"En liberté !" : les magnifiques

ECRANS | Pour compenser ses années de taule, un innocent commet des délits. Sans savoir qu’il est "couvert" par une policière, veuve de celui qui l’avait incarcéré à tort, elle-même ignorant qu’un collègue amoureux la protège… Encore un adroit jeu d’équilibriste hilarant signé Pierre Salvadori, porté par l'excellent duo Adèle Haenel – Pio Marmai.

Vincent Raymond | Lundi 29 octobre 2018

Policière, Yvonne élève son fils dans la légende de son défunt époux Santi, flic héroïque mort en intervention. Découvrant fortuitement que celui-ci était un ripou de la pire espèce, elle entreprend de réhabiliter une de ses victimes, et cause son pesant de dommages collatéraux…

Après une parenthèse semi-tendre célébrant les épousailles de la carpe et du lapin (Dans la cour, avec Deneuve et Kervern), Pierre Salvadori revient à ses fondamentaux : une comédie portée par des bras cassés, émaillée d'un franc burlesque et construite autour de mensonges plus ou moins véniels. Qu'ils proviennent de mythomanes pathologiques ou d'affabulateurs·trices d'occasion, qu'ils visent à duper ou à adoucir la vie de ceux qui en sont les destinataires, les gauchissements de la vérité constituent en effet la trame régulière du cinéma salvadorien.

Ce qui change toutefois dans En liberté !, et en juste écho avec le titre, c'est que le mensonge se trouve ici en constante réécriture. En impro(ré)visant la légende dorée de Santi qu'elle raconte chaque soir à son fils, Yvonne triture un passé fantasmé en fonction de ses affects du moment, modèle sa narration d'une manière vengeresse irrésistible qui n'est pas sans évoquer la façon dont François Merlin, pour se venger de ses déconvenues dans la réalité, règle son compte à sa créature de fiction Bob Saint-Clar dans Le Magnifique (1973) de Philippe de Broca.

Karma-Sutra

À l'instar de son regretté aîné, Salvadori sait ouvrager en orfèvre une comédie trépidante jusque dans ses recoins les plus absurdes, tressant deux vrais parcours de personnages principaux autour de celui du fantôme du flic. Audace supplémentaire, les deux protagonistes précités qu'interprètent Adèle Haenel (qui peut aussi défendre des partitions légères) et Pio Marmaï (délirants et sérieux) ne sont même pas voués à finir ensemble ! N'en déduisez pas qu'En liberté ! est une fantaisie asexuée : revendiquant la tendresse pour les couples "légitimes" (Haenel/Bonnard et Marmaï/Tautou), elle contient autant d'accessoires SM qu'il y a de nuances entre le Grey clair et le Grey foncé.

Parfaite fusion entre comédie de situation et bluette sentimentale, ce film offre une parfaite synthèse du Salvadori des Apprentis et de celui de De vrais mensonges. Sa quintessence, en liberté.

En liberté !
de Pierre Salvadori (Fr, 1h48) avec Adèle Haenel, Pio Marmai, Damien Bonnard…


En liberté !

De Pierre Salvadori (Fr, 1h47) avec Adèle Haenel, Pio Marmai...

De Pierre Salvadori (Fr, 1h47) avec Adèle Haenel, Pio Marmai...

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Yvonne jeune inspectrice de police, découvre que son mari, le capitaine Santi, héros local tombé au combat, n’était pas le flic courageux et intègre qu’elle croyait mais un véritable ripou. Déterminée à réparer les torts commis par ce dernier, elle va croiser le chemin d’Antoine injustement incarcéré par Santi pendant huit longues années. Une rencontre inattendue et folle qui va dynamiter leurs vies à tous les deux.


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"Les Misérables" : la cité a craqué

Cinema | 24 heures de feu dans la vie d’une banlieue dans les pas d’un équipage de la BAC, quand tout dérape. Prix du Jury amplement mérité (et joliment partagé avec "Bacurau") à Cannes 2019 pour ce premier long par bien des aspects plus prémonitoire que constatatif.

Vincent Raymond | Mardi 19 novembre 2019

Arrivant de sa province cherbourgeoise, Stéphane débarque dans une unité de la brigade anti-criminalité d’une cité de banlieue, Montfermeil, pour faire équipe avec Chris et Gwada. Si les méthodes du premier le heurtent, une série d’événements dramatiques vont le contraindre à faire corps. Malgré lui. Voyez l’affiche des Misérables : une foule en liesse, tricolore, multicolore même, défilant sur les Champs-Élysées en direction de l’Arc de Triomphe. Tournées à l’occasion de la victoire de la France lors de Coupe du monde de football 2018, ces images ouvrant le film (rappelant au passage le goût pour le documentaire du réalisateur Ladj Ly) forment un bien singulier prologue. Prises sur le vif, elles sont certes les plus indiscutablement "authentiques" de cette fiction, mais rétrospectivement, elles paraissent tellement déconnectées de la réalité ! La communion et la concorde populaires qu’elles reflètent ne cesseront en effet d’être démenties par la suite. Jusqu’ici tout va mal Comme pour l’injustement mésestimé

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"Portrait de la jeune fille en feu" : consumée d’amour

ECRANS | Sur fond de dissimulation artistique, Céline Sciamma filme le rapprochement intellectuel et intime de deux femmes à l’époque des Lumières. Une œuvre marquée par la présence invisible des hommes, le poids indélébile des amours perdues et le duo Noémie Merlant / Adèle Haenel, qui a récolté le Prix du scénario au dernier Festival de Cannes.

Vincent Raymond | Lundi 16 septembre 2019

Fin XVIIIe. Officiellement embauchée comme dame de compagnie auprès d’Héloïse, Marianne a en réalité la mission de peindre la jeune femme qui, tout juste arrachée au couvent pour convoler, refuse de poser car elle refuse ce mariage. Une relation profonde, faite de contemplation et de dialogues, va naître entre elles… Il est courant de dire des romanciers qu’ils n’écrivent jamais qu’un livre, ou des cinéastes qu’ils ne tournent qu’un film. Non que leur inspiration soit irrémédiablement tarie au bout d’un opus, mais l’inconscient de leur créativité fait ressurgir à leur corps défendant des figures communes, des obsessions ou manies constitutives d’un style, formant in fine les caractéristiques d’une œuvre. Et de leur singularité d’artiste. Ainsi ce duo Héloïse-Marianne, autour duquel gravite une troisième partenaire (la soubrette), rappelle-t-il le noyau matriciel de Naissance des pieuvres (2007) premier long-métrage de Céline Sciamma : même contemplation fascinée pour une jeune femme à l’aura envoûtante, déjà incarnée par Adèle Haenel, mêmes souffrances dans l’affirmation d’une ide

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"Je promets d'être sage" : prenez garde !

ECRANS | de Ronan Le Page (Fr., 1h32) avec Pio Marmaï, Léa Drucker, François Chattot…

Vincent Raymond | Jeudi 25 juillet 2019

Lassé par ses années d’échec au théâtre, Franck (Pio Marmaï) se fait recruter comme gardien vacataire dans un musée. Sa présence suscite l’hostilité de Sybille (Léa Drucker), une consœur rigide, mais complète le staff et permet au conservateur de lancer un inventaire des collections. Au grand dam de Sybille … Imaginez ce que peut donner la rencontre d’un chien fou et d’une minette sauvage dans un magasin de porcelaine : à peu de choses près, voilà à quoi équivaut l’association entre Franck et Sybille ; deux caractères tellement dissonants qu’ils sont fatalement faits pour s’entendre. Cette comédie trépidante s’inscrit dans la droite ligne du cinéma de Pierre Salvadori, où prédominent fantaisie des situations, dialogue parsemés d’absurdités cocasses et courses-poursuites. Le réalisateur Ronan Le Page laisse quelques zones d’ombre bienvenues sur le passé de Sybille et donc la latitude de l’imaginer ou le déduire de ses actes. Quel plaisir : rien n’est plus agaçant qu’un scénario où la moindre intention a besoin d’être justifiée. Couronnée cette année pour une prestation dramatique (un registre dans lequel elle

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"Le Daim" : peau d’âme

ECRANS | Revenant de quelques infortunes artistiques, Jean Dujardin se prend une belle veste (au sens propre) taillée sur mesure par Quentin Dupieux en campant un monomaniaque du cuir suédé. Un conte étrange et intrigant totalement à sa place lors de la dernière Quinzaine des réalisateurs cannoise.

Vincent Raymond | Lundi 17 juin 2019

Ça a tout l’air d’une tocade, et pourtant… Georges, 44 ans, a tout quitté pour acheter une fortune la veste en daim de ses rêves, au fin fond d’une région montagneuse. Ainsi vêtu, il se sent habité par une force nouvelle et se lance dans un projet fou, aidé par Denise, la barmaid du coin… Propice aux films de zombies (plus nombreux que des doigts sur un moignon de mort-vivant), l’année serait-elle aussi favorable aux récits de fringues maudites ? Après In Fabric de Peter Strickland (la déclinaison sur-diabolique de La Robe d'Alex van Warmerdam en salle prochainement), Le Daim renoue avec cette vieille tradition héritée de la mythologie où l’habit influe sur l’humeur ou la santé de celui qui le porte. À l’instar de la tunique de Nessus fatale à Hercule ou de la tiare d’Oribal pour les lecteurs d’Alix, le blouson ocre va conditionner Georges, le menant à supprimer ses semblables – comprenez ceux du porteur de daim ainsi que tous les autres blousons du monde. Vaste programme aurait pu dire dit de Gaulle. Aux franges du réel Ce n’est certes pas la première fois que Quentin Dupieux dote un objet inan

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"Mais vous êtes fous" : de la poudre aux yeux

ECRANS | De Audrey Diwan (Fr, 1h35) avec Pio Marmaï, Céline Sallette, Carole Franck…

Vincent Raymond | Mardi 23 avril 2019

Dentiste apprécié, mari et papa aimant, Roman (Pio Marmaï) cache sa cocaïnomanie. L’une de ses fillettes étant victime d’une surdose, la police et les services sociaux débarquent : la famille entière se révélant positive à la drogue, les enfants sont placés. Et l’image du bonheur parfait est pulvérisée… Audrey Diwan a tiré son argument d’une histoire vraie en modifiant, comme le veut la coutume, les noms et situations des protagonistes afin qu’ils ne soient pas identifiables. Partant d'un fait divers à énigme qui aurait pu ne tenir qu’en un court-métrage (en clair, comment ont-ils tous pu être contaminés par le père ; ce dernier les a-t-il délibérément empoisonnés ?), la réalisatrice a su étoffer son propos en composant un film où l’addiction prend des significations supplémentaires et se transforme en bombe à fragmentation. S’ouvrant sur la dépendance aux stupéfiants, le drame bifurque en effet vers un récit centré autour du manque : celui éprouvé par des parents privés de leur progéniture, et puis surtout celui que les deux amants Roman et Camille (Céline Sallette) officiellement séparés ressentent l’un po

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Pierre Salvadori « "En liberté !" est le film où Camille Bazbaz me complète et comprend le mieux mon univers »

ECRANS | L’accord entre un cinéaste et son compositeur est la clé invisible de nombreuses réussites cinématographique. Pierre Salvadori le confirme en évoquant sa collaboration harmonieuse avec Camille Bazbaz sur "En Liberté !". Avec, en prime, un solo de Pio Marmaï…

Vincent Raymond | Jeudi 1 novembre 2018

Pierre Salvadori «

Ce n’est pas la première fois que vous travaillez avec Camille Bazbaz… Pierre Salvadori : Oui, c’est le quatrième film ensemble après Comme elle respire, Les Marchands de sable, Hors de prix… Pio Marmaï (surgissant) Quelle fripouille celui-ci. J’adore ! Il a une identité musicale ce film, c’est un chef-d’œuvre – César ou je meurs ! T’imagines, le roublard ? Je veux voir son costume ! Vous l’auriez vu, à Cannes. On avait un look… PS : Moi je m’en fous de l’avoir, mais je prie pour que Camille retire un peu de gloire. Entre nous, c’est une vieille histoire. Comment vous êtes-vous rencontrés ? PS : Par la musique, dans les années 1990. Dans le XVIIIe arrondissement, il y avait un endroit qui s’appelait l’Hôpital Éphémère, un squat, avec des peintres où il avait son studio de répétition. J’allais voir ses concerts

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"Un peuple et son roi" : astre déchu

ECRANS | Dans cette fresque révolutionnaire entre épopée inspirée et film de procédure, Pierre Schoeller semble fusionner "Versailles" et "L’Exercice de l’État", titres de ses deux derniers longs-métrages de cinéma. Des moments de haute maîtrise, mais aussi d’étonnantes faiblesses. Fascinant et bancal à la fois.

Vincent Raymond | Mardi 25 septembre 2018

1789. La Bastille vient de tomber, et le roi quitte Versailles après avoir signé la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen soumise par l’Assemblée. Dans les rues de Paris, la famille d’un souffleur de verre est portée par ce vent d’espérance. Et si le peuple avait enfin voix au chapitre ? Moment-clé de notre histoire, tournant civilisationnel du fait de sa résonance sur les nations voisines, de son potentiel dramatique et de ses conséquences contemporaines, la Révolution française constitue un morceau de choix pour tout amateur de geste épique, de combats d’idées et d’élans tragiques. Filmer l’exaltation d’une guerre civile éclatant sous l’auspice des Lumières et la conquête de la liberté par le peuple a déjà galvanisé Abel Gance, Sacha Guitry ou Jean Renoir. Comme eux, Pierre Schoeller rallie ici la quintessence des comédiens de son époque : le moindre rôle parlé est donc confié à un·e interprète de premier plan – Gaspard Ulliel, Adèle Haenel, Olivier Gourmet, Louis Garrel, Izïa Higelin, Laurent Lafitte, Denis Lavant... Le défilé en est étourdissant, mais pas autant que celui des députés ayant à se prononcer par ordre alphabétique de circons

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"C’est qui cette fille" : folle de lui

ECRANS | de Nathan Silver (Fr-ÉU, 1h23) avec Lindsay Burdge, Damien Bonnard, Esther Garrel…

Vincent Raymond | Mercredi 4 juillet 2018

Quand Gina, hôtesse de l’air américaine, rencontre Jérôme à Paris, c’est le coup de foudre. Elle décide donc de s’installer en face de chez lui, pour être au plus près de sa vie, qu’elle va investir avec le sourire. Sauf que Jérôme n’avait pas vraiment prévu cela… Malgré son nom aguicheur, l’érotomanie n’a rien d’une partie de plaisir puisque les malades croient dur comme fer être aimé·e·s par des individus qui ne leur ont en général rien demandé mais sur lesquels ils·elles ont fait une mystérieuse fixation. Tristes, embarrassantes et parfois tragiques, ces situations sont du pain bénit pour les scénaristes et cinéastes amateurs de psychoses délirantes : sans ces cas pathologiques, nous n’aurions pas eu ni L’Histoire d’Adèle H., ni Anna M. – ni À la folie… pas du tout, mais bon… Gina-l’hôtesse de l’air entre dans ce club de femme fascinées et fascinantes, victimes d’un amour non bijectif et transformant en enfer l’univers de leur cible. Dans C’est qui cette fille ?, Nathan Silver ne tire pas pour autant sa romance vénéneuse vers le thriller : affectueusement proche de Gina, il en fait l’héroïne fa

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"9 doigts" : Ossang n’a pas perdu la main

ECRANS | L’épisodique écrivain, chanteur et réalisateur français F. J. Ossang est de retour avec un nouvel objet manufacturé aux saveurs intemporelles, empruntant sa cosmogonie au polar comme au fantastique, et sa linéarité à la courbe d’une spirale. Meilleure réalisation au dernier Locarno Festival, forcément.

Vincent Raymond | Mardi 20 mars 2018

Une gare, la nuit. Magloire se soustrait à un contrôle de police et court. Sa fuite le mène à un homme agonisant sur une plage, qui lui remet une liasse de billets. Un cadeau empoisonné lui valant d’être traqué par Kurtz et sa bande. Capturé, Magloire va être coopté par ces truands… 9 doigts raconte un peu mais, surtout, invoque, évoque, provoque. Beaucoup de voix au service d’un film noir à la Robert Aldrich que viendra insidieusement "polluer" une inclusion de radioactivité. Également d'une histoire de survivance paradoxale : celle d’un héros malgré lui, dépositaire d’un trésor qui n’est pas le sien, embarqué dans un rafiot vide au milieu d’escrocs rêvant d’un gros coup, échouant tous à le concrétiser. Une métaphore du cinéma, où pour durer il vaudrait mieux voyager léger, à l’écart des apprentis-sorciers, quitte à se retrouver isolé. Mais libre d’agir à sa guise, de créer un monde non orthodoxe, à gros grain et son saturé, avec des fermetures à l’iris, des ruptures de ton, des ellipses… Ossang ne saurait mentir Fidèle à sa ligne mélodique (cette signature néo-rétro ayant contribué à forger un renouveau esthético-narra

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"Santa & Cie" : on tient enfin le futur classique télévisuel de Noël !

ECRANS | de & avec Alain Chabat (Fr., 1h35) avec également Pio Marmaï, Golshifteh Farahani, Audrey Tautou…

Vincent Raymond | Lundi 4 décembre 2017

Comme par un fait exprès, la Saint-Nicolas tombe cette année le jour de la sortie de la nouvelle comédie d’Alain Chabat consacrée au Père Noël. Un Père Noël à sa hotte, c’est-à-dire prêt à transgresser les conventions. En l’occurence de quitter le pôle Nord en avance afin de venir chercher de quoi soigner la soudaine épidémie frappant ses lutins. Sauf que Santa Claus n’ayant pas l’habitude des usages du monde réel, ni des enfants éveillés, il va un peu patiner… Chabat ne cesse de se bonifier avec le temps. Au départ très inféodé aux ZAZ (ces stakhanovistes du gag visuel/référentiel le distribuant à la mitraillette dans Y a-t-il un pilote dans l’avion et compagnie), le réalisateur-comédien s’est depuis affranchi de ces tutelles d’outre-Atlantique hurlantes pour travailler un registre où la connivence demeure, mais à un niveau plus souterrain : la parodie n’étant plus une finalité, il dispose de plus de place pour sa vaste fantaisie. Ses multiples niveaux de lecture font de ce film une authentique comédie grand public et familiale, dépourvue de ce kitsch façon glaçage de cupcake dont la majorité des films de Noël sont recouverts. On ti

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Robin Campillo : « J'ai un point de vue de militant de base »

ECRANS | Auréolé du Grand prix du jury au dernier Festival de Cannes, le scénariste et réalisateur de "120 battements par minute", en salle le 23 août, revient sur la genèse de ce film qui fouille dans sa mémoire de militant.

Vincent Raymond | Vendredi 21 juillet 2017

Robin Campillo : « J'ai un point de vue de militant de base »

Comment, avec un tel sujet (« Début des années 1990 ; alors que le sida tue depuis près de dix ans, les militants d'Act Up-Paris multiplient les actions pour lutter contre l'indifférence générale »), évite-t-on de tomber dans le piège du didactisme ? Robin Campillo : Ça fait longtemps que se pose pour moi le problème des scénarios qui prennent trop le spectateur par la main comme un enfant et qui expliquent absolument tout ce que vivent les personnages. La meilleure façon que j’aie trouvée, c’est de reprendre ce truc à Act Up-Paris : il y avait un type qui, à l’accueil, expliquait très bien comment fonctionnait la prise de parole. Mais ensuite, quand on était dans le le groupe, on ne comprenait absolument plus rien à la manière dont fonctionnaient les gens : il y avait trop d’informations ! On s’apercevait que le sujet sida était éclaté en plein d’autre sujets, et on était perdus. J’ai donc voulu jeter le spectateur dans cette arène, comme dans une piscine pour qu’il apprenne à nager tout seul. Je voulais qu’il n’ait pas le temps de réagir à ce qui se produisait, aux discours ni aux actions, lui donner l’impression q

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"120 battements par minute" : charge virale

ECRANS | de Robin Campillo (Fr., 2h20) avec Nahuel Perez Biscayart, Arnaud Valois, Adèle Haenel…

Vincent Raymond | Mardi 4 juillet 2017

Histoires de révoltes et de combats. Celles des militants d’Act Up Paris à l’orée des années 1990 pour sensibiliser à coups d’actions spectaculaires l’opinion publique sur les dangers du sida et l’immobilisme de l’État. Et puis la romance entre Nathan et Sean, brisée par la maladie… Grand Prix à Cannes, ce mixte d’une chronique politique et d’une histoire sentimentale est aussi une autobiographie divergée de son réalisateur Robin Campillo. Ancien membre d’Act Up, il a toute légitimité pour évoquer le sujet de l’intérieur, en assumant sa subjectivité, et tenant compte du temps écoulé. Le portrait collectif qu’il signe n’est ainsi ni un mausolée aux victimes, ni un panégyrique aux survivants, ni un documentaire de propagande : il s’inscrit dans un contexte historique, à l’instar d’un conflit armé. Campillo emprunte d’ailleurs sa construction aux films de guerre, chaque génération ayant les siennes – les AG étant les réunions d’état-major avant les actions et manifs ; le champ de bataille les lieux d’intervention. Sauf qu’il y a ici deux guerres à mener : l’une, visible, contre les institutions et les labos pharmaceutiques ; l’autre, intime, contre le vir

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"Ce qui nous lie" : millésime de qualité pour Cédric Klapisch

ECRANS | D’une vendange à l’autre, une fratrie renoue autour du domaine familial… Métaphore liquide du temps et de la quintessence des souvenirs précieux, le (bon) vin trouve en Cédric Klapisch un admirateur inspiré. Un millésime de qualité, après une série de crus inégaux.

Vincent Raymond | Lundi 12 juin 2017

Dix ans après avoir laissé sa Bourgogne pour courir le monde, Jean (Pio Marmaï) s’en revient au domaine viticole familial, alors que son père agonise. Oubliant rancune et rancœur, dépassant les tracas administratifs, il s’emploie avec sa sœur (Ana Girardot) et son frère (François Civil) à réussir le meilleur vin possible. Le travail d’un an, le travail de leur vie… Loin de délaisser la caméra ces mois passés (il a en effet enchaîné pour la télévision la création de la série Dix pour cent et des documentaires consacrés à Renaud Lavillenie) Cédric Klapisch a pourtant pris son temps avant de revenir à la fiction sur grand écran. Une sage décision, au regard de ses dernières réalisations : sa sur-suite facultative et paresseuse à L’Auberge espagnole en mode cash-machine ou son recours systématique au film choral néo-lelouchien constituaient autant de symptômes d’un essoufflement préoccupant.

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Cédric Klapisch : « Le drame se fabrique avec du rien »

Interview | On a rencontré le fameux réalisateur qui, avec "Ce qui nous lie", livre un beau drame familial autour du vin.

Vincent Raymond | Mardi 13 juin 2017

Cédric Klapisch : « Le drame se fabrique avec du rien »

Qu’est-ce qui, dans Ce qui nous lie, vous a amené à parler du vin et de la transmission aujourd’hui ? Cédric Klapisch : C’est toujours compliqué de savoir pourquoi l’on fait un film. En tout cas, c’est sûr que le vin m’intéresse, pas seulement parce que je l’aime mais parce que c’est un produit qui contient du temps. Je voulais terminer par quelqu’un qui boit un verre de vin contenant tout ce que l’on a vu dans le film, mais j’ai placé ce plan assez tôt. Les personnages boivent le vin de leur grand-père, de leur père… On sent que dans le verre, il y a une personne qui s’est exprimée. Au-delà de ça, le film raconte que le vin est à la fois un savoir-faire que l’on apprend par ses parents, un terroir, tellement de choses qui n’existent dans aucun autre produit. Le vin a quelque chose de mythologique, avec des dieux (Dionysos, Bacchus) très signifiants, qui mélangent la raison et le côté irrationnel. Bref, des choses assez complexes. Étrangement, le

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Arnaud de Pallières : « Je me suis laissé envahir par mon personnage »

ECRANS | Quatre ans après "Michael Kohlhaas", Arnaud des Pallières revient avec "Orpheline". Et traite toujours de l’injustice, en épousant à nouveau le regard d’une victime combative – qui se trouve être ici une femme. Toute ressemblance avec une personne existante n’est pas fortuite…

Vincent Raymond | Mardi 28 mars 2017

Arnaud de Pallières : « Je me suis laissé envahir par mon personnage »

D’où provient cette construction fragmentaire de votre film Orpheline ? Arnaud de Pallières : Tout a commencé avec Christelle Berthevas, la coscénariste avec qui j’avais écrit Michael Kohlhaas, mon précédent film. Elle m’avait raconté son histoire par fragments, de son enfance à ses 20 ans. Je lui ai demandé si elle était d’accord pour qu’on le transforme en un film, en jetant la matière comme elle lui venait. Très tôt en amont, j’ai eu l’intuition que ce film devait respecter cette forme fragmentaire – les différentes parties, sans raconter forcément ce qui se déroule entre elles – et diffracter le personnage en quatre actrices. Christelle a accepté, bien que cela court-circuite un projet d’écriture romanesque qu’elle avait. Quand avez-vous réussi à vous approprier son histoire ? Le geste le plus ancien dont je me souvienne est intervenu à

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"Orpheline" : seule(s) au monde

ECRANS | De l’enfance à l’âge adulte, le portrait chinois d’une femme jamais identique et cependant toujours la même, d’un traumatisme initial à un déchirement volontaire. Une œuvre d’amour, de vengeance et d’injustices signée Arnaud des Pallières et servie par un quatuor de comédiennes renversantes.

Vincent Raymond | Mardi 28 mars 2017

Enseignante et enceinte, Renée reçoit la visite surprise dans sa classe de la belle Tara, fantôme d’autrefois. Peu après, la police l’arrête dévoilant devant son époux médusé sa réelle identité, Sandra. Elle qui avait voulu oublier son passé, se le reprend en pleine face : sa jeunesse délinquante, son adolescence perturbée, jusqu’à un drame fondateur. Comme vivre après ça ? Il faut rendre grâce à Arnaud des Pallières d’avoir osé confier à trois actrices aux physionomies différentes le soin d’incarner les avatars successifs d’un unique personnage. Ce parti pris n’a rien d’un gadget publicitaire ni d’une coquetterie, puisqu’il sert pleinement un propos narratif : montrer qu’une existence est un fil discontinu, obtenu par la réalisation de plusieurs "moi" juxtaposés. À chaque étape, chaque métamorphose en somme, Kiki-Karine-Sandra abandonne un peu d’elle-même, une exuvie la rendant orpheline de son identité passée et l’obligeant à accomplir le deuil de sa propre personne pour évoluer

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"La Fille inconnue" : les Dardenne, inconnus à cette maladresse

ECRANS | de Luc & Jean-Pierre Dardenne (Bel.-Fr., 1h46) avec Adèle Haenel, Olivier Bonnaud, Jérémie Renier…

Vincent Raymond | Mardi 11 octobre 2016

Une jeune médecin, s’estimant responsable de la mort d’une fille à qui elle avait refusé d’ouvrir la porte de son cabinet, mène son enquête en parallèle de la police pour établir son identité. Ses recherches perturbent beaucoup de monde… Jamais, auparavant, les Dardenne n’ont donné cette impression de passer à côté de leur film en racontant une histoire à laquelle on ne croit pas ; où l’on anticipe le moindre retournement scénaristique, même le plus improbable. Tous leurs ingrédients habituels se trouvent pourtant réunis : précarité, lâcheté, culpabilité, Gourmet, Renier, rédemption… Mais ici, ça ne prend pas. Rien que le fait de contenir une actrice explosive comme Adèle Haenel (revoyez Les Ogres ou Les Combattants pour bien apprécier l’énergie de son jeu) dans un rôle quasi statique et un cadre exigu ne cessant de se restreindre, induit de la distorsion à leur effet de réel. Et puis la vivacité

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"Rester vertical" : un petit Alain Guiraudie

ECRANS | d'Alain Guiraudie (Fr., 1h40) avec Damien Bonnard, India Hair, Raphaël Thiéry…

Vincent Raymond | Mardi 23 août 2016

On peut compter sur Alain Guiraudie, réalisateur du fameux Inconnu du lac, pour montrer autre chose de la vie à la campagne qu’une symphonie pastorale avec bergère menant son troupeau sur le causse et paysan bourru labourant à bord d’un tracteur écarlate. Si dans ses films, le cultivateur est gay comme le bon pain et met volontiers la main sur la braguette du godelureau de passage (au cas où), l’homosexualité rurale, dévoilée ou contrariée, n’est pas sa seule source d’inspiration. Guiraudie parle en annexe de la pluie et du beau temps, c’est-à-dire de la misère des villes et des champs, des gens en lutte ou en solitude. Une sorte de chronique sur un mode absurdo-comique, scandée d’images oniriques, portée par son grand dadais de héros, un procrastinateur à l’impassibilité majuscule. Le tableau pourrait être très plaisant (comme dans son picaresque

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"Vendeur" : elle n'est pas belle ma cuisine ?

ECRANS | de Sylvain Desclous (Fr., 1h29) avec Gilbert Melki, Pio Marmai, Pascal Elsoplus…

Vincent Raymond | Mardi 3 mai 2016

Grandeur et servitudes des cuisinistes… Vendeur rend hommage à un métier qui, lorsqu’il est bien exercé, emprunte son spectaculaire au jeu d’acteur et à son habileté à l’art de l’escroc, tout en cumulant pour l’officiant le stress engendré par ces deux activités. Davantage qu’aux façades brillantes ou aux réussites de la profession, Sylvain Desclous s’intéresse à ses coulisses, à ses recoins sombres et aux contrastes métaphoriques qu’ils révèlent. Aux magasins où les commerciaux font l’article autour de modèles étincelants, il oppose ainsi les hôtels impersonnels et les cafétérias interchangeables des zones d’activité, où les vendeurs se posent entre deux “représentations”. Se consumant dans le négoce de la promesse, le héros Serge (sur)vit dans un présent permanent et contagieux, puisque son fils habite une maison inachevée, et son père se contente d’un minimum pour subsister. Serge semble autant de passage dans son existence que les clients en transit dans les galeries marchandes, dans l’attente d’être harponnés.

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Les Ogres

ECRANS | Léa Fehner tend le barnum de son deuxième long métrage au-dessus du charivari d’une histoire familiale où les rires se mêlent aux larmes, les sentiments fardés aux passions absolues… Qu’importe, le spectacle continue ! Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 15 mars 2016

Les Ogres

Surprenant de voracité, le titre ne ment pas : Les Ogres est bien un film-monstre. Car pour évoquer de manière lucide le quotidien d’une troupe tirant le diable par la queue, confondant la scène et la vraie vie, l’enfant de la balle (voire, enfant de troupe) Léa Fehner n’aurait pu faire moins que cette chronique extravagante, profuse, débordante de vie. D’une durée excessive (2h25) et cependant nécessaire, cette œuvre vrac et foutraque rend compte du miracle sans cesse renouvelé d’un spectacle né d’un effarant chaos en coulisses, produit par la fusion d’une somme d’individus rivaux soumis à leurs démons, leurs passions et jalousies. Quel cirque ! Ogres, ces saltimbanques le sont tous à des degrés divers, se nourrissant réciproquement et sans vergogne de leur énergie vitale – à commencer par le propre père de la cinéaste. Chef de bande tout à la fois charismatique et pathétique, odieux et investi dans le fonctionnement de la compagnie qu’il dirige en pote-despote, il tiendrait même de Cronos, dévorant ses enfants comme le Titan mythologique. Si Léa Fehner a su dépeindre les relations complexes se nouant au sein de ce groupe d’artistes cabossés, se q

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"Les Combattants" : les Beaux gosses font l’armée

ECRANS | Pour son premier long-métrage, Thomas Cailley a trouvé la formule magique d’une comédie adolescente parfaite, dont l’humour est en prise directe avec la réalité d’aujourd’hui. Il dispose d’un atout de choc : Adèle Haenel, actrice géniale révélant ici un incroyable potentiel comique.

Christophe Chabert | Mardi 19 août 2014

Présentant Les Combattants à la Quinzaine des Réalisateurs, Thomas Cailley parlait d’une « histoire d’amour et de survie » ; il omettait cependant de préciser que ce programme-là, a priori sérieux, était celui d’une comédie. Peut-être cherchait-il à ménager la surprise : il est donc possible en France aujourd’hui de faire une comédie qui ne soit pas un ramassis de clichés éventés et démagos, un film qui fasse rire tout en dessinant par d’adroites et discrètes notations une image du pays dans lequel il est tourné, mettant en scène une jeunesse déboussolée qui ne sait pas si elle doit vivre – donc aimer – ou survivre. En cela, Les Combattants, teen movie hexagonal affranchi, s’inscrit dans la droite ligne d’une autre réussite du genre, Les Beaux gosses de Riad Sattouf. Ils ont en commun de préférer les ados mal dans leur peau plutôt que des individus normés et formatés. Cailley met ainsi au cœur de son récit deux personnages qui ont quelque chose de minoritaire en eux. Arnaud reprend avec so

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Les films de l’intranquillité

ECRANS | Pierre Salvadori, cinéaste, a construit une œuvre attachante au sein du cinéma français, osant la comédie pour exorciser les démons de ses personnages et ses démons personnels. Comme le prouve cette semaine son "Dans la cour". Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 22 avril 2014

Les films de l’intranquillité

Le jour où l’on rencontre Pierre Salvadori, pour un entretien assez bref et entre deux portes, le cinéaste n’est pas tranquille. Il se dit « fatigué », explique qu’il n’arrive pas à se concentrer et finit même par jeter une poignée de cacahouètes sur son producteur pour lui intimer l’ordre de se taire pendant l’entretien. D’autres indices montreront que Salvadori est, comme la plupart des artistes intègres, un grand angoissé. Par exemple, il sent qu’on aime son dernier film, Dans la cour, contre les précédents – et nous ne sommes pas les seuls, d’après lui… « Je ne le vis pas bien » commente-t-il. « Après vous, Hors de prix et De vrais mensonges étaient des œuvres très personnelles, très complexes à mettre en place ; celui-là, je l’ai fait par épuisement, pas par renoncement. J’avais envie de me reposer de l’intrigue et de la fiction. Grosse erreur de ma part, car c’était encore plus épuisant. » « Tous

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Dans la cour

ECRANS | Rencontre dans une cour d’immeuble entre un gardien dépressif et une retraitée persuadée que le bâtiment va s’effondrer : entre comédie de l’anxiété contemporaine et drame de la vie domestique, Pierre Salvadori parvient à un équilibre miraculeux et émouvant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 22 avril 2014

Dans la cour

En pleine tournée et avant même le début du concert, Antoine décide de ne plus chanter dans son groupe de rock. Plus la force, plus le moral. Après un rapide passage par Pôle emploi, il est engagé comme gardien d’immeuble par Mathilde, nouvellement retraitée. Quelques jours plus tard, Mathilde découvre une fissure dans le mur de son appartement, et cette lézarde va devenir une obsession ; la voilà persuadée que c’est tout l’immeuble qui menace de s’effondrer. Pendant ce temps, Antoine doit faire face aux doléances des autres voisins, dont un architecte à fleur de peau et un marginal trafiquant de vélos. Le dernier film de Pierre Salvadori rompt ainsi avec les tentatives lubitschiennes de Hors de prix et De vrais mensonges pour revenir à ses premières amours : la comédie douce-amère en forme de chronique du temps présent et, surtout, du temps qui passe. Antoine est à bout de souffle social et sentimental, Mathilde en

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Suzanne

ECRANS | Peut-on faire un mélodrame sans verser dans l’hystérie lacrymale ? Katell Quillévéré répond par l’affirmative dans son deuxième film, qui préfère raconter le calvaire de son héroïne par ses creux, asséchant une narration qui pourtant, à plusieurs reprises, serre le cœur. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 11 décembre 2013

Suzanne

Suzanne, le deuxième film de Katell Quillévéré après le timide Un poison violent, choisit son héroïne dès son titre. Mais ce seront autant ses absences que sa présence qui vont intéresser l’auteur, autant les questions que son comportement instable suscite que les réponses qu’on pourrait apporter pour expliquer sa fuite en avant. D’où provient le mal-être de Suzanne ? D’une mère morte très jeune ? Trop facile… Autour d’elle, son père (François Damiens, exceptionnel, qui irradie de beauté et de bonté) et sa sœur (Adèle Haenel, qu’on espère bientôt reconnue à sa juste et haute valeur parmi les jeunes comédiennes françaises) forment une famille aimante, dévouée, compréhensive. Pourquoi choisit-elle de garder cet enfant au père inconnu, alors qu’elle est encore lycéenne ? Là aussi, Quillévéré décide de laisser le mystère sombrer dans un des nombreux vides narratifs soigneusement entretenus, comme un trou noir qui aspirerait toutes les tentatives d’explications, psychologiques ou sociologiques, qui voudraient percer à peu de frais l’opacité de son

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Alyah

ECRANS | Faux polar suivant la dérive existentielle d’un dealer juif qui tente de raccrocher pour s’exiler à Tel Aviv, le premier film d’Elie Wajeman opère un séduisant dosage entre l’urgence du récit et l’atmosphère de la mise en scène. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 14 septembre 2012

Alyah

À 27 ans, Alex Rafaelson est dans l’impasse. Dealer de shit tentant de se ranger des voitures, il n’arrive pas à se décoller d’un frère, Isaac, dont il éponge les dettes et dont il dissimule les embrouilles sentimentales. Un soir de Shabbat, son cousin Nathan lui propose de devenir son associé pour ouvrir un restaurant à Tel Aviv ; mais pour cela, Alex doit faire son Alyah — la procédure de demande d’exil en Israël — et réunir 15 000 euros. Si Alyah possède les atours du film noir, avec son héros cherchant à échapper à son destin en s’offrant un nouveau départ, quitte à sombrer un peu plus dans la délinquance en passant au trafic de cocaïne, Elie Wajeman s’est fixé un cap plus complexe et ambitieux pour ses débuts dans le long-métrage. Exil existentiel C’est d’abord l’observation d’un milieu, la communauté juive, qu’il traite dans tous ses paradoxes, subissant autant qu’elle profite de sa culture — liens familiaux écrasants, ombre du sionisme transformée en point de fuite existentiel… C’est ensuite le beau dialogue qu’il instaure entre les urgences de son récit, de l’apprentissage de l’hébreu à la nécessité de se procurer la somme nécessaire pour quitt

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De vrais mensonges

ECRANS | De Pierre Salvadori (Fr, 1h45) avec Audrey Tautou, Sami Bouajila, Nathalie Baye…

François Cau | Jeudi 2 décembre 2010

De vrais mensonges

Quand un cinéaste qu’on aime rate un film, ça ne remet pas en cause l’estime qu’on peut avoir pour son travail. C’est le cas de Salvadori avec De vrais mensonges, où l’on retrouve ce qu’on apprécie d’ordinaire chez lui — une écriture rigoureuse et un regard doux-amer sur des personnages à côté de leurs pompes — mais comme joué par un orchestre aux instruments déréglés. La théâtralité des situations et des dialogues n’est assumée qu’à moitié (par exemple, le choix de décors naturels renvoie à un réalisme hors sujet), l’humour ne fonctionne jamais et le film est plombé par un cruel manque de rythme mal camouflé par un montage hystérique. Quant aux acteurs, si Nathalie Baye est à l’aise en mère déprimée virant femme cougar, Bouajila adopte d’incompréhensibles airs de tragédien et Tautou se perd dans des mimiques qui enlèvent toute spontanéité et tout naturel à son jeu. Un coup d’épée dans l’eau, surtout après l’excellent Hors de prix. CC

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Pecynisme

ECRANS | Pierre Salvadori, cinéaste, aime sérieusement faire rire sur des choses pas drôles, et aime dèsèspérément les acteurs et la comédie. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 20 décembre 2006

Pecynisme

Henry Mancini, compositeur attitré de Blake Edwards, aimait parler du cinéaste à travers un néologisme qui résumait toute son œuvre : «serendipity». Soit un mélange de sérénité et de compassion pour ses personnages, une manière de détachement face aux situations les plus graves. Ce mercredi, nous sommes dans un grand hôtel de Lyon, une salle de conférence pour cadres en goguettes dans laquelle ont prit place quelques journalistes, et Pierre Salvadori, entouré de ses acteurs Gad Elmaleh et Audrey Tautou, tous deux beaux à se damner. Salvadori, au milieu, fait pouilleux, mal dégrossi, un peu rougeaud et mal rasé, rustre au milieu du luxe. Sait-il qu’il ressemble à son dernier film, Hors de prix, comédie hilarante sur un sujet qui donne envie de se flinguer ? L’impossibilité de l’amour à l’heure du libéralisme triomphant et d’une lutte des classes où il n’y a plus guère de luttes (tout le monde se couche face à l’appât de l’argent), mais encore beaucoup de classes, c’est-à-dire des pauvres et des riches, les aspirations des uns n’étant pas très éloignées de la réalité des autres, pour citer Desproges… Complexe du Saint Bernard Blake Edwards, Henry Mancini, Gad Elmaleh, le libéralism

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