"Leto" : Kirill Serebrennikov, taillé dans le rock

ECRANS | Alors qu'il est toujours assigné à résidence par le Kremlin, le cinéaste Kirill Serebrennikov sort cette semaine en France un film qui plonge au cœur de la scène rock russe des années 1980. Électrisant.

Vincent Raymond | Mardi 4 décembre 2018

Photo : WeltKino Filmverleih


URSS, au début des années 1980. Sous le joug d'un régime communiste expirant, une scène rock tente d'émerger, soumettant ses textes aux dirigeants des maisons de la culture. À Leningrad, un jeune musicien émule d'Iggy Pop, Bowie et des Talking Heads, va éclater. Son nom ? Viktor Tsoï.

Les quadra-quinquagénaires se souviendront peut-être d'avoir entendu au détour des bandes FM, par l'entremise du camarade et animateur de radio et de télé Alain Maneval notamment, une poignée d'enregistrements furieusement exotiques souffrant quelques distorsions, gagnées sans doute durant le franchissement du Rideau de fer, parmi lesquels le trépidant Mama Anarkia des Russes de Kino.

Biopic et fantaisie

C'est aux prémices de ce groupe, dont l'âme était Viktor Tsoï, que l'on assiste ici par le cinéma, qui se dit "kino" en russe. Une manière de boucler la boucle, loin d'être la seule. Car la situation de cette figure culturelle contestataire du passé trouve des échos dans celle du cinéaste Kirill Serebrennikov, voix divergente contemporaine assignée à résidence par le Kremlin depuis le tournage de ce film. Officiellement, pour détournement de subventions ; plus vraisemblablement pour homosexualité et pour avoir fait preuve d'indocilité chronique au théâtre ainsi que d'insolence sacrilège dans son renversant pamphlet Le Disciple (2016).

Si son Leto appartient à l'épuisante catégorie "biopic", il s'en échappe volontiers par la fantaisie en assumant – en la hurlant même ! – la part fictive du film, en marquant des ruptures clipesques sur le mode "voilà comment les choses auraient pu se passer", où l'image scarifiée et la chanson prennent le pas sur la froideur factuelle d'un ensemble souligné par un noir blanc certes splendide mais soviétiquement rigoureux. Les séquences qui en découlent, sur Psycho Killer et The Passenger notamment, sont électrisantes. Très punk dans l'idée.

Leto
de Kirill Serebrennikov (Rus-Fr, 2h06) avec Teo Yoo, Roman Bilyk, Irina Starshenbaum…


Leto

De Kirill Serebrennikov (Russ-Fr, 2h06) avec Teo Yoo, Irina Starshenbaum...

De Kirill Serebrennikov (Russ-Fr, 2h06) avec Teo Yoo, Irina Starshenbaum...

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Leningrad. Un été du début des années 80. En amont de la Perestroïka, les disques de Lou Reed et de David Bowie s'échangent en contrebande, et une scène rock émerge. Mike et sa femme la belle Natacha rencontrent le jeune Viktor Tsoï. Entourés d’une nouvelle génération de musiciens, ils vont changer le cours du rock’n’roll en Union Soviétique.


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"Une affaire de famille" : chronique d'une famille pas si ordinaire

ECRANS | de Hirokazu Kore-eda (Jap, 2h01) avec Lily Franky, Sakura Andô, Mayu Matsuoka…

Vincent Raymond | Mardi 11 décembre 2018

Le fantasque Osamu est l’affectueux père d’une famille vivant de petites rapines et autres combines. Un jour, il ramène à la maison une gamine maltraitée par ses parents et convainc sa femme de la recueillir comme si elle était leur fille… Personne ne niera que le réalisateur japonais Hirokazu Kore-eda a de la suite dans les idées lorsqu’il s’agit de dresser des portraits de familles nippones singulières – c’est-à-dire appelées à se reconfigurer à la suite de la perte ou de l’ajout subit d’un membre. Pour Une affaire de famille, palme d'or du dernier Festival de Cannes, il empile les tranches de vies canailles, s’amusant dans un premier temps à faire défiler des instantanés du "gang" Osamu. Plus attendrissant que redoutable, ce père aimant tient davantage du bras cassé folklorique "toléré" par ses victimes que du féroce yakuza. Si le point de vue rappelle celui de The General (1997) de John Boorman ou les Arsène Lupin dans la

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"Cold War" : rideau de fer et voix de velours

ECRANS | de Paweł Pawlikowski (Pol-GB.Fr, 1h27) avec Joanna Kulig, Tomasz Kot, Agata Kulesza…

Vincent Raymond | Vendredi 19 octobre 2018

Années 1950. Compositeur, Wiktor sillonne la Pologne rurale pour glaner des mélodies populaires et trouver des voix. Bouleversé par celle de Zula, il fait de cette jeune interprète sa muse et sa compagne. Leur romance connaîtra des hauts et des bas, d’un côté puis de l’autre du rideau de fer. Paweł Pawlikowski, ou la marque des origines. Est-ce un hasard si Cold War, ayant pour décor la Pologne d’après-guerre et d’avant sa naissance comme son film précédant Ida (2013), présente la également même radicalité formelle, la même rigueur quadrangulaire, le même noir et blanc ? Consciemment ou non, le réalisateur polonais renvoie ce faisant de ce pays au système intransigeant un visage âpre, et reproduit dans le même temps les procédés du cinéma des origines – en lui donnant toutefois la parole, même s’il l’économise. Son "année zéro" intime devient un peu celle de la Pologne, voire celle du cinéma. Encore davantage ici, où l’histoire de Wictor et Zula s’inspire (on ne sait à quel degré) de celle de ses parents. Mais la rigueur formelle n’abolit pas toute sensualité, c’est d’ailleurs l’un des sous-textes du film : les contra

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"Girl" : Lara au bal du diable

ECRANS | Le portrait plein de vie d’une adolescente née garçon luttant pour son identité sexuelle et pressée de devenir femme. Une impatience passionnée se fracassant contre la bêtise à visage de réalité, filmée avec tact et transcendée par l’interprétation de l’étonnant Victor Polster. Et un très grand film.

Vincent Raymond | Mardi 9 octobre 2018

Jeune ballerine de 15 ans, Lara se bat pour rester dans la prestigieuse école de danse où elle vient d’être admise, mais aussi pour accélérer sa transition de garçon en fille. La compréhension bienveillante de ses proches ne peut hélas en empêcher d’autres d’être blessants. Jusqu’au drame. Girl pose un regard neuf sur des sujets divers, lesquels sont loin de l’être : la danse comme école de souffrance et de vie (on se souvient de la claque Black Swan de Darren Aronofsky en 2011), la difficulté de mener une transition de genre (voir Transamerica de Duncan Tucker en 2006), la vie d’un parent isolé élevant deux enfants. Des thèmes rebattus mais qui, par coagulation et surtout grâce à une approche déconcertante, c’est-à-dire bannissant les situations attendues, trouvent une perspective nouvelle. Ainsi, la question de l’acceptation par la famille du choix intime de la jeune Lara ne se pose même pas ; au contraire bénéficie-t-elle ici d’un

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"BlacKkKlansman - J'ai infiltré le Ku Klux Klan" : Spike Lee en mode humour noir

ECRANS | Deux flics (l’un noir, l’autre blanc et juif) infiltrent la section Colorado du KKK. Le retour en grâce de Spike Lee est surtout une comédie mi-chèvre mi-chou aux allures de film des frères Coen – en moins rythmé. Grand prix lors du dernier Festival de Cannes.

Vincent Raymond | Mercredi 22 août 2018

Colorado Springs, États-Unis, aube des années 1970. Tout juste intégré dans la police municipale, un jeune flic noir impatient de "protéger et servir" piège par téléphone la section locale du Ku Klux Klan. Aidé par un collègue blanc, sa "doublure corps", il infiltrera l’organisation raciste… Spike Lee n’est pas le dernier à s’adonner au jeu de l’infiltration : dans cette comédie « basée sur des putains de faits réels » (comme l’affiche crânement le générique), où il cite explicitement Autant en emporte le vent comme les standards de la "blaxploitation" (Shaft, Coffy, Superfly…), le réalisateur de Inside Man lorgne volontiers du côté des frères Coen pour croquer l’absurdité des situations ou la stupidité crasse des inévitables "sidekicks", bêtes à manger leur Dixie Flag. Voire sur Michael Moore en plaquant en guise de postface des images fraîches et crues des émeutes de Charlottesville (2017). Cela donne un ton cool, décalé-cocasse et familier, rehaussé d’une pointe d’actualité

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"Le Poirier sauvage" : les fruits amers de Nuri Bilge Ceylan

ECRANS | de Nuri Bilge Ceylan (Tur, 3h08), avec Doğu Demirkol, Murat Cemcir, Bennu Yıldırımlar…

Vincent Raymond | Jeudi 19 juillet 2018

Fraîchement diplômé, Sinan rentre en Anatolie où son père instituteur, plutôt que de rembourser ses dettes de jeu, passe son temps à creuser un puits. Se rêvant écrivain, Sinan tente de réunir des fonds pour éditer son premier roman. Mission ardue dans la Turquie contemporaine… Entre saga et chronique sociale, ce portrait d’une jeunesse désenchantée naturellement en rupture avec ses aînés (le père de Sinan, traînant petits mensonges, son insolvabilité chronique et poussant ses ricanements satisfaits à tout bout de champ, donne carrément le bâton pour se faire battre) montre cette même jeunesse sans perspective : n’étant pas assurés d’obtenir un emploi d’enseignant, ou déprimés à l’idée d’être affectés à l’intérieur des terres, les diplômés préfèrent rejoindre les forces anti-émeutes pour casser sans remords du manifestant – voilà qui en dit long sur l’état de l’État. Sans attaquer directement le régime d’Erdogan, Nuri Bilge Ceylan, Palme d'or en 2014 pour Winter Sleep, montre la délaïcisation de la Turquie et la prise en main de

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Matteo Garrone : « La violence présente dans "Dogman" est surtout psychologique »

ECRANS | Un brave toiletteur pour chiens et une brute qui le traite pire qu’un chien sont au centre de "Dogman", le nouveau conte moral du réalisateur Matteo Garrone. Une histoire italienne d’aujourd’hui récompensée par le Prix d’interprétation masculine à Cannes pour Marcello Fonte.

Vincent Raymond | Lundi 16 juillet 2018

Matteo Garrone : « La violence présente dans

Dogman est-il inspiré d’un fait divers ? Matteo Garrone : Oui. Il s’est déroulé à la fin des années 1980, et il est très célèbre en Italie parce qu’il a été particulièrement violent. Mais on s’en est très librement inspiré : on l’a retravaillé avec notre imagination. Il n’a jamais été question de reconstruire dans le détail ce qui s’était passé. On a également changé la fin, puisque Marcello est un personnage doux, incapable de violence. Dans le film, il agit par légitime défense, non par préméditation. Je suis particulièrement content que le film soit présenté dans un pays où ce fait divers n’est absolument pas connu : le spectateur idéal, c’est celui qui le verra sans avoir cette histoire en tête et sans comparaison avec la réalité. En Italie, le film a un peu souffert de ce fait divers – en tout cas au début. Certains spectateurs se disaient : ça va être extrêmement violent, donc je n’irai pas le voir. Ensuite, le bouche-à-oreille l’a aidé. En fait, la violence présente dans le film e

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"Dogman" : Matteo Garrone, chien enragé

ECRANS | de Matteo Garrone (It, int. -12 ans, 1h42) avec Marcello Fonte, Edoardo Pesce, Alida Baldari Calabria…

Vincent Raymond | Mercredi 4 juillet 2018

Toiletteur pour chiens dans une cité délabrée, Marcello la bonne pâte devient le larbin d’une brute toxicomane terrorisant le quartier, Simoncino, lequel ne manque pas une occasion d’abuser de sa gentillesse. Mais après une trahison humiliante de trop, le frêle Marcello réclame son dû… « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. » Blaise Pascal pressentait-il le décor de Dogman en rédigeant ses Pensées ? Vaste étendue ouverte sur une non moins interminable mer, cette scène rappelle l’agora de Reality (2012) du même Matteo Garrone, ce microcosme dans lequel une kyrielle de drames peut éclore et se jouer aux yeux de tous ; chacun étant libre d’ouvrir ou de fermer les yeux sur ce qui se déroule sous ses fenêtres. Et de se claquemurer dans une passivité complice, surtout quand un fou-furieux a fait du secteur son espace de jeu. Mettre au ban une de ses victimes, la plus inoffensive (en l’occurence le serviable Marcello), tient de la pensée magique ou de l’exorcisme : en se rangeant implicitement du côté du bourreau, on espère soi-même être épargné. Personne n’imagin

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"Sauvage" : vous avez dit sauvage ?

ECRANS | de Camille Vidal-Naquet (Fr, 1h39) avec Félix Maritaud, Éric Bernard, Philippe Ohrel…

Vincent Raymond | Lundi 27 août 2018

Pour se fournir sa came quotidienne, Léo se vend ici ou là à des hommes, traînant son corps délabré de SDF sur les pavés parisiens. Des occasions de s’en sortir se présentent à lui parfois, mais il préfère vivre dans l’instant présent, l’adrénaline du fix et la sueur des corps incertains… Venir après Van Sant, après Téchiné, après Chéreau, après Genet, enfin après tout le monde en somme, dans la contre-allée de la représentation des éphèbes clochardisés vendant leur corps contre au mieux une bouffée de drogue, c’est déjà risqué. Mais ensuite tomber dans le maniérisme esthétique du pseudo pris sur le vif (avec coups de zooms en veux-tu, en voilà, rattrapage de point), dérouler les clichés comme on enfile des perles (boîtes gays nids à vieux fortunés, musicien vicieux rôdant tel le vautour…) pour nous conduire à cette fin prévisible comme si elle avait été claironnée… Était-ce bien nécessaire ? L’ultime plan, en tant qu’évocation indirecte de Verlaine, a plus d’intérêt, de force et de sens que bien des simagrées précédentes. On peut également sauver une ou deux répliques, assez bien troussées – elles.

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Antoine Desrosières et Inas Chanti : « "À genoux les gars" est un grand #MeToo »

ECRANS | Rencontre à deux voix avec le réalisateur et l’une des co-scénaristes et interprètes d'une des grandes réussites cinématographiques du mois : "À genoux les gars". Le duo complice ayant façonné ce film sur un chantage à la sextape évoque les coulisses d’un long-métrage atypique, et ses prochaines ramifications à découvrir, voire à entendre…

Vincent Raymond | Lundi 18 juin 2018

Antoine Desrosières et Inas Chanti : «

Vous revoici Antoine Desrosières après une éclipse exceptionnellement longue : votre précédent long-métrage au cinéma, Banqueroute, date de 2000… Antoine Desrosières : Ah, ma drôle de carrière… Que dois-je en dire ? Je dois me justifier ? (rires) Je ne me suis jamais perdu, j’ai toujours eu des projets ; simplement, ils ne se montaient pas. Le seul miracle à noter, c’est que j’ai toujours vécu de mon métier sans être obligé d’en faire un autre, et en nourrissant ma famille. Mais les années étaient longues et j’avais l’impression curieuse de mener la vie d’un autre, et non la mienne propre. Ma vie, c’est de faire des films et je voyais les années passer sans faire de films, donc c’était bizarre. Je ne savais pas du tout si j’arriverais à en refaire un jour. Et aujourd’hui, on est là... Mais vous aviez commencé très jeune : À la belle étoile (1993), votre premier film comme réalisateur, est sorti pour vos 22 ans… AD : Oui, mais ce

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"À genoux les gars" : sexe, mensonges, vidéo... et comédie

ECRANS | Revenu de loin, Antoine Desrosières signe une comédie à la langue bien pendue fouillant à bouche-que-veux-tu les désarrois amoureux de la jeunesse. Une histoire de fille, de mec, de sœurs, de potes, de banlieue hilarante et profonde (sans jeu de mot salace) à la fois.

Vincent Raymond | Lundi 18 juin 2018

Rim sort avec Majid et trouverait cool que sa sœur Yasmina sorte avec le pote de Majid, Salim. Rim partie en classe verte, Yasmina est pressée par Salim de lui prodiguer une caresse buccale et d’en faire profiter Majid. À contre-cœur, elle y consent, à condition que sa sœur n’en sache rien. Seulement, Salim la filme… Entre ce qu’on tente de faire avaler ici par tous les moyens (sans distinctions, bobards ou appendices) et la profusion de discours dont chacun des protagonistes est le généreux émetteur, À genoux les gars tourne autour de l’oralité dans toutes ses acceptions. Et avec une singulière crudité, dépourvue cependant de la moindre vulgarité. C’est l’une des très grandes habiletés de ce film causant vrai d’un sujet casse-gueule sans choir dans la grivoiserie ni le voyeurisme. Le mérite en revient à ses jeunes interprètes, et tout particulièrement aux impressionnantes Souad Arsane et Inas Chanti, également coscénaristes : leur inventivité langagière irrigue de sa verdeur spontanée et de sa fraîcheur percutante un dialogue essentiel à ce projet, que la moindre fausse note ou réplique trop écrite

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"Trois visages" : Jafar Panahi, cinéaste plus fort que tout

ECRANS | Passé expert dans l’art de la prétérition et de la mise en abyme, le cinéaste iranien Jafar Panahi brave l’interdiction qui lui est faite de réaliser des films en signant une œuvre tout entière marquée par la question de l’empêchement. Éblouissant prix du scénario au dernier Festival de Cannes.

Vincent Raymond | Mardi 5 juin 2018

Dans une vidéo filmée au portable, Marziyeh, jeune villageoise, se montre en train de se pendre parce que la comédienne Behnaz Jafari n’a pas répondu à ses appels à l’aide. Troublée, Behnaz Jafari se rend sur place accompagnée par le réalisateur Jafar Panahi. Mais Marziyeh a disparu… Avoir été mis à l’index par le régime iranien en 2010 semble avoir stimulé Jafar Panahi : malgré les brimades, condamnations et interdictions diverses d’exercer son métier comme de quitter son pays, le cinéaste n’a cessé de tourner des œuvres portées par un subtil esprit de résistance, où se ressent imperceptiblement la férule des autorités (le confinement proche de la réclusion pénitentiaire dans Taxi Téhéran ou Pardé), où s’expriment à mi-mots ses ukases et ses sentences – c’est encore ici le cas, lorsqu’un villageois candide demande benoîtement pourquoi Panahi ne peut pas aller à l’étranger. Auto-fiction Panahi joue ici son propre rôle, tout en servant dans cette fiction de chauffeur et de témoin-confident à sa protagoniste.

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"Blade Runner 2049" : l’avenir, c’était moins pire avant

ECRANS | Denis Villeneuve livre avec "Blade Runner 2049" une postérité plus pessimiste encore que le chef-d’œuvre de l'écrivain de science-fiction Philip K. Dick et du cinéaste Ridley Scott. Tombeau de l’humanité, son opéra de bruine crasseuse et de poussière survit à sa longueur (2h43) ainsi qu’à l’expressivité réduite de Ryan "Ford Escort" Gosling.

Vincent Raymond | Lundi 2 octobre 2017

2049, sur une Terre à la biocénose ravagée. Blade Runner (du nom d'unités policières spéciales), K. (Ryan Gosling) est un réplicant d’un modèle évolué chargé d’éliminer ses congénères réfractaires à l’autorité humaine. K. découvre lors d’une mission qu’une réplicante, en théorie stérile, a jadis accouché. L’enfant-miracle est très convoité… C’est peu dire que monde a les yeux braqués sur Denis Villeneuve, "celui qui s’est risqué" à prolonger le cauchemar de Philip K. Dick modifié par Ridley Scott en 1982. Demi-suite en forme de résonance (y compris musicale, même si Vangelis n’a pas été reconduit à la bande originale, supplanté par l’incontournable Hans Zimmer), ce nouvel opus permet au cinéaste de travailler en profondeur ses obsessions : l’identité brutalement perturbée (Incendies, Maelström, Un 32 août sur terre…) et la contamination de la réalité par les songes ou les souvenirs (Enemy, Premier Contact)

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"Le Disciple", film choc sur la radicalisation

ECRANS | de Kirill Serebrennikov (Rus., 1h58) avec Petr Skvortsov, Viktoriya Isakova, Svetlana Bragarnik…

Vincent Raymond | Mardi 22 novembre 2016

Pris d’une crise mystique chrétienne de plus en plus aiguë, un lycéen jusqu’alors effacé devient une sorte de boussole morale qu’aucun adulte n’ose plus contester, maniant avec adresse foi dogmatique et connaissance littérale des textes bibliques. Une professeure ose encore l’affronter… Voilà certainement l’un des films les plus adroits des dernières années consacré à un mécanisme de radicalisation individuelle : celui d’un ado complexé trouvant dans une singularité extrême le moyen d’exercer une tyrannie absolue, et d’inverser totalement son rapport au monde. Il montre également l’hypocrisie lâche et virale de la communauté adulte face à l’énoncé de sa "profession de foi" : au lieu de faire bloc pour en démonter les absurdités, elle se laisse contaminer avec délices, abondant pour légitimer des idées réactionnaires et réactiver un obscurantisme caché sous le tapis. Le Russe Kirill Serebrennikov nous prouve qu’un illuminé se réclamant d’une idéologie totalitaire, quelle qu’elle soit (religieuse ou politique), n’est rien d’autre qu’un détonateur agissant sur la société, ce baril de poudre faussement apaisé ne demandant qu’à s’échauffer par le

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Gaby baby doll

ECRANS | De Sophie Letourneur (Fr, 1h27) avec Lolita Chammah, Benjamin Biolay, Félix Moati…

Christophe Chabert | Mardi 16 décembre 2014

Gaby baby doll

Qu’est-il arrivé à Sophie Letourneur ? Depuis son prometteur La Vie au Ranch, elle s’est enfermée dans un cinéma de plus en plus autarcique et régressif. Les Coquillettes sentait le truc potache vite fait mal fait, un film pour "happy few" où la blague principale consistait à reconnaître les critiques cinéma parisiens dans leurs propres rôles de festivaliers traînant en soirées. Gaby baby doll, à l’inverse, choisit une forme rigoureuse, presque topographique, reposant sur la répétition des lieux, des actions et des plans, pour raconter… pas grand-chose. Car cette love story campagnarde longuement différée entre un ermite barbu et épris de solitude (Biolay, égal à lui-même) et une Parisienne qui ne supporte pas de passer ses nuits seule (Lolita Chammah, plutôt exaspérante) est pour le moins inconsistante. Letourneur semble parodier la forme de la comédie rohmerienne en la ramenant sur un territoire superficiel et futile, une

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Dallas Buyers Club

ECRANS | Le réalisateur de "C.R.A.Z.Y." s’empare de l’histoire vraie de Ron Woodroof, Texan pure souche, bien réac’ et bien homophobe, qui s’engage contre l’industrie pharmaceutique américaine après avoir découvert sa séropositivité. D’une édifiante linéarité, n’était la prestation grandiose de Matthew McConaughey. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 3 février 2014

Dallas Buyers Club

L’histoire est incroyable mais vraie, et comme souvent dans ce type de fictions à sujet, l’argument semble suffire à donner au film un poids dramaturgique. Alors que le sida commence à faire des ravages dans la communauté gay — la mort de Rock Hudson et son tragique coming out post mortem font la une des journaux — un électricien Texan bas du front, qui fait du rodéo et conchie les homos (dans son jargon, ce sont des «fiottes» ou des «pédés») découvre qu’il est séropositif. Son monde et ses valeurs s’écroulent, d’autant plus que les médecins ne lui donnent que trente jours à vivre. Après un petit cours accéléré en bibliothèque et la rencontre avec une doctoresse sincère et pure — Jennifer Garner — il découvre que 1) un traitement basé sur l’AZT peut retarder la maladie ; 2) ledit traitement fait en définitive plus de mal que de bien, mais que 3) il existe d’autres médicament qui, à défaut de traiter le virus lui-même, peuvent s’attaquer aux maladies opportunistes déclenchées par la déficience du système immunitaire. Problème : les labos et le gouvernement, main dans la main car on est dans l’Amérique libérale et reaganienne, font tout pour empêcher leur

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Les Coquillettes

ECRANS | De et avec Sophie Letourneur (Fr, 1h12) avec Camille Genaud…

Christophe Chabert | Mercredi 13 mars 2013

Les Coquillettes

Sophie Letourneur va présenter au festival de Locarno son nouveau film. Elle y embarque ses comédiennes, chaudes comme de la braise, pendant qu’elle ne rêve que d’une chose : coucher avec Louis Garrel, qui vient de son côté présenter La Meule. L’affaire est racontée quelques mois plus tard dans son salon, avec ses mêmes copines, créant des va-et-vient entre le récit rapporté et sa mise en image. Un dispositif qui rappelle Eustache pour une idée qui évoque Jacques Rozier. Soit. À l’arrivée, c’est un cas d’école en forme de désastre filmique. Que des trentenaires se comportent comme des adolescentes, c’est déjà embarrassant. Que Locarno soit décrit comme un festival de sous-préfecture et l’été comme un morne automne, c’est cocasse. Que l’on y croise tout ce que la presse parisienne compte de critiques snobs venus faire un tour dans le nouveau film de leur copine, on dit adieu à la déontologie minimale et on comprend comment ce cinéma-là survit, en tuant à petit feu les journaux qui l’encensent. Mais le plus grave, c’est l’inanité totale du projet : en levant le voile sur l’arrière-cour du film d’auteur à la française, Letourneur ne fait que légitimer tout

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Le monde en VOST grâce à la revue Feuilleton

Rencontre | « Lorsqu’on choisit de décrire la réalité, il faut s’attendre à ce que l’écriture puisse l’influencer. » En s’offrant une citation du journaliste et (...)

Aurélien Martinez | Lundi 21 novembre 2011

Le monde en VOST grâce à la revue Feuilleton

« Lorsqu’on choisit de décrire la réalité, il faut s’attendre à ce que l’écriture puisse l’influencer. » En s’offrant une citation du journaliste et écrivain polonais Ryszard Kapuściński en guise d’ouverture de son premier numéro, la revue Feuilleton démontre son ambition : mettre en avant, dans le sillage des revues de grands reportages, les plumes étrangères du journalisme narratif, ce journalisme détaché du factuel s’autorisant sans complexe les formats longs. On trouve donc dans Feuilleton de nombreux textes étrangers traduits (ce qui est très rare en France pour ce genre de littérature), provenant de titres prestigieux comme Vanity Fair, le New Yorker…, ainsi que des nouvelles littéraires (une par exemple de Jonathan Franzen dans les pages du premier numéro). Un trimestriel ambitieux de haute tenue qui, comme son grand frère XXI, conteste l’obligation d’immédiateté de l’information, proposant aux lecteurs de prendre le recul nécessaire pour comprendre notre monde. Une rencontre avec Adrien Bosc, le jeune fondateur de la revue (qui vient du domaine de l’édition) et Géra

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La fête des morts

MUSIQUES | Trio indie-rock originaire de la foisonnante scène de Brooklyn, Skeletons est la dernière bonne surprise en date dégotée par les activistes infatigables de (...)

François Cau | Lundi 16 mai 2011

La fête des morts

Trio indie-rock originaire de la foisonnante scène de Brooklyn, Skeletons est la dernière bonne surprise en date dégotée par les activistes infatigables de l’association La Niche. Synthèse virtuose d’influences extrêmement diverses (folk psyché, afro-funk, art rock, free jazz, post punk… pour n’en citer qu’une poignée !), leur musique n’en dégage pas moins une spontanéité des plus agréables à l’écoute, bien loin du pensum arty prétentieux et mal maîtrisé. Il faut dire que depuis leur formation en 2002 sur les bancs de la fac, de l’eau est passée sur les ponts, leur permettant d’affiner année après année leur style savamment débridé. On retrouve ainsi chez Skeletons un schéma au final assez similaire à ceux de nombre de leurs contemporains new-yorkais (Animal Collective, Yeasayer, Gang Gang Dance…) : Parti d’un background plutôt expérimental, le groupe s’est progressivement ouvert en multipliant les aventures musicales les plus diverses, avant de synthétiser ces différentes influences dans un écrin pop redoutablement efficace. On n’est donc guère surpris d’apprendre qu’aux côtés de l’aventure Skeletons, les musiciens du groupe collaborent en parallèle a

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La traversée du temps

ECRANS | Avec La Vie au ranch, Sophie Letourneur a séduit la presse ado et cinéphile. Parcours, méthodes et rencontre avec une jeune cinéaste qui compte. Jérôme Dittmar

François Cau | Vendredi 15 octobre 2010

La traversée du temps

Les films de Sophie Letourneur ont cette faculté de fusionner l’intime et l’universel. D’être au point de rencontre, souvent risqué, entre l’autobiographie et la fiction. Sans l’avoir croisé, on a presque tous déjà vécu son cinéma. Et sommes amenés à le revivre, autour d’un verre, entre amis, lors d’une soirée qui se prolongera tard dans la nuit. Il devient rare de rencontrer des auteurs, français et singuliers, comme Sophie Letourneur. À peine plus de trente ans et déjà un court, deux moyens et un long, le tout en six ans, sans aucune formation dans le cinéma ni de vrai contact avec le milieu. Venue des Arts déco, elle s’intéresse au quotidien et à l’anodin, thèmes qui deviendront ceux de plusieurs films expérimentaux et documentaires. Obsédée par le son, elle prend pour habitude d’enregistrer les conversations de son entourage, procédé qui lui servira pour ses fictions. Auxquelles Letourneur passe en 2004 avec un court, La Tête dans le vide, film de filles (déjà) tourné entre copines à partir de souvenirs et autres documents personnels. Le style est alors trouvé, un cinéma est né. Bulles Très vite, Letourneur va définir son sujet : l’impermanence, les transitions d’un âge à l’a

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La Vie au ranch

ECRANS | De Sophie Letourneur (Fr, 1h32) avec Sarah Jane Sauvegrain, Eulalie Juster…

François Cau | Vendredi 8 octobre 2010

La Vie au ranch

On débarque dans La vie au ranch comme dans une soirée aux airs de déjà vécu : un appartement, de la musique, des gens, partout, qui boivent, clopent, parlent. Dès le premier plan, la caméra s’attarde sur un groupe de copines dont émergeront Pam, Lola et Manon, trois amies parisiennes d’une vingtaine d’années préférant glander et parler mecs plutôt que penser aux études. Ici pas d’exposition ni de récit balisé, le jeu semble improvisé, la narration a priori absente, les scènes s’enchaînant par blocs, comme les soirées, toujours arrosées. Pour son premier long après Manue Bolonaise et Roc & Canyon, Sophie Letourneur continue de filmer le quotidien pour y travailler par touches le motif de la transition. Si on voulait délimiter son sujet, on pourrait dire qu’il est celui de la post adolescence : état de grâce et à la fois d’incertitude où l’on jouit sans saisir les nécessités du lendemain et le poids de la réalité. Il est surtout un film sur le groupe, brillamment mis en scène, par inflexions de dialogues en apparence anodins et une subtile mise en espace de la parole rythmant l’action : circulant d’abord en circuit fermé, dans des appartements exigus fixant les liens entre le

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