"Zombi Child" : possessions

ECRANS | À mille lieues du cinéma de genre hollywoodien et de ses morts-vivants avides de cerveaux, Bertrand Bonello retourne aux sources vaudoues en déguisant un film de zombis avec adolescentes en réflexion historico-philosophique abstraite. Plus intrigant que terrifiant.

Vincent Raymond | Mardi 11 juin 2019

Haïti, 1962 : un homme en apparence mort est nuitamment déterré puis drogué pour devenir zombi et servir d'esclave dans des plantations de canne à sucre. Saint-Denis, 2017 : sa petite-fille arrive au pensionnat de la Légion d'honneur et conte le destin de son aïeul à ses condisciples...

D'un rite à l'autre... Le nouveau film de Bertrand Bonello (Saint Laurent, L'Apollonide, Le Pornographe...) s'ouvre sur la cérémonie transformant Clairvius Narcisse (un homme qui a réellement existé) en "ouvrier docile", somnambule et mutique, avant de sauter à l'époque contemporaine sur une leçon d'Histoire prodiguée (devant d'attentives élèves en uniforme) par l'universitaire Patrick Boucheron renvoyant à la question des libertés au XIXe siècle – qui fut tout de même celui du colonialisme et de l'exploitation des prolétaires. Dès lors, Zombi Child ne cessera les va-et-vient entre les deux époques et les deux territoires, composant comme un chant liturgique entre l'origine du sortilège familial et ses conséquences sur ses descendants.

Gris zombi

Du rationnel à l'inexpliqué, ensuite... En mettant d'emblée à plat le procédé de zombification, c'est-à-dire en montrant qu'il découle d'une intoxication visant à récupérer la victime comme une main-d'œuvre gratuite, Bertrand Bonello inscrit son récit sous le signe du cartésianisme. Basculant dans le franc fantastique, le second temps de son film témoigne qu'il n'en est rien : il épaissit au contraire les mystères liés aux liturgies vaudoues.

Du passage à la transmission, enfin... Être intermédiaire "impur" (car ni vivant ni mort), la figure du zombi trouve dans la forme non linéaire du film un écho logique. De la même manière, le monde contemporain en apparence évolué recèle des zones grises où l'archaïsme monstrueux que constitue l'esclavage perdure ; où survit une institution de jeunes filles vitrifiée dans des usages napoléoniens ; où un culte permet d'entrer en commun(icat)ion avec l'au-delà...

Des zones grises marginales soumises à leurs propres lois internes, non miscibles entre elles (malheur à celle qui voudra user du vaudou comme d'une médecine de confort !) et imperméables à toute (r)évolution. Un gris zombi donnant à notre monde son étrange robe de chat de Schrödinger : ne paraît-il pas si globalement stable dans son instabilité ?

Zombi Child
de Bertrand Bonello (Fr-Haï, 1h43) avec Louise Labeque, Wislanda Louimat, Adilé David...


Zombi Child

De Bertrand Bonello (2019, Fr-Hai, 1h43) avec Louise Labeque, Wislanda Louimat...

De Bertrand Bonello (2019, Fr-Hai, 1h43) avec Louise Labeque, Wislanda Louimat...

voir la fiche du film


Haïti, 1962. Un homme est ramené d'entre les morts pour être envoyé de force dans l'enfer des plantations de canne à sucre. 55 ans plus tard, au prestigieux pensionnat de la Légion d'honneur à Paris, une adolescente haïtienne confie à ses nouvelles amies le secret qui hante sa famille


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

"Nocturama" : les bombes de la jeunesse par Bertrand Bonello

ECRANS | Après deux films en costumes ("L’Apollonide" et "Saint Laurent"), "Nocturama" signe le retour de Bertrand Bonello au plus-que-présent de l’allégorique pour l’évocation d’une opération terroriste menée par un groupuscule de jeunes en plein Paris. Brillant, brûlant et glaçant.

Vincent Raymond | Mardi 30 août 2016

Voici des temps absurdes où l’on en vient à redouter les attentats autant pour leur inqualifiable barbarie que pour leurs conséquences sur la diffusion des œuvres cinématographiques susceptibles de les évoquer. Où, en somme, des auteurs proposant une lecture analytique souvent clairvoyante des métaphénomènes sociétaux voient la carrière de leur film avortée parce que leur fiction s’accorde avec l’actualité, ou lui fait un cuisant écho. Made in France de Nicolas Boukhrief et Bastille Day de Peter Watkins ont déjà payé un lourd tribut en étant retirés de l’affiche ; quant à l’extraordinaire Les Cowboys de Thomas Bidegain, il a senti le vent du boulet. Espérons que Nocturama, déjà écarté du Festival de Cannes, ne subira pas de sanction supplémentaire, au nom de la "préservation de l’ordre public". Car soustraire des yeux du

Continuer à lire

Le Dos rouge

ECRANS | D’Antoine Barraud (Fr, 2h07) avec Bertrand Bonello, Jeanne Balibar, Géraldine Pailhas, Joana Preis…

Christophe Chabert | Mardi 21 avril 2015

Le Dos rouge

Dans Le Dos rouge, Bertrand Bonello est Bertrand, cinéaste en quête d’inspiration pour un nouveau projet autour de l’idée de « monstruosité ». Mais dans cette autofiction, les choses ne sont pas si simples : lorsque Bonello va présenter un de ses films à la Cinémathèque, c’est en fait un de ses scénarios non tournés (un remake de Vertigo du point de vue de Madeleine) qui est projeté ; et si certains acteurs jouent leur propre rôle (Pascal Greggory, Isild Le Besco), d’autres incarnent des personnages (notamment celui de Célia, tenu alternativement par une Jeanne Balibar en pleine autoparodie et par Géraldine Pailhas). Autant dire qu’aborder le film d’Antoine Barraud sans un certain nombre de clés rend sa vision pour le moins difficile, surtout qu’on ne sait jamais vraiment si le cinéaste prend au sérieux certains dialogues ridiculement pédants ou des séquences à la limite du grotesque – la chanson au téléphone, digne d’un Christophe Honoré, ou les conversations avec un Nicolas Maury pathétique d’absence à l’écran. Pourtant, comme dans son précédent Les Gouffres, Barraud a un sens réel de l’étrangeté, une envie de tordre ses images pour en fair

Continuer à lire

"Saint Laurent" : soudain, Gaspard Ulliel

ECRANS | En dépassant l’exercice du biopic poli, Bertrand Bonello dépeint un Saint Laurent en gosse paumé au centre d’une ruche en constante ébullition. Et s’intéresse uniquement aux difficultés qu’a eues le couturier à accepter son statut d’icône.

Aurélien Martinez | Mardi 23 septembre 2014

C’est sa mère qui lui dit qu’il vit « hors du monde », c’est un mannequin qui explique que son feu chien était « son seul lien » avec le réel, c’est son amant qui le qualifie de « gosse »... Dans son film, Bertrand Bonello prend la figure mythique de Saint Laurent avec une irrévérence tendre qui donne tout son intérêt au biopic. Une démarche que n’avait pas menée en début d’année Jalil Lespert dans son appliqué et terne Yves Saint Laurent, sans doute intimidé par le mythe et par un Pierre Bergé qui contrôle encore plus l’image de son compagnon depuis la mort de ce dernier en 2008. Chez Bonello, exit la figure de Bergé (qui n’avait d’ailleurs pas donné son approbation au projet), ramenée à un personnage de plus dans la galaxie d’un génie tourmenté. Une galaxie que Bonello filme comme un défilé de mode où chaque mannequin intervient sporadiquement dans le cadre, avec une distribution haut de gamme – Jérémie Renier en Pierre Bergé dépassé, Léa Seydoux

Continuer à lire

"L’Apollonide, souvenirs de la maison close" : beau bordel

ECRANS | De Bertrand Bonello (Fr, 2h05) avec Jasmine Trinca, Hafsia Herzi, Noémie Lvovsky…

Christophe Chabert | Vendredi 16 septembre 2011

Avec L’Apollonide, Bertrand Bonello nous enferme dans un bordel à la charnière du XIXe et du XXe siècles, avec ses filles (belles, dénudées, frivoles, solidaires), sa mère maquerelle (qui gère et protège sa maison) et ses clients (obsessionnels plus qu’obsédés). La structure du film est celle d’une spirale ou d’un disque rayé, la scène initiale et traumatique (une des filles a été défigurée et ses cicatrices la condamnent à un sourire perpétuel et inquiétant) revenant à intervalles réguliers pour souligner le crépuscule dans lequel s’enfonce cette maison close. Bonello a au moins réussi cela : créer par sa narration, son ambiance sonore et ses images la sensation opiacée d’un monde qui disparaît. Le problème, énorme, de L’Apollonide, c’est que son réalisateur ne résiste jamais à la tentation de se mettre en avant au détriment de ce qu’il raconte : accumulant les références à des cinéastes qui le dépassent de la tête et des épaules (Cronenberg, Kubrick, Argento, Hou Hsiao Hsien et même Renoir !), sautant sur la première idée couillonne qui passe (une scène grotesque où les filles dansent sur Nights in white satin

Continuer à lire