"Les Garçons sauvages" : fleurs du mâle et fruits de la passion

ECRANS | Arty, élégant (quel splendide noir et blanc) et un peu agaçant, ce premier long-métrage de Bertrand Mandico a tout du manifeste pour un cinéma exacerbant les sens et la pellicule, osant pour ce faire être, parfois, sans tête ni queue.

Vincent Raymond | Jeudi 22 février 2018

Photo : Ecce Films


De temps en temps, cela ferait plaisir que le public ose se faire une douce violence en se rendant en salle non pour voir un film, mais du cinéma. Ne serait-ce que pour renouer avec l'expérience originelle face à l'écran : l'attente obscure, un peu magique et nimbée d'incertitude ; et puis la liturgie de la projection qui laisse à son issue avec la "sensation physique" d'avoir, à l'instar d'Alice, traversé un miroir. Sans doute y a-t-il plus de confort à préférer la prévisibilité d'un spectacle consensuel ou d'une linéarité narrative. Mais n'est-il pas dommage de se renoncer aux œuvres hors gabarit, et d'en abandonner la jouissance exclusive à quelque ghetto ? Les Garçons sauvages se mérite peut-être un peu, mais tout le monde mérite d'entrer dans son royaume brut.

Au départ ils sont cinq jeunes gars, fissapapas la sève aux veines, s'entraînant dans la canaillerie perverse jusqu'au crime barbare. Confiés en pénitence à un rude capitaine, ils embarquent pour une île insolite habitée par une drôle de scientifique…

L'île de la tentation d'une “elle”

Reprenant l'imaginaire de Jules Verne (et son scientisme halluciné), le merveilleux poétique de Jean Cocteau ainsi que la crudité sexuelle à peine voilée de Rainer Werner Fassbinder et Jean Genet, ce conte moderne narré à la manière d'une histoire pour enfants pas forcément sages joue de toutes les ficelles plastiques de l'artisanat cinématographique, et revendique sa facture manuelle jusque dans ses traces perceptibles à l'œil ou l'oreille. Comme si le bricolage, le triturage de l'objet-film visant à en faire un hybride entre théâtre, installation contemporaine et pelloche d'autrefois, voulait répondre aux métamorphoses organiques s'opérant sur l'écran.

Il y a chez Bertrand Mandico de l'impudence léchée – pourléchée, même – et la conscience baudelerainienne de transgresser la norme. Un poil de pose aussi, mais une voracité telle chez ce démiurge vintage à créer de la matière qu'on ne peut qu'être envouté. Succubez donc à la tentation !

Les Garçons sauvages
de Bertrand Mandico (Fr, 1h50) avec Pauline Lorillard, Vimala Pons, Diane Rouxel…


Les Garçons sauvages

De Bertrand Mandico (Fr, 1h50) avec Pauline Lorillard, Vimala Pons...

De Bertrand Mandico (Fr, 1h50) avec Pauline Lorillard, Vimala Pons...

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Début du vingtième siècle, cinq adolescents de bonne famille épris de liberté commettent un crime sauvage. Ils sont repris en main par le Capitaine, le temps d'une croisière répressive sur un voilier. Les garçons se mutinent. Ils échouent sur une île sauvage où se mêlent plaisir et végétation luxuriante. La métamorphose peut commencer…


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"Marche ou crève" : jusqu’au bout des limites

ECRANS | de Margaux Bonhomme (Fr, 1h25) avec Diane Rouxel, Jeanne Cohendy, Cédric Kahn…

Vincent Raymond | Mardi 4 décembre 2018

Elisa vit avec son père et sa sœur Marion dont le handicap a eu raison du noyau familial : la mère, épuisée de s’en occuper et seule à militer pour un placement en institution, a préféré quitter la maison. Alors Elisa prend le relai de son père, au risque de sacrifier son avenir… La dédicace finale, « à ma sœur », laisse peu de doute sur l’inspiration de la réalisatrice Margaux Bonhomme, et sur la charge personnelle autant qu’affective pesant sur ce film. De fait, Marche ou crève déroule un schéma tristement banal dans la galaxie du handicap : nombreuses sont les familles à connaître une rupture, favorisée par la polarisation extrême suscitée par l’enfant réclamant une attention plus soutenue mais aussi résultant de l’accumulation de stress et de fatigue causée par l’absence de relais par des tiers – on parle là de conséquences privées et intimes d’une politique publique insuffisante. Ici, ni la mère, ni le père, ni la sœur ne veulent être soupçonnés de mal aimer Marion (ce que signifie le recours au placement en institution), et ils s’obstinent dans le dévouement sacerdotal jusqu’à un isolement mortifère. R

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Bertrand Mandico : « Je tire parti de tout ce que propose la pellicule »

ECRANS | Artisan héritier de Méliès, le réalisateur Bertrand Mandico évoque avec un enthousiasme volubile la confection de son film "Les Garçons sauvages".

Vincent Raymond | Mardi 27 février 2018

Bertrand Mandico : « Je tire parti de tout ce que propose la pellicule »

Après un nombre incalculable de courts-métrages, vous voici au long avec Les Garçons sauvages. Enfin ? Bertrand Mandico : J’ai eu des subventions pour ce film et pas pour les précédents que j’ai écrits. Pendant un certain temps, j’ai travaillé avec un producteur qui m’a mis dans une prison chromée mais qui n’allait pas à la pêche aux subventions : jamais il ne passait à l’acte. Et j’avais besoin de tourner : parallèlement à ce que j’écrivais, j’ai fait pas mal de courts et de moyens-métrages. Au bout d’un moment, le producteur Emmanuel Chaumet m’a dit : tu es en train de dépérir. Il m’a proposé de me produire rapidement. Et c’est ce qu’il a fait. Vous réunissez ici toute votre famille de cinéma… La chef opératrice Pascale Granel, ça fait une quinzaine d’année que je travaille avec elle. Après, au fil des courts et des moyens-métrages, j’ai fait des rencontres…Notamment le musicien, à la fin de la post-production des

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"Les Garçons sauvages" de Bertrand Mandico en avant-première ce mardi au Club

ECRANS | C'est l'un des films français les plus curieux de ce début d'année, qui divise celles et ceux qui l'ont déjà vu – la projection presse de la semaine dernière au (...)

La rédaction | Dimanche 11 février 2018

C'est l'un des films français les plus curieux de ce début d'année, qui divise celles et ceux qui l'ont déjà vu – la projection presse de la semaine dernière au Club a laissé pas mal de journalistes grenoblois de marbre. Pourtant, il a ses ardents défenseurs, qui louent ses qualités baroques assumées et sa morphologie follement hybride – le site Chaos Reigns est, par exemple, plus que fan. Pour découvrir notre avis, il faudra attendre la parution du Petit Bulletin du mercredi 28 février, jour de sortie en salle de ces Garçons sauvages. Mais le PB d'or cinéma de l'année dernière devrait vous donner un indice sur le contenu de notre critique. Tout comme le fait que l'on annonce ici l'avant-première que le Club organise ce mardi 13 février à 20h15 en présence du réalisateur Bertrand Mandico, dont c'est le premier long-métrage.

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"La Loi de la jungle" : et si c'était le succès surprise de l’été ?

ECRANS | Satire de la bureaucratie obstinée et stérile, film d’aventure burlesque, le second long-métrage d’Antonin Peretjatko est beau comme la rencontre de Jean-Luc Godard (première époque) et de Peter Sellers sur une piste de ski en Guyanne.

Vincent Raymond | Mardi 14 juin 2016

Quand elles ne font pas désespérer du genre humain, les règles administratives sont d’inépuisables sources d’inspiration pour un auteur comique. L’absurdité pratique de certaines d’entre elles, combinée à la suffisance de ceux qui les promulguent comme de ceux chargés de les faire respecter, les confit de ridicule, éclaboussant au passage l’ensemble de l’institution les ayant engendrées. Aussi, lorsque Antonin Peretjatko imagine la Métropole décréter d’utilité publique la construction d’une piste de ski artificiel en Guyane, on s’étonne à peine. Pas plus lorsqu’il montre un pays abandonné aux mains des stagiaires au mois d’août. L’abominable norme des neiges On s’étrangle en revanche – de rire – devant la cavalcade de gags assénés, à un tempo d’autant plus soutenu que la vitesse du film, légèrement accélérée, donne aux voix un ton aigrelet décalé. Peretjatko investit tous les styles d’humour (le visuel pur et chorégraphié à la Tati, le burlesque de la catastrophe façon Blake Edwards, le "nonsense montypyt

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Comme un avion

ECRANS | Bruno Podalydès retrouve le génie comique de "Dieu seul me voit" dans cette ode à la liberté où, à bord d’un kayak, le réalisateur et acteur principal s’offre une partie de campagne renoirienne et s’assume enfin comme le grand cinéaste populaire qu’il est. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 9 juin 2015

Comme un avion

Qu’est-ce qu’un avion sans aile ? Un kayak… Drôle d’idée, qui surgit par paliers dans la tête de Michel (Bruno Podalydès lui-même, endossant pour la première fois le rôle principal d’un de ses films). À l’aube de ses cinquante ans, il s’ennuie dans l’open space de son boulot et dans sa relation d’amour / complicité avec sa femme Rachelle (Sandrine Kiberlain, dont il sera dit dans un dialogue magnifique qu’elle est « lumineuse », ce qui se vérifie à chaque instant à l’écran). Michel a toujours rêvé d’être pilote pour l’aéropostale, mais ce rêve-là est désormais caduque. C’est un rêve aux ailes brisées, et c’est une part de l’équation qui le conduira à s’obséder pour ce fameux kayak avec lequel il espère descendre une rivière pour rejoindre la mer. Une part, car Bruno Podalydès fait un détour avant d’en parvenir à cette conclusion : son patron (Denis Podalydès), lors d’un énième brainstorming face à ses employés, leur explique ce qu’est un palindrome. Pour se faire bien voir, tous se ruent sur leurs smartphones afin de trouver des exemples de mots se lisant à l’endroit et à l’envers. Plus lent à la détente, Michel finira in extremis par tomber sur le mot "kayak"

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Vincent n’a pas d’écailles

ECRANS | Devant et derrière la caméra, Thomas Salvador relève le défi d’inventer un super-héros français sans perdre de vue les rives du cinéma hexagonal, réalistes et intimistes. Et ça marche ! Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 17 février 2015

Vincent n’a pas d’écailles

Vincent apparaît au spectateur comme un parfait quidam, sorti de nulle part, débarquant dans les gorges du Verdon après avoir quitté – fui ? – l’urbanité. Est-il venu se ressourcer, dans tous les sens du mot, en piquant une petite tête dans des eaux tranquilles et désertes de ce paysage rural ? Ce corps-là n’est, au départ, pas très éloigné de ceux qui hantent le cinéma d’auteur français : discret, transparent, mutique… Cet effacement est renforcé par le fait que c’est le réalisateur lui-même, Thomas Salvador, qui l’incarne : un visage inconnu pour jouer un inconnu, il y a là une logique parfaitement respectée. Mais Vincent n’a pas d’écailles va chercher à faire de ce corps ordinaire un héros extraordinaire, doté de pouvoirs physiques hors du commun une fois mis au contact d’un élément liquide. Le fleuve, donc, qui lui permet d’effectuer d’impressionnants sauts de dauphin ou de rester longuement en apnée sous l’eau ; mais aussi une simple bassine qu’il se vide sur la tête et qui l’autorise à détruire un mur à mains nues – pratique, car Vincent trouve un job comme ouvrier du bâtiment. Aquaman made in France Voilà donc le pari de Salvador : inven

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The Smell of us

ECRANS | De Larry Clark (Fr, 1h28) avec Lucas Ionesco, Diane Rouxel…

Christophe Chabert | Mardi 13 janvier 2015

The Smell of us

The Smell of us marque un brutal coup d’arrêt dans la carrière cinématographique de Larry Clark, jusqu’ici brillante. Pourtant, il n’y a a priori ici qu’une tentative de transposer ses obsessions dans le Paris d’aujourd’hui : l’adolescence, le skate, le sexe hédoniste et sans tabou… Mais d’un seul coup, tout sonne faux, pompeux et, disons-le mot, malsain. Car Clark, qui jusqu’ici avait réduit les adultes à des figures de parents dépassés ou irresponsables, se pique soudain de mettre en scène sa propre vieillesse et son attirance pour les jeunes gens à travers des séquences d’un voyeurisme embarrassant, où il s’agit avant tout de se rincer l’œil face aux torses imberbes et aux entrejambes de ses ados. Qu’un des personnages principaux s’adonne à la prostitution pour se payer ses doses de coke l’autorise à filmer des séquences assez abjectes, notamment celle où un vieux pervers lui suce goulûment les orteils. Quoique, tout cela est aussi parfaitement ridicule, les dialogues, partiellement improvisés par les comédiens, ressemblant à une parodie du langage djeun’s, et les différents supports (téléphones portables, internet) produisant une bouillie visuelle laide et p

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La Fille du 14 juillet

ECRANS | Premier long-métrage d’Antonin Peretjatko, cette comédie qui tente de réunir l’esthétique des nanars et le souvenir nostalgique de la Nouvelle Vague sonne comme une impasse pour un cinéma d’auteur français gangrené par l’entre soi. Qui mérite, du coup, qu’on s’y arrête en détail… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 7 juin 2013

La Fille du 14 juillet

En remplacement d’un LOL galvaudé par l’adolescence sans orthographe, le branchouille a pris l’habitude de placer un peu partout des WTF — pour What The Fuck. WTF : un sigle qui semble avoir été importé pour résumer un certain cinoche d’auteur français qui, à la vision répétée de chacun de ses jalons, provoque la même sensation d’incrédulité. Qu’est-ce qui passe par la tête des cinéastes pour accoucher de trucs aussi improbables, dont une partie de la critique s’empare pour en faire des étendards de contemporanéité là où, même de loin, on ne voit pas la queue d’une idée aboutie ? La Fille du 14 juillet pousse même un cran plus avant le concept : c’est un film WTF assumé, le rien à péter devenant une sorte de credo esthétique et un mode de fabrication. Derrière la caméra, Antonin Peretjatko, déjà auteur d’une ribambelle de courts métrages sélectionnés dans un tas de festivals — mais refusés systématiquement dans beaucoup d’autres, c’est dire si son cas provoquait déjà des réactions épidermiques ; devant, le dénommé

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