"Les Drapeaux de papier" : prison avec survie

ECRANS | de Nathan Ambrosioni (Fr, 1h42) avec Guillaume Gouix, Noémie Merlant, Sébastien Houbani…

Vincent Raymond | Mardi 12 février 2019

Photo : Sensito Films


Charlie habite seule, entre ses rêves artistiques et son boulot de caissière, au seuil de la précarité. Débarque alors dans sa vie Vincent, son frère aîné libéré de prison. Une cohabitation de fait s'engage, d'autant plus difficile que Vincent doit se réinsérer et apprendre à gérer sa colère…

Abordons d'emblée la question de l'âge du réalisateur Nathan Ambrosioni, puisque sa grande jeunesse (19 ans) n'a pas manqué d'être divulguée : entre l'"argument de vente" et la performance, elle constitue objectivement une curiosité, tant la précocité est monnaie peu courante dans l'industrie cinématographique. Elle permet également de rappeler la réelle proximité entre l'âge des personnage et celui de l'auteur, mais aussi d'expliquer – voire excuser – sa naturelle et sans doute inconsciente porosité aux atmosphères et/ou situations déployées par quelques devancier.es.

Ainsi en est-il de ce frère dévoré par une rage incoercible, gâchant les chances qui lui sont offertes, cousin lointain de celui interprété par Viggo Mortensen dans Indian Runner (1991) de Sean Penn. Ou de ces scènes voulant "faire cinéma", à l'image des ambiances de Laetitia Masson (par exemple lorsque Vincent épie sa sœur en train de danser chez elle : qui danse comme ça chez soi seul.e ?) brouillant le désir de réalisme global. Ou encore de la fin peinant à se se construire et à aboutir. Mais que l'on ne se méprenne pas : au-delà des maladresses inhérentes à un premier film, il faut retenir sa sincérité écorchée et le voir comme une promesse.


Les Drapeaux de papier

De Nathan Ambrosioni (Fr, 1h42) avec Guillaume Gouix, Noémie Merlant...

De Nathan Ambrosioni (Fr, 1h42) avec Guillaume Gouix, Noémie Merlant...

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Charlie, bientôt 24 ans, mène une vie sans excès : elle se rêve artiste et peine à joindre les deux bouts. Quand son frère vient la retrouver après douze ans d’absence, tout se bouscule. Vincent a 30 ans et sort tout juste de prison où il a purgé une longue peine. Il a tout à apprendre dans un monde qu’il ne connait plus. Charlie est prête à l’aider. C’est son frère après tout, son frère dont la colère peut devenir incontrôlable et tout détruire malgré lui.


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"Jumbo" : l’amour à la machine

ECRANS | De Zoé Wittock (Fr.-Bel-Lux., 1h33) avec Noémie Merlant, Emmanuelle Bercot, Bastien Bouillon…

Vincent Raymond | Mardi 23 juin 2020

Jeune fille solitaire encombrée d’une mère exubérante et désinhibée, Jeanne travaille dans un parc d’attractions où son charme farouche ne laisse pas indifférent son jeune responsable. Jeanne va tomber amoureuse, mais d’un manège, Jumbo. Et la passion lui semble réciproque… Par petites touches discrètes, le cinéma fantastique se régénère en revenant à sa source : avec des histoires partant de la normalité crasse du quotidien, déviant ensuite vers l’anormalité. Cette variation sémantique infime change tout, car elle rend l’ordinaire extra. Après l’enthousiasmant La Dernière Vie de Simon, Jumbo confirme qu’il faut suivre suivre la jeune garde francophone. Voyez ce premier long métrage de Zoé Wittock, où l’héroïne, à la façon d’un personnage introverti de Stephen King, va trouver un épanouissement lumineux dans une dimension intérieure et contraire à la doxa. Bon choix d’ailleurs que la toujours aventureuse Noémie Merlant pour donner corps à cette nouvelle romance interdite — Portrait de la jeune fille en feu, Curiosa

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"Portrait de la jeune fille en feu" : consumée d’amour

ECRANS | Sur fond de dissimulation artistique, Céline Sciamma filme le rapprochement intellectuel et intime de deux femmes à l’époque des Lumières. Une œuvre marquée par la présence invisible des hommes, le poids indélébile des amours perdues et le duo Noémie Merlant / Adèle Haenel, qui a récolté le Prix du scénario au dernier Festival de Cannes.

Vincent Raymond | Lundi 16 septembre 2019

Fin XVIIIe. Officiellement embauchée comme dame de compagnie auprès d’Héloïse, Marianne a en réalité la mission de peindre la jeune femme qui, tout juste arrachée au couvent pour convoler, refuse de poser car elle refuse ce mariage. Une relation profonde, faite de contemplation et de dialogues, va naître entre elles… Il est courant de dire des romanciers qu’ils n’écrivent jamais qu’un livre, ou des cinéastes qu’ils ne tournent qu’un film. Non que leur inspiration soit irrémédiablement tarie au bout d’un opus, mais l’inconscient de leur créativité fait ressurgir à leur corps défendant des figures communes, des obsessions ou manies constitutives d’un style, formant in fine les caractéristiques d’une œuvre. Et de leur singularité d’artiste. Ainsi ce duo Héloïse-Marianne, autour duquel gravite une troisième partenaire (la soubrette), rappelle-t-il le noyau matriciel de Naissance des pieuvres (2007) premier long-métrage de Céline Sciamma : même contemplation fascinée pour une jeune femme à l’aura envoûtante, déjà incarnée par Adèle Haenel, mêmes souffrances dans l’affirmation d’une ide

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"Curiosa" : chambre avec vues

ECRANS | De Lou Jeunet (Fr, 1h47) avec Noémie Merlant, Niels Schneider, Benjamin Lavernhe…

Vincent Raymond | Mardi 2 avril 2019

Paris, fin XIXe. Pour sauver les finances familiales, Marie de Héredia est "cédée" par son poète de père au fortuné Henri de Régnier, alors qu’elle aime son meilleur ami, le sulfureux Pierre Louÿs. Tous deux entretiendront malgré tout une liaison suivie, émaillée de photographies érotiques… Quand une chambre (noire) peut être le lieu de toute les passions… La réalisatrice Lou Jeunet donne une vigueur nouvelle et réciproque à l’expression "taquiner la muse" en animant son élégant trio – lequel ne restera pas longtemps prisonnier de sa relation triangulaire. La relation entre Pierre et Marie (où Henri fait figure d’électron satellite, ou d’observateur consentant) admet plus ou moins volontiers d’autres partenaires et inspire, outre des clichés porno/photographiques, une abondante correspondance ainsi qu’une féconde production littéraire chez les deux amants – sans parler d’un rejeton adultérin. Aussi paradoxal que cela paraisse, c’est le voyeurisme de l’érotomane Louÿs qui permettra l’émancipation de Marie : en découvrant l’exultation des corps, la jeune femme va trouver les ressources pour s’affranchir d’un patriarcat plus obscène q

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"Noces" : la mariée l’était contre son gré

ECRANS | de Stephan Streker (Bel.-Lux.-Pak.-Fr., 1h38) avec Lina El Arabi, Sébastien Houbani, Babak Karimi…

Vincent Raymond | Lundi 20 février 2017

Ayant grandi dans une famille d’origine pakistanaise parfaitement intégrée en Belgique, Zahira a une vie de lycéenne classique. Jusqu’à ce qu’elle apprenne ses prochaines noces avec un inconnu au pays, au nom de la coutume. Si elle se dérobe, le déshonneur sera pour les siens lui dit-on… L’histoire de Zahira n’a rien d’un cas d’école, puisque Stephan Streker s’est nourri d’(au moins) un fait divers tragique. Les mariages arrangés sont encore communément pratiqués, justifiés à la fois par la tradition et la supposée stabilité des unions ainsi contractées – des arguments équivoques, puisque la pression communautaire et la peur du qu’en-dira-t-on entretiennent artificiellement cette soi-disant stabilité, dissuadant les rebelles de sortir de ce cercle vicieux. Sauf s’ils sont prêts à couper tout lien avec leur famille, et à porter la responsabilité de sa disgrâce. C’est à ce douloureux cas de conscience que Zahira se trouve confrontée, qu’elle n’a pas la liberté de trancher seule. L’intimidation, la tromperie et la lâcheté de ses proches auront raison de son avenir, dans le temps que ses amis se révèleront incapables de l’aider. Maniant un sujet épineux avec l’ob

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