"Petra" : coeur de pierre

ECRANS | De Jaime Rosales (Esp-Fr-Dan, 1h47) avec Bárbara Lennie, Alex Brendemühl, Joan Botey…

Vincent Raymond | Lundi 6 mai 2019

Photo : Quim Vives


Jeune artiste peintre, Petra vient effectuer une résidence auprès de Jaume, un plasticien réputé au caractère entier, dominateur et volontiers arrogant. Si elle se lie d'amitié avec le fils de celui-ci, Lucas, elle empêche que les choses aillent plus loin. Car Petra cache un secret…

Depuis La Soledad (2008) et Un tir dans la tête (2009), c'est toujours un plaisir de retrouver le réalisateur espagnol Jaime Rosales qui fait partie de ces auteurs qui n'usent pas en vain de leur art, et dont chaque film procure ce double plaisir de la découverte : quelle est l'histoire et comment il choisit de la raconter. En bon théoricien, la forme interroge toujours le fond et lui répond. Ici, le récit est chapitré à la manière d'un roman, mais son ordre chronologique est contrarié. Une perturbation qui permet d'occulter des franges du passé, de présenter des conséquences avant certaines causes, d'induire également dans l'esprit du spectateur des hypothèses quant à la raison de ces ellipses.

Cette construction n'est pas non plus sans évoquer le processus artistique, fait d'allers-retours, de repentirs – on assiste d'ailleurs aux essais, corrections, hésitations de Petra comme à ceux de Jaume. Rosales filme le work in progress, et donne par la bouche de l'immonde Jaume une profession de foi de l'artiste épouvantable – une sorte de Cronos dévorant tout avec une délectation profonde afin d'assouvir l'égoïsme de sa création, détruisant sans cesse Carthage pour pouvoir tout reconstruire. Furieusement dramatique, beau jusque dans l'abjection du patriarche, interprété par une distribution de rêve, Petra cultive même une ironie dans son twist final qui réveillera quelques souvenirs dans la mémoire des amateurs de calypso. Du grand art.


Petra

De Jaime Rosales (Esp-Fr-Dan 1h47) avec Bárbara Lennie, Alex Brendemühl...

De Jaime Rosales (Esp-Fr-Dan 1h47) avec Bárbara Lennie, Alex Brendemühl...

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Petra, jeune artiste peintre, n’a jamais connu son père. Obstinée, la quête de ses origines la mène jusqu’à Jaume Navarro, un plasticien de renommée internationale. Ce dernier accepte de l’accueillir en résidence dans son atelier, perdu dans les environs de Gérone. Petra découvre alors un homme cruel et égocentrique, qui fait régner parmi les siens rancœur et manipulation. Espérant des réponses, la jeune femme consent à se rapprocher de cette famille où dominent les non-dits et la violence. Petra trouvera-t-elle vraiment ce qu’elle est venue chercher ?


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"Les Conquérantes" : aussi lisse qu’une meule de gruyère

ECRANS | de Petra Biondina Volpe (Sui., 1h36) avec Marie Leuenberger, Maximilian Simonischek, Rachel Braunschweig…

Vincent Raymond | Lundi 30 octobre 2017

Fin des années 1960, dans un petit village d’Appenzel. Obéissant à des règles séculaires, Nora est une femme au foyer soumise. La révolte de sa nièce et l’arrivée d’une divorcée au village la poussent à s’engager en faveur le droit de vote des Suissesses. Y parviendra-t-elle, ou bien ? Pourquoi les Suisses n’auraient-ils pas le droit de tourner des films à l’américaine sur le question de leurs droits civiques ? C’est la question que l’on se pose face à cette production aussi lisse qu’une meule de gruyère, signée par la co-scénariste de la plus récente adaptation de Heidi – sympathique au demeurant, mais gentiment passe-partout. Désespérément discret depuis des années, le cinéma helvétique ne parvient donc à franchir les frontières qu’en se conformant aux standards internationaux ; pour exister à l’écran, un combat social se doit d’être romancé en semi-comédie prévisible, assaisonnée à la sauce anglo-saxonne – ôtez les vaches, l’idiome suisse-allemand et autres particularismes alpins, et vous obtiendrez facilement un décalque irlandais, voire kansassai

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"Dieu, ma mère et moi" : crise de foi érotique

ECRANS | Un apprenti philosophe peut-il sortir victorieux d’un combat simultané contre l’Église espagnole et sa famille ? S’il est prêt à renoncer à remporter d’autres prix, oui ! La preuve dans cette fantaisie spirituelle, sensible et sensuelle. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 3 mai 2016

L’avènement de l’ère du big data a contribué à matérialiser l’existence de données personnelles pour chaque individu… ainsi que celle d’entités les convoitant à des fins commerciales ou non, avec ou sans le consentement de leur légitime propriétaire. Les particuliers disposent donc d’un droit d’accès et de modification aux fichiers regroupant les informations les concernant, pour éviter leur exploitation ou divulgation sauvage. Sous la forme d’une fable surréaliste (il faut avoir l’esprit ouvert à l’absurdité comique pour l’apprécier), Dieu, ma mère et moi révèle comment une organisation refuse de radier de ses effectifs le héros Tamayo, qui n’a pas demandé à en faire partie. Le fait que l’organisation soit l’Église espagnole, et qu’elle bénéficie toujours de liens privilégiés avec l’État, doit expliquer cette capitulation du temporel… Ceci est son corps Originellement titré El Apóstata (clairement : L’Apostat), le film a étrangement été rebaptisé en France. Histoire, sans doute, de le faire passer pour un succédané ibérique de Woody Allen ou de Nanni Moretti. Certes, le scénario s’inspire d’une anecdote authentique vécue (subie

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La Niña de fuego

ECRANS | Deuxième film du dessinateur de BD espagnol Carlos Vermut, "La Niña de fuego" impressionne par sa beauté vénéneuse, sa construction mystérieuse et sa singularité cinématographique, faisant pleinement confiance au spectateur pour s’orienter dans son labyrinthe. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 21 juillet 2015

La Niña de fuego

Il est finalement assez rare de voir débarquer sur les écrans un pur ovni, un film qui ne ressemble à aucun autre et qui se paye même le luxe de prendre à rebrousse-poil toutes les modes actuelles. C’est d’autant plus délectable que La Niña de fuego est un deuxième film signé par un inconnu qui possède manifestement une certaine réputation dans son pays, l’Espagne, en tant que dessinateur de BD. Cette notation biographique-là pourrait pousser paresseusement à expliquer son goût des cadres fixes et rigoureux ; on est pourtant tout aussi loin de l’idée de cases que de la pratique de certains cinéastes autrichiens, avides de plans implacables enfermant les personnages dans des prisons filmiques. Ce qui intéresse Carlos Vermut, ce n’est pas tant ce qui s’exprime à l’intérieur des plans que ce qui n’y figure pas ; et lorsqu’il pratique des ruptures spectaculaires d’axe, comme dans un prologue étrange qui ne trouvera d’écho qu’en toute fin de métrage, c’est pour faire circuler du mystère et de la magie. « Magical girl » : c’est le surnom d’une héroïne de manga qui fascine une jeune fille de 12 ans, Alicia, atteinte d’une leucémie. Son père aimerai

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La Belle jeunesse

ECRANS | Jaime Rosales continue son chemin très personnel fait d’expérimentations formelles et de constat socio-politique sur l’Espagne actuelle, même si "La Belle jeunesse", hormis quelques éclairs de génie dans la mise en scène, patauge un peu dans un naturalisme éventé. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 9 décembre 2014

La Belle jeunesse

Filmer la crise en Espagne, ses conséquences sur une jeunesse qui tente, malgré les impasses sociales, d’avancer et d’élaborer un projet d’avenir : c’est l’ambition de Jaime Rosales et c’est plutôt étonnant de le voir viser si frontalement une question d’actualité. Jusqu’ici, son cinéma parlait de son pays de biais, à travers des dispositifs formels très forts : les split screens de La Soledad, les plans-séquences au téléobjectif d’Un tir dans la tête, le noir et blanc et les ellipses de Rêve et silence. Cinéaste passionnant, Rosales est aussi un metteur en scène aventureux et en quête d’expérimentations. Sa façon de suivre Natalia et Carlos, le couple de La Belle jeunesse en quête laborieuse de jobs foireux et mal payés, surprend donc par le cliché visuel qui lui sert de forme : caméra à l’épaule et image HD mal éclairée, soit l’ordinaire d’un naturalisme dont nous Français avons sérieusement fait le tour. Rosales tient donc l

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Rêve et silence

ECRANS | Avec ce beau film intime et douloureux, Jaime Rosales réussit à conserver la radicalité formelle de son cinéma tout en y faisant entrer une émotion pudique, donnant sa définition très personnelle du mélodrame. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 26 septembre 2012

Rêve et silence

Une figure de style recoupe les plus beaux films de la rentrée, comme un inconscient collectif qui réunirait les cinéastes ayant encore de l’ambition pour leur art. De Quelques heures de printemps à Reality en passant par ce Rêve et silence et en attendant Au-delà des collines et Amour, le plan-séquence fait un retour en force sur les écrans, comme une réaction au surdécoupage qui standardise le cinéma mainstream et réduit la mise en scène à une pure et simple réalisation du scénario. Jaime Rosales est sans doute celui qui va le plus loin dans cette logique : Rêve et silence n’est fait que de longs plans-séquences, issus de prises uniques où les acteurs improvisent leur texte, et qui parfois s’achèvent en pleine action lorsque le magasin est vide — car Rosales a tourné son film «à l’ancienne», avec une pellicule 35 mm à gros grains. Dans La Soledad et plus encore avec Un tir dans la têt

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