"BlacKkKlansman - J'ai infiltré le Ku Klux Klan" : Spike Lee en mode humour noir

ECRANS | Deux flics (l’un noir, l’autre blanc et juif) infiltrent la section Colorado du KKK. Le retour en grâce de Spike Lee est surtout une comédie mi-chèvre mi-chou aux allures de film des frères Coen – en moins rythmé. Grand prix lors du dernier Festival de Cannes.

Vincent Raymond | Mercredi 22 août 2018

Photo : Universal Pictures


Colorado Springs, États-Unis, aube des années 1970. Tout juste intégré dans la police municipale, un jeune flic noir impatient de "protéger et servir" piège par téléphone la section locale du Ku Klux Klan. Aidé par un collègue blanc, sa "doublure corps", il infiltrera l'organisation raciste…

Spike Lee n'est pas le dernier à s'adonner au jeu de l'infiltration : dans cette comédie « basée sur des putains de faits réels » (comme l'affiche crânement le générique), où il cite explicitement Autant en emporte le vent comme les standards de la "blaxploitation" (Shaft, Coffy, Superfly…), le réalisateur de Inside Man lorgne volontiers du côté des frères Coen pour croquer l'absurdité des situations ou la stupidité crasse des inévitables "sidekicks", bêtes à manger leur Dixie Flag. Voire sur Michael Moore en plaquant en guise de postface des images fraîches et crues des émeutes de Charlottesville (2017).

Cela donne un ton cool, décalé-cocasse et familier, rehaussé d'une pointe d'actualité pour enfoncer le clou, au cas où les allusions appuyées à la menace d'élire un président populiste n'eussent pas été bien saisies. En somme, ce qu'il faut d'assise pour emporter l'adhésion d'un jury désireux de se prouver, entre deux mondanités, qu'il est bien concerné par l'état du monde – et ça marche : BlacKkKlansman a conquis le Grand Prix en mai à Cannes.

Chute d'une nation

Spike Lee essaie aussi de reprendre à son compte la mise en pièces du Naissance d'une Nation (1915) de Griffith dans la foulée de Nate Parker dont l'excellent The Birth of a Nation (2015) avait vu son succès contrarié par la révélation de l'implication de Parker dans un procès pour viol. Les nombreux partisans médiatiques du film (dont Spike Lee) avaient aussitôt disparu des écrans-radar, effarouchés comme un vol d'étourneaux à l'idée d'être assimilés à Parker, condamnant de fait son film-brûlot à une discrétion relative. Pourtant, le sujet et la forme méritaient bien mieux que cela.

Car aborder l'esclavage, ou parler des conflits ethniques aux États-Unis dans un film d'Histoire, c'est implicitement évoquer l'actualité. Sans recourir à une apostille pour autant, Steve McQueen, Jordan Peele et Quentin Tarantino l'ont (plus ou moins bien) prouvé. Au passage, rappelons que Django Unchained avait été censuré d'office par Spike Lee, qui estimait le genre choisi par Tarantino « irrespectueux » vis-à-vis de ses ancêtres esclaves, et trouvait infamant le nombre d'occurrences du mot "nègre"…

Voix blanche pour une voie noire

S'est-il ici demandé quels mots mettre dans la bouche de ses klanistes bas du front lorsqu'ils éructent contre les Noirs, les Juifs et tout autre non aryen ? Loin d'être respectueux, le catalogue des termes colle pourtant avec la réalité et il a tout intérêt dans un film où la parole, la voix et la tchatche sont essentiels, au point de prendre le pas sur l'action : la longueur se fait d'ailleurs parfois ressentir. Notamment dans une séquence pourtant considérée comme le climax du film, suivant en parallèle le baptême d'un chevalier du Klan devant un parterre blanc, et le récit d'un lynchage de 1916 effectué devant un groupe de militants noirs ; chacune des deux cérémonies s'achevant par appel communautaire au pouvoir des blancs ou des noirs.

Si le montage réunit adroitement les deux groupes non miscibles, et montre à quel point la colère des uns est consécutive à l'oppression par les autres, quelle pesanteur… Dommage collatéral, l'évocation du lynchage se trouve diluée et affaiblie par ce zapping continu : ce que Lee gagne d'un côté en (petit) symbole, il le perd en (grande) tension dramatique. Mais c'est un peu le problème constant de ce film qui semble se forcer à tirer son sujet vers la comédie, avant d'essayer de se légitimer avec quelques séquences à l'indiscutable gravité. Assumer pleinement le second degré (et donc s'adresser à un public instruit du premier) est un choix plus courageux qu'il n'y paraît ; Spike Lee semble ne pas l'avoir pleinement mesuré.

Un mot pour conclure sur Terence Blanchard et son excellente partition. Au lieu de recourir à cette facilité compilationniste consistant à façonner sa BO à partir des juke-boxes d'époque, le compositeur ose le contrepoint lyrique et mélodique en signant une vraie musique originale, comme on n'en fait hélas plus guère. BlacKkKlansman est vraiment un film à regarder avec les oreilles.

BlacKkKlansman J'ai infiltré le Ku Klux Klan
de Spike Lee (ÉU, 2h16) avec John David Washington, Adam Driver, Topher Grace…


Blackkklansman - J'ai infiltré le Ku Klux Klan

De Spike Lee ( ÉU, 2h08) avec John David Washington, Adam Driver...

De Spike Lee ( ÉU, 2h08) avec John David Washington, Adam Driver...

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Au début des années 70, au plus fort de la lutte pour les droits civiques, plusieurs émeutes raciales éclatent dans les grandes villes des États-Unis. Ron Stallworth devient le premier officier Noir américain du Colorado Springs Police Department, mais son arrivée est accueillie avec scepticisme, voire avec une franche hostilité, par les agents les moins gradés du commissariat. Prenant son courage à deux mains, Stallworth va tenter de faire bouger les lignes et, peut-être, de laisser une trace dans l'histoire. Il se fixe alors une mission des plus périlleuses : infiltrer le Ku Klux Klan pour en dénoncer les exactions. En se faisant passer pour un extrémiste, Stallworth contacte le groupuscule : il ne tarde pas à se voir convier d'en intégrer la garde rapprochée. Il entretient même un rapport privilégié avec le "Grand Wizard" du Klan, David Duke, enchanté par l'engagement de Ron en faveur d'une Amérique blanche. Tandis que l'enquête progresse et devient de plus en plus complexe, Flip Zimmerman, collègue de Stallworth, se fait passer pour Ron lors des rendez-vous avec les membres du groupe suprémaciste et apprend ainsi qu'une opération meurtrière se prépare. Ensemble, Stallworth et Zimmerman font équipe pour neutraliser le Klan dont le véritable objectif est d'aseptiser son discours ultra-violent pour séduire ainsi le plus grand nombre.


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