Patricia Mazuy : « L'idée, avec John Cale, était de faire une musique qui rentre dans la tête de la folie »

ECRANS | Avec sa franchise bienvenue, la trop rare réalisatrice de "Saint-Cyr" ou "Sport de filles" évoque la conception de son thriller "Paul Sanchez est revenu !" ; et tout particulièrement sa troisième collaboration avec l’ancien du Velvet Underground, compositeur de la bande originale.

Vincent Raymond | Lundi 16 juillet 2018

Photo : SBS


Est-ce l'affaire Dupont de Ligonnès en particulier qui vous a inspirée pour Paul Sanchez est revenu ?

Patricia Mazuy : Je me suis surtout intéressée à une boulimie de Faites en entrer l'accusé : dans quel état cela nous met quand on s'abandonne dans les faits divers les plus morbides qui soient ? On est contents de se coucher après en se disant : c'est pas nous !

Ce qui est rigolo au cinéma, c'est que l'on pousse les choses à l'extrême, on va plus loin que dans le réel – le film n'est pas du tout naturaliste. C'était bien de travailler cette matière-là.

Le film est très ancré dans le Var. Or peu de personnages, notamment parmi les gendarmes, ont l'accent du midi. Cela est-il voulu ?

Absolument. Parce que les gendarmes sont souvent mutés, il fallait qu'on retrouve cela – seuls deux ou trois ont l'accent. Et je ne voulais pas tomber dans le syndrome Gendarme de Saint-Tropez : on serait partis sur une autre piste, et on était certains de ne pas en sortir.

Cela dit, quand j'étais en préparation dans le Var, dans cet arrière-pays qui fait rêver, j'ai découvert beaucoup de gens n'étant pas du Sud échoués dans ce paysage.

Autre élément sonore signifiant, la musique crée une ambiance très particulière. Vous avez à nouveau confié la partition à John Cale ; pouvez-vous nous en raconter la genèse ?

Grave ! J'adore la musique de films – Bernard Herrmann, François de Roubaix, Ennio Morricone, les premières partitions de Ryuichi Sakamoto… Tous les grands, quoi ! Mais je ne supporte pas quand on met une espèce de soupe pour faire semblant d'en avoir : ça me rend nerveuse. Ici, on était sur un budget serré, et j'avais tout de suite dit que la musique serait pour moi un des éléments aussi importants que le rocher de Roquebrune où le fugitif se planque.

Comme je voulais un peu de jazz au début, je ne voulais pas reprendre John Cale parce que je me disais qu'il était trop carré, qu'il ne connaissait rien au swing, au soul ni à la musique provençale. Mais j'avais quand même du vécu avec lui : on a fait deux films ensemble ! Alors j'ai appelé sa manageuse en faisant part de mes doutes. Elle m'a dit de venir le lendemain à Cardiff. Et là, en arrivant, j'ai vu John avec vingt chanteuses de gospel de Harlem et de Londres. « T'as vu ? Il fait du soul ! » Bon, pas tout à fait, mais il essaie de bouger sa forme.

Comment avez-vous collaboré par la suite ?

Trouver le "son" du film a été un vrai chantier, comme le tournage. Il nous a fallu 6 mois de travail entre la monteuse, moi et John Cale qui ne parle pas un mot de français et qui n'avait pas de traduction du scénario – pourtant ça nous aurait aidés. John se fout du cinéma, il fait ça pour le blé, il pense à son prochain concert. Au début, il essaye de se débarrasser de la commande, mais ça dure une semaine.

Mais ce qui est excitant, c'est qu'il adore travailler la musique. Alors il envoie des trucs. On lui dit : non, franchement John… C'est comme avec un acteur : il faut trouver le bon mot, lui donner le bon truc : des mélodies. On travaille en maquette, tant qu'on n'a pas identifié des mélodies, on ne fait rien au synthé.

Comme il est altiste de formation, il essaie de mettre des cordes. Pour Marion, comme c'était une gendarme, je voulais une trompette – finalement, elle a bougé, elle est allée sur Sanchez, et Marion a eu la petite flûte provençale toute fragile et émouvante. Puis des tambours, un cor… Au finish, on a ajouté des cordes à la Herrmann pour le côté thriller sur des moments mélodiquement identifiés.

Ensuite, il a fallu déterminer des thèmes. Il m'en envoyait dix ; on en gardait un. Il fallait le garder sur les rails sans l'empêcher de partir ailleurs : c'est comme ça qu'il a trouvé quelques-uns des plus beaux thèmes – qu'on a rajoutés. Ensuite, on l'a fixé au synthé. Poser les instruments dessus s'est fait comme manger du gâteau si l'on aime ça – c'était rigolo.

Cette musique a un important rôle narratif…

L'idée était de faire une musique provençale – un "provençal" très John Cale – qui rentre dans la tête de la folie. Très étonnamment, au début, il n'y en a presque pas : quelques tambours, la petite flûte de Marion. Ensuite presque rien : un moment de fanfare avec un trombone merveilleux, puis plus rien pendant 35 minutes. Enfin, pendant les dernières 40 minutes, il y a un côté opéra ; c'est complètement libre : elle devient un personnage.

C'est grâce à la musique qu'on a pu tracer le thriller au montage, resserrer le polar et aller tout droit sans avoir besoin d'explication psychologique sur le personnage de Marion.

Vous avez attendu sept ans entre Sport de filles et Paul Sanchez

Je m'y prends très mal ! (rires) J'ai voulu faire des films trop chers, ensuite j'ai été embringuée sur un projet qui ne marchait pas. Mais j'ai deux projets en cours : une commande faite à Yves Thomas [son coscénariste – NDLR] et moi par le producteur de Paul Sanchez… pour un "thriller sexuel et violent" Je trouve ça très dur, je suis très prude. Dans Paul Sanchez…, la scène de cul – vous dites cul ou baise – c'est pas facile parce que c'est toujours pareil au cinéma, je me suis pris le chou pour que ça soit intéressant !

Et ensuite, j'ai un projet de comédie qui se passe en 1928, voire 1932 pour être un peu plus cruelle avec le communisme, à Moscou avec un quiproquo. C'est l'inverse de Ninotchka.

Vous allez vous y diriger vous-même ?

Non. Je n'ai pas de rôle pour moi dans mon "thriller sexuel et violent" ! (rires) Mais être acteur, c'est un super plan pour gagner de l'argent. Par rapport à réalisateur : l'engagement est intense mais ponctuel ; il ne prend pas trois ans de la vie.


Paul Sanchez est revenu !

De Patricia Mazuy (Fr, 1h51) avec Laurent Lafitte, Zita Hanrot...

De Patricia Mazuy (Fr, 1h51) avec Laurent Lafitte, Zita Hanrot...

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Paul Sanchez, criminel disparu depuis dix ans, a été aperçu à la gare des Arcs sur Argens. A la gendarmerie, on n'y croit pas, sauf peut-être la jeune Marion…


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"La Fête est finie" : paire et manque

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"Au revoir là-haut" : et Albert Dupontel signa son plus grand film

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Après avoir frôlé la mort dans les tranchées, une "gueule cassée" dotée d’un talent artistique inouï et un comptable tentent de "s’indemniser" en imaginant une escroquerie… monumentale. Honteux ? Il y a pire : Aulnay-Pradelle, profiteur de guerre lâche et assassin, veut leur peau… La barre était haut placée : du monumental roman de Pierre Lemaitre, statufié en 2013 par un de ces Goncourt que nul ne saurait discuter (ils sont si rares…), Albert Dupontel a tiré le grand film au souffle épique mûrissant en lui depuis des lustres. La conjonction était parfaite pour le comédien et réalisateur qui, s’il n'a jamais caché ses ambitions cinématographiques, n’avait jusqu’à aujourd’hui jamais pu conjuguer sujet en or massif et moyens matériels à la mesure de ses aspirations. Chapeau, Lafitte Le roman se prêtait à l’adaptation mais n’a pas dû se donner facilement – l’amplitude des décors et des situations augmentant les risques de fausse route et d’éparpillement. Galvanisé, Dupontel s’est réapproprié ce récit picaresque et lui à donné un équivalent cinématographique. S’il a sabré quelques détails (l’homosexualité), il a joué sur l’aspect

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"Le Concours" : Il ne peut en rester que soixante

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Vincent Raymond | Mardi 7 février 2017

Héritière de l’Institut des hautes études cinématographiques, la Femis (École nationale supérieure des métiers de l'image et du son), représente l’aristocratie des écoles de cinéma et peut se targuer d’avoir formé, entre autres, Emmanuel Mouret, François Ozon, Céline Sciamma, Alice Winocour ou Emmanuelle Bercot. Son drastique écrémage à l’entrée est si réputé - 1200 postulant(e)s pour 60 élu(e)s - qu’il a inspiré la cinéaste Claire Simon. Rien d’étonnant, connaissant son appétence pour les portraits de microcosmes, en fiction ou documentaire, que ce soit les cours d’écoles dans Récréations (1992), le planning familial dans Les Bureaux de Dieu (2008) ou le bois de Vincennes pour Le Bois dont les rêves sont faits (2016). Dans Le Concours, elle suit le processus de sélection, des épreuves de pré-admissibilité à la rentrée des élèves, en témoin muette des examens et des oraux, captant le réel sans jamais intervenir. Au-delà de son léger suspense (qui sera retenu et pourquoi ?), le projet est intéressant de par sa grande transparence, puisqu'on pénètre les coulisses d’une grande institution et qu'on assiste à des délibérations — le tabou

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"Jamais contente" : plein l’dos, l’ado !

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Vincent Raymond | Mardi 10 janvier 2017

Mal dans sa peau en famille et au collège, seule parmi ses copines à redoubler, Aurore commence l’année dans la déprime. Mais avec ce prof de lettres moins nul que les autres et ce beau gosse lui proposant de rejoindre son groupe de rock, elle va trouver des raisons d’espérer… Cette adaptation de Marie Desplechin offre une alternative moins bécasse à ces films pour ados qu’on croirait d’habitude écrits par d’aspirants-ados de tous âges. Pour autant, il n’y a pas de quoi frôler l’extase ni la pâmoison : on parcourt de jolis lieux communs, un peu dépassés mais charmants, en compagnie du prof révélateur de potentiel (Alex Lutz, dans sa version sérieuse) et d’un groupe de garage comme il s’en constituait il y a trente ans. On peut se montrer disons… réservé sur l’habillage jaune bubble-gum du film, mais l’essentiel est ailleurs : le choix judicieux de l’interprète principale, la jeune Léna Magnien, une gamine en apparence insignifiante et renfermée, qui envoie du bois au micro. Elle trouve en la réalisatrice Patricia Mazuy, ici comédienne, une mère criante de vérité molle.

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"Elle" : petit Verhoeven pour petite Huppert

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Près d’un quart de siècle après avoir répandu une odeur de soufre à Cannes grâce à Basic Instinct, Paul Verhoeven est donc revenu sur la Croisette dégourdir des jambes un peu ankylosées par dix années d’inactivité, escortant un film doté de tous les arguments pour séduire le jury ou, à défaut, le public français : un thriller sexuel adapté de Philippe Djian et porté par Isabelle Huppert. Titré comme une comédie de Blake Edwards (1979) avec Bo Derek et Dudley Moore, le Elle de Verhoeven ne prête pas à sourire : l’héroïne Michèle (qui assume déjà depuis l’enfance d’être la fille d’un meurtrier en série) se trouve violée chez elle à plusieurs reprises par un inconnu masqué. Mais comme c’est Huppert qui endosse ses dentelles lacérées, on se doute bien qu’elle ne subira pas le contrecoup normal d’une telle agression (effondrement, rejet de soi, prostration etc.), et se bornera à afficher une froideur indifférente à tout et à tous – sa fameuse technique de jeu "plumes de canard", les événements petits ou gros glissant en pluie égale sur ses frêles épaules, lui arrachant au mieux un “oh…” surpris. Basique

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L’Art de la fugue

ECRANS | De Brice Cauvin (Fr, 1h40) avec Laurent Lafitte, Agnès Jaoui, Benjamin Biolay, Nicolas Bedos…

Christophe Chabert | Mardi 3 mars 2015

L’Art de la fugue

Tiré d’un best-seller de Stephen McCauley, L’Art de la fugue se présente en film choral autour de trois frères tous au bord de la rupture : Antoine se demande s’il doit s’engager plus avant avec son boyfriend psychologue ; Gérard est en instance de divorce avec sa femme ; et Louis entame une relation adultère alors qu’il est sur le point de se marier. Le tout sous la férule de parents envahissants et capricieux – savoureux duo Guy Marchand / Marie-Christine Barrault. On sent que Brice Cauvin aimerait se glisser dans les traces d’une Agnès Jaoui (ici actrice et conseillère au scénario) à travers cette comédie douce-amère à fort relents socio-psychologiques. Il en est toutefois assez loin, notamment dans des dialogues qui sentent beaucoup trop la télévision – les personnages passent par exemple leur temps à s’appeler par leurs prénoms, alors qu’ils sont à dix centimètres et qu’ils entretiennent tous des liens familiaux ou professionnels… C’est un peu pareil pour la mise en scène, plus effacée que transparente, tétanisée à l’idée de faire une fausse note. Malgré tout cela, le film se laisse voir, il arrive même à être parfois touchant (notamment le beau

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Tristesse club

ECRANS | Premier film sous influence Wes Anderson de Vincent Mariette à l’humour doucement acide, où deux frères et une sœur partent enterrer un père devenu un fantôme dans leur vie, pour un road movie immobile stylisé et séduisant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 3 juin 2014

Tristesse club

Dans Tristesse club, comme dans tout bon road movie, une voiture tient un rôle décisif : c’est une vieille Porsche et elle appartient à Léon, ancien tennisman tombé dans la lose intégrale, plaqué par sa femme et méprisé par son propre fils de dix ans, à qui il essaie pathétiquement de taxer de l’argent. Cette voiture, c’est un peu la dernière chose qu’il possède dans l’existence, et il s’y accroche comme à une bouée de sauvetage face au naufrage de sa vie. Ladite Porsche va servir à beaucoup de choses au cours du film : par exemple, elle se transformera en abri protecteur contre une meute de chiens errants, ou d’issue de secours pour échapper à la rancœur ambiante. Car Léon a rendez-vous avec son frère Bruno pour enterrer leur père, qu’ils n’ont pas vu depuis des lustres et avec qui ils entretenaient des rapports opposés : houleux pour Léon, résignés pour Bruno. Les choses s’enveniment encore lorsqu’ils font la connaissance d’une demi-sœur dont ils ignoraient l’existence. Elle leur avoue que leur père n’est pas mort ; il a juste disparu sans laisser de traces. Le deuil d’un fantôme Voilà donc un trio de comédie formidablement constitué, notamme

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Les Beaux jours

ECRANS | De Marion Vernoux (Fr, 1h34) avec Fanny Ardant, Laurent Lafitte, Patrick Chesnais…

Christophe Chabert | Mercredi 12 juin 2013

Les Beaux jours

Au croisement de plusieurs opportunités qui sont aussi, sans doute, des opportunismes – la mode du film pour seniors, la possibilité d’offrir un vrai grand premier rôle à une actrice adulée par les lecteurs de Télérama –, Les Beaux jours arrive assez miraculeusement à transformer tout cela en un film imparfait mais cohérent. Mieux : Marion Vernoux, qui met fin à un trop long break pour le grand écran, y développe avec une perspective nouvelle le thème qui travaillait son œuvre jusqu’ici, à savoir la vacance nécessaire pour vivre une histoire d’amour. C’est parce qu’elle se retrouve prématurément à la retraite que Caroline peut passer son temps libre à tromper son mari avec un homme deux fois moins vieux qu’elle. Là encore, le film pourrait s’égarer dans une dissertation sociétale sur les femmes cougars ; mais Vernoux ne généralise jamais, attachée à la dimension romanesque de son cinéma et à la singulière présence d’une Fanny Ardant magnifique de justesse. Surtout, en creux se dessine l’idée forte que le travail, le couple et plus globalement les normes sociales sont autant de garde-fous qui musellent le désir et l’envie de liberté. Loin d’être

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Sport de filles

ECRANS | De Patricia Mazuy (Fr, 1h41) avec Marina Hands, Bruno Ganz…

François Cau | Lundi 23 janvier 2012

Sport de filles

Il y a un grand film à réaliser sur le dressage équestre, les rapports entre le cavalier et son animal, leurs correspondances indicibles – mais de toute évidence, ce n’est pas celui-ci. Le gros problème, c’est qu’on ne sait pas vraiment de quoi cause Sport de filles, tant sa forme est en permanence à contretemps du fond. Le script embrasse plusieurs pistes qu’une mise en scène et un montage indolents peinent à suivre ; même les compositions originales de John Cale semblent victimes d’une greffe ratée sur les séquences qu’elles illustrent. On peut se reposer sur les honnêtes performances d’un casting foutraque et attachant pour passer le temps, et on ne pourra pas s’empêcher, pendant toute la durée du film, de rêver aux promesses du Cheval de Guerre de Steven Spielberg. FC

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