"Border" : la pas si monstrueuse parade

ECRANS | La rencontre de deux êtres à la monstruosité apparente, une enquête sur des monstruosités cachées et des éveils sensuels peu humains… Chez Ali Abbassi, la Suède est diablement fantastique et plus vraie que nature.

Vincent Raymond | Mardi 8 janvier 2019

Photo : ©Metropolitan Filmexport


Dotée d'un physique ingrat, Tina possède un odorat hors du commun lui permettant de repérer les fraudeurs à la frontière où elle est douanière. Un jour, elle détecte Vore, suspect au physique aussi repoussant que la sien. En sa compagnie, elle va découvrir qui elle est réellement…

Par ses personnages rivalisant avec l'immonde Jo "Le Ténia" Prestia (Irréversible) ou le répugnant Willem "Bobby Peru" Dafoe (Sailor & Lula), le cinéaste Ali Abbasi interroge ici en premier chef la féconde question de la monstruosité, travaillant le traditionnel syntagme affichée/effective : la disgrâce physique n'étant pas le réceptacle obligé d'une âme hideuse. Le fantastique abonde d'exemples contraires : souvenons-nous de Freaks ou de La Belle et la Bête.

Mais s'il tient du conte initiatique, Border ne se borne pas à traiter des seules apparences et oppositions ; il explore cette zone grise, intermédiaire, aux contours indistincts et flous constituant la frontière, dans les nombreuses acceptions du concept. Et montre que toute démarcation doit être perçue comme relative, surtout quand on la donne pour intangible.

Gabelou-garou

Ainsi en est-il de l'arbitraire de la limite territoriale (d'une actualité politique brûlante), du genre affiché par l'état-civil, comme de la perception du beau. Selon le référentiel considéré, les scènes d'amour entre Tina et Vero pourront donc s'apparenter à un coït bestial ou à un érotisme touchant d'amants passionnés… Quant à l'eugénisme mentionné dans le film pratiqué sur leurs congénères, s'il apparaît naturellement obscène aux yeux du public de 2019, il n'est pas sans rappeler les stérilisations forcées pratiquées sur des Scandinaves en situation de handicap – la laideur fictive aurait-elle des origines bien réelles ?

Tentant d'illustrer le moment, l'acte ou l'attitude séparant l'ordinaire de l'extra-ordinaire (à chacun ensuite d'apprécier si la normalité va de pair avec ordinaire), Abassi signe avec Border un film d'une étonnante sensualité, en communion permanente avec l'organicité de la nature, l'humus et la mousse, en quête d'une pulsion instinctive. Une autre frontière à dépasser.

Border
de Ali Abbasi (Sué-Dan, 1h48) avec Eva Melander, Eero Milonoff, Jörgen Thorsson…


Border

De Ali Abbasi (Suè-Dan, 1h41) avec Eva Melander, Eero Milonoff...

De Ali Abbasi (Suè-Dan, 1h41) avec Eva Melander, Eero Milonoff...

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Tina, douanière à l’efficacité redoutable, est connue pour son odorat extraordinaire. C'est presque comme si elle pouvait flairer la culpabilité d’un individu. Mais quand Vore, un homme d'apparence suspecte, passe devant elle, ses capacités sont mises à l'épreuve pour la première fois. Tina sait que Vore cache quelque chose, mais n’arrive pas à identifier quoi. Pire encore, elle ressent une étrange attirance pour lui...


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"En guerre" : Stéphane Brizé et Vincent Lindon au plus près de l'horreur économique

ECRANS | « Celui qui combat peut perdre. Celui qui ne combat pas a déjà perdu. » Citant Bertolt Brecht en préambule, et dans la foulée de "La Loi du marché", Stéphane Brizé et Vincent Lindon s’enfoncent plus profondément dans l’horreur économique avec ce magistral récit épique d’une lutte jusqu’au-boutiste pour l’emploi. En compétition au Festival de Cannes.

Vincent Raymond | Mardi 15 mai 2018

Quand la direction de l’usine Perrin annonce sa prochaine fermeture, les représentants syndicaux, Laurent Amédéo (Vincent Lindon) en tête, refusent la fatalité, rappelant la rentabilité du site, les dividendes versés par la maison-mère allemande aux actionnaires, les sacrifices consentis. Une rude lutte débute… Nul n’est censé ignorer La Loi du marché (2015), du nom de l'avant-dernière réalisation de Stéphane Brizé, qui s’intéresse à nouveau ici à la précarisation grandissante des ouvriers et des employés. Mais il serait malvenu de lui tenir grief d’exploiter quelque filon favorable : cela reviendrait à croire qu’il suffit de briser le thermomètre pour voir la fièvre baisser. Mieux vaudrait se tourner vers les responsables de ces situations infernales conduisant le commun des mortels à crever, de préférence la gueule fermée. Des responsables que Brizé, et Lindon son bras armé, désignent clairement ; révèlent dans leur glaçant cynisme et la transparence de leur opacité. Pot-pourri L’histoire d’

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"Olli Mäki" : soigne ton cœur boxeur

ECRANS | de Juho Kuosmanen (Fin.-All.-Su., 1h32) avec Jarkko Lahti, Eero Milonoff, Oona Airola…

Vincent Raymond | Mardi 18 octobre 2016

L’argument est si simple qu’il tient presque du prétexte : devant défier à domicile l’Américain détenteur du titre de champion du monde poids plume, un petit boxeur finlandais inquiète son entourage car sa fiancée l’obnubile plus que son excès de poids à perdre. Boxeur obscur dont la victoire (ou la défaite) importe finalement peu, Olli Mäki rappelle Bartleby, personnage d'une nouvelle de Herman Melville parue en 1853 : alors qu’on le pense dénié de toute velléité d’affirmer son individualité, la manifestation de sa volonté propre suffit à perturber l’ordre d’un monde ayant composé avec son immuabilité, sa prévisibilité, son apparente insignifiance. Le biopic de Juho Kuosmanen lui-même joue de sa modestie : un noir et blanc âpre, ne cadrant pas forcément le héros en majesté, montrant volontiers ses épaules étroites, sa taille menue, son torse émacié ou son début de calvitie. Révélant en somme que Olli Mäki est un type normal, étranger à la forfanterie de son manager, peu concerné par cet orgueil national dont il est censé être le dépositaire. Par son minimalisme poétique, ce film dit davantage le réel que, suprême i

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