"Borg/McEnroe" : le choc des titans

ECRANS | Le réalisateur danois Janus Metz Pedersen autopsie le parcours de deux totems du sport contemporain (le Suédois Björn Borg et l'Étatsunien John McEnroe) à l’occasion du non moins légendaire match les opposant en 1980 sur le green britannique. Trop de la balle pour mesurer en cinq sets la tragique gravité du tennis et sa haute cinégénie.

Vincent Raymond | Mardi 7 novembre 2017

Photo : Universum Films


Wimbledon, 1980. Quadruple tenant du titre et n°1 mondial, Björn "Ice" Borg est défié en finale par son dauphin au classement ATP, un jeune Étasunien irascible réputé pour son comportement de voyou sur les courts. Contrairement aux apparences, les deux se ressemblent beaucoup…

Si l'on parle volontiers du terrain de sport comme d'une arène ou d'un "théâtre", le court de tennis est, au même titre que le ring, apte à cristalliser des dramaturgies hautement cinématographiques. Quant à cette finale opposant Borg à McEnroe, elle va bien au-delà de l'épithète "anthologique" : le critique de cinéma Serge Daney écrivait que l'on touchait ici aux « beautés de la raison pure ».

Deux reflets

Le film ne se cantonne pas à une reconstitution méthodique du match épique. Sa réalisation rend justice à la grâce et la pugnacité des deux athlètes, sculptant par un montage acéré l'incomparable chorégraphie des échanges. Le bouillant Shia LaBeouf s'empare de la raquette de l'explosif gaucher avec un mimétisme raisonnable : nul autre que lui n'aurait été crédible dans ce rôle. Quant à son partenaire Sverrir Gudnason, il révèle un Borg au moins aussi caractériel que McEnroe, ayant appris à canaliser et rentrer sa colère sous une apparente impassibilité dévorée de tics et de manies.

Wimbledon 1980 a fasciné car les spectateurs ont assister à l'impossible : l'affrontement de deux énantiomères de part et d'autre du filet ; deux reflets tendus, parfaits et égaux. La forme est classique en diable, mais au moins, il n'y a pas de double-faute.

Borg/McEnroe
de Janus Metz Pedersen (Dan.-Sué.-Fin., 1h48) avec Shia LaBeouf, Sverrir Gudnason, Stellan Skarsgård…


Borg / McEnroe

De Janus Metz Pedersen (Dan-Suè-Fin, 1h48) avec Shia LaBeouf, Sverrir Gudnason...

De Janus Metz Pedersen (Dan-Suè-Fin, 1h48) avec Shia LaBeouf, Sverrir Gudnason...

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BORG/McENROE est un film sur une des plus grandes icônes du monde, Björn Borg, et son principal rival, le jeune et talentueux John McEnroe, ainsi que sur leur duel légendaire durant le tournoi de Wimbledon de 1980. C’est l’histoire de deux hommes qui ont changé la face du tennis et sont entrés dans la légende, mais aussi du prix qu’ils ont eu à payer.


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"Millénium : ce qui ne me tue pas" : dure à cuire (et tant mieux)

ECRANS | de Fede Alvarez (ÉU, avec avert, 1h57) avec Claire Foy, Sverrir Gudnason, Sylvia Hoeks…

Vincent Raymond | Mardi 13 novembre 2018

Quand elle ne "corrige" pas les hommes trop violents avec leur épouse, Lisbeth Salander fait commerce de son génie du hacking. Or, l’une de ses missions va très mal tourner : il faut dire qu’elle a piraté la NSA pour récupérer un logiciel capable de déclencher le feu nucléaire… Extra-ordinaire à bien des égards, la saga littéraire Millénium a trouvé en David Lagercrantz un prolongateur zélé qui l’a développée autour de son atout majeur : le personnage de Salander. Moins lisse et plus intrigant que le héros théorique Mikael Blomkvist, la pirate tatouée et surdouée est, dans son genre, un fameux modèle féminin. En inversant les rôles, c’est-à-dire en plaçant ici Lisbeth au premier plan et Blomkvist en force d’appoint, Millénium prendrait-il un virage féministe ? En apparence seulement : si on le soumet au test de Bechdel, on s’aperçoit vite que les rares femmes donnant la réplique (ou faisant face) à Lisbeth ont un homme au centre de leurs conversations – quand il ne niche pas dans leur passif commun. Voire, plus retors, qu’elles se substituent à des figures masculines sous leu

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"American Honey" : Le miel de la misère américaine

ECRANS | La trajectoire de Star, ado du Kansas fuyant un foyer délétère, pour intégrer une bande de VRP à son image, cornaqués par un baratineur de première. Un portrait de groupe des laissés pour compte et des braves gens d’une Amérique sillonnée dans toute sa profondeur, où même la laideur recèle une splendeur infinie.

Vincent Raymond | Mardi 7 février 2017

Quand on a 17 ans et aucune autre perspective que fouiller les poubelles pour nourrir sa fratrie ou se faire peloter par son épave de père, on n’hésite pas longtemps lorsque s’offre une occasion de quitter son trou à rat. Pour Star, elle se présente sous les traits de Jake, hâbleur et fantasque chef d’une troupe d’ados vendant des magazines en porte-à-porte pour le compte de la belle Krystal. Séduite et cooptée, Star rejoint son escadron de bras cassés cueillis au gré des haltes du cortège. De grands gamins paumés mais pas méchants, formant un clan où Star se sent “à part”… Étoile fuyante À de rares exceptions près, vous ne trouverez guère dans les JT, d’images authentiques de cette Amérique profonde, malade et déclassée, qui a fini par voter Trump par désarroi ou désespoir. Plusieurs longs métrages ont cependant diagnostiqué la lèpre sociale rampante, de Winter's Bone de Debra Granik (2010) à The Other Side (2015), sans ménagement ni complaisance. Visages édentés, corps ravagés par le crack, inceste et délinquance en sus, les tableaux de ce quotidien abominable y étaient d’une noirceur épou

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Refroidis

ECRANS | De Hans Peter Molland (Norvège, 1h56) avec Stellan Skarsgard, Bruno Ganz…

Christophe Chabert | Mardi 23 septembre 2014

Refroidis

Un paisible conducteur de chasse-neige apprend l’assassinat de son fils et découvre qu’il jouait les passeurs à l’aéroport pour des trafiquants de drogue. Il décide de se venger en remontant la filière… Cet argument classique de "vigilante movie", Hans Peter Molland le détourne de brillante manière en le tirant vers une comédie caustique et très noire. Il y a d’abord ce gimmick, plutôt amusant, de la recension des cadavres et de leur appartenance religieuse avec des cartons sur fond noir ; il y a surtout la nature même des truands du film, complètement cinglés, à commencer par le big boss maniaco-dépressif adepte de la vie saine et hygiéniste qui demande à ses hommes de main de surveiller si son gamin mange bien ses cinq fruits et légumes par jour. Les origines ethniques des diverses bandes (Norvègiens, Suédois, Serbes…) sont longuement commentées dans des dialogues ponctués de réflexions politiques, notamment celle, hilarante, sur la nécessité d’un état providence dans les pays froids ! La nonchalance du récit et sa manière digressive de surprendre l’action pour brosser sa galerie de portraits rappellent bien entendu le Tarantino première manière.

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Nymphomaniac volume 2

ECRANS | Fin du diptyque de Lars von Trier, qui propulse très haut sa logique de feuilleton philosophique en complexifiant dispositif, enjeux, références et discours, prônant d’incroyables audaces jusqu’à un ultime et sublime vertige. On ose : chef-d’œuvre ! Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 23 janvier 2014

Nymphomaniac volume 2

5+3. Cette addition, qui lançait la vie sexuelle de Joe dans le premier volume de Nymphomaniac, est aussi la répartition choisie par Lars von Trier entre les chapitres de chaque partie. 5 pour le coït vaginal et le volume 1 ; 3 pour la sodomie et le volume 2 qui, de facto, fait un peu plus mal que le précédent… Après nous avoir laissés sur un climax diabolique, où la nymphomane hurlait : «Je ne sens plus rien !», von Trier reprend les choses là où elles en étaient : dans la chambre de Seligman, qui ne va pas tarder à expliquer les raisons de sa chaste attitude face au(x) récit(s) de débauche de Joe-Gainsbourg ; et dans celle de Joe-Martin et de Jerome, premier amant, grand amour idéalisé, compagnon et père de son enfant. Mais avant d’embrayer sur un nouveau chapitre et un nouvel épisode entre fantasme (romanesque) et fantasme (sexuel), le voilà qui digresse déjà en flashback sur Joe-enfant et son premier orgasme où lui apparaissent deux icônes qu’elle prend pour des visions de la vierge Marie, mais que Seligman va rectifier en gr

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Nymphomaniac, volume 1

ECRANS | Censuré ? Remonté ? Qu’importe les nombreuses anecdotes et vicissitudes qui entourent le dernier film de Lars von Trier. Avec cette confession en huit chapitres d’une nymphomane – dont voici les cinq premiers –, le cinéaste est toujours aussi provocateur, mais dans une tonalité légère, drôle et ludique qui lui va plutôt bien. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 17 décembre 2013

Nymphomaniac, volume 1

On avait laissé Lars von Trier sur la fulgurante dernière image de Melancholia, parvenu au bout de sa dépression et affirmant que le meilleur moyen d’apaiser ses tourments, c’était encore de voir le monde voler en éclats. Au début de Nymphomaniac, après avoir plongé longuement le spectateur dans le noir et une suite de bruits anxiogènes, il révèle le corps de Joe – Charlotte Gainsbourg, réduite dans ce premier volet au statut de narratrice des exploits de son alter ego adolescente, la troublante Stacy Martin – dans une ruelle sombre, ensanglantée et amochée. Passe par là un brave bougre nommé Selligman – Stellan Skarsgard – qui la recueille chez lui et lui demande ce qui s’est passé. « Ça va être une longue histoire » dit-elle, après avoir affirmé qu’elle était une « nymphomane »… En fait, l’histoire tient en deux films décomposés en huit chapitres comme autant de récits obéissant à des règles esthétiques propres, utilisant une panoplie d’artifices (ralentis, split screen, retours en arrière) et changeant sans cesse de formats (pellic

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Armadillo

ECRANS | «Il faut y être pour comprendre ce qui se passe ici» : ce credo de soldats retranchés dans un camp militaire en Afghanistan, le documentariste Janus Metz l’interroge par le biais de sa mise en scène, pour un rendu aussi saisissant que porteur de questionnements lourds de sens. François Cau

François Cau | Jeudi 9 décembre 2010

Armadillo

Récemment, le cinéma de genre a usé et abusé du “style documentaire“ pour renforcer l’efficacité de la fiction, avec des résultats plus ou moins convaincants. Le film de Janus Metz renverse ce postulat : embarqué aux côtés de jeunes recrues détachées au camp d’Armadillo en Afghanistan, il choisit de mettre sciemment en scène chaque séquence, peaufine ses cadres et éclairages au point de brouiller la donne. Avec ses images clinquantes, c’est limite si Armadillo ne se poserait pas en successeur “ciné-vérité“ de La Chute du Faucon Noir ! Mais la réalité du film est bien évidemment tout autre, une somme de partis pris narratifs que le réalisateur traduit dans son montage. Dans sa réinterprétation cinématographique de la captation brute des images, il pose déjà le fait que les soldats qu’il va suivre sont des gosses. Avant de partir en mission, ils se paient une soirée avec une stripteaseuse. Sur place, ils blaguent, matent des pornos ensemble, jouent à Call of Duty. En un raccord – certes facile mais terriblement efficace – avec ledit jeu vidéo, Metz rappelle la réalité du conflit : derrière cette camaraderie se cache une trouille tangible, accentuée par l’inexpérience, l’isolement, le

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