Xabi Molia : « Je place Kad Merad au même rang que Denis Podalydès »

ECRANS | Dans la peau d’un petit escroc à l’aura pâlissante, Kad Merad effectue pour "Comme des rois" de Xabi Molia une prestation saisissante, troublante pour lui car faisant écho à sa construction d’acteur. Rencontre croisée.

Vincent Raymond | Lundi 30 avril 2018

Xabi Molia, quelle a été la genèse de Comme des rois ?

Xabi Molia : L'idée est venue d'une manière assez amusante. Il faut savoir que j'ai le profil du bon pigeon : j'adore qu'on me raconte des histoires. Je me suis donc fait arnaquer assez régulièrement, et notamment une fois à la gare Montparnasse. Pendant que j'attendais le départ de mon train, un type est monté et m'a raconté une histoire très alambiquée… Je ne saurais la raconter, mais l'enjeu c'était 20 euros. Je me souviens m'être méfié et l'avoir poussé dans ses retranchements ; mais lui retombait sur ses pattes, trouvait de nouveaux trucs pour que son histoire tienne debout. Bref, il me prend ces 20 euros et je ne le revois évidemment jamais.

J'ai d'abord été déçu de m'être fait délester de 20 euros. Mais finalement, il les avait quand même gagnés de haute lutte ! Et j'ai imaginé ce que ce type avait peut-être dit à sa femme le matin : « bon bah moi aujourd'hui je vais Gare Montparnasse, j'ai un nouveau truc ». Et le soir, peut-être qu'elle lui a demandé comment ça s'est passé et qu'il lui a répondu « oh bah aujourd'hui difficile, j'ai fait 60 / 80 euros ». Il avait donc un boulot – que la société réprouve – mais qui, au fond, avait des points communs avec n'importe quel travail : une routine, des horaires, l'inventivité, la capacité à accepter l'échec avec un client…

Malheureusement je ne connais pas le nom de mon arnaqueur parce que je devrais, au fond, le remercier au générique : sur une idée originale de "mon arnaqueur" ! (rire)

Il pratique en tout cas le travail à l'ancienne…

XM : Oui, c'est d'ailleurs ce que disent les personnages du film : maintenant, tout se fait sur Internet. C'est assez anachronique d'aller à la rencontre des gens dans un monde, dans un pays, dans une époque où c'est si difficile de se rencontrer : plus personne ne veut ouvrir ses portes. Mon héros Joseph est ce type flamboyant qui sent que l'époque est entrain de changer. C'est un artisan qui aime son métier, et qui a envie de transmettre son savoir-faire, sa petite entreprise. Et quand surgit la figure de son fils, son héritier, l'histoire émerge…

Comme dans Family buisness de Sidney Lumet, l'aîné espère convaincre le plus jeune de reprendre les "affaires" et se désespère en le voyant aspirer au métier de comédien. Pourtant, un acteur est un menteur suprême – et légal.

XM : Je suis fasciné par les comédiens et j'aime beaucoup les films sur le jeu, où il est question de jouer. Ce qui est beau ici, c'est qu'au fond Micka hérite, à bien des égards, des talents de Joseph, son père, mais il ne veut pas les exercer aux mêmes endroits. À la différence des autres comédiens, l'arnaqueur ne dit pas qu'il joue : il n'y a pas la barrière de sécurité entre lui et ses spectateurs, qui sont ses victimes.

Micka veut faire le métier de son père – un métier de jeu – mais dans un endroit où les règles sont claires, où il ne fera de mal à personne et où il ne sera pas prédateur face à des proies. Ce qui est compliqué, c'est le droit à rêver d'être comédien, aujourd'hui, dans une France en crise. Ce métier peut faire peur à beaucoup de parents et pas seulement dans les classes populaires. Peut-on y rêver de l'endroit où l'on est ?

Ayant grandi à Bayonne, en province, dans les années 1980, je voyais bien le genre de blocage existant concernant les métiers artistiques : quand vous n'avez pas de réseau, que vous ne connaissez ni cinéaste, ni écrivain. Il faut à des parents une grande ouverture d'esprit pour dire : super, vas-y. Leur réflexe, c'est de se dire que c'est dingue et qu'il faut un plan B.

Ce parcours vous parle, Kad Merad ?

Kad Merad : Oui. Le rôle de Micka, c'est moi : j'étais les deux sur le tournage. Je ne viens pas des milieux artistiques, ni des milieux aisés, ni de Paris. Même si n'on était qu'à 30 km de Paris, pour nous c'était le bout du monde. C'est dur de dire à ses parents qui travaillent tous les jours, la mère coiffeuse, le père dans les chemins de fers, qui prennent le train de banlieue, qu'on veut faire une école de théâtre. Quand le père dit : « Comédien ? Ouais ouais, très bien. En attendant, tu vas aller chercher du boulot. Mais c'est du travail, papa. » Les gens qui ne sont pas de ce milieu-là ne peuvent pas l'imaginer.

Après la seconde, on m'a bifurqué vers un CAP de vendeur, de commerce. Même si dans ma tête j'avais le rêve de cette vie que je vis aujourd'hui, il fallait quand même que je travaille pour faire plaisir à mes parents. Alors j'ai regardé des annonces dans les journaux locaux : on cherchait des vendeurs pour des Encyclopedia Universalis (rire). On faisait un petit stage où on nous apprenait comment faire… Mais surtout, on n'était payé que si on vendait. C'était un peu le même genre d'urgence et de survie que Joseph : ça coutait 4 000 francs à l'époque pour 30 ou 40 volumes ; personne ne pouvait s'acheter ça. J'ai réussi à en vendre une seule, à un copain dentiste, à Evry ou par là. (rires)

Je me revois encore sonner à la porte des gens, comme Joseph. On entendait souvent le son d'un chien, il n'y avait pas la méfiance d'aujourd'hui. Mais c'était une épreuve : il fallait être un acteur. Le but, c'était de rentrer chez les gens et d'être assis dans le salon ou sur la table de la cuisine – il faut avoir une bonne tête. Moi, j'arrivais à les embrouiller assez facilement… jusqu'à ce que dise que c'était 4 000 francs…

Qu'en avez-vous retiré ?

KM : J'ai passé ma vie à embrouiller, pardon de dire ça. Même au service militaire, j'ai été reformé : c'était soit je partais un an faire le service, soit je partais au Club Méditerranée en GO… Faire le suicidaire, c'était vraiment un rôle d'acteur. Je faisais genre qu'il ne fallait pas du tout me laisser près d'une fenêtre parce que j'étais capable de me jeter… J'étais dans mon plus grand rôle. (rires)

Quant à mon oral de CAP, je pense que j'ai embrouillé mon examinateur. Parfois même dans mon métier d'acteur, j'ai dû embrouiller les réalisateurs ou les gens du casting, parce que la vie, c'est ça au fond.

Vous n'en éprouvez pas un sentiment d'imposture ?

KM : Ah mais je suis un imposteur ! Mais je commence à accepter les compliments… J'ai toujours eu l'impression d'avoir eu de la chance, et c'est vrai.

Xabi Molia, dans quelles mesures étiez-vous sûr de ne pas vous être fait embobiner par Kad en le choisissant ?

XM : Il n'était pas du tout dans mes choix de cinéphile, car il a fait beaucoup de comédies qui ont bien marché ; je ne m'imaginais donc pas travailler un jour avec lui. Et puis j'ai vu Baron Noir, la série qu'il a faite sur Canal +. Tout d'un coup, je suis tombé sur un personnage ressemblant à bien des égards à Joseph : un type pour qui tous les moyens sont bons pour y arriver à des fins nobles. On comprend qu'il est à l'aile gauche du parti socialiste – personnellement, je sympathise avec ses convictions – mais qu'il trafique dans les comptes. C'est un salaud, mais Kad Merad avec sa barbe lui amène une bonhommie, une empathie immédiate. Et moi, pour mon personnage d'escroc, il fallait absolument que je tombe sur quelqu'un comme ça.

Ce que je veux, c'est qu'on soit avec ce personnage, qu'on soit troublé par lui parce qu'il est toxique pour son fils d'un côté, mais que de l'autre il se débat, il fait ce qu'il peut… Il faut qu'on l'aime quoi ! Ce qui est génial avec un acteur comme Kad Merad, c'est qu'il ne vous laisse pas le choix : quand les gens le voient à l'écran, ils sourient… J'avais ressenti ça avec Denis Podalydès, avec qui j'ai fait mes deux premiers films. Tous deux ont cette faculté à susciter la proximité.

Comment peut-on demander à Kad Merad de jouer la sincérité alors que le personnage est en permanence dans le mensonge et donne l'impression de se mentir à lui-même ?

XM : Je ne sais pas… En même temps, n'y a-t-il pas dans la toute dernière scène quelque chose de très dépouillé dans la manière dont il dit : « c'est mon fils » ? On avait tous l'appréhension de cette dernière phrase, qui signifiait en fait : « je suis tellement fier de lui ». Avec Kad, on a fait 10 prises, mais en réalité dès la première prise, c'était là. C'était joué avec tellement de simplicité et de justesse qu'on en a fait d'autres pour être sûrs. Pour le dire différemment, je suis admiratif de Kad Merad : je suis tombé raide dingue depuis le tournage, c'est une rencontre merveilleuse. J'aimerais continuer de faire des choses avec lui.

Je le place au même rang que Denis Podalydès. Ce sont deux comédiens qui ont une palette de jeu incroyable, et une manière simple et concrète de travailler. Denis, on l'imagine très cérébral, alors qu'il a une dimension très simple. Quant à Kad Merad, on me disait : surtout, retiens-le, il ne faut pas qu'il fasse le clown, il ne faut pas qu'il fabrique… Pour moi, il ne fabriquait pas du tout, c'est un acteur extraordinairement simple et concret dans ce qu'il joue et ça m'a complètement troublé. Parfois, des acteurs, la cinquantaine passée, gagnent en densité humaine. Pour moi, Kad Merad il y a 10 ans n'avait pas la capacité de jeu qu'il a aujourd'hui. Donc je ne sais pas ce qui l'attend mais déjà, avec Baron Noir et ce film, les frontières bougent. J'ai lu et entendu des commentaires qui me font très plaisir, du style : il y a un truc incroyable, j'ai aimé un film avec Kad Merad.

Avez-vous commencé votre écrire prochain film ?

XM : Oui j'ai d'autres projets, mais je veux aller ailleurs. Je fais partie de ces artistes qui ne veulent pas creuser le même sillon. 8 fois debout, mon premier film, était déjà une chronique sociale, ensuite j'ai fait dans le merveilleux, Les Conquérants, mais si vous voulez je ne me vois pas en Robert Guédiguian junior quoi – cela serait le plus confortable, le plus simple, mais bon.

Je sais que j'aimerais bien continuer de tourner avec Kad Merad, de la même manière qu'après Huit fois debout j'avais eu cette envie de faire un deuxième film avec Denis Podalydès – et c'est ce qu'on a fait. Il y a des comédiens avec qui je me dis que l'histoire n'est pas finie.

Vous envisageriez de réunir Denis Podalydès et Kad Merad ?

XM : Ça fait partie des choses auxquelles je pense. Denis… enfin je veux dire, un acteur peut tout jouer. Mais quand j'ai écrit Comme des rois, je ne voyais pas Denis dans Joseph car un acteur transporte avec lui son parcours de cinéma, de théâtre… Et Denis a quand même une image liée à un univers.

Là, je n'arrivais pas à le projeter dans ce milieu populaire – c'est peut-être un manque d'imagination. Mais Denis fait aussi partie des comédiens avec qui, pour moi, il reste mille choses à faire : il à très envie de jouer des méchants. Donc je réfléchis à des choses…



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Aurélien Martinez | Vendredi 10 février 2012

La Vie d'une autre

Pour son premier film, Sylvie Testud adapte La Vie d'une autre de Frédérique Deghelt, roman sous influence américaine à en juger par son pitch : alors qu'elle termine ses études et tombe amoureuse, une jeune femme se réveille quinze ans plus tard, mariée, mère, aux commandes d'une multinationale et dans un appartement parisien à dix millions d'euros. Soit le script de Big ou de 30 ans sinon rien, en plus bourgeois et maquillé à la française. Quels enjeux une fois rigolé avec le gap spatio-temporel et cet autre moi (facile quand le personnage est blindé) ? Le comique s'évaporant, sans génie et plombé par Juliette Binoche à moitié folle, le film dévoile son intrigue : le couple en crise, situation difficile quand la veille on rencontrait l'autre. Il y avait de quoi s'amuser ou tirer une leçon de philosophie avec si peu. Testud tente le coup, mais se limite à un laïus flou sur le temps qui passe pour dire qu'il faut profiter de la vie. Bah oui, l'eau ça mouille. Jérôme Dittmar

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Lourdes

ECRANS | de Jessica Hausner (Autriche-Fr, 1h35) avec Sylvie Testud, Léa Seydoux, Bruno Todeschini…

François Cau | Mardi 12 juillet 2011

Lourdes

En matière de film sur Lourdes, Le Miraculé de Jean-Pierre Mocky paraissait indépassable, pour peu qu’on goûte les farces énormes et anticléricales. On pouvait craindre que Jessica Hausner, disciple d’Haneke et réalisatrice du glacial Hôtel, en prenne le contre-pied absolu. En fait, pas tant que ça, et c’est la bonne surprise de Lourdes. Les cadres implacables d’Hausner ne sacralisent rien, mais renvoient les rituels à leur dimension ridicule, inquiétante ou absurde. Elle retrouve même l’ambiance de complot paranoïaque de son film précédent, le miracle qui touche la paralytique Sylvie Testud étant interprétable de multiples façons : coup de foudre amoureux ou simulacre orchestré par la vieille femme qui partage sa chambre ? Toujours sur le fil (la post-synchronisation tue tout naturel dans le jeu des acteurs), parfois un peu ostentatoire dans sa mise en scène, Lourdes trouve toutefois un ton singulier, un comique de l’étrangeté permanente pas désagréable. CC Sortie le 27 juillet.

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Monsieur Papa

ECRANS | De et avec Kad Merad (Fr, 1h30) avec Michèle Laroque…

François Cau | Mercredi 25 mai 2011

Monsieur Papa

Kad Merad est partout, dans tous les films français populaires, à la télé… Le voilà en plus derrière la caméra, et on affûtait déjà nos plumes pour lui tailler un beau costard. Raté ! Monsieur Papa, sans être un grand film (loin de là, Kad ayant une confiance très limitée dans la mise en scène), étonne par sa modestie et, surtout, par son désir de ne pas suivre le diktat embarrassant de la comédie à tout prix. Les qualités principales sont à chercher dans un scénario qui prend soin de ne jamais aller tout à fait là où on l’attend (de la supercherie montée par une mère pour faire croire à son fils qu’un type ordinaire est son père et le dégoûter ainsi de vouloir le connaître, on découvre assez vite que le gamin n’est pas dupe, renvoyant ainsi la balle vers les adultes et leurs préjugés) et dans l’atmosphère flottante et triste avec laquelle Kad le filme. Situé dans le 13e arrondissement (le quartier chinois), Monsieur Papa montre un Paris rarement vu à l’écran, populaire mais pas banlieusard, aux lignes de fuite étranges et à l’exotisme terne. Intéressant, tout comme la manière, parfois, de vider le cadre autour des personnages, de laisser durer un plan, de refuser l’e

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La fille du puisatier

ECRANS | De et avec Daniel Auteuil (Fr, 2h) avec Astrid Bergès-Frisbey, Kad Merad…

François Cau | Lundi 18 avril 2011

La fille du puisatier

Depuis le diptyque de Berri, Auteuil et Pagnol, c'est une grande histoire d'amour. Pour son premier film derrière la caméra, l'acteur ne pouvait donc que revenir à l'auteur fétiche qui a fait sa gloire. Sauf que les meilleurs sentiments n'ont jamais fait une grande œuvre. En adaptant La fille du puisatier, Auteuil réussit toutefois une chose : faire exister le langage de Pagnol. De manière un peu bateau, platement folklorique, mais en gardant le cœur d'une intrigue de classe où le verbe est roi. Le problème de cette adaptation de fan trop respectueux, c'est qu'il faut se coltiner un casting endimanché, une grossière mise en scène de téléfilm et Auteuil en transe, possédé par chaque dialogue. Ce qui n'est pas pire que Kad Merad avec du khôl. Jérôme Dittmar

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8 fois debout

ECRANS | De Xabi Molia (Fr, 1h40) avec Julie Gayet, Denis Podalydès…

François Cau | Vendredi 9 avril 2010

8 fois debout

Elsa est mal. Mal dans sa vie sentimentale (inexistante depuis la rupture avec son ex mari), mal avec son fils (elle ne sait comment se comporter avec lui), mal du fait de l’absence de boulot stable (d’où l’expulsion de son appart qui la contraint à vivre dans sa voiture)… 8 fois debout suit ainsi les déboires de cette jeune trentenaire qui semble porter sur elle tous les malheurs du monde (le choix de l’actrice Julie Gayet est, à ce titre, très judicieux). Est-ce suffisant pour en faire un film ? Xabi Molia semble le penser ; et pourquoi pas. Sauf qu’ici, on est très loin de l’univers des Dardenne et consorts, à savoir des cinéastes qui savent filmer ceux que la société considère comme des ratés sans tomber dans la complaisance démago ou la leçon de morale. Un travers dans lequel Molia saute à pieds joints ("sept fois à terre, mais huit fois debout" comme dirait le proverbe qui offre son titre au film), ce qui donne un résultat insipide finalement très vite oublié.AM

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