"Once Upon a Time… in Hollywood" : Quentin se fait son cinéma

ECRANS | Les coulisses de l’usine à rêves à la fin de l’ère des studios, entre petites histoires, faits divers authentique et projection fantasmée par Quentin Tarantino. Une fresque uchronique tenant de la friandise cinéphilique (avec, en prime, Leonardo DiCaprio, Brad Pitt et Margot Robbie), mais qui s’égare parfois dans ses digressions.

Vincent Raymond | Jeudi 25 juillet 2019

Photo : ©2019 Sony Pictures Entertainment Deutschland GmbH


Hollywood, 1969. Rick Dalton (Leonardo DiCaprio), vedette sur le déclin d'une série TV ; Cliff Booth (Brad Pitt), son cascadeur homme à tout faire ; leur voisine (Margot Robbie), la jeune comédienne Sharon Tate, épouse Polanski : trois destins parallèles et convergents dans une ville entre décors, faux-semblants et rêves brisés…

Lors de l'une de ses venues au Festival Lumière de Lyon, Quentin Tarantino avait concocté une sélection de films portant l'estampille 1970. Au-delà du nombre rond, cette année charnière marque en effet l'ancrage définitif du Nouvel Hollywood, l'irrésistible ascension de ses nouveaux moguls et l'inéluctable déclin des anciens nababs. Autant dire que le choix de 1969 pour situer cette semi-fiction est signifiant : il correspond à la fin d'un âge d'or – en tout cas idéalisé par celles et ceux qui l'ont vécu a posteriori. Et à travers l'écran d'argent.

Dans sa reconstitution appliquée, Tarantino est loin de tout repeindre en rose pailleté, même si la tentation est grande : le Hollywood de 1969 transpire de coolness ambiante, d'érotisme débridé, ruisselle de musiques indépassables – même les covers easy listening invitent à un swing lascif. Côté design, architecture et mode, on se situe pile à la frontière entre la rectitude policée et l'extravagance rococo Liberace ; à ce moment précis de relâchement où l'on s'autorise à desserrer l'étau du bon goût et un cran de sa ceinture. Juste avant que les pantalons ne s'évasent en pattes d' éph', en somme.

Unglourious remake ?

Si l'on ne peut modifier le cours de l'histoire, ni en changer les conséquences ; s'il est interdit de récrire des faits avérés à des fins de tromperie ou de manipulation politique (on appelle cela du révisionnisme), l'artiste jouit d'une licence ; un privilège rare dont il doit se montrer digne. Et dont il ne peut user qu'à bon escient. Trafiquer la réalité à des fins de fiction entre dans le pacte tacite avec le public de l'œuvre si celui-ci est prévenu ou s'il comprend l'honnêteté de l'intention.

Dans Inglourious Basterds, Tarantino osait une forme d'uchronie suprême en passant Hitler au lance-flamme dans une salle de cinéma, le message étant : par le cinéma, je réduis symboliquement en cendres le responsable de la Shoah et crée consécutivement un monde dans lequel la tragédie n'a pas eu cette ampleur. D'un certain point de vue, Once Upon a Time… reprend à l'identique cette même idée (autocitation ? manque d'inspiration ?), mais à l'échelle hollywoodienne (ce qui en minore fatalement la portée) en renforçant la dimension méta-cinématographique puisque le cinéma se trouve ici être le contenant et le contenu du film : la mise en abyme est totale et de chaque instant.

Entre parodies, pastiches, contrefaçons, deep-fakes, la fiction s'hybride tellement avec le réel qu'il n'est pas étonnant, en définitive, qu'elle prenne le pas sur cette dernière. Et que l'on finisse par imprimer sur la pellicule une légende dorée plus belle que la réalité.

Hip hip hip Pitt ; bravo Margot !

Au-delà de la surprenante conclusion (ose-t-on croire qu'il faut y cherche une morale ?) de cet auto-remake décalé, Once Upon a Time… apparaît comme l'habituel réceptacle tarantinien, à ceci près que tout semble ici atténué. Point de joutes oratoires grandiose (hormis une séquence dialoguée avec une enfant surdouée), nulle manifestation de virtuosité dans la réalisation (à l'exception des bagarres impliquant Cliff Booth / Brad Pitt).

C'est d'ailleurs lui qui tire largement son épingle du jeu : si dans le couple des personnages Booth est le subalterne de Dalton, à l'écran DiCaprio n'est rien moins que le faire-valoir de Pitt. L'un représente l'illusion, l'esbroufe et s'abîme dans introspections égotistes alcoolisées ; l'autre se confronte au vrai monde, irradie d'un magnétisme solaire qui recouvre à peine ses vastes zones d'ombre. Il faut se méfier de la nonchalante sérénité d'un ancien combattant au passé trouble arborant un corps ravagé de cicatrices. Surtout lorsqu'il va visiter les disciples de Charles Manson.

Et puis, entre ces torrents de testostérone, de cigarettes et de whisky, il y a les douces parenthèses consacrées à Sharon Tate, dans son quotidien solitaire. Des moments d'une infinie tendresse, nimbés d'une sorte de mélancolie heureuse où Tarantino déploie cette douceur qu'il sait octroyer à des personnages lorsqu'il s'autorise à dévoiler leurs contours sensibles – tels Max Cherry ou Jackie Brown dans le film homonyme. Peut-être la connaissance de son funeste destin accroît-elle l'empathie éprouvée par les spectateurs ; il émane toutefois du jeu de Margot Robbie une telle aura de gentillesse et de simplicité (dans le bon sens du terme), à mille lieues de la dureté dégagées par son personnage d'Elizabeth dans Mary Stuart, Reine d'Écosse, que l'on ne peut qu'être conquis.

Elle arriverait presque à nous faire oublier que Quentin Tarantino, en cherchant à arrêter le temps, a dilaté inutilement la durée de ce film. Si l'ennui n'y a pas droit de cité, on ne peut pas en dire autant de la vacuité ni de la gratuité…

Once Upon a Time… in Hollywood
de Quentin Tarantino (ÉU, 2h42) avec Leonardo DiCaprio, Brad Pitt, Margot Robbie…


Once upon a time... In Hollywood

De Quentin Tarantino (2019, ÉU, 2h42) avec Leonardo DiCaprio, Brad Pitt... En 1969, la star de télévision Rick Dalton et le cascadeur Cliff Booth, sa doublure de longue date, poursuivent leurs carrières au sein d’une industrie qu’ils ne reconnaissent plus.
La Nef 18 boulevard Edouard Rey Grenoble
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"Canción sin nombre" / "Nuestras Madres" : l’une sort en salle, l’autre pas

Cinéma | Inscrits dans un contexte historique similaire, deux films d'Amérique latine sont à découvrir prochainement, mais pas sur les mêmes écrans. Nous vous les présentons toutefois en parallèle l'un de l'autre.

Vincent Raymond | Mardi 9 juin 2020

Aussi dissemblables par leur destinée que leur facture ou leur approche esthétique, Canción sin nombre et Nuestras Madres ont beaucoup en commun, à commencer par leur inscription spatiale (l’Amérique latine) et historique (les années 1980).Tous deux figuraient à Cannes l’an dernier : le premier à la Quinzaine des réalisateurs, le second à la Semaine de la Critique où il a ravi la Caméra d’Or. Dévolue au meilleur premier film de la compétition toutes sections confondues, cette prestigieuse distinction ne l’exonère pourtant pas d’une sortie directe en SVOD tandis que l’autre, resté à peine une semaine sur les écrans avant le confinement, renoue avec les salles. Car même si Nuestras Madres se situe de nos jours, il se déroule réellement dans le passé puisque le protagoniste y est un anthropologue de médecine légale identifiant les dépouilles de victimes de la guerre civile guatémaltèque, lui-même orphelin de père et d’une mère torturée par le pouvoir d’alors. Un régime dont on sait qu’il pratiquait l’enlèvement d’en

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"Scandale" : télégénie du mâle

ECRANS | De Jay Roach (É.-U., 1h48) avec Charlize Theron, Nicole Kidman, Margot Robbie…

Vincent Raymond | Mardi 21 janvier 2020

Patron de la très conservatrice chaîne d’infos Fox News, Roger Ailes impose à ses collaboratrices ses exigences et privautés, ainsi qu’une impitoyable loi du silence. Jusqu’à 2016, où la journaliste Gretchen Carlson, mise sur la touche, révèle ses pratiques. Peu à peu, les langues vont se délier… L’an passé, un familier du registre comique avait signé avec Vice un portrait aussi documenté que vitriolé de l’ancien vice-président républicain Dick Cheney. Rebelote aujourd'hui avec Jay Roach, dont on se souvient qu’il fut révélé par ses séries potacho-burlesques (Austin Powers, Mon beau-père et moi…) avant de se reconvertir dans le biopic politique. Dans Scandale, le cinéaste – qui ne peut cacher ses sympathies démocrates – monte au front pour épingler les travers de la frange la plus conservatrice de la société américaine à travers la bouche d’égout qui lui sert d’organe quasi-officiel. Au moment où le scandale éclate, nous sommes à la fois à la veille de #MeToo mais aussi (et surtout) en plein dans la campagne présidentielle qui vit Trump gag

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"Le Lac aux oies sauvages" : pêche à l’homme

ECRANS | De Diao Yinan (Chi., avec avert. 1h50) avec Hu Ge, Gwei Lun Mei, Liao Fan…

Vincent Raymond | Mardi 17 décembre 2019

Une guerre des gangs de voleurs de motos laisse Zhou Zenong blessé et en cavale dans la région du Lac aux oies sauvages, traqué par les hommes du capitaine Liu. Alors qu’il s’attend à retrouver son épouse Yang Shujun, c’est une mystérieuse prostituée, Liu Aiai, qui est au rendez-vous… Aux dires des festivaliers, Diao Yinan était le plus sérieux compétiteur de Bong Joon-ho sur la Croisette cette année. Précédé de l’aura de sa précédente réalisation et Ours d’Or 2014, Black Coal, Le Lac aux oies sauvages pouvait bénéficier d’un a priori favorable. Mais, suivant l’adage vaticanesque appliqué à Cannes, un palmé putatif durant la Quinzaine se retrouve souvent fort dépourvu au palmarès ; Diao est donc reparti bredouille. La sortie de son film en salles devrait lui permettre de se rattraper. Car il s’agit d’un thriller haut en couleur. Pas uniquement du fait de sa somptueuse photographie magnifiant les séquences nocturnes illuminées aux néons, dans de subtils jeux d’alliances chromatiques. Mais également par sa construction à la linéarité non strictement euclidienne, où le présent subit d’entrée les contrecoups d’u

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"Une vie cachée" : celui qui croyait au Ciel et à la terre

Cinema | L’inéluctable destin d’un paysan autrichien objecteur de conscience pendant la Seconde Guerre Mondiale, résistant passif au nazisme. Ode à la terre, à l’amour, à l’élévation spirituelle, ce biopic conjugue l’idéalisme éthéré avec la sensualité de la nature. Un absolu de Malick, en compétition à Cannes en 2019.

Vincent Raymond | Mardi 10 décembre 2019

Sankt Radegund, Autriche, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Fermier de son état, Franz Jägerstätter refuse par conviction d’aller au combat pour tuer des gens et surtout de prêter serment à Hitler. Soutenu par son épouse, honni par son village, il sera arrêté et torturé… Il convient d’emblée de dissiper tout malentendu. Cette "vie cachée" à laquelle le titre se réfère n’évoque pas une hypothétique clandestinité du protagoniste, fuyant la conscription en se dissimulant dans ses montagnes de Haute-Autriche pour demeurer en paix avec sa conscience. Elle renvoie en fait à la citation de la romancière George Eliot que Terrence Malick a placée en conclusion de son film : « Car le bien croissant du monde dépend en partie d’actes non historiques ; et le fait que les choses n’aillent pas aussi mal pour vous et moi qu’il eût été possible est à moitié dû à ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée et reposent dans des tombes que l'on ne visite plus. » Un esprit saint Créé bienheureux par l’Église en 2007, Jägerstätter est de ces forces tranquilles dont Malick ne pouvait que raffoler : un mixe entre la haute élévation spirituelle d’un homme c

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Ladj Ly : « Ma banlieue est joyeuse, mais ça peut partir en vrille »

Les Misérables | Il y a quelques années, Ladj Ly tournait "Les Misérables", court métrage matriciel dont l’accueil a permis (dans la douleur) la réalisation de son premier long en solo. Primé à Cannes, il est à présent en lice pour représenter la France dans la course à l’Oscar du meilleur film étranger.

Vincent Raymond | Mardi 19 novembre 2019

Ladj Ly : « Ma banlieue est joyeuse, mais ça peut partir en vrille »

Comment vous êtes-vous remis dans l’énergie du court métrage ? Ladj Ly : J’avais toujours eu cette idée de faire un long métrage : plein de séquences étaient écrites. Mais comme vous savez, c’est le parcours du combattant de tourner un long. J’ai voulu faire le court pour rassurer et montrer que j’étais capable de faire de la fiction et des trucs cool. Ça aurait pu tomber à l’eau, mais j’étais convaincu par cette stratégie. Et puis, je savais ce que je voulais : mon énergie était déjà là. Ce court a bien marché dans les festivals, puisqu’on a gagné une quarantaine de prix. Et malgré ça, on a quand même eu du mal à financer le long… Malgré votre parcours et À voix haute, vous aviez encore besoin de prouver des choses ? Clairement. Ça fait 20 ans qu’on fait des films avec Kourtajmé ; notre parcours est assez riche, avec des clips, du long, du documentaire… Mais malgré tout ça, c’est compliqué de faire financer un projet. J’ai galéré à financer le film alors que la même année, j’avais eu mon court et mon documentaire sélectionnés aux César. C’est un problème ! Et à quoi l’a

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"Little Joe" : graine de malheur

Cinema | Et si le bonheur de l’humanité se cultivait en laboratoire ? Jessica Hausner planche sur la question dans une fable qui, à l’instar de la langue d’Ésope, tient du pire et du meilleur. En témoigne son interloquant Prix d’interprétation féminine à Cannes pour Emily Beecham.

Vincent Raymond | Mardi 12 novembre 2019

Amy travaille dans un laboratoire de phytogénétique sur le projet Little Joe, une plante rendant ses possesseurs heureux. Mais à la suite d’une série de dysfonctionnements, le "prototype" contamine son fils et certains chercheurs, qui commencent à agir étrangement… Sur le papier, Little Joe aguiche plus qu’il ne promet tant ce conte moral paraît en phase avec des préoccupation sociétales, éthiques, biologiques et écologiques. Jessica Hausner, la réalisatrice, coche toutes les cases en abordant autant les dangers encourus par la manipulation du vivant que le désir illusoire de fabriquer un bonheur universel… mais totalement artificiel – sur ce chapitre, la science n’est pas la seule concernée par cette philippique filmique : les religions affirment à leurs adeptes que leurs doctrines aspirent aux mêmes résultats. Cette promesse de mieux vivre ne peut qu’aboutir à une catastrophe, au nom de l’adage « le mieux est l’ennemi du bien » : le pollen de Little Joe transforme ceux qui le respirent en monstres dépourvus d’empathie. À cette fable effrayante, la cinéaste ajoute une dimension plastique stupéfian

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Jérémy Clapin : « J’ai dû détruire le roman pour construire le film »

ECRANS | Avant de remporter le Grand Prix de la Semaine de la Critique (une première pour un film d’animation) et le Cristal à Annecy, le premier long-métrage de Jérémy Clapin a connu une lente maturation en dialogue et confiance avec son producteur ainsi que l’auteur du roman (et coscénariste) Guillaume Laurant.

Vincent Raymond | Mardi 5 novembre 2019

Jérémy Clapin : « J’ai dû détruire le roman pour construire le film »

Comment le livre dont est inspiré J’ai perdu mon corps, Happy Hand, vous est-il tombé entre les mains ? Il semble vous avoir été destiné… Jérémy Clapin : On le doit à mon producteur, Marc du Pontavice. Il a demandé à me rencontrer en 2011 après avoir vu mes courts-métrages : dans tous mes films, il y a un élément fantastique qui vient interroger la réalité. Cette intrusion du fantastique me permet d’aborder des thèmes plus délicats à aborder frontalement, d'éclairer certaines zones d’ombre. Ce n’est pas un fantastique gratuit juste parce qu’il est spectaculaire ; il parle d’autre chose que du sujet lui-même. Comme dans le réalisme magique dans la littérature sud-américaine ? Oui : la combinaison des deux crée une autre réalité qu’on accepte en tant que telle. Et ces éléments fantastiques et réels sont séparés, chacun appartenant à leur monde, ils fabriquent une autre réalité. Mais c’est très présent aussi dans la littérature asiatique, japonaise, notamment chez Murakami, où le fantastique n’est pas sur-appuyé : il arrive comme un élément naturaliste, s’impose en tant que tel, on ne

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"Le Traître" : paroles contre parole

ECRANS | De Marco Bellocchio (It.-Fr.-All.-Br., avec avert. 2h31) avec Pierfrancesco Favino, Maria Fernanda Cândido, Fabrizio Ferracane…

Vincent Raymond | Jeudi 24 octobre 2019

Italie, années 1980. Afin d’échapper à la guerre des clans minant la Cosa Nostra, Tommaso Buscetta s’est réfugié au Brésil d’où il assiste à l’élimination des siens. Son arrestation puis son extradition le conduisent à collaborer avec la justice, en la personne du juge Falcone… Depuis une dizaine d’années, le prolifique Marco Bellocchio jalonne sa filmographie d’œuvres aux allures de sommes ou de sage embrassant les grands "moments" de l’Histoire transalpine : Buongiorno, notte (2003) traitait des années de plomb à travers l’épisode de l’enlèvement d’Aldo Moro, Vincere (2009) de l’avènement de Mussolini et celui-ci donc de la dislocation de l’organisation mafieuse Cosa Nostra devant les tribunaux à la suite du procès géant de Palerme. S’il s’agit à chaque fois de retracer des saignées dans le récit collectif italien, Bellocchio les incarne "de l’intérieur" mais en habitant le point de vue de personnages dont le jugement va se décaler, voire s’opposer à celui du groupe auquel ils appartiennent. C’est le cas de Buscetta, "homme d’honneur" selon les critères à l’ancienne de Cosa Nostra, qui devient un repenti p

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"Sorry We Missed You" : on achève bien les prolétaires ubérisés

ECRANS | Un intérimaire se lance dans l’entrepreneuriat franchisé avec l’espoir de s’en sortir… précipitant ainsi sa chute et celle de sa famille. Par cette chronique noire de l’ère des Gafa, Ken Loach dézingue toujours plus l’anthropophagie libérale. En compétition lors du dernier Festival de Cannes.

Vincent Raymond | Lundi 21 octobre 2019

Newcastle, de nos jours. Abby et Ricky s’en sortent tout juste avec la paie de l’une et les intérim de l’autre. Alors, Ricky convainc son épouse de vendre leur voiture pour acheter un utilitaire afin de devenir livreur "indépendant". Le mirage d’une vie meilleure s’offre à eux : le début de l’enfer. D’aucuns pourraient reprocher (c’est une figure de style : en fait, ils le font) à Ken Loach de rabâcher sous toutes les formes sa détestation du modèle capitaliste. Ou d’avoir joué depuis trente ans les prophètes de mauvais augure en dénonçant avec constance les ravages de la politique thatchéro-reagano-libérale qui, ayant désagrégé le tissu socio-économique britannique, n’en finit plus de saper ce qu’il reste de classe moyenne, après avoir laminé les classes populaires, au nom de la "libre" entreprise, "libre" concurrence… bref de toute cette belle liberté octroyée au haut de la pyramide pour essorer le lumpenprolétariat. Trente ans que Loach essuie les mêmes remarques condescendantes des partisans du marché (qui le voient

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"Parasite" : coucous, c’est nous !

ECRANS | Une famille fauchée intrigue pour être engagée dans une maison fortunée. Mais un imprévu met un terme à ses combines… Entre "Underground" d'Emir Kusturica et "La Cérémonie" de Claude Chabrol, Bong Joon-ho revisite la lutte des classes dans un thriller captivant empli de secrets qui lui a valu la Palme d’or lors du dernier Festival de Cannes.

Vincent Raymond | Dimanche 2 juin 2019

Recommandé par un ami étudiant, Kevin devient le professeur d’anglais de la fille de riches Coréens, les Park. Ce faisant, il tire un peu sa famille de sa misère. Puis, grâce à d’habiles ruses, sa sœur, son père et sa mère finissent eux aussi par se placer chez les Park. Jusqu’où cela ira-t-il ? Un film asiatique montrant une famille soudée vivant dans la précarité devant astucieusement flirter avec la légalité pour s’en sortir… Les ressemblances avec Une affaire de famille, Palme d'or en 2018, s’arrêtent là : quand Hirokazu Kore-eda privilégiait la dramédie, Bong Joon-ho use du thriller psychologique teinté d’humour noir pour raconter une fable sociale corrosive bien qu’elle ne soit pas exempte de traits caricaturaux – après tout, la persistance d’une dichotomie franche entre une caste de super-riches et une d’infra-pauvres ne constitue-t-elle pas une aberration grotesque pour une société censément civilisée ? Certes, la famille Ki-taek se rend bien coupable de

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"Sibyl" : voleuse de vie

ECRANS | Une psy trouve dans la vie d’une patiente des échos à un passé douloureux puis s’en nourrit avec avidité pour écrire un roman en franchissant les uns après les autres tous les interdits. Et si, plutôt que le Jim Jarmusch, "Sybil" de Justine Triet, en salle vendredi 24 mai, était le film de vampires en compétition à Cannes ?

Vincent Raymond | Mardi 21 mai 2019

Alors qu’elle cesse peu à peu ses activités de psychanalyste pour reprendre l’écriture, Sibyl (Virginie Efira) est contactée par Margot (Adèle Exarchopoulos), une actrice en grande détresse qui la supplie de l’aider à gérer un choix cornélien. Sybil accepte, mais elle va transgresser toutes les règles déontologiques… « On construit sur la merde » lâche à un moment Sibyl à sa patiente désespérée, comme l’aveu de sa propre déloyauté : pour accomplir son œuvre artistique et se réconcilier avec son propre passé, n’est-elle pas en train de piller les confidences de Margot, d'interférer dans sa vie ? Comme si la pulsion créatrice l’affranchissait des commandements inhérents à sa profession de thérapeute, et justifiait son entorse éthique majeure. Dans Petra de Jaime Rosales sorti il y a deux semaines, un grand artiste (mais être humain parfaitement immonde) proclamait qu’il fallait être d’un égoïsme total pour réussir dans sa partie ; à sa manière, Sibyl suit son précepte. Coup de

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"The Dead Don't Die" : comme un petit goût de reviens-y-pas pour Jim Jarmusch

ECRANS | Quelle mouche a piqué Jim Jarmusch (ou quel zombie l’a mordu) pour qu’il signe ce film ni série B, ni parodique, ni sérieux ; ni rien, en fait. Prétexte pour retrouver ses copains dans une tentative de cinéma de genre, ce nanar de compétition figure dans celle de Cannes 2019 dont il a effectué en sus l’ouverture.

Vincent Raymond | Mercredi 15 mai 2019

Centerville, États-Unis. Depuis la fracturation des Pôles, la terre est sortie de son axe et de drôles de phénomènes se produisent : la disparition des animaux ou l‘éveil des macchabées qui attaquent la ville. Au bureau du shérif Robertson, on commence à lutter contre les zombies… Certes oui, l’affiche de The Dead Don’t Die vantant son « casting à réveiller les morts » a de la gueule. Mais empiler des tombereaux de noms prestigieux (Bill Murray, Tilda Swinton, Adam Driver, Selena Gomez, Steve Buscemi, Chloë Sevigny, Danny Glover...) n’a jamais constitué un gage de qualité, ni garanti de provoquer le tsunami de spectateurs escompté par les producteurs. Voyez les cimetières, où l’on trouve pourtant la plus forte concentration de génies au mètre carré (et une proportion non négligeables de sinistres abrutis) : outre les taphophiles, ils ne rameutent guère les foules. Blague à part, cette affiche reproduisant luxueusement celle plus brute de décoffrage de La Nuit des Morts-Vivants (1968) annonce d’emblée la couleur : Jim Jarmusch vient rejouer la partition du classique horrifique de Geor

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"Douleur et gloire" : autoportrait de Pedro Almodóvar en vieil artiste

ECRANS | Un cinéaste d’âge mûr revisite son passé pour mieux se réconcilier avec les fantômes de sa mémoire et retrouver l’inspiration. Avec son nouveau film en compétition au Festival de Cannes, Pedro Almodóvar compose une élégie en forme de bilan personnel non définitif illustrant l’inéluctable dynamique du processus créatif.

Vincent Raymond | Mardi 14 mai 2019

Le temps des hommages est venu pour Salvador Mallo, cinéaste vieillissant que son corps fait souffrir. Son âme ne l’épargnant pas non plus, il renoue avec son passé, se rabiboche avec d’anciens partenaires de scène ou de lit, explore sa mémoire à la racine de ses inspirations… Identifiable à son auteur dès la première image, reconnaissable à la vivacité de ses tons chromatiques, mélodiques ou narratifs, le cinéma de Pedro Almodóvar semble consubstantiel de sa personne : une extension bariolée de lui-même projetée sur écran, nourrie de ses doubles, parasitant sa cité madrilène autant que ses souvenirs intimes sans pour autant revendiquer l’autobiographie pure. Pourtant, à la différence de Woody Allen (avec lequel il partage l’ancrage urbain et le goût de l’auto-réflexivité), le démiurge hispanique est physiquement absent de ses propres films depuis plus de trente ans. Il parvient cependant à les "habiter" au-delà de la pellicule, grignotant l’espace épi-filmique en imposant son visage-marque sur la majorité de l’environnement iconographique – il figure ainsi sur nombre de photos de tournages, rivalisant en notoriété avec les vedettes qu’il dirige. Pour

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"Marie Stuart, Reine d'Écosse" : reines à l’arène

ECRANS | de Josie Rourke (ÉU-GB, 2h04) avec Saoirse Ronan, Margot Robbie, Jack Lowden…

Vincent Raymond | Mardi 26 février 2019

Son récent veuvage renvoie la jeune reine de France Marie Stuart dans son Écosse natale, où son trône est convoité par sa parente Elizabeth Ière d’Angleterre, laquelle se verrait bien doublement couronnée. Marie lui fait part de ses vues sur Albion. Diplomatie, trahisons et guerre à l’horizon… La Favorite de Yórgos Lánthimos vient récemment de prouver qu’il était possible d’être fidèle à l’esprit d’une époque en adoptant une esthétique décalée et volontairement anachronique. Sur un sujet voisin (grandeurs et misères des monarques britanniques), Marie Stuart offre a contrario l’exemple d’un dévoiement calamiteux de l’Histoire à la limite du révisionnisme, gâchant un bon sujet par des intentions politiquement correctes nuisant à la véracité et à l’authenticité factuelles d’un film semblant, en apparence, soigner le moindre détail au nom de son idée du "réalisme". Ce n’est pas tant la lecture "féministe" – le terme est, là encore, anachronique – dans la gouvernanc

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"Moi, Tonya" : grâce et disgrâce sur glace

ECRANS | De Craig Gillespie (ÉU, 2h) avec Margot Robbie, Allison Janney, Sebastian Stan…

Aurélien Martinez | Lundi 19 février 2018

L’histoire se souvient de Tonya Harding comme de la première patineuse étasunienne à avoir fait un triple axel en compétition : classe. Mais aussi – plus que tout même – pour avoir été mêlée à un scandale quelques jours avant les Jeux olympiques de 1994 à Lillehammer : l'agression de sa rivale Nancy Kerrigan à coups de barre en métal, dont les images filmées après l’attaque (et les « Why ? Why ? Why ? » de Kerrigan) ont fait le tour du monde. Moins classe. Tonya Harding est une de ces figures controversées que les États-Unis adorent produire à la chaîne. Une figure à laquelle le cinéaste australien Craig Gillespie vient de consacrer un biopic passionnant, justement parce que ce n’est pas tant un biopic (même si les acteurs et actrices ressemblent parfaitement aux véritables protagonistes) qu’un film sur le rêve américain et, surtout, l’une de ses faces les plus sombres – les blancs pauvres, appelés "white trash", représentés ici de la pire des manières. Du coup, l’agression comme le patinage ne sont presque que secondaires pour Craig Gillespie : il s’attache principalement à montrer une battante qui fait tout pour s’

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"The Revenant" : Iñárritu et DiCaprio ont vu l'ourse

ECRANS | Délaissant comme Tarantino les déserts arides au profit des immensités glacées, Alejandro González Iñárritu poursuit sa résurrection cinématographique avec un ample western épique dans la digne lignée d’Arthur Penn et de Sydney Pollack. Un "survival" immersif et haletant mené par des comédiens au poil, dont le potentiellement oscarisé DiCaprio. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 23 février 2016

Aux États-Unis, on excelle dans la culture de l’art du paradoxe. Le pays suit avec un mixte de répulsion et de plaisir la campagne pour l’investiture républicaine menée par Donald Trump, populiste démagogue, ouvertement xénophobe, avide de succéder au premier chef d’État noir de son Histoire ; au même moment, la société s’émeut de voir les membres de l’Académie des Oscars (présidée par l’Afro-Américaine Cheryl Boone Isaacs) s’entre-déchirer à qui mieux-mieux au sujet du manque de représentativité des minorités visibles parmi les candidats à la statuette. Au Texas et en Californie, une muraille-citadelle gardée a été érigée ces dernière années pour préserver le territoire de toute intrusion ; tandis qu’à Hollywood le cinéma sort de l’impasse en empruntant une diagonale mexicaine. Issus de familles de classe moyenne ou supérieure, Guillermo del Toro, Alfonso Cuarón ou Alejandro González Iñárritu n’ont pas fui de misérables villages (tels que fantasmés par les conservateurs hostiles aux mouvements migratoires) pour profiter des avantages supposés du systè

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"Thelma et Louise", vingt-cinq ans après

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Début décembre, l’exposition consacrée à Georgia O’Keefe et ses amis photographes au Musée de Grenoble nous avait déjà permis de replonger dans le Manhattan de Woody Allen ; voici qu’elle nous invite cette semaine à faire le grand saut avec le film Thelma et Louise. Comment refuser un bout de chemin en compagnie de ces deux affranchies, symboles d’une révolte légitime contre tous les asservissements ? Mais ne brûlons pas trop vite d’essence ni d’étapes : marche arrière toutes, et retour en 1991. Lorsque sort ce road movie, la signature de Ridley Scott n’est pas encore un indiscutable gage d’excellence : si le Britannique a alors à son actif – excusez du peu – les intrigants Duellistes (1976), le déjà légendaire Alien (1979) et le mutilé Blade Runner (1982) dont l’aura ne cesse de grandir avec le temps, il boucle une décennie en demi-tei

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Les Huit salopards

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Vincent Raymond | Mardi 5 janvier 2016

Les Huit salopards

De par sa connaissance monstrueuse du cinéma et son admiration pour Howard Hawks, Tarantino devait s’y attendre : lorsque l’on commence à s’immiscer dans l’univers du western, s’en extraire n’a rien d’une affaire aisée. Une question d’adhérence (celle du sang frais et visqueux aux bottes ?) ou d’adhésion intime à sa logique dramaturgique parfaite et épurée. Car l’Ouest n’est pas un monde sans foi ni loi. Connaissant des règles absolues et définitives, il séduit par sa radicalité claire, impitoyable, ne souffrant pas la moindre circonstance atténuante. L’Histoire américaine s’y est écrite, forgée à partir de mythes (con)fédérateurs. Depuis, nombreux sont les auteurs et cinéastes à être venus puiser dans cet immense territoire narratif, cet idéal de liberté faisant figure de paradis perdu loin du rigorisme moral contemporain – tel Tarantino. Vous ne trouverez donc pas de minauderies hypocrites dans Les Huit salopards, ni de révisionnisme des comportements d’époque pour éviter de heurter nos ligues de vertu d’aujourd’hui. Puisque l’histoire se déroule après la Guerre de Sécession, ça fume, ça boit, ça jure, ça donne du « nigger », ça avo

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Diversion

ECRANS | John Requa et Glenn Ficarra revisitent le film d’arnaque dans une comédie pop fluide et élégante portée par le couple glamour Will Smith / Margot Robbie. Divertissement longtemps irrésistible, "Diversion" rate de peu sa sortie. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 24 mars 2015

Diversion

Fondre en un seul geste la forme et le fond pour distraire le spectateur : c’est un programme de cinéma mais aussi une méthode d’arnaque éprouvée. Diversion en a conscience et c’est un beau tour de passe-passe qu’orchestre le duo John Requa et Glenn Ficarra, ici un cran au-dessus de leurs deux premiers films – I love you Philip Morris et Crazy stupid love. Le titre original, Focus, plus que son équivalent français, marque d’ailleurs cette parenté entre la mise en scène (du film) et les coups montés par Nicky avec sa bande et sa nouvelle partenaire – et amante – Jess : il s’agit de déplacer la focale et d’orienter le regard pour mieux tromper la victime-spectateur. Cela nécessite souplesse, charme et élégance ; il faut donc avant tout un couple glamour au possible : ici, Will Smith, dans un exercice sobre d’underplaying appris chez Shyamalan, et Margot Robbie, qui confirme après Le Loup de Wall Street

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"Le Loup de Wall Street" : voyage au bout de l'enfer (du capitalisme)

ECRANS | La vie de Jordan Belfort, courtier en bourse obsédé par les putes, la coke et surtout l’argent, permet à Martin Scorsese de plonger le spectateur trois heures durant en apnée dans l’enfer du capitalisme, pour une fresque verhovenienne hallucinée et résolument burlesque, qui permet à Di Caprio de se transcender.

Christophe Chabert | Vendredi 27 décembre 2013

« Greed is good. » C’était la maxime de Gordon Gecko / Michael Douglas dans le Wall Street d’Oliver Stone. Un film de dénonce balourd qui a eu pour incidence contre-productive de transformer Gecko en héros d’une meute d’abrutis cocaïnés et irresponsables, trop heureux de se trouver un modèle ou un miroir selon le degré d’avancement de leur ambition. Jordan Belfort, auquel Martin Scorsese consacre cette bio filmée de trois heures et à qui Leonardo Di Caprio prête ses traits, est de cette génération-là, celle qui a eu Gecko pour modèle et son slogan comme obsession. Le film, passé son prologue provocateur (grosse bagnole et coke à même l’anus d’une prostituée) attrape d’ailleurs son héros dans un instant paradoxal : le lundi noir de 1989 où, alors qu’il s’apprête à concrétiser son rêve et devenir courtier à Wall Street, la bourse plonge et avec elle une partie de l’économie mondiale. Faux départ, retour à zéro : l’itinéraire de Jordan Belfort s’édifie sur un moment de purge financière supposée assainir le système et qui ne fait que préparer l’avènement d’une corruption plus grande encore, par de jeunes loups ayant tiré

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Cartel

ECRANS | La rencontre entre Cormac McCarthy et le vétéran Ridley Scott produit une hydre à deux têtes pas loin du ratage total, n’était l’absolue sincérité d’un projet qui tourne le dos, pour le meilleur et pour le pire, à toutes les conventions hollywoodiennes. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 12 novembre 2013

Cartel

Il y a sans doute eu maldonne quelque part. Comment un grand studio hollywoodien a-t-il pu laisser Cormac McCarthy, romancier certes adulé mais absolument novice en matière d’écriture cinématographique, signer de sa seule plume ce Cartel, le faire produire par la Fox et réaliser par un Ridley Scott réduit ces dernières années à cloner sans panache ses plus grands succès (Robin des Bois, sous-Gladiator, Prometheus, sous-Alien…) ? Le film est en tout point fidèle à la lettre et à l’esprit de ses œuvres littéraires : omniprésence de la corruption morale, déliquescence d’un monde livré à la sauvagerie et s’enfonçant dans une régression inéluctable vers le chaos, voilà pour l’esprit ; pour la lettre, c’est là que le bât blesse, tant McCarthy se contrefout éperdument des règles élémentaires de la dramaturgie cinématographique. Pas d’expositions des personnages, de longues conversations plutôt virtuoses dans leur façon d’exprimer les choses sans vraiment les nommer, mais qui versent aussi dans une emphase sentencieuse explicitant autant les intentions de l’auteur que la réalit

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World War Z

ECRANS | De Marc Forster (ÉU, 1h56) avec Brad Pitt, Mireille Enos…

Christophe Chabert | Vendredi 28 juin 2013

World War Z

Adapté d’un livre culte de Max Brooks (fils de Mel), World War Z est un peu le ground zero du blockbuster estival, une sorte de champ de ruines où tout se serait effondré, les fondations même du projet ayant été mal pensées. À aucun moment Marc Forster n’arrive à conserver un cap clair, et le film louvoie entre ennui et stupidité, scènes d’actions mal filmées et effroi aseptisé, aucune goutte de sang n’étant versée dans cette apocalypse zombie garantie tout public. Pas de point de vue donc, à commencer par les zombies eux-mêmes, qui ne représentent plus rien sinon LA menace. Ni métaphore, ni cauchemar mondialisé, il s’agit juste d’une masse informe qui escalade des murs israéliens et s’incruste jusque dans un avion, tourisme ordinaire du film catastrophe. Le scénario est bourré d’incohérences et l’idée de départ – raconter la catastrophe du point de vue d’une famille américaine lambda – est vite abandonnée pour se concentrer sur les exploits d’un Brad Pitt héroïque et invincible, incapable de susciter l’inquiétude chez le spectateur. Le dernier tiers achève de sombrer dans le ridicule, le film se piquant soudain d’humour noir et de terreur en huis clos a

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Qui es-tu Django ?

ECRANS | Django unchained, hommage ou remix ? Les deux, et plus encore. Au commencement il y a Django, légende du western italien. Année : 1966, dans la foulée de (...)

Aurélien Martinez | Vendredi 11 janvier 2013

Qui es-tu Django ?

Django unchained, hommage ou remix ? Les deux, et plus encore. Au commencement il y a Django, légende du western italien. Année : 1966, dans la foulée de Pour une poignée de dollars, Sergio Corbucci explore le genre avec frénésie et s'inspire d'une BD où un personnage trimballe partout un cercueil. De cette figure, il tire une intrigue épurée (un pistolero venge sa femme tuée par un chef de gang raciste), prétexte à une relecture décharnée des Sept samuraïs. Plantant son décor dans un Far West fantomatique et boueux, peuplé de personnages violents et corrompus, Django se taille alors vite une réputation de petit objet déviant et sulfureux. Succès populaire, le film acquièrt une telle aura qu'il engendre quantité de pseudo suites, clones bâtards, les distributeurs étrangers ne se gênant pas pour rebaptiser Django tout ce qui vient d'Italie avec un colt. Il faut attendre 1987 pour enfin voir débarquer une suite, officielle, sans Corbucci aux commandes mais toujours Franco Nero dans le rôle titre (le Django original). Stallone mania oblige, le film a des airs de Rambo 2 d

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Django Unchained

ECRANS | Chevauchée sanglante d’un esclave noir décidé à retrouver sa fiancée en se vengeant de blancs cupides et racistes, "Django Unchained" n’est pas qu’une occasion pour Quentin Tarantino de rendre hommage aux westerns ; c’est aussi un réquisitoire contre l’Histoire américaine, d’autant plus cinglant qu’il conserve le style fun de ce définitivement immense cinéaste. Critique et généalogie d’un homme nommé Django. Texte : Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 8 janvier 2013

Django Unchained

Première réaction à la sortie de ce Django unchained : Tarantino est fidèle à lui-même, et c’est pour ça qu’on aime son cinéma. De fait, ils sont peu aujourd’hui à offrir 2h45 de spectacle qui semblent passer en quelques minutes, sans pour autant renier le fondement de leur style : des scénarios écrits contre toutes les règles hollywoodiennes, privilégiant le dialogue et la durée des épisodes à une construction en trois actes où l’action et la parole sont dosées équitablement. Tarantino y ajoute cette élégance de mise en scène qui frappe dès le générique, où une chaîne d’esclaves torses nus et l’haleine fumante traverse de nuit une étendue aride et rocailleuse. Pourtant, il convient de tempérer ce jugement hâtif : oui, Tarantino est immense et oui, Django unchained est un très grand film, mais il n’est que l’aboutissement d’une mue amorcée entre les deux volumes de Kill Bill. Cette césure n’avait rien d’artificiel : elle marquait un tournant décisif, celui où le cinéaste cessait de déployer sa maestria en cinéphile compulsif visitant avec une gourmandise enfantine le cinéma bis, et où il donnait une réelle gravité à ses sujets, prenant ce qu’il montre

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Y a plus de saisons !

ECRANS | Qu’on se le dise : les quatre prochains mois dans les salles obscures vont être riches de films attendus, de cinéastes majeurs et de découvertes passionnantes. En gros, il va falloir trouver de la place dans ses emplois du temps. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Lundi 7 janvier 2013

Y a plus de saisons !

Avant, l’année d’un cinéphile était simple à organiser : de janvier à février, reprise des hostilités après les agapes familiales avec flopée de films à oscars ; en mars et avril, petit coup de mou avant Cannes, qui occupe ensuite les esprits jusqu’à fin juin ; en été, c’est la saison des blockbusters puis les auteurs reviennent faire l’événement à la rentrée de septembre. Mais en 2013, il y a comme un dérèglement climatique qui fait ressembler le calendrier cinéma à un continuum ininterrompu de films qui font saliver et de cinéastes dont on ne raterait pour rien au monde le nouvel opus. Juste pour le mois de janvier : les nouveaux Paul Thomas Anderson, Quentin Tarantino, Kathryn Bigelow (Zero dark thirty, sur la traque de Ben Laden) et Steven Spielberg, tous à une semaine d’intervalle ; en février, ce sera au tour de Zemeckis, De Palma (Passion, remake du Crime d’amour de Corneau) et Walter Hill (Du plomb dans la tête, avec Stallone !) ; et pour le seul 6 mars, Terrence Malick, Bryan Singer, Harmony Korine et le fabuleux No de Pablo Larraín, outside

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Cogan

ECRANS | Exemple parfait d’une commande détournée en objet conceptuel, le nouveau film d’Andrew Dominik (réalisateur de "L’Assassinat de Jesse James") transforme le thriller mafieux en métaphore sur la crise financière américaine. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 29 novembre 2012

Cogan

Brad Pitt en blouson de cuir avec un fusil à canon scié : c’est l’affiche de Cogan, et tout laisse à penser que ça va envoyer du bois. Générique : alors qu’on entend une déclaration de Barack Obama durant la campagne de 2008, une silhouette s’avance sous un hangar pour déboucher sur un terrain vague. Est-ce Brad ? Non, juste un petit voyou venu monter un coup avec un autre gars de son engeance. S’ensuit un dialogue coloré qui laisse à penser que ce Cogansera en définitive plutôt dans une lignée Tarantino – Guy Ritchie. Un braquage en temps réel, filmé avec une certaine tension même si l’enjeu paraît étrangement dérisoire, contribue à brouiller encore les pistes. Quant à la star, au bout de vingt minutes, on ne l’a toujours pas vue à l’écran. Lorsqu’elle débarque, c’est pour aller s’enfermer dans une voiture et discuter à n’en plus finir avec un type en costard cravate officiant pour les pontes de la mafia (génial Richard Jenkins, au passage). À cet instant, le spectateur doit se rendre à l’évidence : Cogan n’est pas plus un polar que le précédent film d’Andrew Dominik, L’Assassinat de Jesse James, n’était un western. En bon cinéaste arty

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Inglourious basterds

ECRANS | Fidèle à lui-même et pas à la caricature qu’on veut donner de son cinéma, Quentin Tarantino enthousiasme avec cette comédie de guerre dont l’enjeu souterrain est de repenser l’Histoire récente à partir de ses représentations cinématographiques. Christophe Chabert

François Cau | Mercredi 8 juillet 2009

Inglourious basterds

«Il était une fois dans la France occupée…» C’est le titre du premier chapitre d’Inglourious basterds. Comme le reste du film, ce chapitre est une séquence entière, ce qui représente en cinéma d’avant une «bobine» ; comme si Tarantino prenait comme rythme celui d’un projectionniste pour qui chaque passage d’une bobine à l’autre ouvrait sur un nouveau modèle de cinéma. Dans une ferme française, un nazi polyglotte (Christoph Waltz, immense révélation d’un casting fourni en talents) interroge un paysan pour obtenir des informations sur une famille juive. L’échange commence en Français, puis se poursuit en Anglais au prix d’un subtil dialogue qui renvoie avec malice aux conventions du «cinéma hollywoodien à l’étranger». Dans cette introduction brillante, Tarantino joue donc sur les codes du cinéma classique et sur leur relecture ironique par Sergio Leone, le tout appliqué à un sujet sérieux. Le triomphe du cinéma Dans le chapitre suivant, où l’on fait connaissance avec les «basterds» du sergent Raine (Brad Pitt), des juifs scalpeurs de nazis, Tarantino retrouve un territoire plus familier : un cinéma bavard mais badass. Va-t-il su

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