"La Nuit a dévoré le monde" : Paris, je te zombifie

ECRANS | Jeu d'évasion dans les conditions d’un réel apocalyptique, ce premier long-métrage aussi sobre que maîtrisé réunit un trio brillant autour d’un scénario rigoureux. En peuplant la capitale de zombies désarticulés, Dominique Rocher gagne haut le moignon son Paris.

Vincent Raymond | Lundi 5 mars 2018

Au lendemain d'une nuit agitée, dans un recoin de l'appartement de son ex (où il était venu chercher ses affaires en pleine soirée festive), Sam découvre que le monde est désormais peuplé de zombies. Se pourrait-il qu'il soit l'ultime homme sur Terre ? À lui d'organiser sa survie…

De son titre poétique à sa réalisation d'une efficacité à faire pâlir George A. Romero, La Nuit a dévoré le monde s'impose par sa singularité dans un paysage contemporain montrant une insatiable appétence pour le cinéma de genre, et tout particulièrement horrifique. Les séries à succès telles que The Walking Dead ou Les Disparus n'y sont sans doute pas étrangères, elles qui ont également contribué au décloisonnement des univers et prouvé aux derniers rétifs que Cronenberg ou Carpenter sont davantage que des seigneurs (saigneurs ?) dans leur partie gore.

Naufrage, ô désespoir

Maîtrisant la grammaire du film de zombies, le réalisateur Dominique Rocher installe un climat parfaitement anxiogène de bout en bout : il évite tout temps mort – si l'on ose – en dosant les surgissements de figures terrifiantes et distillant avec un vice d'horloger les situations de contamination pour son héros. Plutôt que de saturer l'écran d'images grand-guignolesques, il investit à la manière d'un virus l'imaginaire de ses spectateurs. La base, direz-vous, lorsque l'on se risque dans ce registre… Attendez de voir Les Bonnes Manières de Juliana Rojas et Marco Dutra, en salle le 21 mars, pour constater combien un maniement maladroit des effets spéciaux et une réalisation paresseuse peuvent saborder le potentiel fantastique d'un film !

Ici, Rocher transcende son "survival" en faisant de son héros un Robinson au milieu d'un océan de zombies pareils à des requins affamés. L'immeuble dans lequel il s'est retranché a d'ailleurs tout d'une île qu'il va écumer pour en tirer la moindre ressource, les moindres vivres. Il se découvrira même plusieurs équivalents de Robinson donnant quelques-uns de ses appréciables rebonds à ce récit haletant pouvant, de surcroît, se prévaloir d'une distribution internationale sans défaut – Anders Danielsen Lie, Golshifteh Farahani, Denis Lavant, Sigrid Bouaziz…. À consommer de toute urgence : ce genre de denrée cinématographique a une durée de validité souvent réduite sur les écrans.

La Nuit a dévoré le monde
de Dominique Rocher (Fr., int-12 ans, 1h34) Anders Danielsen Lie, Golshifteh Farahani, Denis Lavant…


La Nuit a dévoré le monde

De Dominique Rocher (Fr, 1h34) avec Anders Danielsen Lie, Golshifteh Farahani...

De Dominique Rocher (Fr, 1h34) avec Anders Danielsen Lie, Golshifteh Farahani...

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En se réveillant ce matin dans cet appartement où la veille encore la fête battait son plein Sam doit se rendre à l’évidence : il est tout seul et des morts vivants ont envahi les rues de Paris. Terrorisé, il va devoir se protéger et s'organiser pour continuer à vivre. Mais Sam est-il vraiment le seul survivant ?


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"L'Angle mort" : au revoir mon amour

ECRANS | De Patrick-Mario Bernard & Pierre Trividic (Fr., 1h44) avec Jean-Christophe Folly, Isabelle Carré, Golshifteh Farahani…

Vincent Raymond | Mardi 15 octobre 2019

Dominick (Jean-Christophe Folly) possède depuis l’enfance l’étrange pouvoir de se rendre invisible. Une faculté dont il fait un usage modéré (chaque "passage" lui coûtant cher en énergie vitale) car elle suscite aussi, surtout, moult quiproquos gênants avec ses proches. Est-ce un don ou une malédiction ? Les histoires de couples perturbés par des interférences créées par des mondes parallèles – ésotériques ou psychiques – forment "l’ordinaire fantasmatique" du cinéma de Patrick-Mario Bernard et Pierre Trividic, collectionneurs de discordances en tout genre. Dancing (2003) et L’Autre (2009) traquaient déjà en effet des irruptions singulières dans ce que l’on nomme la normalité, en adoptant des constructions cinématographiques volontiers elliptiques, mentales ou peu linéaires. Est-ce ici l’influence d’Emmanuel Carrère, qui leur a soufflé l’argument de L’Angle Mort ? Sans déroger à leur propension au fantastique, ce film manifeste un changement de forme radical, adoptant une narration plus posée et une structure de conte contemporain à morale philosophique – comme si R

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"Les Grands squelettes" : vies, modes d’emploi

ECRANS | De Philippe Ramos (Fr, 1h10) avec Melvil Poupaud, Denis Lavant, Anne Azoulay…

Vincent Raymond | Mardi 9 avril 2019

Une heure dans la vie de passants ; une heure parmi leurs pensées, leurs désirs, leurs amours, leurs douleurs... Une heure empruntée à chacune et chacun, figée dans le grand manège de la journée et du monde… Impossible de ne pas penser d’entrée à La Jetée (1962) de Chris Marker, référence obligée lorsqu’un cinéaste s’aventure dans un film à narration photographique. Au-delà de la performance ou du gadget, la forme doit servir le fond et c’est bien entendu le cas ici – au reste, Philippe Ramos avait déjà montré son appétence pour les tableaux fixes dans l’excellent Fou d’amour (2015). En saisissant au vol des individus lambda, en s’immisçant dans leur course ordinaire, il réalise des instantanés de leur vie, au plus intime de leur psyché et de leur affect. L’interruption de leurs mouvements rend leur voix plus audible et l’oreille plus captive aux inflexions ténues de leurs confessions : ce qu’ils se disent à part soi, ils ne le confieraient sans doute pas à des tiers. Tout juste long-métrage, Les Grands squelettes va à l’os de ses personnages dont il établit une sorte de "livre des heures". Méditation métaphysique c

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"Le Dossier Mona Lina" : promesses trompeuses

ECRANS | de Eran Riklis (Isr-All, 1h33) avec Golshifteh Farahani, Neta Riskin, Lior Ashkenazi…

Vincent Raymond | Mardi 3 juillet 2018

Remise d’une mission éprouvante, une agent du Mossad est affectée à une opération en théorie tranquille : veiller le temps de sa convalescence sur une transfuge du Hezbollah libanais, Mona (Golshifteh Farahani), dans une planque sécurisée en Allemagne. Mais les anciens alliés de Mona sont sur ses traces… Qui manipule qui, qui est l’appât, qui est la proie ? À la base complexe (et plongée dans un vortex diplomatique depuis les décisions intempestives de Donald Trump), la situation géopolitique au Levant constitue un terreau favorable pour un bon thriller d’espionnage en prise avec le réel. Rompu aux questions de frontières (voir notamment La Fiancée syrienne en 2005), le réalisateur israélien Eran Riklis n’hésite pas ici à critiquer le cynisme des officines d’État (y compris le sien) manœuvrant en dépit de la morale et en fonction des intérêts du moment, quitte à sacrifier autant de pions (c’est-à-dire de vies) que nécessaire. Après un démarrage tonitruant porté par une musique et une distribution dignes des grandes productions internationales, le film s’engage dans un face-à-face prometteur puisqu’il oppose une renég

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"Santa & Cie" : on tient enfin le futur classique télévisuel de Noël !

ECRANS | de & avec Alain Chabat (Fr., 1h35) avec également Pio Marmaï, Golshifteh Farahani, Audrey Tautou…

Vincent Raymond | Lundi 4 décembre 2017

Comme par un fait exprès, la Saint-Nicolas tombe cette année le jour de la sortie de la nouvelle comédie d’Alain Chabat consacrée au Père Noël. Un Père Noël à sa hotte, c’est-à-dire prêt à transgresser les conventions. En l’occurence de quitter le pôle Nord en avance afin de venir chercher de quoi soigner la soudaine épidémie frappant ses lutins. Sauf que Santa Claus n’ayant pas l’habitude des usages du monde réel, ni des enfants éveillés, il va un peu patiner… Chabat ne cesse de se bonifier avec le temps. Au départ très inféodé aux ZAZ (ces stakhanovistes du gag visuel/référentiel le distribuant à la mitraillette dans Y a-t-il un pilote dans l’avion et compagnie), le réalisateur-comédien s’est depuis affranchi de ces tutelles d’outre-Atlantique hurlantes pour travailler un registre où la connivence demeure, mais à un niveau plus souterrain : la parodie n’étant plus une finalité, il dispose de plus de place pour sa vaste fantaisie. Ses multiples niveaux de lecture font de ce film une authentique comédie grand public et familiale, dépourvue de ce kitsch façon glaçage de cupcake dont la majorité des films de Noël sont recouverts. On ti

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"Paterson" : poète, vos papiers (du véhicule)

ECRANS | Une semaine ordinaire dans la vie de Paterson, chauffeur de bus à Paterson, New Jersey, et poète à ses heures. Après la voie du samouraï, Jim Jarmusch nous indique celle d’un contemplatif alter ego, transcendant le quotidien sur son carnet. Une échappée hors du temps bienvenue.

Vincent Raymond | Mardi 20 décembre 2016

Dalí soutenait que la gare de Perpignan était le centre du monde. Alors la ville de Paterson, avec ses rues peu fréquentées, ses murs de briques rouges et sa quiétude provinciale, ne pourrait-elle pas être le nord magnétique de la poésie américaine ? Escale obligée – semble-t-il – pour une foule de maîtres du verbe, de Ginsberg à Iggy Pop, ce cadre apparemment dépourvu de pittoresque et de distractions a inspiré le poète et romancier américain William Carlos Williams tout au long de sa carrière. Il est aussi la patrie d’un bien nommé Paterson, émule du précédent ; le lieu d'où il compose son œuvre dans le secret d’un carnet de notes, sans jamais se départir de son impassibilité. Citoyen en apparence quelconque d’une ville banale, Paterson trouve dans son train-train matière à émerveillement, transmutant les choses vues en vues singulières. Carnet de notes sur revêtement de ville Emboîtant les pas de ce scribe machiniste, Jim Jarmusch révèle le caractère ininterrompu du processus d’écriture : entre la cristallisation de l’inspiration et la fixation du texte sur le papier, les mots s’affichent, s’accumulent, s’agencent dans son esprit – et, pour nou

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"Go Home" : maison, dure maison

ECRANS | de Jihane Chouaib (Fr.-Sui.-Bel.-Lib., 1h38) avec Golshifteh Farahani, Maximilien Seweryn, François Nour…

Vincent Raymond | Mardi 6 décembre 2016

Longtemps après avoir dû quitter la maison familiale, une Libanaise exilée en Europe est de retour pour exhumer des souvenirs et élucider un mystère datant de son enfance malgré l’indifférence – voire l’hostilité du village. Creuser le passé comme on déblaye un sol jonché de détritus ; réinvestir sa maison pour se réapproprier son histoire… La métaphore choisie par Jihane Chouaib est plutôt transparente dans ce film à certains égards austère : silences, obscurité, intériorité, permanence d’un deuil, tension continue et surtout machisme latent. Dans ce village où règne la tradition du patriarcat, Nada l’héroïne est ignorée, tandis que son frère considéré comme un messie – guère surprenant, mais toujours consternant. La réalisatrice dépeint l’inconscient d’un pays marqué par la guerre, où le refoulé a encore de beaux jours devant lui grâce à l’omerta. Comédienne caméléon pour toutes les productions moyen-orientales, Golshifteh Farahani constitue davantage qu’une colonne vertébrale à ce film, hanté à chaque plan ou presque par sa beauté douloureuse ; elle en est quasiment la raison d’être.

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Les Malheurs de Sophie

ECRANS | Cinéaste aux inspirations éclectiques (mais à la réussite fluctuante), Christophe Honoré jette son dévolu sur deux classiques de la Comtesse de Ségur pour une surprenante adaptation à destination des enfants autant que des adultes… Vincent Raymond

Vincent Raymond | Lundi 18 avril 2016

Les Malheurs de Sophie

La filmographie de Christophe Honoré ressemble à la boîte de chocolats de Forrest Gump (« on ne sait jamais sur quoi on va tomber »), à la différence notable que chacune de ses douceurs est dûment ornée d’une étiquette… omettant de signaler sa teneur en poivre ou piment. Résultat : appâtés par ses distributions appétissantes, becs sucrés et novices ressortent invariablement de ses films la gueule en feu ; quant aux autres, à force d’être échaudés, ils ont appris la méfiance et à espérer davantage de saveur dans la “seconde couche”, lorsque l’enrobage les déçoit. Sophistication, heurs et malheurs Bien que prolifique auteur de romans jeunesse, Honoré n’avait encore jamais franchi le pas au cinéma, où il flirte avec un public de préférence âgé de plus de 16 ans. S’emparant d’un pilier des bibliothèques respectables que sont Les Malheurs de Sophie, il procède à l’inverse de Jean-Claude Brialy, lequel avait réalisé en 1981 une transposition sagement premier degré, aux remugles de vieille confiture. Plutôt qu’égrener les sottises de la gamine dans une enfilade de saynètes (ce que l’ouvrage, dans sa forme théâtrale, incite à faire, et l’amorce du

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Louis-Ferdinand Céline

ECRANS | Emmanuel Bourdieu (fils du sociologue Pierre) intègre un nouveau spécimen de monstre dans sa galerie déjà pourtant très étoffée : rien moins que le plus urticant des sulfureux écrivains français. Et c’est le prodigieux Denis Lavant qui endosse sa funeste peau... Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mercredi 9 mars 2016

Louis-Ferdinand Céline

Ne comptez pas sur Emmanuel Bourdieu pour se faire l’écho docile de la doxa et vanter les hautes sphères intellectuelles ou leurs mandarins ! Avant même d’être cinéaste, lorsqu’il œuvrait comme scénariste (Comment je me suis disputé… de Desplechin en 1996), c’est l’instabilité intime de ces élites, leur désordre structurel et leurs bassesses occasionnelles qu’il mettait au jour. Des traits de caractère à nouveau scrutés dans son moyen métrage Candidature (2001). Une plongée ironique dans le marigot sordide des recrutements universitaires, montrant qu’un degré élevé d’éducation n’empêchait pas un être humain de succomber à ses instincts primaires et de se livrer à des actes d’une prodigieuse médiocrité – voire à des monstruosités. Or le monstre, en tout cas l’individu divergeant de la norme, fascine Bourdieu : n’a-t-il pas consacré à son comédien fétiche Denis Podalydès le documentaire Les Trois Théâtres (2001), suivant ce “monstre” de la scène engagé par le Français sur trois productions simultanées ? Le docteur abuse Avec Céline, l’exception a un visage bien moins humain. S’intéresser à son cas relève de la transgressio

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Ce sentiment de l'été

ECRANS | De Mikhaël Hers (Fr., 1h46) avec Anders Danielsen Lie, Judith Chemla, Marie Rivière...

Vincent Raymond | Mardi 16 février 2016

Ce sentiment de l'été

Si Mikhaël Hers situe son film successivement à Berlin, Paris, Annecy et New York, lui semble résider en ce pays plus virtuel mais transversal qu’est la nostalgie. L’inspiration qu’il en tire connaît des fortunes diverses : Memory Lane (2010), film de bande flasque, avait manqué le coche ; Ce sentiment de l’été réussit en revanche avec une remarquable délicatesse à emmagasiner tout les promesses de son titre elliptique (telle l’impression physique de la chaleur irradiante) en évoquant comme rarement le deuil à travers l’absence. Celle d’un personnage dont la mort survient de manière inattendue et dont la cérémonie funéraire elle-même est occultée. Seuls restent les vivants, devant composer avec leur stupeur muette, avant de recomposer leur vie. Plutôt que de les montrer succombant à la déréliction et la déprime, Hers les présente pendant des phases de reconstruction. Ce parti-pris se retrouve à l’écran : avec son gros grain vibrionnant, ses couleurs vives, l’image rappelle le format 16mm du cinéma son direct, avide de parcourir les rues en quête d’un souffle de vie nouveau et d’inattendu. Une pulsion d’énergie vitale

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Michael Kohlhaas

ECRANS | Film difficile, qui cherche une voie moyenne entre l’académisme costumé et l’épure, cette adaptation de l'écrivain allemand Kleist par Arnaud Des Pallières finit par séduire grâce à la puissance d’incarnation de ses acteurs et à son propos politique furieusement contemporain. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 10 juillet 2013

Michael Kohlhaas

L’honnêteté critique oblige à avouer que Michael Kohlhaas commence mal. Sa première demi-heure, trop longue, mal racontée, est une laborieuse exposition de ses enjeux. Arnaud Des Pallières semble pétrifié face au texte de Kleist qu’il adapte, et en respecte la lettre jusqu’à oublier la plus élémentaire des concisions cinématographiques. Il faut d’abord faire comprendre le conflit qui oppose le marchand de chevaux Kohlhaas aux autorités, puis son environnement familial, puis l’assassinat de sa femme et, enfin, sa décision de soulever le peuple pour réclamer justice. Le tout est mis en scène dans des plans lents et austères, cadrés au cordeau et soulignés par un boum boum de tambour en guise de musique. On voit bien que le cinéaste cherche à se tenir à égale distance de l’ascétisme façon Straub et de l’académisme européen en costumes, mais sa proposition semble surtout réconcilier les deux autour d’un ennui commun. Alors qu’on s’apprête à subir la suite, Des Pallières sort une séquence magistrale où la petite armée de Kohlhaas décime un château à l’arbalète. Chaque plan dessine une action millimétrée, fluidifiée par un montage qui le transforme en long mouvement h

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Aller de Lavant

CONNAITRE | Si la scène a bel et bien été, ces dernières années, le lieu de prédilection de Denis Lavant, c’est avant tout le cinéma qui a révélé au public ce drôle de corps, (...)

Christophe Chabert | Vendredi 5 avril 2013

Aller de Lavant

Si la scène a bel et bien été, ces dernières années, le lieu de prédilection de Denis Lavant, c’est avant tout le cinéma qui a révélé au public ce drôle de corps, athlétique et fougueux, et ce visage qui fût un temps lisse comme celui d’un adolescent lunaire, puis patiné par on ne sait quelles épreuves. Le cinéma et surtout un cinéaste : Leos Carax, qui vit en lui un parfait alter ego, tel Léaud pour Truffaut, et avec qui il construisit la première partie de son œuvre, celle d’avant l’éclipse. Boy meets girl, d’abord, qui sera projeté dimanche au Méliès : un jeune homme à la dérive dans un Paris qu’il a cartographié selon ses histoires amoureuses, rencontre lors d’une soirée mondaine une femme elle aussi un peu paumée, et c’est le coup de foudre. En noir et blanc, Carax filme un Lavant bredouillant, se perd en surimpression dans son regard immense et sombre, ou le laisse s’échapper dans des courses folles. Parfait prolongement des cuts et dissonances que le cinéaste aime créer à l’image et au son, Lavant est un corps taillé pour son cinéma, un acteur fait pour les raccords brutaux mais aussi pour les trav

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Syngué Sabour

ECRANS | D’Atiq Rahimi (Fr-All-Afghanistan, 1h42) avec Golshifteh Farahani, Hamidreza Javdan…

Christophe Chabert | Vendredi 15 février 2013

Syngué Sabour

Il faut reconnaître à Atiq Rahimi une bonne décision, peut-être la seule de cette auto-adaptation de son roman goncourisé : miser énormément sur son actrice principale, l’épatante Golshifteh Farahani, pour apporter une force d’incarnation très troublante à son personnage, une vie que le scénario, chargé d’intentions et de vouloir-dire, ne cesse de lui dénier. Car le discours de Rahimi pèse une tonne : il ne s’agit pas seulement pour cette femme de raconter le présent des événements à son époux dans le coma, mais aussi de révéler derrière le héros de guerre célébré le mari négligent et sourd au désir de sa compagne. Récit d’émancipation très théorique, dont l’horizon est beaucoup trop évident : dire que la femme afghane n’a pas encore gagné le droit d’exister en tant que femme. Le film se heurte aussi à son dispositif, qui n’arrive jamais à être tout à fait cinématographique. Rahimi a beau essayer d’aérer l’action, celle-ci revient toujours entre les quatre murs de la maison où elle se retrouve mise en mots, pure paraphrase des images. Un sujet traité en thèse, antithèse, synthèse, un rapport purement illustratif à la mise en scène, un zeste de bonne conscience : Syngué Sabou

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Leos et les bas

ECRANS | Six films (dont un court-métrage) en 28 ans, avec de grandes galères et de longues traversées du désert : la filmographie de Leos Carax est un roman. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Vendredi 29 juin 2012

Leos et les bas

1984 : Boy meets girlLe programme du titre n’est pas trompeur : dès son premier film, Leos Carax s’affirme avant tout comme un metteur en scène plus que comme un raconteur d’histoires, souvent banales chez lui. En noir et blanc, il filme la rencontre entre Alex, ado lunaire, et Mireille (Perrier), comédienne rongée par le mal-être. L’influence de Godard est sensible dans les nombreuses dissonances visuelles et sonores qui forment déjà le style Carax, mais aussi dans la rumination sur le cinéma en déclin, assassiné par la vidéo. 1986 : Mauvais sangLe tournage, compliqué, de ce deuxième film couronné par le prix Louis Delluc, va forger la réputation d’un Carax perfectionniste et irresponsable. Avec le recul, on voit bien quel mur le cinéaste s’apprête à se prendre en pleine face : alors qu’il radicalise encore son esthétique, où chaque plan doit être une œuvre en soi et où le scénario (qui entrecroise histoire d’amour, polar et trame d’espionnage) n’est que le prétexte à cette quête de la sidération, Carax engloutit des fortunes que même certains films « populaires » n’osent pas impliquer. Par ailleurs, Ma

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Voyage en Caraxie

ECRANS | Étonnant retour en grâce de Leos Carax avec "Holy motors", son premier long-métrage en treize ans, promenade en compagnie de son acteur fétiche Denis Lavant à travers son œuvre chaotique et un cinéma mourant. Qui, paradoxe sublime, n’a jamais été aussi vivant que dans ce film miraculeux et joyeux. Critique et retour sur une filmographie accidentée. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Vendredi 29 juin 2012

Voyage en Caraxie

Dans Boy meets girl, premier film de Leos Carax, Alex (Denis Lavant, déjà alter-ego du cinéaste au point de lui emprunter son vrai prénom) détache un poster dans sa chambre et découvre une carte de Paris dessinée sur le mur où chaque événement de sa vie a été reliée à une rue, un monument, un quartier. Ce plan, c’est celui de la Caraxie, cet étrange espace-temps construit à partir des souvenirs personnels et cinématographiques du cinéaste, celui qu’il a ensuite arpenté jusqu’à en trouver le cul-de-sac dans son film maudit, Les Amants du Pont-Neuf. Au début d’Holy motors, Leos Carax en personne se réveille dans une chambre, comme s’il sortait d’un long sommeil. Sommeil créatif, pense-t-on : cela fait treize ans qu’il n’a pas tourné de long-métrage. Le voilà donc qui erre dans cette pièce mystérieuse qui pourrait aussi, si on en croit la bande-son, être la cabine d’un bateau à la dérive ; et ce qu’il découvre derrière un mur n’est plus un

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Oslo, 31 août

ECRANS | Le Danois Joachim Trier adapte dans la Norvège d’aujourd’hui "Le Feu follet" de Drieu La Rochelle, transformant son anti-héros en ex-drogué ayant perdu le goût de la vie. Une errance magistralement mise en scène, sensuelle et mélancolique. CC

François Cau | Vendredi 24 février 2012

Oslo, 31 août

Anders se réveille avec une fille dans son lit. Il s’habille, traverse le périphérique, s’avance dans une forêt jusqu’à une rivière. Puis il remplit ses poches de lourdes pierres et s’enfonce dans l’eau. Au dernier moment, il renonce à son projet et utilise ses dernières forces pour retourner sur la rive. Dès cette première séquence, Joachim Trier a déjà posé l’étrange contradiction qui habite son personnage : tiraillé entre pulsion de vie et tentation du néant, Anders met son existence en balance. Le souvenir de sa vie d’avant est une douleur : la fête, les rencontres, la drogue dans laquelle il a basculé, la femme aimée qu’il a perdue et qu’il tente sans succès de joindre au téléphone… Tout cela l’a conduit en cure de désintoxication et, par une belle journée d’été à Oslo, il profite d’un entretien d’embauche pour retrouver ses amis et faire le point sur son envie de vivre. Voyage au bout de la nuit Le spectateur français n’aura pas de mal à reconnaître la trame du Feu follet de Pierre Drieu La Rochelle, déjà génialement adapté par Louis Malle avec Maurice Ronet. Oslo, 31 août s’en inspire librement. Si l’addiction diffère, la fêlure reste l

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Le bateau ivre

SCENES | THÉÂTRE/ Mi-avril, Jacques Osinki, directeur du CDNA, présentera deux pièces de l’auteur allemand Marius von Mayenburg, pour lesquelles il s’est entouré de deux comédiens passionnants et magnétiques : Jérôme Kircher et Denis Lavant. Rencontre avec le second, pour essayer de cerner au mieux cet artiste atypique fort en gueule. Propos recueillis par Aurélien Martinez

François Cau | Vendredi 1 avril 2011

Le bateau ivre

Si on ne l’avait pas déjà fait pour un article consacré à Dominique Pinon, on aurait pu titrer ce portrait de Denis Lavant "L’emploi de la gueule". Car l’homme de théâtre et de cinéma est de ces artistes entiers qui imposent immédiatement, que la production soit réussie ou non, un physique, un jeu, une énergie. Une présence qui se remarque d’emblée, même si l’homme est dans tout autre chose que la recherche d’une certaine contemplation narcissique de sa personne par un public médusé (à l’image, par exemple, d’un Fabrice Luchini constamment sur le fil). Il suit plutôt sa propre logique : celle d’un «rapport forain au quotidien» empli de sincérité. «C’est comme ça que j’ai commencé à appréhender le théâtre, le jeu, quand j’étais lycéen. C’est même au-delà du théâtre. Pour moi, c’est un comportement poétique. Pas forcément excentrique ou en représentation constante, mais plus en rapport avec la vie, l’équilibre : être dans un rapport absolument ludique au quotidien. Faire marcher à fond l’imaginaire pour se soulager des contraintes comme… je ne sais pas… le métro par exemple ! Il est marrant d’imaginer que ce soit d’énormes skates. Et puis plutôt que de subir les chocs

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Un roi avec divertissements

SCENES | Et revoilà Victor Hugo, pour la énième fois. Mais Victor Hugo modernisé à coups de décors et d’accessoires bling-bling façon Jeff Koons à Versailles : clins d’œil (...)

Aurélien Martinez | Vendredi 1 octobre 2010

Un roi avec divertissements

Et revoilà Victor Hugo, pour la énième fois. Mais Victor Hugo modernisé à coups de décors et d’accessoires bling-bling façon Jeff Koons à Versailles : clins d’œil appuyés à notre époque par François Rancillac qui monte ainsi Le Roi s’amuse. Un drame historique de 1832 longtemps censuré mettant en scène une cour décadente aux petits soins d’un roi (François 1er) volage et consommateur de femmes, qu’importe le prix. Société d’illusions et de paraître où l’on s’affiche à côté des puissants en sortant son iPhone dès que possible, façon de signifier que nous aussi, on en a (de l’argent, de l’influence…). Hugo sous les boules à facettes avec des airs techno tapageurs ? Pourquoi pas, l’auteur français en a déjà vu d’autres, et des bien pires. Reste que l’on se lasse vite de cette mise en scène faussement rentre-dedans, à la distribution inégale. Heureusement, François Rancillac a l’intelligence et le savoir-faire d’un homme de théâtre, et laisse par moments respirer son spectacle, en faisant confiance à ses deux acteurs principaux : Linda Chaïb, d’une grande justesse dans le rôle de Blanche, chair fraîche naïve offerte aux bons plaisirs du roi ; et surtout Denis Lavant

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