponymes » et d’autres encore « moyennement éponymes »… Le Prix de la courtoisie consiste à saluer chaleureusement TOUS les agents d’accueil que l’on croise avant d’accéder aux projections, de les remercier chaque fois qu’ils font quelque chose pour nous (biper nos badges, nous indiquer nos places…) et, plus globalement, de leur sourire et de ne pas les traiter comme des paillassons. La base, quoi… Sauf au festival de Cannes

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Lettre de Cannes #2

Festival de Cannes 2017 | Ou comment une projection vire à la farce, des militants bouleversent la Croisette et un cinéaste parle à un autre cinéaste.

Christophe Chabert | Lundi 22 mai 2017

Lettre de Cannes #2

Cher PB, Il faut que je te raconte ce qui s’est passé l’autre matin à la projection d’Okja, le film Netflix de Bong Joon-ho. Depuis l’annonce par Thierry Frémaux de l’entrée en compétition de deux films coproduits mais surtout distribués par l’opérateur de vidéo à la demande par abonnement à 10 boules par mois, plus en version HD, les exploitants français ne cessent de faire les scrogneugneus, et de réclamer peu ou prou qu’on chasse ces malotrus yankees qui viennent sur le territoire français bousiller notre sacro-sainte exception culturelle. On ne leur fera pas l’injure, à certains du moins, de leur rappeler qu’ils ont tous très bien sortis les précédents films de Bong Joon-ho ou de Noah Baumbach, l’autre social-traître à avoir signé chez Netflix. C’est vrai, merde, Mistress America, quoi, au moins 800 salles l’ont programmé ! Et Mother, j’en parle même pas… Et pendant des mois en plus ! Toujours est-il qu’ils avaient prévu leur coup : à peine le logo Netflix apparu sur l’écran, la bronca s’est levée dans le Grand Théâtre Lumière, et s’ils avaient pu passer les portiques de sécurité avec des piques et des

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Lettre de Cannes #1

Festival de Cannes 2017 | Où j'ai vu des portiques de sécurité, un film très noir et très fort de Zviaguintsev, et un beau film premier degré de Todd Haynes.

Christophe Chabert | Vendredi 19 mai 2017

Lettre de Cannes #1

Cher Petit Bulletin, M'y voici de nouveau, au soleil de Cannes, pour y humer l'air du temps cinématographique et y humer l'air tout court d'une Côte d'Azur désormais meurtrie par trop de jardinières géantes décourageant badauds et camions de se rencontrer en une étreinte assassine. Le Festival de Cannes fête son 70e anniversaire en étalant à son générique les noms de ses chers cinéastes disparus et en transformant chaque avant-projection en une vaste zone de sécurité pour aéroport : déposons donc quatre fois par jour nos clés, portefeuilles et téléphones avant de franchir de peu esthétiques portiques magnétiques ; ouvrons nos sacs pour en supprimer tout élément dangereux, à commencer par la crême solaire en tube, nous laissant ainsi plus de chances de mourir d'un mélanome que d'un attentat terroriste — pléonasme assumé. Ainsi, l'honneur est sauf car, comme disait Claudette Colbert dans La Huitième femme de Barbe-Bleue, avec l'accent français s'il vous plait : "Don't blame it on the Riviera". De plus, entre le moment où j'ai récupéré mon accréditation et celui où le festival a été officiellement déclaré ouvert, s'est produit un élément d'amp

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"De plus belle" : réparer les malades

ECRANS | de Anne-Gaëlle Daval (Fr., 1h38) avec Florence Foresti, Mathieu Kassovitz, Nicole Garcia…

Vincent Raymond | Mardi 7 mars 2017

Quadragénaire recroquevillée sur ses complexes, Lucie (Florence Foresti) vient de se rétablir d’une chimiothérapie et conserve des séquelles psychologiques de sa maladie. Si elle ne peut hélas compter sur l’affection de, sa mère qui ne cesse de la rabrouer, elle va trouver en Clovis (Mathieu Kassovitz) un dragueur compulsif, et Dalila, (Nicole Garcia), une danseuse optimiste, deux soutiens pour affronter la vie. À nouveau. Non, De plus belle n’est pas un film sur le cancer, sujet terrifiant s’il en est ; il se situe dans sa périphérie. Abordant surtout la question de la guérison, il s’intéresse moins à celle du corps qu’à la résorption des blessures narcissiques. Tout aussi douloureuses que les affections physiologiques laissant cicatrices ou mutilations, ces dommages collatéraux invisibles sont rarement traités. Pourtant, la restauration de l’estime de soi est aussi décisive dans un processus de rétablissement que le soutien des proches ou le suivi thérapeutique. Cette première réalisation signée Anne-Gaëlle Daval, si elle n’est pas exempt de petites incertitudes,

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Un "Conformiste" oublié jeudi à la Cinémathèque

ECRANS | Histoire d’un suiviste épris de normalité, d’un type désaxé à la suite d’un traumatisme et qui en vient à accepter d’obéir aveuglément à l’idéologie fasciste, dont la (...)

Vincent Raymond | Mardi 24 janvier 2017

Un

Histoire d’un suiviste épris de normalité, d’un type désaxé à la suite d’un traumatisme et qui en vient à accepter d’obéir aveuglément à l’idéologie fasciste, dont la rectiligne brutalité le rassure, Le Conformiste (1970) est l’un des premiers films de Bertolucci et l’un des nombreux grands rôles de l’impassible Jean-Louis Trintignant, aussi marmoréen que le samouraï Delon. Inscrite dans le cycle "France-Italie : 10 films oubliés ou méconnus" des cours de cinéma de Jean Serroy, cette adaptation glaçante de Moravia mérite votre attention. Elle est à découvrir jeudi 26 janvier à 20h au Méliès.

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"Tout de suite maintenant" : Bonitzer entre famille et finance

ECRANS | de Pascal Bonitzer (Fr., 1h38) avec Agathe Bonitzer, Vincent Lacoste, Lambert Wilson…

Vincent Raymond | Mardi 21 juin 2016

Intrigante, cette propension qu’a Bonitzer à s’enticher de héros peu sympathiques, et à les sadiser pour faire bonne mesure – cette perversion d’auteur doit certainement revêtir un nom ; elle a en tout cas un public. Ici, il jette son dévolu sur Nora, une Rastignac froide (pour ne pas dire frigide) jouant les Électre dans le monde tortueux de la finance, où tous les coups sont recommandés. Le rôle de cette jeune arriviste, au plan de carrière contrecarré par l’irruption d’affects personnels aussi divers que la possession amoureuse ou le désir de venger son père, il le confie à sa fille à la ville, Agathe – histoire d’ajouter une grille de lecture psychanalytique trouble à son film. Nora n’est pas la seule à être peu aimable : ses aînés sont une bande de socio-traîtres ayant remisé leurs idéaux au profit… du profit, justement, ou bien des névropathes devenus dépressifs, déments ou alcooliques. Bref, personne ou presque ne semble digne d’être sauvé. Disséminant çà et là quelques-unes de ces démonstrations professorales dont il raffole (comme s’amuser à prédire les comportements), Bonitzer confirme surtout son goût de moraliste et s’offre même une envolée fantastique inat

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Isabelle Huppert en neuf rôles marquants

ECRANS | Alors que sort ce mercredi sur les écrans "Elle", film du revenant Paul Verhoeven ("Basic Instinct") dans lequel elle tient le premier rôle, on s’intéresse à Isabelle Huppert, actrice qui illumine et torture le cinéma français depuis plus de trente ans. La preuve par neuf. Aurélien Martinez et Vincent Raymond

La rédaction | Mardi 24 mai 2016

Isabelle Huppert en neuf rôles marquants

Les Valseuses (1974) Si la carrière de cette jeune fille bien née (dans le très huppé XVIe arrondissement de Paris) débute doucement au début des années 1970 avec des seconds rôles chez Nina Companeez et Claude Sautet, on la retrouve dès 1974 à l’affiche d’un drôle de film aujourd’hui devenu culte : Les Valseuses de Bertrand Biler. L’espace de quelques minutes, elle incarne Jacqueline, « pauvre petite chérie de 16 ans qui n’a pas encore baisé » comme s’en inquiète Miou-Miou. Depardieu et Dewaere la réconforteront à leur manière. Violette Nozière (1978) 1978 est l’année de la première collaboration entre Isabelle Huppert et le réalisateur Claude Chabrol. Sept autres suivront – Madame Bovary, Merci pour le chocolat, L’Ivresse du pouvoir… Un Chabrol qui lui permettra ainsi d’obtenir son premier Prix d’interprétation cannois à 25 ans avec ce drame dans lequel elle incarne une fille convaincue d’empoisonnement et de parricide : un rôle intense comme elle en a

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"Elle" : petit Verhoeven pour petite Huppert

ECRANS | Curieuse cette propension des cinéastes étrangers à venir filmer des histoires pleines de névroses en France. Et à faire d’Isabelle Huppert l’interprète de cauchemars hantés par une sexualité aussi déviante que violente. Dommage que parfois, ça tourne un peu à vide.

Vincent Raymond | Mardi 24 mai 2016

Près d’un quart de siècle après avoir répandu une odeur de soufre à Cannes grâce à Basic Instinct, Paul Verhoeven est donc revenu sur la Croisette dégourdir des jambes un peu ankylosées par dix années d’inactivité, escortant un film doté de tous les arguments pour séduire le jury ou, à défaut, le public français : un thriller sexuel adapté de Philippe Djian et porté par Isabelle Huppert. Titré comme une comédie de Blake Edwards (1979) avec Bo Derek et Dudley Moore, le Elle de Verhoeven ne prête pas à sourire : l’héroïne Michèle (qui assume déjà depuis l’enfance d’être la fille d’un meurtrier en série) se trouve violée chez elle à plusieurs reprises par un inconnu masqué. Mais comme c’est Huppert qui endosse ses dentelles lacérées, on se doute bien qu’elle ne subira pas le contrecoup normal d’une telle agression (effondrement, rejet de soi, prostration etc.), et se bornera à afficher une froideur indifférente à tout et à tous – sa fameuse technique de jeu "plumes de canard", les événements petits ou gros glissant en pluie égale sur ses frêles épaules, lui arrachant au mieux un “oh…” surpris. Basique

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L’Avenir

ECRANS | de Mia Hansen-Løve (Fr, 1h40) avec Isabelle Huppert, André Marcon, Roman Kolinka…

Vincent Raymond | Mardi 5 avril 2016

L’Avenir

Triste exemple de régression artistique, ce film bien mal nommé voit Mia Hansen-Løve retomber dans les travers de ses débuts, dont on la croyait guérie depuis le lumineux Le Père de mes enfants (2009). Ce cinéma sorbonnard, construit dans l’imitation admirative des aînés Eustache, Garrel ou Assayas (évidemment), s’ingénie à aligner des saynètes froides censées capturer la vie dans sa crue réalité, des séquences de comédie pathétique (avec la vieille grand-mère qui perd la boule), entrelardant le tout de tunnels verbeux bilingues franco-allemands fourrés à la dialectique. Parfaitement formaté pour les festivals : la Berlinale lui a décerné un Ours d’argent… Très proche du personnage qu’elle interprétait (on aurait du mal à dire “incarner” tant son corps physique paraît de plus en plus s’effacer à l’écran) dans Villa Amalia (2009) de Benoît Jacquot, Isabelle Huppert affiche ici la même indifférence face aux événements ; à peine semble-t-elle concernée comme spectatrice. Postulons qu’il s’agit d’une straté

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De l’amour, pour mémoire

ECRANS | Le Club et l'association Isère Gérontologie organisent une projection-débat autour du (très grand) film de Michael Haneke. Du coup, on en redit du bien. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 1 mars 2016

De l’amour, pour mémoire

Si vous avez déjà oublié qui a obtenu la Palme d’Or à Cannes en 2012, courez (sans trébucher) voir ou revoir le film-choc de Michael Haneke, Amour, lors de la séance programmée par Le Club. Fidèle à ses thématiques dérangeantes, à son cinéma de la claustration et à sa manière frontale, dépourvue de complaisance, de représenter la souffrance, le cinéaste autrichien avait saisi la Croisette avec l’histoire d’un octogénaire confronté à la démence sénile subite de son épouse. La douceur résolue, absolue, de Jean-Louis Trintignant face à l’absence de plus en plus insoutenable d'Emmanuelle Riva, et ce lien qui jamais ne se rompt entre eux par la parole, ciment à prise lente, devenant analgésique… Coutumier du fait, Haneke brise un nouveau tabou en osant montrer ici le double visage de la maladie et de la déchéance, ordinairement réservé au domaine occulté de l’intime. Ce n’est évidemment pas par provocation malsaine, mais pour affronter ce spectre et en tirer une vision tant forte, touchante que poétique. Assimilé par lui, le réel devient surréel, dépasse le champ de l’i

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Valley of love

ECRANS | De Guillaume Nicloux (Fr, 1h32) avec Gérard Depardieu, Isabelle Huppert…

Christophe Chabert | Mardi 16 juin 2015

Valley of love

« Putain, la chaleur ! » dit Gérard (Depardieu) transpirant sous le soleil californien lorsqu’il retrouve son ex-compagne Isabelle (Huppert). Qui sont-ils et que viennent-ils faire là ? La première réponse est la plus complexe : Depardieu et Huppert sont comme des hybrides du couple qu’ils formèrent à l’écran à l’époque de Loulou et des comédiens qu’ils ont été ensuite. Ce mélange-là, entre ce que l’on sait de leur vie (étalée et commentée pour Depardieu, plus discrète pour Huppert) et les rôles que leur fait jouer Guillaume Nicloux, est la meilleure idée de Valley of love, son mystère le plus persistant. Il repose sur l’idée que certaines stars ont un besoin minimal de fiction pour exister à l’écran, charriant leur légende avec eux. Cette fiction a minima répond à la deuxième question et s’avère plus problématique : convoqué post-mortem par un fils gay, exilé aux États-Unis et récemment suicidé, le couple traverse le désert en attendant un signe de cet enfant disparu qui leur promet de revenir. On sent que Nicloux aimerait retourner aux sources atmosphériques et inquiétantes de ses premiers polars (notamment le beau Une affaire privée

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Vie sauvage

ECRANS | Cédric Kahn s’inspire de l’affaire Fortin pour relater la cavale d’un père et ses deux fils qui fuguent loin de la ville, trouvant refuge dans une communauté de néo-hippies. Un film qui tourne un peu trop autour de son sujet, malgré un Kassovitz époustouflant et des moments poignants. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 28 octobre 2014

Vie sauvage

Dans l’introduction coup de poing de Vie sauvage, Cédric Kahn retrouve l’énergie et la vitesse d' Une vie meilleure, son précédent et très beau long-métrage. Une femme (Céline Salette, toute en dreads crasseuses, dont l’absence marquera durablement le reste du film, preuve de sa qualité avérée de comédienne) quitte précipitamment sa caravane en emportant ses deux enfants pour se réfugier chez ses parents. Caméra à l’épaule sportive chevillée à des corps tremblants et frénétiques, à la limite de l’hystérie : Kahn rappelle ce que son cinéma doit à Pialat, sensible dans tous ses premiers films. Le cinéaste maintient cette nervosité jusqu’à ce que le père des gosses (Mathieu Kassovitz) les kidnappe à son tour. Ils trouvent refuge à la campagne, dans une communauté de hippies contemporains, avec cracheurs de feu et joueurs de djembé, altermondialistes radicaux ayant rompu les ponts avec la modernité. Ce n’est pas qu’une planque commode ; c’est aussi un vrai choix de la part de ce paternel parano qui vomit la société de consommation et le confort

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Abus de faiblesse

ECRANS | Avec ce film autobiographique évoquant l’AVC qui l’a laissée partiellement paralysée et sa rencontre avec l’escroc Christophe Rocancourt, Catherine Breillat se livre à un portrait en bourgeoise aveuglée et humiliée, qui manque de saillant cinématographique mais pas de cruauté. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 11 février 2014

Abus de faiblesse

Ce n’est pas la première fois que Catherine Breillat met son cinéma en abyme ; Sex is comedy rejouait ainsi le tournage compliqué d’À ma sœur… Mais jusqu’ici, Breillat elle-même se tenait à l’écart de ce jeu dont on sait à quel point il peut être vain – qu’on se souvienne du Château en Italie de Valeria Bruni-Tedeschi… Or, Abus de faiblesse ne cache pas sa nature autobiographique, malgré toutes les précautions d’usage ; les noms ont été changés, mais Maud-Isabelle Huppert, cinéaste victime d’un AVC qui la laisse à moitié paralysée, c’est évidemment Breillat. Et l’escroc Vilko-Kool Shen (subtil redoublement que d’avoir distribué un non-acteur pour jouer un non-acteur), à qui elle veut offrir le rôle principal de son prochain film, c’est Christophe Rocancourt. Celui-ci va lui soutirer des sommes de plus en plus colossales, jusqu’à la plonger dans la précarité. La bourgeoise et l’arnaqueur L’ouverture du film décrit l’accident de Maud comme une scène de cauchemar – effectivement tétanisante – puis la rééducati

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Trouble normalité

ECRANS | « La jeunesse est doublement conformiste » disait Pasolini dans un de ses essais politiques. En 1951, Alberto Moravia signait un roman qui intitulé Le (...)

Christophe Chabert | Lundi 18 novembre 2013

Trouble normalité

« La jeunesse est doublement conformiste » disait Pasolini dans un de ses essais politiques. En 1951, Alberto Moravia signait un roman qui intitulé Le Conformiste où il montrait comment un jeune bourgeois des années 30 décidait de rejoindre la cause fasciste en acceptant d’aller éliminer en France un professeur de philosophie appelant à la résistance contre Mussolini. Le roman de Moravia soufflait sur des braises encore chaudes de l’histoire italienne ; son adaptation vingt ans plus tard par Bernardo Bertolucci introduit une distance à la fois esthétique et morale par rapport aux événements. Le récit, totalement déconstruit, semble prélever à même la mémoire du protagoniste : un Trintignant fascinant de froideur, écartelé entre sa décision – se conformer au schéma et à l’idéologie petit-bourgeois dominante – et sa complexité intérieure. La mise en scène de Bertolucci achève de créer cette confusion, utilisant l’époque pour en faire un vaste espace mental proche de l’abstraction, perdant ses personnages dans une architecture art déco à la fois magnifique et écrasante.

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Tip Top

ECRANS | De Serge Bozon (Fr, 1h46) avec Isabelle Huppert, François Damiens, Sandrine Kiberlain…

Christophe Chabert | Mercredi 4 septembre 2013

Tip Top

L'engouement critique autour du dernier Serge Bozon, déjà coupable d’avoir réalisé La France avec ses poilus entonnant des chansons mods, en dit long sur l’égarement dans lequel s’enfonce une partie du cinéma d’auteur français. Encenser avec une complaisance navrante le film le plus mal foutu de l’année, dont la vision relève de l’expérience narcotique tant ce qui se produit à l’écran n’a aucun sens, aucun rythme et passe son temps à se chercher des sujets en faisant mine de se rattacher à des genres – dans cette comédie policière, rien n’est drôle, et l’intrigue est racontée en se moquant de la plus élémentaire logique – c’est offrir à Bozon ce dont il rêve le plus : légitimer son discours en fermant les yeux sur son incompétence de réalisateur. Disciple de Jean-Claude Biette et de son cinéma de la digression, Bozon en offre une version dandy, où les intentions maculent l’écran. Tip Top parle vaguement de son époque – du racisme à la perversion sexuelle, même si on ne sait trop ce que le cinéaste a à en dire – mais c’est dans une poignée de séquences what the fuck que l’on sent Bozon le plus content de lui, comme celle où, deux minutes durant,

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La Belle endormie

ECRANS | De Marco Bellocchio (It-Fr, 1h51) avec Toni Servillo, Isabelle Huppert, Alba Rohrwacher…

Christophe Chabert | Dimanche 7 avril 2013

La Belle endormie

Avec La Belle endormie, Marco Bellocchio s’empare d’un fait-divers qui a embrasé l’Italie – la décision de mettre un terme à la vie d’Eluana Englaro, dans un état végétatif depuis 17 ans – provoquant manifestations cathos et débats au Parlement. Mais il n’en fait que le lien entre trois histoires de fiction qui, chacune à leur manière, traitent aussi de la question. On y voit un sénateur berlusconien prêt à voter contre son groupe, tandis que sa fille va se joindre au cortège des manifestants réclamant la survie d’Eluana ; une actrice veillant en illuminée mystique sa fille dans le coma ; et une droguée qui tente de se suicider et se retrouve surveillée de près par un médecin têtu. Bellocchio tombe dans les mêmes travers scénaristiques que les fictions chorales engagées américaines genre Collision : les personnages ne semblent exister qu’à l’aune de la démonstration du cinéaste et le dialogue, notamment dans la partie à l’hôpital, fait preuve d’un didactisme sentencieux assez indigeste. En revanche, La Belle endormie montre à quel point il reste un metteur en

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Dead Man Down

ECRANS | De Niels Arden Oplev (ÉU, 2013) avec Colin Farrell, Noomi Rapace, Isabelle Huppert...

Aurélien Martinez | Vendredi 29 mars 2013

Dead Man Down

Où vas-tu Colin Farrell ? Sur le déclin après avoir touché la grâce dans Miami Vice, l'acteur au regard d'enfant égaré s'est perdu. À nouveau en galère dans Dead Man Down, on se demande si ce n'est pas cuit pour lui à force d'enchaîner nanars et remakes balourds. Polar foireux débutant sur un thriller crypté avant de vite bifurquer sur un double récit de vengeance bien mal mené, Dead Man Dow ne tient aucune de ses promesses. Et ce n'est pas Niels Arden Oplev, auteur du déjà pas fameux Millenium suédois, qui sauve les meubles. L'auteur tente de donner un peu d'âme et d'espace à ses personnages (un immigré hongrois et une femme victime d'un accident réunis dans une quête vengeresse), mais là où devrait naître zones d'ombres et ambiguïtés, se multiplient les rebondissements patauds. Prisonnier d'un scénario sans latitudes et réduisant ses enjeux à la nullité de sa petite mécanique,  Dead Man Down débouche là où risque de finir la carrière de Farrell, dans l'indifférence tota

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La Religieuse

ECRANS | De Guillaume Nicloux (Fr, 1h54) avec Pauline Étienne, Louise Bourgoin, Isabelle Huppert…

Christophe Chabert | Mercredi 13 mars 2013

La Religieuse

Pour avoir beaucoup défendu Guillaume Nicloux dans ces colonnes, on sait aussi à quel point les échecs répétés (et souvent injustes) de ses films dans les salles l’ont rendu amer et méfiant. Cette nouvelle adaptation de La Religieuse montre en effet un cinéaste qui, sans mauvais jeu de mots, ne sait plus à quel saint se vouer pour séduire le public, et lorgne ouvertement vers le triomphe de Des hommes et des dieux. Comment expliquer autrement sa quasi-démission dans la mise en scène, qui confond austérité et académisme, à la lisière du téléfilm, embourbée dans l’uniforme grisaille des murs et des habits sacerdotaux, les chuchotements du cloître et le recto tono de la voix off ? Le problème, c’est que si Beauvois affichait une empathie (contestable) pour ses moines, Nicloux doit faire avec l’anticléricalisme du roman de Diderot, qu’il tente de désamorcer jusqu’au contresens. Il faut attendre l’arrivée d’Isabelle Huppert, d’une surprenante drôlerie, pour qu’un peu de folie entre dans le film. Trop tard, car l’encéphalogram

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Paradis retrouvé

ECRANS | Le fiasco de La Porte du Paradis (1980) est resté comme une blessure profonde dans l’histoire hollywoodienne. C’est surtout la fin d’une utopie que cet (...)

Christophe Chabert | Vendredi 8 mars 2013

Paradis retrouvé

Le fiasco de La Porte du Paradis (1980) est resté comme une blessure profonde dans l’histoire hollywoodienne. C’est surtout la fin d’une utopie que cet échec entérine : le Nouvel Hollywood, dont Michael Cimino fut le temps d’un film (Voyage au bout de l’enfer) le héros, et dont il devint, à son corps défendant, le fossoyeur, accusé de mégalomanie dépensière et de perfectionnisme exagéré. Pourtant, l’ambition de Cimino n’a jamais été de malmener Hollywood, et La Porte du Paradis n’a rien d’un film d’auteur arrogant. Dans ce post-western, il n’y a ni cow-boy, ni indien, mais des immigrés récents venus d’Europe de l’Est pour s’installer en Amérique, et des immigrés plus anciens, qui se voient déjà comme les propriétaires de ce nouveau monde encore en jachère. Les seconds vont donc chercher à exterminer les premiers, payant des tueurs à gage et provoquant une guerre dont l’enjeu est bien celle de la fondation d’un territoire et de sa frontière. Comme pour Voyage au bout de l’enfer, Cimino choisit de raconter cet épisode réel en se concentrant sur des personnages éminemment romanesques, et en allant les chercher à l’aube des événements, à l’univers

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L'amour à mort

ECRANS | Avec "Amour", palme d'or du dernier festival de Cannes, Michael Haneke filme le crépuscule d’un couple face à la maladie et l’approche de la mort. Mais son titre n’est pas trompeur : sans perdre ni sa lucidité, ni sa mise en scène au cordeau, Haneke a réalisé son film le plus simple, émouvant et humain, grâce notamment à ses deux acteurs, Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 18 octobre 2012

L'amour à mort

Au milieu du Ruban blanc, on voyait un des enfants de cette communauté rigide et protestante offrir à son pasteur de père un oiseau pour remplacer celui qui venait de mourir. C’était un acte d’amour, un instant sentimental dans une œuvre où, justement, le mal qui rongeait les personnages était alimenté par la répression de leurs émotions. C’est d’ailleurs ce qui se passait à l’écran : le père retenait des larmes que la caméra de Michael Haneke, à la bonne distance, ne manquait pas de laisser deviner. Le cinéaste est trop lucide et pessimiste sur la nature humaine pour faire croire au spectateur que ces larmes-là auraient changé la face du monde ; mais il n’y a aujourd’hui plus de doute à la vision d’Amour : cette pointe de pathos, aussi discrète soit-elle, a changé la face de son cinéma. L’inéluctable, ces ténèbres qui viennent engloutir les vies humaines, est ici atténué par quelque chose de plus grand et de plus fort qui va même, lors de la sidérante scène finale du film, résister à la mort : l’amour donc, regardé comme une réalité empirique, un fa

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Beaucoup d’amour, peu d’érections

ECRANS | Le 65e festival de Cannes arrive déjà à mi-parcours de sa compétition, et celle-ci paraît encore bien faible, avec ce qui s’annonce comme un match retour de 2009 entre Audiard et Haneke et une forte tendance à la représentation du sentiment amoureux. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Lundi 21 mai 2012

Beaucoup d’amour, peu d’érections

Serait-ce la nouvelle loi cannoise ? Pour une année de compétition passionnante, la suivante serait forcément décevante ou mineure. Le cru 2009 était exceptionnel, celui de 2010 fut cauchemardesque ; l’édition 2011 était brillante, celle de 2012 a démarré piano. Tout avait pourtant bien commencé avec un film d’ouverture extraordinaire, Moonrise kingdom de Wes Anderson, et la projection du Audiard, De rouille et d’os. Puis vint le temps des désillusions : par exemple Après la bataille de Yousri Nasrallah, qui se complait dans une forme de soap opéra ultra-dialogué alors qu’il avait manifestement l’envie de retrouver le lustre des grands mélodrames égyptiens. Évoquant la Révolution récente, le cinéaste tombe dans le piège du cinéma à sujet, didactisme balourd que l’intrigue sentimentale ne vient pas alléger, au contraire. Nasrallah veut aborder tous ses enjeux en même temps, mais oublie complètement de les mettre en scène. Catastrophe aussi avec Paradis : Amour d’Ulrich Seidl, où la misanthropie du réalisateur éclate à tous les plans. Fustigeant à la fois les vieilles Autrichiennes qui vont au Kenya pour se payer une tranche de tourisme sexuel e

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Avec "L'Ordre et la morale", Mathieu Kassovitz déclare son indépendance

ECRANS | Renaissance inespérée d'un cinéaste majeur.

Christophe Chabert | Mercredi 9 novembre 2011

Avec

L’Ordre et la morale, c’est d’abord la renaissance d’un cinéaste. Depuis La Haine, Mathieu Kassovitz s’était perdu en chemin. Démontrant une vaine virtuosité ou poursuivant une laborieuse quête de sens, courant après Hollywood en espérant, à tort, être plus malin que le système, Kassovitz finissait par être l’homme d’un seul film. Comme conscient de ce long égarement, il reprend dans les premiers plans de L’Ordre et la morale les choses là où il les avait laissées quinze ans avant : en voix-off et face caméra, Kassovitz-acteur commente un massacre sanglant dont il se sent responsable alors qu’il avait été appelé pour l’éviter. Mai 1988, Philippe Legorjus, capitaine du GIGN, assiste impuissant à l’assaut par l’armée d’une grotte à Ouvéa, Nouvelle-Calédonie, contre une poignée d’indépendantistes kanaks qui avait pris en otage des gendarmes du continent et des membres de son groupe d’intervention. Cette introduction rappelle le lendemain d’émeute de La Haine, et Kassovitz enfonce le clou en commençant son flash-back par un «J-10 avant l’assaut» qui, là encore, évoque les heures qui s’affichaient à l’écran de son

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Mathieu Kassovitz : « Je ne pouvais pas me défausser »

ECRANS | Rencontre avec le réalisateur de "L’Ordre et la morale".

Christophe Chabert | Mercredi 9 novembre 2011

Mathieu Kassovitz : « Je ne pouvais pas me défausser »

Quelle a été la prise de risque pour réaliser un film comme L’Ordre et la morale ? Mathieu Kassovitz : Il y en a eu deux : d’abord, faire des voyages pour parler avec les gens, essayer d’obtenir leur accord, partir avec une équipe pour étudier comment on va faire le film, et revenir en disant qu’il n’y a pas de film, ça, c’est une prise de risque financière. On se retrouve avec beaucoup d’argent dehors et même pas le début d’une préparation. J’ai tenu pendant six ans avant de refiler le tout à mes producteurs, quand j’ai fermé ma boîte. L’autre prise de risque, la seule que je vois, c’est de ne pas rendre justice aux victimes de cette affaire, les Kanaks, de ne pas les rendre humains. Il fallait les sortir de la qualification de terroristes qu’on leur colle depuis trente ans. Au cœur du film se pose la question de l’intégrité, pour le personnage et pour vous cinéaste, afin d’être le plus juste face aux événements… En fait, Philippe ne s’est pas désengagé de ses responsabilités ; il est allé au bout. Quand on survole l’histoire, on peut trouver ça terrible : il a trahi, renié ses p

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Mon pire cauchemar

ECRANS | D’Anne Fontaine (Fr-Belg, 1h43) avec Isabelle Huppert, Benoît Poelvoorde…

François Cau | Vendredi 4 novembre 2011

Mon pire cauchemar

Démonstration que la comédie n’est pas genre aisé, Mon pire cauchemar pense que son pitch (une grande bourgeoise parisienne amatrice d’art contemporain doit supporter un plombier belge alcoolique et grossier) suffit à emporter le morceau. Et, plutôt que de laisser Huppert et Poelvoorde chercher, comme leurs personnages, un territoire commun à l’écran, Anne Fontaine les enferme dans leurs emplois respectifs, provoquant artificiellement le rapprochement par les grosses ficelles du scénario. Du coup, elle se contente d’enchaîner les situations attendues, gonflant l’affaire avec une sous-intrigue redondante entre le mari coincé et une salariée de pôle emploi branchée bio et nature (un tandem de cinéma pour le coup impossible entre la scolaire Virginie Éfira et le roué André Dussollier). Il n’y a ni rire, ni malaise là-dedans ; juste un regard cruel qui, dans le drame, provoquait parfois une petite fascination (Nettoyage à sec, Entre ses mains) mais qui ici fait plutôt penser au Chatiliez des mauvais jours. CC

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Voyage au bout d'Huppert

SCENES | Quand la plus grande actrice de sa génération se confronte au rôle mythique de Blanche DuBois écrit par Tennessee William, le rendu est forcément explosif… mais néanmoins contestable. Qu’importe, l’ouragan Isabelle Huppert emporte tout sur son passage.

Aurélien Martinez | Jeudi 25 novembre 2010

Voyage au bout d'Huppert

Fin février dernier à Paris, au théâtre de l’Odéon. Après trois semaines de représentations se soldant par quelques huées (si l’on en croit les différents articles de presse de l’époque), la tension est retombée. La salle se fait attentive pour découvrir ce fameux Tramway dont on a tant parlé. Et surtout pour contempler Isabelle Huppert, artiste française à l’aura incroyable, comme on peut aisément le constater dès les premières minutes de la pièce. Une pièce entièrement centrée autour de son personnage : Huppert est de toutes les scènes, dominant le reste de la distribution de sa stature incontestable. Une différence de traitement et d’approche qui se matérialise crûment au moment du salut final : alors que l’ensemble des comédiens, tout sourire, se donne la main chaleureusement pour s’incliner devant le public, elle reste stoïque, au centre, sans se lier physiquement à ses partenaires. Cette attitude, entre détachement et condescendance, fait partie du mystère Huppert, actrice hypnotique difficilement cernable qui ne souhaite s’exprimer qu’à travers son art. Extraterrestre Isabelle Huppert est une héroï

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Huppert-cut

SCENES | C’est le spectacle phare de cette saison théâtrale. Non pas que l’on ait à faire ici à un véritable chef-d’œuvre, mais le casting impressionnant et le fait (...)

François Cau | Jeudi 16 septembre 2010

Huppert-cut

C’est le spectacle phare de cette saison théâtrale. Non pas que l’on ait à faire ici à un véritable chef-d’œuvre, mais le casting impressionnant et le fait que cette coproduction MC2 ne tourne qu’à Grenoble (après sa présentation à Paris en février dernier) ajoutent à l’effervescence. Car cette adaptation d'Un Tramway nommé Désir de Tennessee Williams, au préalable immortalisé à l’écran par Elia Kazan, était un pari fou du metteur en scène prolifique et souvent percutant Krzysztof Warlikowski. Ajoutez Wajdi Mouawad à la dramaturgie, et Isabelle Huppert au jeu : vous avez votre buzz assuré. Pour finalement quel résultat ? Un spectacle appréciable, mais exclusivement centré autour du personnage d’Isabelle Huppert, qui livre une prestation impressionnante (quoiqu’un brin appuyée !) largement commentée. Le reste (l’intrigue, la relation entre Blanche et Stanley, la folie…) passant au second plan. Heureusement qu’Isabelle Huppert, sans doute la meilleure actrice de sa génération, a les épaules solides ! On vous en dira plus avant son passage par la MC2 début décembre, mais sachez déjà qu’il faudra avoir vu ce Tramway sous peine d’être catalogué has-been pour la nuit des temp

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Le Ruban blanc

ECRANS | Palme d’or à Cannes, cette sombre évocation par Michael Haneke d’une communauté protestante en Allemagne avant la Première guerre mondiale fait la généalogie d’une société puritaine, dans une forme magistrale. Christophe Chabert

François Cau | Vendredi 16 octobre 2009

Le Ruban blanc

Tout part d’une chute de cheval. Pas un accident, mais un fil soigneusement tendu pour faire trébucher l’animal et son cavalier. Un petit crime qui ne débouche que sur un plâtre a priori sans conséquence. Mais dans Le Ruban blanc, tout, justement, prête à conséquences. La construction diabolique du film de Michael Haneke tient à ce que sa mécanique se joue sur deux plans : celui des faits, et celui, beaucoup plus opaque, des motifs. Avant d’évoquer ce que raconte Le Ruban blanc, il faut parler de sa forme. Des plans composés au micromètre dans un noir et blanc numérique rappelant les photos de l’époque où se déroule le film : le début du XXe siècle. Une apparente objectivité, qui est la patte de Haneke depuis ses débuts ; mais dans ce film plus que dans les autres, l’action se développe autant dans ce champ contraint que dans un hors champ infini. À chaque événement sur l’écran correspond un autre qui le dépasse, et qui peut tout aussi bien être un acte aux répercussions dévastatrices ou un écho historique encore lointain, une petite bassesse passée ou un grand cataclysme à venir. Surfaces insensibles Derrière sa surface glaciale, presque opaqu

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