"Climax" : sangria folle on the dancefloor avec Gaspar Noé

ECRANS | Le réveillon d’un corps de ballet vire inexplicablement en orgie hallucinatoire et sanglante, rythmée par le tempo du DJ. Après "Love", Gaspar Noé signe un nouveau film de beat ; un cocktail de survival et de transe écarlate soignant au passage la télé-réalité à la sangria arrangée.

Vincent Raymond | Lundi 17 septembre 2018

Chorégraphe, Selva a réuni une équipe internationale de danseurs pour son nouveau projet qu'elle achève de répéter dans une salle isolée. Après un ultime filage, la troupe s'octroie un réveillon festif sur la piste, s'enivrant de musique et de sangria. Mais après quelques verres, les convives se mettent à vriller sérieusement. Qu'y avait-il donc dans cette satanée sangria ?

On achève bien les chevaux, Orange mécanique, La Mort en direct et Chorus Line (à sniffer) sont sur un parquet, et c'est Gaspar Noé qui mène le bal, imprimant son rythme de contredanse dès une brève ouverture proleptique annonçant la boucherie finale, sur fond de générique (grandiose) à rebours. Comme un shoot de futur pour amplifier, par l'excitation de l'attente, l'effet obtenu par la désagrégation progressive de la mécanique artistique la plus disciplinée qui soit : une chorégraphie. Sauf que celle-ci se déroulant durant un réveillon, point d'orgue dionysiaque de tous les paganismes, elle est vouée à la dilacération.

Piste rouge

S'il n'y a paradoxalement rien de nouveau dans le propos du cinéaste (qui ressasse à l'envi son axiome « le temps détruit tout », fixe sur l'incarnat de l'écran ses effets délétères, accélérés et divergés par l'usage de stimulants ou de psychotropes ; et s'offre le luxe, par le privilège du montage, d'en chambouler la continuité), son chapitrage interroge la narration en valsant de l'extérieur objectif à l'intérieur subjectif de l'infernale soirée. De l'après (la résultante) / avant (le visionnement du casting des danseurs, formidable ellipse singeant les confessionnaux de télé-réalité) au temps réel du drame, "moment" de vérité constituant le climax. Cette incandescence où les pires tabous sont franchis.

Inutile de gloser sur la virtuosité des séquences et l'immersion qu'elles permettent dans le désordre épouvanté d'une troupe sous LSD ; pas besoin ici de lunettes 3D pour mesurer les hauts et les bas : le ressenti est physique, psychologique, organique, orgasmique, émétique, grâce aux conjugaisons acrobatiques du cadre et des interprètes. Et même s'il fait l'impasse sur Sophie Ellis-Bextor, trop tardive pour être intégrée à la BO se limitant au mitan des années 1990, ce Climax bourré de Bangalter, Cerrone, Soft Cell et consorts va laisser des traînées ainsi que, naturellement, des tracks…

Climax
de Gaspar Noé (Fr, 1h35) avec Sofia Boutella, Romain Guillermic, Souheila Yacoub...


Climax

De Gaspar Noé (Fr, 1h35) avec Sofia Boutella, Romain Guillermic...

De Gaspar Noé (Fr, 1h35) avec Sofia Boutella, Romain Guillermic...

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Naître et mourir sont des expériences extraordinaires. Vivre est un plaisir fugitif.


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"Lux Æterna" : demande à la lumière !

Cinema | À la fois “moking of” d’un film qui n’existe pas, reportage sur une mutinerie, bacchanale diabolique au sein du plus déviant des arts, vivisection mutuelle d’egos et trauma physique pour son public, le nouveau Noé repousse les limites du cinéma. Une fois de plus.

Vincent Raymond | Mardi 22 septembre 2020

Sur le plateau du film consacré à la sorcellerie qu’elle dirige, Béatrice Dalle échange confessions et souvenirs avec Charlotte Gainsbourg, en attendant que le tournage reprenne. Le conflit larvé avec son producteur et son chef-opérateur va éclater au grand jour, déclenchant chaos et douleurs… À peine une heure. Aux yeux du CNC (yeux qui cuiront lorsqu’il le visionnera), Lux Æterna, n’est pas un long métrage. La belle affaire ! Depuis presque trente ans qu’il malaxe le temps, l’inverse en spirale involutée, le taillade ou le démultiplie, Gaspar Noé a appris à le dilater pour en faire entrer davantage dans cinquante minutes. Il dote ainsi dès son ouverture Lux Æterna d’extensions cinématographiques, de "ridelles" virtuelles, en piochant dans des œuvres antérieures ici convoquées visuellement pour créer un climat (Häxan de Benjamin Christensen, Jour de colère de Dreyer) ou verbalement par Dalle et Gainsbourg (La So

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Kiddy is burning

Soirée | Chanteur, DJ, producteur, icône de mode et figure emblématique de la scène ballroom parisienne, Kiddy Smile est avant tout un passionné de longue date de la house américaine de la fin des années 1980 et du début des années 1990 à laquelle il rend un vibrant hommage sur son premier album "One Trick Pony". Comme il sera l’invité, samedi 11 mai, de la soirée "Let’s Dance" à la Belle électrique, on a décidé de lui tailler le portrait.

Damien Grimbert | Mardi 30 avril 2019

Kiddy is burning

21 juin 2018, sur le parvis de l’Élysée. Invité à mixer pour la Fête de la musique, Kiddy Smile arbore fièrement un T-shirt dont le slogan a valeur de manifeste : « fils d’immigrés, noir et pédé ». Si l’artiste au style flamboyant et au physique imposant (1m98), grandi dans une cité HLM des Yvelines, incarne de toute évidence une frange de la population française restée longtemps dans l’ombre, il serait pourtant injuste de réduire sa carrière à cette seule dimension symbolique. Musicien talentueux, engagé et charismatique, Kiddy Smile est avant tout un compétiteur féroce qui n’a pas ménagé ses efforts pour en arriver là où il est aujourd’hui. C’est d’abord en tant que danseur hip-hop qu’il fait ses premières gammes au milieu des années 2000, quittant sa cité de Rambouillet pour prendre des cours de danse à Paris. Casté dans un clip de George Michael (An Easier Affair), il s’envole quelques jours à Londres, touche son premier cachet et entame dans les années qui suivent une carrière de danseur professionnel pour des artistes comme Yelle, Magic System,

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Rentrée cinéma 2018 : et voici les films qui feront les prochains mois

ECRANS | Quels sont les cinéastes et, surtout, les films à ne pas louper avant la fin de l'année ? Réponses en presque vingt coups – dix-neuf pour être précis.

La rédaction | Mardi 4 septembre 2018

Rentrée cinéma 2018 : et voici les films qui feront les prochains mois

Les Frères Sisters de Jacques Audiard Sortie le 19 septembre Escorté par son inséparable partenaire et coscénariste Thomas Bidegain, Jacques Audiard traverse l’Atlantique pour conter l’histoire de deux frères chasseurs de primes contaminés par la fièvre de l’or. Porté par l’inattendue fratrie John C. Reilly/Joaquin Phoenix (à l’œil puant le vice et la perversité), ce néo-western-pépite empli de sang et de traumas ne vaut pas le coup, non, mais le six-coups ! Climax de Gaspar Noé Sortie le 19 septembre Une chorégraphe a réuni une équipe internationale de danseurs pour son nouveau projet qu’elle achève de répéter dans une salle isolée. Après un ultime filage, la troupe s’octroie un réveillon festif sur la piste, s’enivrant de musique et de sangria. Mais après quelques verres, les convives se mettent à vriller sérieusement. Qu’y avait-il donc dans cette satanée sangria ? Noé compose un cocktail de survival et de transe écarlate à déguster séance hurlante.

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PB d'or 2015 : cinéma

ECRANS | De cette année de cinéma, on a retenu un chef-d’œuvre charnel et une escroquerie familiale.

Vincent Raymond | Mardi 22 décembre 2015

PB d'or 2015 : cinéma

Le PB d’or du film le plus fantas(ma)tique : Love de Gaspar Noé Le fait qu’un groupuscule obscurantiste ait pleurniché auprès des tribunaux pour restreindre sa diffusion en réclamant que lui soit infligée une interdiction aux moins de 18 ans en raison de « scènes de sexe non simulées » (noooon ? pas possible dans un film qui s’appelle Love et qui traite d’une relation charnelle) confirme son statut de chef-d’œuvre. Car accuser Love d’outrage aux bonnes mœurs (comme Les Fleurs du mal ou Madame Bovary en leur temps) équivaut à décerner à Gaspar Noé un légitime brevet d’auteur classique contemporain. La moindre des choses : le cinéma qu’il propose s’attache à renouveler son médium, à dépasser ses contraintes et susciter des ressentis inédits chez les spectateurs. Love explore le champ de l’intime et de l’amoureux en utilisant des codes visuels du cinéma sensuel et la 3D autour d’un récit dramatiquement complexe, bannissant symétriquement l’hypocrisie de la représentation et la complaisa

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Love

ECRANS | Le souvenir d’une histoire d’amour racontée par ses étapes sexuelles : Gaspar Noé se met autant à nu que ses comédiens dans ce film unique, fulgurant et bouleversant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 7 juillet 2015

Love

Un 1er janvier, Murphy reçoit un message sur son répondeur : la mère d’Electra s’inquiète car elle est sans nouvelle d’elle depuis plusieurs semaines. Qui est Electra ? La femme que Murphy a aimée, avec qui il a vécu une passion ardente puis qu’il a laissée partir. Aujourd’hui, Murphy vit avec une jeune fille dont il a un enfant, mais ce n’est pas la vie qu’il a désirée – elle n’aurait dû être qu’une passade et ce foutu préservatif n’aurait pas dû craquer… Alors, dans un mélange de regrets et d’inquiétude, Murphy va se souvenir de son histoire avec Electra. Love s’inscrit immédiatement sous le signe de cette nostalgie des amours gâchées, et ce saut dans le temps est pour Gaspar Noé l’occasion de construire un puzzle mental dont toutes les pièces seraient des images renvoyant au sexe – avant, pendant et après. D’où le paradoxe sublime sur lequel s’érige le film : à mesure qu’il s’enfonce dans le cerveau de Murphy, il en ramène des corps, de la chair, du plaisir, de la jouissance. Et tandis que son héros se heurte aux quatre murs de son appartement, couverts de traces d’un passé qui est autant celui du personnage que de l’auteur lui-même (un poster de

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Seul(s) contre tous

ECRANS | Avec cette quatrième séance au Club de notre cycle "20 ans de PB, 20 ans de ciné", on rentre pour ainsi dire dans le vif du sujet et de l’histoire du (...)

Christophe Chabert | Mercredi 15 janvier 2014

Seul(s) contre tous

Avec cette quatrième séance au Club de notre cycle "20 ans de PB, 20 ans de ciné", on rentre pour ainsi dire dans le vif du sujet et de l’histoire du journal. En effet, Seul contre tous fut le premier film ardemment défendu sur la longueur dans nos colonnes – trois papiers, trois semaines d’affilée, pour l’évoquer –, comme un événement pour un cinéma français qui osait enfin s’aventurer dans des zones inexplorées et dérangeantes. Par la suite, son réalisateur Gaspar Noé est resté comme un sujet de passion pour le PB : rejet d’Irréversible avant remords et long entretien en forme de mea culpa pour sa sortie en DVD ; soutien sans réserve d’Enter the void, de sa présentation controversée à Cannes jusqu’à son arrivée sur les écrans un an plus tard, là encore avec une longue et passionnante interview du cinéaste à la clé. Le vif du sujet : l’expression convient bien à Seul contre tous, odyssée sombre, scandaleuse et sanglante d’un boucher chevalin qui, après avoir purgé une peine de prison suite

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