"Kursk" : sous l'eau, personne ne vous entendra crier...

ECRANS | de Thomas Vinterberg (Bel-Lux, 1h57) avec Matthias Schoenaerts, Léa Seydoux, Colin Firth…

Vincent Raymond | Mardi 6 novembre 2018

Photo : EuropaCorp


Août 2000. Victime d'une avarie grave, le sous-marin nucléaire russe Kursk gît par le fond en mer de Barents avec quelques survivants en sursis. Les tentatives de sauvetage par la flotte nationale ayant échoué, la Royal Navy britannique propose son aide. Mais Moscou, vexé, fait la sourde oreille…

On avait quitté Thomas Vinterberg évoquant ses souvenirs d'enfance dans La Communauté (2017), récit fourmillant de personnages centré sur une maison agrégeant une famille très élargie. Le réalisateur danois persiste d'une certaine manière dans le huis clos avec cette tragédie héroïque en usant à bon escient des "armes" que le langage cinématographique lui octroie. Sobrement efficace (l'excès en la matière eût été obscène), cette superproduction internationale (Matthias Schoenaerts, Colin Firth, Léa Seydoux...) travaille avec une enviable finesse les formats d'image pour modifier le rapport hauteur/largeur et ainsi renforcer l'impression d'enfermement, comme elle dilate le temps ou le son dans les instants les plus critiques. Vinterberg comble ainsi le désir et la nécessité de spectaculaire sans sacrifier l'éthique : il sait qu'on "n'enjolive" pas des faits historiques pour convenances personnelles.

Par ailleurs, Kursk résonne étrangement avec l'actualité, alors que les tensions est/ouest dont ont espéraient qu'elles appartenaient à un passé enfoui, regèlent. Mais bien au-delà d'une mise en cause de la "poutinocratie" naissante, ou d'une révélation de l'état de délabrement d'une marine honteusement sous-entretenue, ce film raconte l'obstination mortifère des nations et des militaires, quel que soit leur pavillon, jaloux de leurs joujoux rouillés, plus prompts à sauver leurs vaniteuses apparences que leurs marins.


Kursk

De Thomas Vinterberg (Dan-Fr-Bel-Lux, 1h57) avec Matthias Schoenaerts, Léa Seydoux...

De Thomas Vinterberg (Dan-Fr-Bel-Lux, 1h57) avec Matthias Schoenaerts, Léa Seydoux...

voir la fiche du film


KURSK relate le naufrage du sous-marin nucléaire russe K-141 Koursk, survenu en mer de Barents le 12 août 2000. Tandis qu’à bord du navire endommagé, vingt-trois marins se battent pour survivre, au sol, leurs familles luttent désespérément contre les blocages bureaucratiques qui ne cessent de compromettre l’espoir de les sauver.


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

"Mourir peut attendre", un dernier James Bond pour Daniel Craig : mourir et laisser vivre

JAMES BOND | Sorti de sa retraite pour contrer une pandémie terroriste (et se venger de Blofeld), Bond se découvre de nouveaux ennemis… et des allié·es inattendu·es. Retardé depuis 18 mois, l’ultime épisode interprété par Daniel Craig clôt par un feu d’artifice inédit son cycle d’aventures dans la peau de l’agent britannique. Défense de spoiler !

Vincent Raymond | Mercredi 6 octobre 2021

Après avoir porté un sérieux coup à l’organisation criminelle Spectre et capturé son chef Ernst Stavro Blofeld, James Bond s’octroie une escapade italienne en compagnie de Madeleine Swann. Leur tête-à-tête romantique va être contrarié par plusieurs fantômes de leurs passés respectifs, les contraignant à une rupture brutale. Cinq ans plus tard, Bond est tiré de sa retraite par son ami Felix Leiter de la CIA, après qu’un savant russe retourné par le MI6 a été enlevé avec une redoutable arme biologique de sa confection… Tourné et finalisé avant la pandémie, retardé à cause d’icelle, Mourir peut attendre traite donc d’une… pandémie. Ou du moins du combat de James Bond contre une puissance terroriste cherchant à déclencher une attaque bactériologique (pour faire simple) à l’échelle planétaire. Un argument réactualisant celui de

Continuer à lire

" Drunk" : qui abuse, boira…

Cinéma | Boire / Thomas Vinterberg s’empare d’une théorie tordue pour s’attaquer à un nouveau "pilier culturel" scandinave : la surconsommation d’alcool. Une fausse comédie et une vraie étude de mœurs à voir cul sec.

Vincent Raymond | Mardi 6 octobre 2020

Ils sont quatre potes, au bas mot quadragénaires et profs dans le même lycée. Quatre à ressentir une lassitude personnelle et/ou professionnelle. Quatre à se lancer, « au nom de la science » dans une étude secrète : tester la validité de la théorie d’un chercheur norvégien postulant qu’un humain doit atteindre une alcoolémie de 0, 5 g/L pour être dans son état normal : désinhibé et créatif. Commence alors une longue descente, et pas qu’aux enfers… Drunk se décapsule sur une séquence qu’on croirait documentaire, montrant ce qui ressemble à une soirée d’intégration entre étudiants (en réalité, il s’agit d’élèves de terminale), en train de se livrer à une sorte de compétition sportive. Sauf qu’ici, l’enjeu pour les participants n’est point tant de courir vite, mais pour chacun d’engloutir le contenu d’une caisse de bière, de le vomir, avant d’aller semer sa "bonne humeur" éthylique dans les rues de la ville et ses transports en commun. Ce ne sont pas tant les débordements (somme toute minimes et potaches) causés par ces lycéens bien peignés qui choquent ; plutôt le regard bienveillant, amusé voire nost

Continuer à lire

Arnaud Desplechin : « J’arrive enfin à rendre hommage à un Roubaix que j’adore »

ECRANS | Arnaud Desplechin délaisse, en apparence, la veine introspective pour signer "Roubaix, une lumière", film noir tiré d’un fait divers authentique survenu dans sa ville natale. Rencontre avec le cinéaste autour de la genèse de cette œuvre, sa méthode, ses doutes et ses joies. Mais aussi du théâtre (attention, spoilers).

Vincent Raymond | Vendredi 16 août 2019

Arnaud Desplechin : « J’arrive enfin à rendre hommage à un Roubaix que j’adore »

La tension est-elle un peu retombée depuis le Festival de Cannes, où le film était en compétition ? Arnaud Desplechin : C’était très intense ! Le soir de la projection a été un moment assez bouleversant pour chacun des acteurs. Il y a eu une deuxième ovation pour eux et j’ai vu Roschdy qui était comme un petit garçon. Il y a un amour des acteurs spécifique à Cannes : c’est le seul endroit où vous pouvez offrir aux acteurs cet accueil-là. Avec les photographes, les sourires, les encouragements, il y a tout un rituel qui est mis en place… Alors quand vous pouvez offrir ça aux acteurs qui vous ont tant donné pendant le tournage, c’est très, très, émouvant. À Venise, c’est différent, c’est le metteur en scène qui ramasse tout. Comment avez-vous choisi Roschdy Zem ? Je le connais depuis très longtemps, par ma maison de production. Je l’avais déjà repéré dans les films de Téchiné où il avait fait de petites apparitions et je m’étais dit : celui-là, on va compter avec lui. Et quand j’ai vu N’oublie pas que tu vas mourir… Même sa partition dans Le Petit Lieutenant est vachement b

Continuer à lire

"Roubaix, une lumière" : divers faits d’hiver

ECRANS | Arnaud Desplechin retourne dans son Nord natal pour saisir le quotidien d’un commissariat de police piloté par un chef intuitif et retenu. Un polar humaniste où la vérité tient de l’épiphanie, et la parole du remède. Le premier choc de la rentrée cinématographique.

Vincent Raymond | Jeudi 25 juillet 2019

L’arrivée d’un nouveau lieutenant, des incendies, la disparition de mineurs, le crime d’une personne âgée… Quelques jours dans la vie et la brigade de Yacoub Daoud (Roschdy Zem), patron du commissariat de Roubaix, pendant les fêtes de Noël… « On est de son enfance comme on est de son pays » écrivait Saint-Exupéry. Mais quid du pays de son enfance ? En dehors de tous les territoires, échappant à toute cartographie physique, il délimite un espace mental aux contours flous : une dimension géographique affective personnelle, propre à tout un chacun. Et les années passant, le poids de la nostalgie se faisant ressentir, ce pays se rappelle aux bons (et moins bons) souvenirs : il revient comme pour solder un vieux compte, avec la fascination d’un assassin de retour sur les lieux d’un crime. Rupture Aux yeux du public hexagonal (voire international), Arnaud Desplechin incarne la quintessence d’un cinéma parisien. Un malentendu né probablement de l’inscription de La Sentinelle (1992) et de Comment je me suis disputé... (1996) dans des élites situées, jacobinisme oblige, en Île-de-France. Pourtant, son

Continuer à lire

"Nevada" : remise en selle

ECRANS | De Laure de Clermont-Tonnerre (Fr-ÉU, 1h36) avec Matthias Schoenaerts, Jason Mitchell, Bruce Dern…

Vincent Raymond | Mardi 18 juin 2019

Détenu asocial et mutique, enfermé dans sa colère et sa douleur, Roman arrive dans une prison du Nevada où sa juge le convainc de participer à un programme visant à dresser des mustangs. À leur contact, l’indomptable Roman renoue avec lui-même. Et les autres. Premier long-métrage d’une remarquable maîtrise, Nevada se révèle économe en mots, mais en dit long sur nombre de sujets connexes : d’une part, la situation carcérale, l’aménagement des longues peines, le travail de réinsertion des détenus ; de l’autre, la condition sociale et familiale de ceux qui ont été condamnés. Ces gens au col plus bleu que blanc payent parfois toute leur existence le prix d’une micro-seconde d’égarement – inutile d’insister sur la responsabilité du deuxième amendement garantissant le droit de porter une arme aux États-Unis, où se déroule le film. Si Nevada limite le dialogue, la réalisatrice Laure de Clermont-Tonnerre préserve cependant de l’espace et du temps afin que les spectateurs assistent à un groupe de parole de prisonniers durant lequel chacun explique pourquoi, et depuis quand, il est là. Non pour les ju

Continuer à lire

"Frères ennemis" : (impeccables) affaires de familles

ECRANS | de David Oelhoffen (Fr-Bel, 1h51) avec Matthias Schoenaerts, Reda Kateb, Sabrina Ouazani...

Vincent Raymond | Mardi 2 octobre 2018

Capitaine des stups, Driss (Reda Kateb) a grandi dans une cité où il a conservé quelques contacts. Dont Imrane (Adel Bencherif), qui le tuyaute sur un gros coup à venir. Quand celui-ci se fait descendre, et que tout accuse Manuel (Matthias Schoenaerts), Driss tente de renouer avec cet ancien pote dont la tête semble mise à prix… S’il ne l’avait déjà choisi en 2007 pour un excellent thiller, David Oelhoffen aurait pu titrer Nos retrouvailles ce polar nerveux et immersif, dont le mouvement général tranche avec celui communément observé dans ce genre auquel il se rattache. Bien souvent en effet, les films traitant de la criminalité et des bandes organisées dans les cités de banlieue s’inscrivent dans un schéma de réussite fanstamée et d’extraction du milieu originel : le banditisme semblant la seule voie pour s’en sortir vite et gagner de l’argent, ainsi que les territoires respectables de la ville. Dans Frères ennemis, ce n’est pas la sortie qui est prohibée, mais l’entrée : les personnages ne peuvent rarement pénétrer normalement dans une logis (y compris le

Continuer à lire

Rentrée cinéma 2018 : et voici les films qui feront les prochains mois

ECRANS | Quels sont les cinéastes et, surtout, les films à ne pas louper avant la fin de l'année ? Réponses en presque vingt coups – dix-neuf pour être précis.

La rédaction | Mardi 4 septembre 2018

Rentrée cinéma 2018 : et voici les films qui feront les prochains mois

Les Frères Sisters de Jacques Audiard Sortie le 19 septembre Escorté par son inséparable partenaire et coscénariste Thomas Bidegain, Jacques Audiard traverse l’Atlantique pour conter l’histoire de deux frères chasseurs de primes contaminés par la fièvre de l’or. Porté par l’inattendue fratrie John C. Reilly/Joaquin Phoenix (à l’œil puant le vice et la perversité), ce néo-western-pépite empli de sang et de traumas ne vaut pas le coup, non, mais le six-coups ! Climax de Gaspar Noé Sortie le 19 septembre Une chorégraphe a réuni une équipe internationale de danseurs pour son nouveau projet qu’elle achève de répéter dans une salle isolée. Après un ultime filage, la troupe s’octroie un réveillon festif sur la piste, s’enivrant de musique et de sangria. Mais après quelques verres, les convives se mettent à vriller sérieusement. Qu’y avait-il donc dans cette satanée sangria ? Noé compose un cocktail de survival et de transe écarlate à déguster séance hurlante.

Continuer à lire

Matthew Vaughn ("Kingsman") : « Faisons les films que personne ne peut faire »

ECRANS | Le réalisateur de "Kingsman" remet le couvert, plaçant une baronne de la drogue sur la route de son armada d’élégants. Du sur-mesure pour ses interprètes, et du cousu main par l’auteur qui détaille ici son patron. Propos recueillis lors de sa conférence de presse parisienne.

Vincent Raymond | Mardi 10 octobre 2017

Matthew Vaughn (

C’est la première fois que vous tournez la suite d’un de vos films. En quoi Kingsman est-il si différent de Kick Ass ou X-Men ? Matthew Vaughn​ : Je n’ai pas pu refuser de le réaliser ni lui résister : j’avais adoré tourner le premier ; il n’était pas question pour moi que quelqu’un prenne mes propres jouets et joue avec ! Le Cercle d’Or est davantage une expansion qu’une suite à Kingsman… En effet. Il était très important pour moi de continuer l’histoire amorcée, plutôt que de faire une suite pour une suite ou pour, disons, l’argent. Kingsman est surtout l’histoire d’Eggsy, qui d’un très jeune garçon, évolue jusqu’au 3e opus. C’est son parcours, son voyage personnel que nous suivons, où qu’il nous emmène. En aucun cas je n’ai voulu me répéter : ça aurait été aussi ennuyeux pour vous que pour moi Quand avez-vous pris la décision de réintégrer le personnage de Colin

Continuer à lire

"Kingsman - Le Cercle d’or" : de la suite dans les idées

ECRANS | de Matthew Vaughn (GB-ÉU, 2h21) avec Taron Egerton, Colin Firth, Mark Strong, Julianne Moore…

Vincent Raymond | Lundi 9 octobre 2017

Promu Agent Galahad et fiancé à une princesse scandinave, le jeune Eggsy a tout l’avenir devant lui. Las ! La trafiquante de drogue psychopathe Poppy Adams éradique l'agence d'espionnage Kingsman. Pour se venger, Eggsy va pouvoir compter sur Merlin et les cousins d’Amérique de l’Agence Statesman… Stupéfiante combinaison entre une parodie et un "action movie" (à la violence hallucinante, mais monstrueusement bien chorégraphiée), Kingsman (2015) aurait difficilement pu demeurer à l’état de singleton – d’autant qu’il s’était révélé des plus rentables. Voilà donc la suite. Certes, elle ne bénéficie plus de l’effet de surprise du précédent opus, mais elle renoue avec les fondamentaux de ce qu’il faudra donc considérer comme la matrice de la franchise, plaçant dès l’ouverture sa séquence de bravoure : une poursuite dans les rues de Londres dont la réalisation n’a rien à envier aux Mission impossible où cavale Tom "Peter Pan" Cruise. Si Kingsman est ouvertement plus décalé que James Bond, longeant volontiers les rives du fantastique ou de la parodie sarcastique, il se montre aussi plus téméraire (voire incorrect d

Continuer à lire

"La Communauté" : ensemble tout devient possible, non ?

ECRANS | Le Danois Thomas Vinterberg, réalisateur du célèbre "Festen", renoue avec son thème de prédilection (l’étude des dynamiques de groupes en vase clos) en exhumant des souvenirs de sa propre enfance au sein d’une communauté. Chroniques sans filtre d’un passé pour lui révolu.

Vincent Raymond | Lundi 16 janvier 2017

Les années 1970, au Danemark. Plutôt que de revendre la vaste demeure familiale qu'ils ont héritée, Erik, Anna et leur fille Freja la transforment en une communauté ouverte à une poignée d’amis ainsi qu’à quelques inconnus démocratiquement sélectionnés. Le concept est splendide, mais l’idéal se heurte vite aux murs de la réalité… À l’inverse de Festen (1998), film adapté en pièce de théâtre, La Communauté fut d’abord un matériau créé pour les planches à Vienne avant d’être transposé pour l’écran. Pourtant, et bien que le sujet s’y prête, Thomas Vinterberg ne se laisse jamais enfermer par le dispositif du huis clos. Prétexte de l’histoire, ce foyer partagé ne fusionne pas les personnages en une masse compacte façon "auberge espagnole" à la sauce nordique : il aurait plutôt tendance à les individualiser, à diffracter leurs trajectoires. À sa manière, la communauté agit en effet comme un accélérateur sur ces particules élémentaires que sont les individus, provoquant collisions et (ré)percussions, mais également des créations d’"espèces chimiques" inconnues – en l’occurrence, des situations inenvisageables aupar

Continuer à lire

Thomas Vinterberg : « "La Communauté" est mon film le plus personnel »

Interview | Avant de reprendre les repérages de son prochain film, le réalisateur de "La Communauté" revient sur ce projet largement autobiographique ayant pris naissance sur les planches…

Vincent Raymond | Mardi 17 janvier 2017

Thomas Vinterberg : «

Votre nouveau film La Communauté doit beaucoup à l’expérience de la scène, et notamment aux comédiens qui ont improvisé le matériau initial en votre compagnie. Peut-on donc considérer qu’il s’agit d’une œuvre collective ? Thomas Vinterberg : Oui, en effet. Bien que tout film soit le résultat d’un travail collectif, et en particulier celui-ci, il s’agit pourtant de mon film le plus personnel. Diriger son épouse actuelle dans un film inspiré par son propre passé, est-ce un moyen d’unifier toutes ses vies dans un objet idéal – un film à la fois symbolique et sentimental ? J’ai engagé mon épouse parce que j’aime la filmer, mais aussi parce que ma manière favorite de travailler est d’écrire pour des acteurs que j’adore et que je connais bien. Durant notre tournage en Suède, en sa compagnie et celle de plusieurs de mes meilleurs amis, la vie est devenue par instants… idéale. C’est l’expérience de travail la plus joyeuse que j’aie jama

Continuer à lire

"Juste la fin du monde" : Dolan au début d’un nouveau cycle ?

ECRANS | Ébauche de renouveau pour Xavier Dolan qui adapte ici une pièce du dramaturge français Jean-Luc Lagarce, où un homme vient annoncer son trépas prochain à sa famille dysfonctionnelle qu’il a fuie depuis une décennie. Du maniérisme en sourdine et une découverte : Marion Cotillard, en comédienne.

Vincent Raymond | Lundi 19 septembre 2016

Les liens de parenté recuits dans leur rancœur d’un côté ; de l’autre le fils prodigue… C’est une bien belle collection de menteurs et de névrosés qui défile. De lâches, aussi. Ensemble ou séparément, ils ne parviennent pas à extérioriser ni leur amour, ni leur haine. Dans la présence des corps, c’est l’absence des mots qui les foudroie. La pièce de Lagarde de 1990 dont Dolan s’est emparée est un de ces psychodrames familiaux à la Festen, où jamais cependant les traumas originels n’arrivent à s’exprimer, ni les abcès à se vider. Personne n’a le luxe de respirer dans cette succession de tête-à-tête : à la canicule s’ajoute l’oppression de gros plans implacables entravant jusqu’au mouvement de la pensée. Comment peut-on être aussi seul en coexistant à plusieurs, aussi éloignés en ayant tant en commun ? Cotillard, épure et pure Avouons que l’on redoutait la surenchère de têtes d’affiche (Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Léa Seydoux, Vincent Cassel) ; on la craignait comme un artifice obscène,

Continuer à lire

Un Moi(s) de cinéma #6

ECRANS | Chaque mois, Le Petit Bulletin vous propose ses coups de cœur cinéma des semaines à venir en vidéo.

Christophe Chabert | Mercredi 3 juin 2015

Un Moi(s) de cinéma #6

Au sommaire de ce sixième numéro : • Cannes 2015 : bilan rapide • Loin de la foule déchaînée de Thomas Vinterberg • Vice Versa de Pete Docter • Une seconde mère d'Anna Muylaert

Continuer à lire

Loin de la foule déchaînée

ECRANS | De Thomas Vinterberg (Ang-ÉU, 1h59) avec Carey Mulligan, Matthias Schoenaerts, Michael Sheen…

Christophe Chabert | Mardi 2 juin 2015

Loin de la foule déchaînée

Après La Chasse, où son savoir-faire virait à la manipulation contestable, Thomas Vinterberg continue sa carrière sinueuse avec cette nouvelle adaptation du roman de Thomas Hardy. Au XIXe siècle dans le Dorset anglais, une femme, Batsheba Everdene, va déchaîner les passions des hommes : d’abord celles de Gabriel Oaks, un berger taciturne mais droit, puis de William Boldwood, un propriétaire terrien psychologiquement fragile, et enfin du sergent Troy, un soldat dont elle tombera follement amoureuse. Vinterberg approche cette matière hautement romanesque avec une fidélité scrupuleuse, montrant comment d’une suite de hasards peut surgir une forme de fatalité : la perte d’un cheptel, un héritage imprévu, un mariage raté à cause d’une erreur sur le nom de l’église… Les personnages, malgré ces incessants revirements du destin, gardent tous leur droiture et leurs principes : Batsheba cherche à préserver sa liberté et son indépendance, Oaks se pose en ange gardien dissimulant ses sentiments derrière sa droiture morale, Boldwood ronge son frein sans comprendre pourquoi elle se refus

Continuer à lire

Les Jardins du Roi

ECRANS | De et avec Alan Rickman (Ang-Fr-ÉU, 1h57) avec Kate Winslet, Matthias Schoenaerts…

Christophe Chabert | Mardi 5 mai 2015

Les Jardins du Roi

Immense acteur, aussi mythique pour avoir joué les terroristes dans Piège de cristal que les patrons romantiques dans Love actually, Alan Rickman s’essaie ici à la mise en scène, et démontre que l’on ne s’improvise pas si facilement réalisateur. À travers la romance Louis XIV entre Le Nôtre et Madame de Barra, dont les idées audacieuses séduisent ce partisan du jardin à la Française, Rickman se contente d’aligner les clichés dans un académisme de tous les instants. Les personnages sont tellement brossés à gros traits, leurs conflits tellement insistants (le fantôme de l’enfant qui revient toutes les dix minutes à l’écran, franchement…) que l’on sait au bout d’une demi-heure où et comment tout cela va se terminer. Condamner à subir ce navet insignifiant, on a tout loisir de se poser quelques questions : pourquoi Matthias Schoenaerts et ses cheveux longs (perruque ?) s’enfonce-t-il à ce point dans l’inexpressivité ? Et surtout, pourquoi Rickman a-t-il choisi de diriger ses comédiens en leur faisant dire leurs répliques comme des escargots sous Lexomil, lenteur insupportable qui rallonge le film d’au moins vingt bonnes minutes ? Est-ce l’image qu’il a de

Continuer à lire

Journal d’une femme de chambre

ECRANS | Même si elle traduit un certain regain de forme de la part de Benoît Jacquot, cette nouvelle version du roman d’Octave Mirbeau a du mal à tenir ses promesses initiales, à l’inverse d’une Léa Seydoux épatante de bout en bout. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 31 mars 2015

Journal d’une femme de chambre

Après Jean Renoir et Luis Buñuel, Benoît Jacquot tente donc une nouvelle adaptation du livre d’Octave Mirbeau avec Léa Seydoux dans le rôle de Célestine, bonne à tout faire envoyée de Paris vers la Province pour servir les bourgeois Lanlaire. Co-écrit avec la jeune Hélène Zimmer — réalisatrice d’un premier long, À 14 ans, sorti le mois dernier en salles — ce Journal d’une femme de chambre a l’ambition de revenir au roman initial en en sélectionnant les épisodes plutôt qu’en l’actualisant. Pendant trente minutes, le film s’inscrit dans la droite ligne des Adieux à la Reine : la caméra et les comédiens prennent de vitesse la reconstitution historique, tandis que Jacquot, au diapason de son héroïne, pointe avec sarcasme les rapports de pouvoir et ce qui va avec — abus de pouvoir et droit de cuissage. C’est ce qui séduit le plus dans cette ouverture, sans doute ce que Jacquot a filmé de plus brillant depuis des lustres : comment, en replongeant dans la France du début du XXe siècle, il offre un commentaire très pertinent sur la

Continuer à lire

Kingsman : services secrets

ECRANS | De Matthew Vaughn (Ang, 2h09) avec Colin Firth, Taron Egerton, Samuel L. Jackson…

Christophe Chabert | Mardi 17 février 2015

Kingsman : services secrets

Drôle de film raté que ce Kingsman, antipathique à force de chercher la connivence et le deuxième degré avec le spectateur. L’idée est de créer une sorte de James Bond 2.0 qui connaîtrait par cœur les codes de son modèle et se plairait à les pasticher en multipliant clins d’œil et références décalées. Une sorte de Scream de l’espionnage que Matthew Vaughn, tentant de reprendre la formule déjà contestable de son Kick-Ass, plonge dans une esthétique de comic book où la violence, pourtant extrême (corps coupés en deux, têtes qui explosent) serait dans le même temps totalement déréalisée. Même le propos politique, plutôt judicieux sur le papier (comment un nerd félé, incarné par un Samuel L. Jackson s’amusant manifestement à jouer avec son cheveu sur la langue, utilise le consumérisme ambiant pour pratiquer une ségrégation radicale entre les élites et le peuple, promis à l’autodestruction) ne va finalement pas plus loin qu’une grosse baston dans une église et des décapitations en série transformées en feux d’artifices multicolores. Des idées qui étaie

Continuer à lire

Quand vient la nuit

ECRANS | Après l’électrochoc "Bullhead", Michael R. Roskam négocie habilement son virage hollywoodien avec ce polar à l’ancienne écrit par le grand Dennis Lehane, très noir et très complexe, servi par un casting parfait. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 11 novembre 2014

Quand vient la nuit

Dans son premier film, le stupéfiant Bullhead, Michael R. Roskam inventait un personnage de gros dur camouflant sa perte de virilité par une surdose de produits dopants le transformant en montagne musculeuse et toutefois taiseuse. Bob Saginowski, le héros de Quand vient la nuit que Tom Hardy campe avec un plaisir cabotin de la retenue, partage avec lui de nombreux points communs : taciturne, maladroit dans ses rapports humains, semblant masquer derrière son apparente absence d’états d’âme ce que l’on devine être un lourd passé. Bob traîne dans le milieu de la mafia russe à Brooklyn, s’occupant avec son cousin Marv — James Gandolfini, dans une puissante et émouvante dernière apparition à l’écran — d’un «bar-dépôt» servant avant tout à blanchir l’argent de tous les trafics nocturnes illicites ; mais il s’entête à prendre ses distances avec ce monde du crime, répétant inlassablement qu’il n’est «que le barman». Il va à l’église mais ne communie pas ; et il s’obstine à élever un pitbull qu’il a ramassé blessé dans la poubelle d’une jeune femme,

Continuer à lire

La Vie en bleu

ECRANS | Pendant solaire de son précédent "Vénus Noire", "La Vie d’Adèle" est pour Abdellatif Kechiche l’opportunité de faire se rencontrer son sens du naturalisme avec un matériau romanesque qui emmène son cinéma vers de nouveaux horizons poétiques. Ce torrent émotionnel n’a pas volé sa Palme d’or. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 3 octobre 2013

La Vie en bleu

Ce serait l’histoire d’une fille de maintenant qui s’appellerait Adèle, qui irait au lycée, qui aimerait la littérature, qui vivrait chez des parents modestes, qui perdrait sa virginité avec un garçon de son âge, puis qui rencontrerait une autre fille plus âgée et plus cultivée qui s’appellerait Emma, avec qui elle vivrait une passion au long cours. Ce serait donc un film très français, un territoire que l’on connaît par cœur : celui du récit d’apprentissage et des émois sentimentaux. Mais La Vie d’Adèle, tout en suivant pas à pas ce programme, le déborde sans cesse et nous fait redécouvrir un genre comme si jamais on ne s’y était aventuré auparavant. Par quelle magie Abdellatif Kechiche y parvient-il ? D’abord grâce à une vertu qui, depuis trois films, est devenue cardinale dans son cinéma : la patience. Patience nécessaire pour voir surgir une vérité à l’écran, faire oublier que l’on regarde de la fiction et se sentir de plain-pied avec des personnages qui n’en sont plus à nos yeux. Cassavetes, Pialat, Stévenin y sont parvenus avant lui, mais Kechiche semble vouloir les dépasser en cherchant des espaces figuratifs que ceux-là n’ont pas osés – par pudeur ou par

Continuer à lire

Grand central

ECRANS | Après "Belle épine", Rebecca Zlotowski affirme son désir de greffer le romanesque à la française sur des territoires encore inexplorés, comme ici un triangle amoureux dans le milieu des travailleurs du nucléaire. Encore imparfait, mais souvent passionnant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 10 juillet 2013

Grand central

Gary (Tahar Rahim, excellent comme jamais depuis Un prophète) est en quête de stabilité professionnelle après des années de jobs plus ou moins louches. Il atterrit dans la Drôme et intègre assez vite une équipe d’ouvriers travaillant au cœur des centrales nucléaires. La communauté, masculine, virile et solidaire, obéit à des règles draconiennes qui visent à éviter la contamination par la « dose » radioactive. La contagion, pour Gary, sera d’abord amoureuse : il croise un soir la femme d’un de ses collègues, Toni (prénom renoirien qui fait écho au cadre, curieusement bucolique, dans lequel vivent ces prolos du nucléaire, des mobile homes en bord de fleuve) et une passion physique va naître presque instantanément entre eux. C’est tout le projet de Rebecca Zlotowski : comme les courses de motos clandestines de Belle épine accompagnaient la quête existentielle de Léa Seydoux, le nucléaire est ici la toile de fond qui permet de renouveler un classique triangle amoureux, même si le scénario s’emploie à intriquer jusqu’à la folie les deux éléments, p

Continuer à lire

La Chasse

ECRANS | La calomnie d’une enfant provoque un déchaînement de violence sur un innocent assistant d’éducation. Comme un contrepoint de son tube "Festen", Thomas Vinterberg montre que la peur de la pédophilie est aussi inquiétante que la pédophilie elle-même, dans un film à thèse qui en a la qualité (efficace) et le défaut (manipulateur). Critique et interview. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 8 novembre 2012

La Chasse

On sort de La Chasse un peu sonné, pris comme le héros dans un engrenage asphyxiant où chaque tentative pour rétablir la vérité l’enfonce dans le désespoir et renforce l’injustice à son encontre. Thomas Vinterberg a de toute évidence réussi son coup : il laisse peu de place à la réflexion durant ces 110 minutes – jusqu’à sa fin "ouverte" narrativement, mais totalement close philosophiquement. Les interrogations viendront après, une fois la distance retrouvée avec un spectacle efficace mais fondamentalement pipé. La Chasse raconte comment Lucas, assistant d’éducation en bisbille avec sa femme pour la garde de son fils, va voir le ciel lui tomber sur la tête après qu’une des petites filles de l’école où il travaille l’ait accusé de « lui avoir montré son zizi ». L’enfant a en fait une réaction d’amoureuse déçue face à un homme qu’elle avait identifié comme un possible père de substitution, lui prodiguant l’affection que son vrai paternel ne lui témoignait plus. La calomnie va prendre des proportions terribles : di

Continuer à lire

«Mes films parlent de la fragilité humaine»

ECRANS | Rencontre avec Thomas Vinterberg, réalisateur de "La Chasse". Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 8 novembre 2012

«Mes films parlent de la fragilité humaine»

Partez-vous toujours d’un sujet pour vos films et, dans le cas de La Chasse, s’agissait-il de la sacralisation de la parole de l’enfant ?Thomas Vinterberg : Mes films viennent d’endroits très variés, mais toujours de quelque chose qui relève de la fragilité humaine. Mon prochain film parlera du rejet d’une femme vieillissante, à cause de sa chair. Festen parlait d’un secret profondément enfoui chez un personnage. Dans La Chasse, j’étais intéressé à la fois par l’enfant et par l’homme en tant que victimes. Il y a entre eux une amitié très forte, presque une histoire d’amour. C’est un très bon couple, tous les deux rejetés par leur famille et c’est pour cela qu’ils se comprennent si bien. Pas sur un plan sexuel, évidemment… Dans le cas de la petite fille, à cause d’un mensonge, tout son monde s’écroule autour d’elle, ce qui est très touchant. Quant à l’histoire de Lucas, elle m’intéresse car il est sacrifié sur l’autel du besoin qu’ont les gens d’incarner leurs peurs à travers un bouc émissaire. Dans les cas réels que j’ai étudiés, le

Continuer à lire

De rouille et d'os

ECRANS | Définitivement dans le cercle des meilleurs cinéastes français en activité, Jacques Audiard arrive à ne presque pas décevoir après "Un prophète" tout en abordant, avec une intelligence constante de la mise en scène, les rivages du mélodrame. Un grand et beau film. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Lundi 21 mai 2012

De rouille et d'os

On se disait que le crescendo qu'a connu la carrière de Jacques Audiard ne pouvait que marquer le pas après cette bombe qu'était Un prophète. De fait, si De rouille et d'os ne reproduit pas l'effet de sidération du film précédent, c'est surtout par son abord plus modeste : pas de grande narration à épisodes, mais une structure classique, en trois actes ; pas de relecture d'un genre transmuté par la réalité des corps et des enjeux de la France contemporaine ; et pas d'apparition d'un acteur jusqu'ici inconnu, même si Matthias Schoenaerts, authentiquement génial, n'a connu qu'une gloire récente et limitée auprès du noyau dur de la cinéphilie avec Bullhead. Et pourtant, dans un cadre plus étroit, avec un sujet casse-gueule (la rencontre entre une dresseuse d'orques amputée des jambes et un agent de sécurité s'occupant tant bien que mal de son gamin de cinq ans), Audiard évite tous les écueils, prend des risques, pense tout en termes de mise en scène et finit par surp

Continuer à lire

Beaucoup d’amour, peu d’érections

ECRANS | Le 65e festival de Cannes arrive déjà à mi-parcours de sa compétition, et celle-ci paraît encore bien faible, avec ce qui s’annonce comme un match retour de 2009 entre Audiard et Haneke et une forte tendance à la représentation du sentiment amoureux. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Lundi 21 mai 2012

Beaucoup d’amour, peu d’érections

Serait-ce la nouvelle loi cannoise ? Pour une année de compétition passionnante, la suivante serait forcément décevante ou mineure. Le cru 2009 était exceptionnel, celui de 2010 fut cauchemardesque ; l’édition 2011 était brillante, celle de 2012 a démarré piano. Tout avait pourtant bien commencé avec un film d’ouverture extraordinaire, Moonrise kingdom de Wes Anderson, et la projection du Audiard, De rouille et d’os. Puis vint le temps des désillusions : par exemple Après la bataille de Yousri Nasrallah, qui se complait dans une forme de soap opéra ultra-dialogué alors qu’il avait manifestement l’envie de retrouver le lustre des grands mélodrames égyptiens. Évoquant la Révolution récente, le cinéaste tombe dans le piège du cinéma à sujet, didactisme balourd que l’intrigue sentimentale ne vient pas alléger, au contraire. Nasrallah veut aborder tous ses enjeux en même temps, mais oublie complètement de les mettre en scène. Catastrophe aussi avec Paradis : Amour d’Ulrich Seidl, où la misanthropie du réalisateur éclate à tous les plans. Fustigeant à la fois les vieilles Autrichiennes qui vont au Kenya pour se payer une tranche de tourisme sexuel e

Continuer à lire

L’Enfant d’en haut

ECRANS | Sur la piste des frères Dardenne, Ursula Meier invente un récit où un gamin choisit de résoudre à sa manière, radicale, la fracture sociale. La fiction est pertinente, même si elle est rattrapée par un excès de scénario et quelques scories esthétiques. Christophe Chabert

François Cau | Vendredi 13 avril 2012

L’Enfant d’en haut

Action, action, action… La manière dont Ursula Meier filme son jeune héros Simon (Kacey Mottet-Klein, qu’elle retrouve trois ans après Home) commettant ses forfaits au début de L’Enfant d’en haut rappelle immédiatement le cinéma des frères Dardenne. La caméra colle aux basques de l’enfant, le montage enlève tout ce qui pourrait relever du temps mort ne conservant que ses gestes, méticuleux, pour arriver à ses fins : dérober dans une station de sport d’hiver les biens des nantis en vacances pour ensuite les rapporter «en bas», dans le HLM où il vit avec sa sœur (Léa Seydoux, débarrassée de tout apparat glamour, assez épatante), et organiser une lucrative économie parallèle. Meier ne juge pas Simon : laissé à l’abandon (pas de parents, une sœur qui vivote entre des petits boulots, un mec avec qui elle s’engueule régulièrement et des soirées d’alcool triste), cet enfant sauvage engagé dans une mécanique de débrouille et de survie est même une vraie source de fascination pour la cinéaste. Chef de famille malgré lui, ayant compris les règles du jeu social et refusant de s’y soumettre, Si

Continuer à lire

Les Adieux à la Reine

ECRANS | À la fois crépuscule de la monarchie française et triangle amoureux entre la Reine, sa maîtresse et sa liseuse, le nouveau film de Benoît Jacquot réussit à secouer l’académisme qui le guette en se rapprochant au plus près du désir de ses personnages. Christophe Chabert

François Cau | Vendredi 16 mars 2012

Les Adieux à la Reine

Est-ce un hasard ou notre esprit obnubilé par la campagne électorale actuelle ? Toujours est-il que Les Adieux à la Reine trouve d’étranges échos avec l’époque contemporaine. Benoît Jacquot y raconte une fin de règne vieille de deux siècles, celle de Marie-Antoinette et Louis XVI, mais aussi de leurs courtisans errant comme des spectres dans les couloirs de Versailles, en proie à l’effroi de perdre leurs privilèges, sinon leur vie. C’est une des réussites du film : sa capacité à matérialiser à l’écran un microcosme qui a depuis longtemps oublié que le reste du monde gronde juste derrière ses hauts murs, et qui perd toute contenance et distinction quand cet écho devient assourdissant. C’est la prise de la Bastille, et le cinéaste nous épargne les classiques : « Ce n’est pas une révolte, c’est une révolution » ou « Qu’on leur donne de la brioche ». Adapté du roman de Chantal Thomas, Les Adieux à la Reine cherche à raconter l’histoire au présent, hors de tout regard rétrospectif. Sur la forme, ce n’est pas toujours gagnant : la caméra à l’épaule et les zooms démontrent une certaine paresse dans la mise en scène, les dialogues manquent souvent de

Continuer à lire

Bullhead

ECRANS | D’une sombre histoire de trafic d’hormones en Belgique, Michaël R. Roskam tire, dans cet époustouflant premier long-métrage, une tragédie familiale et existentielle d’où émerge un héros singulier : Jacky Vanmarsenille, incarné par l’impressionnant Matthias Schoenaerts. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Mercredi 15 février 2012

Bullhead

Il y a quelques années, en plein déballage des affaires de dopage dans le cyclisme, on parla de «pot belge» pour désigner le cocktail de produits que s’injectaient les coureurs pour booster anatomie et performances. Moins connu par chez nous, à la même période et toujours en Belgique, un fait-divers fit sensation : le démantèlement d’un réseau organisé de trafic d’hormones bovines. C’est de ce dernier dont Michaël R. Roskam, qui fait une entrée remarquée dans le cinéma européen avec ce premier film estomaquant, s’inspire dans Bullhead ; mais impossible de ne pas penser, devant les pratiques intimes de son héros Jacky Vanmarsenille (Matthias Schoenaerts, bien plus fort que Jean-Claude Van Damme dans le registre taiseux musculeux), à l’illustration monstrueuse de ce qu’est un pot belge. Sauf que lui ne cherche pas à gagner des courses, juste à soigner un problème de virilité lié à un terrible «accident» survenu quand il était enfant. Vache de vie ! Si Bullhead se présente comme un polar mafieux tout ce qu’il y a de plus classique, avec ses familles rivales, ses hommes de main violents, ses flics aux aguets et son mouchard infiltré, Roskam dynami

Continuer à lire

La Taupe

ECRANS | De Tomas Alfredson (Ang, 2h) avec Gary Oldman, John Hurt, Colin Firth…

François Cau | Vendredi 3 février 2012

La Taupe

La Taupe fait partie de cette catégorie de films pas aimables, ou plutôt, qu’on ne cesse d’avoir envie d’aimer (et pas seulement parce que son cinéaste Tomas Alfredson avait réalisé le génial Morse) même s’ils ne font rien pour l’être. Le scénario, tiré de John Le Carré, est d’une complexité hallucinante, et la mise en scène, qui perd sans arrêt ses personnages dans des décors étouffants, procure autant de fascination — jamais l’atmosphère du complot paranoïaque de la guerre froide n’avait été aussi magistralement retranscrite à l’écran — que d’ennui. Cette traque à l’agent double par des espions anglais rigides et vieillissants, dont un Gary Oldman impressionnant, ne dit en fin de compte rien de neuf sur la politique de l’époque, et la résolution, décevante, achève de donner le sentiment que la sortie du labyrinthe était en fait la porte d’à côté. Pourtant, il y a une piste passionnante qui sauve in extremis le film de l’exercice de style fétichiste : cet univers masculin où les émotions sont bannies transpire à chaque instant l’homoérotisme refoul

Continuer à lire

Le Discours d’un Roi

ECRANS | De Tom Hooper (Ang-Austr-ÉU, 1h58) avec Colin Firth, Geoffrey Rush, Helena Bonham Carter…

François Cau | Mercredi 26 janvier 2011

Le Discours d’un Roi

La razzia effectuée par Le Discours d’un Roi sur les nominations aux Oscars n’a rien d’étonnant ; le film semble calibré pour séduire l’Académie, répondant au cahier des charges du cinéma historico-culturel. Il y a un sujet, véridique — l’accession, contrainte et forcée, au trône de Grande-Bretagne du Roi Georges VI et ses déboires oratoires liés à un bégayement intempestif ; des numéros d’acteurs au cabotinage gênant — on a vu Colin Firth meilleur qu’ici, même s’il en fait moins que Bonham Carter en précieuse ridicule. Et il y a une forme, emphatique et arty, un surfilmage constant fait de décadrages voyants et de courtes focales sur des décors sans profondeur, qui donne parfois l’impression de regarder autant les tapisseries que les acteurs. Le film hurle si fort sa subtilité qu’il en devient lourd, notamment dans des dialogues qui ne ratent jamais l’occasion de récapituler avec des grandes sentences théâtrales le propos et les états d’âme des personnages. Les séquences de rééducation sont censées fournir un contrepoint comique à cette grandiloquence ; mais voir le futur Roi éructer tel un malade de la Tourette des «fuck» et des «shit» est amusant une fois, pas dix. On regrett

Continuer à lire