"It Must Be Heaven" : l'endroit vaut l'Enfer

Cinema | De la Palestine à Paris et à New York, rêveries éveillées et contemplations interloquées d’un promeneur particulier, Elia Suleiman, observant l’absurdité d’un monde à peine exagéré, où la surenchère de bêtise humaine l’emporte sur la bonne intelligence et la tolérance. Inclassable et Mention spéciale à Cannes en 2019.

Vincent Raymond | Mardi 3 décembre 2019

Photo : ©Le Pacte


Le film s'ouvre sur une procession religieuse entravée par de mauvais plaisants, sans doute avinés, retranchés dans une église. Leur obstination oblige le prêtre à les déloger manu militari, avant de reprendre le cours de ses récitatifs. Avec ce prologue évoquant, par son irrespect bon enfant, un épisode contemporain d'un Don Camillo palestinien inédit et apocryphe, Suleiman (absent de la scène) donne le ton : à force de prendre les rites, règlements politico-administratifs et autres commandements religieux au sérieux, les hommes ont oublié leur sens de l'humour autant que de la poésie.

Maudits mots dits

Chaque film de Suleiman peut s'appréhender comme un nouveau tome de son bloc-notes d'observateur mutique nous donnant à le voir en train de contempler le monde ; comme la revue de presse d'un Guy Bedos pince-sans-rire qui aurait choisi le silence, usant des armes burlesques de Keaton, Tati ou Iosseliani. Notons que le regard n'est pas exempt d'auto-ironie : dans un fragment parisien le mettant en présence avec le producteur Vincent Maraval, celui-ci le renvoie à sa situation caricaturale de cinéaste palestinien enfermé dans son carcan revendicatif.

Or It Must Be Heaven tend justement à dépasser l'exclusive palestinienne. Bien sûr, il y a des allusions explicites à la situation des territoires occupés avec la présence de militaires israéliens un peu bas du front ; ou une métaphore de la colonisation (avec un voisin qui vient arroser le citronnier de Suleiman dans son jardin, avant de cueillir ses citrons), mais ces séquences trouvent leur place dans l'ensemble et parfois leur équivalence dans les autres pays observés. Ainsi, le Paris post-attentats est-il aussi parcouru par des militaires étranges, une surprésence policière procédurière et les habitants y déploient-ils également leur désir d'appropriation du bien d'autrui. Quant à New York, le ridicule ordinaire s'y manifeste par un excès en toute chose : un surarmement des civils et une pudibonderie maladive traduisant une peur disproportionnée de l'autre, donc un individualisme écrasant.

« C'est le Paradis ! », proclame le titre, avec un merveilleux second degré. Mais un paradis bien fragile : le film nous le rappelle incidemment avec un plan de la cathédrale Notre-Dame filmé pour représenter l'éternité. On sait ce que vaut cette éternité depuis…

It Must Be Heaven
De et avec Elia Suleiman (Fr.-Qat.-All.-Can.-Tur.-Pal., 1h42) avec Gael García Bernal, Tarik Kopty…


It must be heaven

De Elia Suleiman ( Fr-Pal, 1h37) avec Elia Suleiman, Ali Suliman...

De Elia Suleiman ( Fr-Pal, 1h37) avec Elia Suleiman, Ali Suliman...

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ES fuit la Palestine à la recherche d'une nouvelle terre d'accueil, avant de réaliser que son pays d'origine le suit toujours comme une ombre. La promesse d'une vie nouvelle se transforme vite en comédie de l'absurde.


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"Acusada" : sans autre forme de procès

ECRANS | de Gonzalo Tobal (Arg-Mex, 1h48) avec Lali Espósito, Gael García Bernal, Leonardo Sbaraglia…

Vincent Raymond | Mercredi 3 juillet 2019

Dolorès, 21 ans, est accusée du meurtre de sa meilleure amie Camilla survenu 30 mois plus tôt à l’issue d’une soirée entre ados très arrosée. Alors que va se tenir le procès, la jeune fille vit recluse chez elle, l’opinion publique l’ayant déjà jugée. De très rares amis lui sont restés fidèles… En justice, le doute doit toujours profiter à l’accusé·e. Et sa charge d’incertitude permet des verdicts que le cinéma a du mal à accepter pleinement : un film étant censé s’achever par la résolution pleine et entière de toutes les intrigues, le doute constitue alors le prétexte à un ressort dramatique tel qu’une révélation de dernière minute. Acusada se distingue de la foule des films de prétoire par son absence de résolution : l’affaire du meurtre n’est pas bouclée et, d’un point de vue strictement théorique, c’est une bonne chose puisque la perception des faits par Dolorès constitue le cœur de l’histoire. Comment elle vit un sentiment de culpabilité consécutif au trépas de Camilla, aux conséquences sur ses parents (on comprend que le scandale, en plus de les ruiner socialement et matériellement, les a physiquement séparés), mais aussi sur s

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"Neruda" : attrape-moi si tu peux !

ECRANS | D’un authentique épisode de la vie clandestine du poète chilien Pablo Neruda, Pablo Larrain tire un dys-biopic tenant de la farce, du polar politique et du western. Une palpitante mise en abyme de la création artistique célébrant la supériorité de tout artiste sur le commun des politiques…

Vincent Raymond | Mardi 3 janvier 2017

1948. Immense figure populaire, poète encensé, Pablo Neruda est aussi un député communiste s’opposant avec vigueur au président Videla. Lequel profite des tensions entre les grands blocs internationaux pour justifier son arrestation. Mais Neruda, pareil à une anguille, échappe à la traque menée par l’inspecteur Óscar Peluchonneau (interprété par Gael García Bernal). Et s’il ne parvient pas à quitter le pays, il va jusqu’à instaurer à distance un dialogue taquin avec son obstiné poursuivant… En préambule à son film, le cinéaste chilien Pablo Larrain aurait pu reprendre le mot de Boris Vian, à propos de L’Écume des jours : « Cette histoire est entièrement vraie puisque je l'ai imaginée d'un bout à l’autre. » Car si Neruda ne respecte pas "l’Histoire" stricto sensu ; si rien n’est authentique dans ce film, rien n’est réellement inexact. Tansformer en acte artistique un biopic d’artiste lui donne sa saveur, sa beauté et pour tout dire son véritable sens. En effet, raconter l’alpha et l’oméga d’une carrière ne présente, à part pour les indécrottables fans, qu’un intérêt médiocre : c’est ce qui di

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No

ECRANS | Le référendum de 1988 au Chili, pour ou contre le dictateur Pinochet, raconté depuis la cellule de communication du "Non" et son publicitaire en chef : ou quand la radicalité formelle de Pablo Larraín se met au service d’un véritable thriller politique, haletant et intelligent. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 28 février 2013

No

Format carré, couleurs baveuses, image dégueu : on se demande d’abord si, à l’ère de la projection numérique, l’opérateur ne nous a pas joué un sale tour en glissant une vieille VHS dans un magnétoscope acheté sur Le bon coin. L’arrivée à l’écran de Gael Garcia Bernal achève de semer la confusion, et pour peu que l’on ne sache rien de ce que No raconte, on est en droit de se demander où Pablo Larraín veut nous emmener. Pourtant, tout va finalement faire sens. L’auteur de Tony Manero et Santiago 73, post mortem, achève avec No une trilogie sur l’histoire du Chili sous Pinochet, et sa radicalité formelle trouve ici une justification nouvelle. Nous sommes en 1988 et, face à la pression populaire, le dictateur fait un geste d’ouverture en organisant un référendum pour approuver ou rejeter sa présidence. L’opposition fait appel à un jeune publicitaire, René Saavedra, pour monter la campagne du "Non" à Pinochet. Celui-ci, ni particulièrement politisé, ni franchement hostile au régime, accepte pour une raiso

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Revolucion

ECRANS | De Gael Garcia Bernal, Carlos Reygadas, Rodrigo Pla, Rodrigo Garcia… (Mex, 1h50)

François Cau | Vendredi 6 mai 2011

Revolucion

Le film collectif à thème semble condamné à produire des œuvres inégales, et c’est une fois de plus le cas avec Revolucion, évocation du centenaire de la révolution mexicaine par la crème des cinéastes locaux. On est même dans le bas du panier, puisque peu de courts-métrages méritent vraiment qu’on s’y arrête. Certains réalisateurs se saisissent de l’occasion pour faire du style sans véritable fond (c’est plutôt bien avec Gerardo Naranjo, plutôt nul avec Rodrigo Garcia, qui conclue le film par un clip esthétisant assez ridicule), d’autres veulent faire passer un message mais oublient de le mettre en scène. Globalement, tous donnent de la révolution mexicaine une vision au mieux nostalgique, au pire résignée. Emblématique, le segment (pas mal du tout) de Rodrigo Pla où un héritier de la révolution mexicaine est promené comme un pantin de cérémonies commémoratives en festivités ringardes, sans jamais avoir le droit de s’exprimer. Le seul cinéaste qui pense que la révolution est encore possible, ici et maintenant, c’est Carlos Reygadas. Son film, furieux, anarchique, explosif, montre le peuple mexicain se réunir pour un grand raout transgressif aux abords d’une maison protégée et inac

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