" Drunk" : qui abuse, boira…

Cinéma | Boire / Thomas Vinterberg s’empare d’une théorie tordue pour s’attaquer à un nouveau "pilier culturel" scandinave : la surconsommation d’alcool. Une fausse comédie et une vraie étude de mœurs à voir cul sec.

Vincent Raymond | Mardi 6 octobre 2020

Photo : ©Henrik Ohsten


Ils sont quatre potes, au bas mot quadragénaires et profs dans le même lycée. Quatre à ressentir une lassitude personnelle et/ou professionnelle. Quatre à se lancer, « au nom de la science » dans une étude secrète : tester la validité de la théorie d'un chercheur norvégien postulant qu'un humain doit atteindre une alcoolémie de 0, 5 g/L pour être dans son état normal : désinhibé et créatif. Commence alors une longue descente, et pas qu'aux enfers…

Drunk se décapsule sur une séquence qu'on croirait documentaire, montrant ce qui ressemble à une soirée d'intégration entre étudiants (en réalité, il s'agit d'élèves de terminale), en train de se livrer à une sorte de compétition sportive. Sauf qu'ici, l'enjeu pour les participants n'est point tant de courir vite, mais pour chacun d'engloutir le contenu d'une caisse de bière, de le vomir, avant d'aller semer sa "bonne humeur" éthylique dans les rues de la ville et ses transports en commun.

Ce ne sont pas tant les débordements (somme toute minimes et potaches) causés par ces lycéens bien peignés qui choquent ; plutôt le regard bienveillant, amusé voire nostalgique de la plupart des adultes assistant à la scène. « Il faut bien que jeunesse se passe », hurle leur empathie muette en disant long sur la mentalité danoise, où la cuite collective, perçue comme un rite de passage, est en définitive légitimée à la façon d'une coutume innocente. Les chiffres attestent d'ailleurs de ce drame sociologique : avec 37, 6% des filles de 15 ans (contre 39% des garçons) avouant avoir déjà été ivres par deux fois, le Danemark est le pays où l'alcoolisation précoce massive des adolescentes est la pire en Europe.

Droit de cuite

Que Thomas Vinterberg jette son dévolu sur cette question embarrassante n'a rien d'étonnant, lui qui volontiers porte sa caméra dans les plaies contemporaines, tout particulièrement celles des son pays. Ne s'était-il pas fait connaître avec la mise en pièces de la famille traditionnelle à l'occasion d'un anniversaire permettant de sortir les cadavres des placards (le cuisant Festen, 1998) ? N'avait-il pas raconté la fascination morbide pour les armes à feu aux États-Unis (Dear Wendy, 2005), l'instinct grégaire et l'hypocrisie de la bonne société danoise (La Chasse, 2012), la faillite de l'idéal collectif laminé par les égoïsmes et les individualités (La Communauté, 2016) ? Avec Drunk, il passe à un calibre supérieur : l'alcoolisation endémique dans son pays aux abords si lisses, aux intérieurs dans des camaïeux de bois blonds, à la rectitude protestante et au tutoiement universel, comble la vacuité d'un quotidien orthonormé. Trompe une incertitude existentielle générale.

S'abritant derrière un pseudo-protocole scientifique pour couvrir leurs agapes à rallonge (protocole qui chapitre le film), les participants à cette Grande Beuverie évoquent irrépressiblement ceux de La Grande Bouffe (1973) de Marco Ferreri : leur hédonisme sert de paravant (ou de catalyseur) à une pulsion suicidaire latente. Car leur fête est triste, comme le vin. Et leurs lendemains, après les premières extases de l'ivresse, naturellement faits de gueules de bois, de ruptures, de solitude accrue. C'est un conte cruel et désespéré qu'un faux happy end à la manière d'une comédie musicale rendra plus amer encore : certes, le personnage que compose Mads Mikkelsen (impeccable, comme à son habitude) virevolte dans les airs à s'en faire tourner la tête. Mais sa bouteille est tout de même à moitié vide…

À toutes fins utiles, on signalera que Thomas Vinterberg profitera du Festival Lumière pour présenter son film à Lyon ; c'est l'occasion ou jamais non pas de trinquer avec lui, mais de venir l'écouter parler de son cinéma.

★★★★☆ Drunk. De Thomas Vinterberg (Dan., 1h55) avec Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen, Lars Ranthe… En salle dès le 14 octobre


Drunk

De Thomas Vinterberg (Dan, 1h55) avec Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen, Lars Ranthe

De Thomas Vinterberg (Dan, 1h55) avec Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen, Lars Ranthe

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Quatre amis décident de mettre en pratique la théorie d’un psychologue norvégien selon laquelle l’homme aurait dès la naissance un déficit d’alcool dans le sang. Avec une rigueur scientifique, chacun relève le défi en espérant tous que leur vie n’en sera que meilleure ! Si dans un premier temps les résultats sont encourageants, la situation devient rapidement hors de contrôle.


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"Kursk" : sous l'eau, personne ne vous entendra crier...

ECRANS | de Thomas Vinterberg (Bel-Lux, 1h57) avec Matthias Schoenaerts, Léa Seydoux, Colin Firth…

Vincent Raymond | Mardi 6 novembre 2018

Août 2000. Victime d’une avarie grave, le sous-marin nucléaire russe Kursk gît par le fond en mer de Barents avec quelques survivants en sursis. Les tentatives de sauvetage par la flotte nationale ayant échoué, la Royal Navy britannique propose son aide. Mais Moscou, vexé, fait la sourde oreille… On avait quitté Thomas Vinterberg évoquant ses souvenirs d’enfance dans La Communauté (2017), récit fourmillant de personnages centré sur une maison agrégeant une famille très élargie. Le réalisateur danois persiste d’une certaine manière dans le huis clos avec cette tragédie héroïque en usant à bon escient des "armes" que le langage cinématographique lui octroie. Sobrement efficace (l’excès en la matière eût été obscène), cette superproduction internationale (Matthias Schoenaerts, Colin Firth, Léa Seydoux...) travaille avec une enviable finesse les formats d’image pour modifier le rapport hauteur/largeur et ainsi renforcer l’impression d’enfermement, comme elle dilate le temps ou le son dans les instants

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Rentrée cinéma 2018 : et voici les films qui feront les prochains mois

ECRANS | Quels sont les cinéastes et, surtout, les films à ne pas louper avant la fin de l'année ? Réponses en presque vingt coups – dix-neuf pour être précis.

La rédaction | Mardi 4 septembre 2018

Rentrée cinéma 2018 : et voici les films qui feront les prochains mois

Les Frères Sisters de Jacques Audiard Sortie le 19 septembre Escorté par son inséparable partenaire et coscénariste Thomas Bidegain, Jacques Audiard traverse l’Atlantique pour conter l’histoire de deux frères chasseurs de primes contaminés par la fièvre de l’or. Porté par l’inattendue fratrie John C. Reilly/Joaquin Phoenix (à l’œil puant le vice et la perversité), ce néo-western-pépite empli de sang et de traumas ne vaut pas le coup, non, mais le six-coups ! Climax de Gaspar Noé Sortie le 19 septembre Une chorégraphe a réuni une équipe internationale de danseurs pour son nouveau projet qu’elle achève de répéter dans une salle isolée. Après un ultime filage, la troupe s’octroie un réveillon festif sur la piste, s’enivrant de musique et de sangria. Mais après quelques verres, les convives se mettent à vriller sérieusement. Qu’y avait-il donc dans cette satanée sangria ? Noé compose un cocktail de survival et de transe écarlate à déguster séance hurlante.

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"La Communauté" : ensemble tout devient possible, non ?

ECRANS | Le Danois Thomas Vinterberg, réalisateur du célèbre "Festen", renoue avec son thème de prédilection (l’étude des dynamiques de groupes en vase clos) en exhumant des souvenirs de sa propre enfance au sein d’une communauté. Chroniques sans filtre d’un passé pour lui révolu.

Vincent Raymond | Lundi 16 janvier 2017

Les années 1970, au Danemark. Plutôt que de revendre la vaste demeure familiale qu'ils ont héritée, Erik, Anna et leur fille Freja la transforment en une communauté ouverte à une poignée d’amis ainsi qu’à quelques inconnus démocratiquement sélectionnés. Le concept est splendide, mais l’idéal se heurte vite aux murs de la réalité… À l’inverse de Festen (1998), film adapté en pièce de théâtre, La Communauté fut d’abord un matériau créé pour les planches à Vienne avant d’être transposé pour l’écran. Pourtant, et bien que le sujet s’y prête, Thomas Vinterberg ne se laisse jamais enfermer par le dispositif du huis clos. Prétexte de l’histoire, ce foyer partagé ne fusionne pas les personnages en une masse compacte façon "auberge espagnole" à la sauce nordique : il aurait plutôt tendance à les individualiser, à diffracter leurs trajectoires. À sa manière, la communauté agit en effet comme un accélérateur sur ces particules élémentaires que sont les individus, provoquant collisions et (ré)percussions, mais également des créations d’"espèces chimiques" inconnues – en l’occurrence, des situations inenvisageables aupar

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Thomas Vinterberg : « "La Communauté" est mon film le plus personnel »

Interview | Avant de reprendre les repérages de son prochain film, le réalisateur de "La Communauté" revient sur ce projet largement autobiographique ayant pris naissance sur les planches…

Vincent Raymond | Mardi 17 janvier 2017

Thomas Vinterberg : «

Votre nouveau film La Communauté doit beaucoup à l’expérience de la scène, et notamment aux comédiens qui ont improvisé le matériau initial en votre compagnie. Peut-on donc considérer qu’il s’agit d’une œuvre collective ? Thomas Vinterberg : Oui, en effet. Bien que tout film soit le résultat d’un travail collectif, et en particulier celui-ci, il s’agit pourtant de mon film le plus personnel. Diriger son épouse actuelle dans un film inspiré par son propre passé, est-ce un moyen d’unifier toutes ses vies dans un objet idéal – un film à la fois symbolique et sentimental ? J’ai engagé mon épouse parce que j’aime la filmer, mais aussi parce que ma manière favorite de travailler est d’écrire pour des acteurs que j’adore et que je connais bien. Durant notre tournage en Suède, en sa compagnie et celle de plusieurs de mes meilleurs amis, la vie est devenue par instants… idéale. C’est l’expérience de travail la plus joyeuse que j’aie jama

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"Men & Chicken" : monstrueusement vôtre

ECRANS | d'Anders Thomas Jensen (Dan., 1h44) avec Mads Mikkelsen, David Dencik, Nicolas Bro…

Vincent Raymond | Mardi 24 mai 2016

Pas étonnant que le nouveau Anders Thomas Jensen ait remporté les faveurs du public lors du festival lyonnais Hallucinations collectives : Men & Chicken était carrossé pour une audience raffolant d’un cinéma de genre décalé, dynamique et incorrect. Un sorte d’hybride dont le Danois s’est fait le champion depuis Les Bouchers verts (2003), avec des réalisations baignées d’un humour noir mettant volontiers à mal ses personnages, comme ceux qui les interprètent. C’est encore le cas ici pour son comédien fétiche Mads Mikkelsen, qui subit niveau maquillage ce que Michel Serrault acceptait jadis de Jean-Pierre Mocky : un enlaidissement gratiné lui donnant un visage presque aussi inhumain que ses malheureux partenaires, joyeuse fratrie de freaks passant leur temps à se flanquer des peignées à coup d’oiseaux empaillés (quand ils ne fabriquent pas du fromage). D’aucuns trouveraient morbide ou malsaine cette inclination pour la tératologie, qui rapproche Jensen du Guillermo del Toro réalisateur du Labyrinthe de Pan et surtout de L’Échine du diable (2001). Tous deux usent de la monstruosité physique comme d’une extériorisati

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Le cinéma américain sort de sa réserve

ECRANS | Le festival Ciné Alter'Natif, qui fera halte au Club le temps d'une soirée, veut mettre en avant la richesse de la production cinématographique amérindienne récente.

Vincent Raymond | Mardi 29 septembre 2015

Le cinéma américain sort de sa réserve

Alors que Les Chansons que mes frères m’ont apprises, le film de Chloé Zhao tourné dans une réserve indienne, vient de sortir sur les écrans, le cinéma Le Club propose cette semaine deux séances s’inscrivant dans le cadre de la 6e édition de Ciné Alter’Natif. Concocté par le collectif nantais De la plume à l’écran, ce rendez-vous est à plus d’un titre remarquable : d’abord, il s’agit du seul festival européen dédié aux œuvres cinématographiques signées par des auteurs amérindiens ; ensuite, il réussit l’exploit de se tenir simultanément à Nantes, La Turballe, Paris et… Grenoble. Lundi 5 octobre à 18h, vous aurez donc le privilège de découvrir un programme exclusif de six courts-métrages récents réunis sous le titre évocateur de Femmes ! (l’exclamation a son importance), filmés au Canada et au Mexique. Un échange suivra en présence de Concepción Suárez Aguilar, réalisatrice de l’un d’entre eux : Koltavanej. Par sa voix, ce sont des peuples bafoués ou ignorés pour des raisons politico-ethniques qui s’exprimeront. Enfin, à 20h15, une grande

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Un Moi(s) de cinéma #6

ECRANS | Chaque mois, Le Petit Bulletin vous propose ses coups de cœur cinéma des semaines à venir en vidéo.

Christophe Chabert | Mercredi 3 juin 2015

Un Moi(s) de cinéma #6

Au sommaire de ce sixième numéro : • Cannes 2015 : bilan rapide • Loin de la foule déchaînée de Thomas Vinterberg • Vice Versa de Pete Docter • Une seconde mère d'Anna Muylaert

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Loin de la foule déchaînée

ECRANS | De Thomas Vinterberg (Ang-ÉU, 1h59) avec Carey Mulligan, Matthias Schoenaerts, Michael Sheen…

Christophe Chabert | Mardi 2 juin 2015

Loin de la foule déchaînée

Après La Chasse, où son savoir-faire virait à la manipulation contestable, Thomas Vinterberg continue sa carrière sinueuse avec cette nouvelle adaptation du roman de Thomas Hardy. Au XIXe siècle dans le Dorset anglais, une femme, Batsheba Everdene, va déchaîner les passions des hommes : d’abord celles de Gabriel Oaks, un berger taciturne mais droit, puis de William Boldwood, un propriétaire terrien psychologiquement fragile, et enfin du sergent Troy, un soldat dont elle tombera follement amoureuse. Vinterberg approche cette matière hautement romanesque avec une fidélité scrupuleuse, montrant comment d’une suite de hasards peut surgir une forme de fatalité : la perte d’un cheptel, un héritage imprévu, un mariage raté à cause d’une erreur sur le nom de l’église… Les personnages, malgré ces incessants revirements du destin, gardent tous leur droiture et leurs principes : Batsheba cherche à préserver sa liberté et son indépendance, Oaks se pose en ange gardien dissimulant ses sentiments derrière sa droiture morale, Boldwood ronge son frein sans comprendre pourquoi elle se refus

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Michael Kohlhaas

ECRANS | Film difficile, qui cherche une voie moyenne entre l’académisme costumé et l’épure, cette adaptation de l'écrivain allemand Kleist par Arnaud Des Pallières finit par séduire grâce à la puissance d’incarnation de ses acteurs et à son propos politique furieusement contemporain. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 10 juillet 2013

Michael Kohlhaas

L’honnêteté critique oblige à avouer que Michael Kohlhaas commence mal. Sa première demi-heure, trop longue, mal racontée, est une laborieuse exposition de ses enjeux. Arnaud Des Pallières semble pétrifié face au texte de Kleist qu’il adapte, et en respecte la lettre jusqu’à oublier la plus élémentaire des concisions cinématographiques. Il faut d’abord faire comprendre le conflit qui oppose le marchand de chevaux Kohlhaas aux autorités, puis son environnement familial, puis l’assassinat de sa femme et, enfin, sa décision de soulever le peuple pour réclamer justice. Le tout est mis en scène dans des plans lents et austères, cadrés au cordeau et soulignés par un boum boum de tambour en guise de musique. On voit bien que le cinéaste cherche à se tenir à égale distance de l’ascétisme façon Straub et de l’académisme européen en costumes, mais sa proposition semble surtout réconcilier les deux autour d’un ennui commun. Alors qu’on s’apprête à subir la suite, Des Pallières sort une séquence magistrale où la petite armée de Kohlhaas décime un château à l’arbalète. Chaque plan dessine une action millimétrée, fluidifiée par un montage qui le transforme en long mouvement h

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Un, deux, trois... swing !

MUSIQUES | Depuis cinq ans maintenant que le groupe grenoblois Miss White and the Drunken Piano existe, et fort de plus de 150 concerts, il n'a cessé de travailler (...)

Aurélien Martinez | Vendredi 26 avril 2013

Un, deux, trois... swing !

Depuis cinq ans maintenant que le groupe grenoblois Miss White and the Drunken Piano existe, et fort de plus de 150 concerts, il n'a cessé de travailler un style musical très varié, sorte d’étonnante fusion entre le hip-hop, le jazz, le folk et le classique. Marieke Huysmans, chanteuse, jongle entre un univers de piano-bar, un ton swing, et une rhétorique anglophone librement inspirée de l'univers des ghettos new-yorkais. Les deux musiciens qui l'accompagnent développent une subtile alchimie – beatbox, batterie façon rock, et des partitions délirantes de saxophone de claviers ou de basses propices à l'improvisation. Un univers immanquablement drôle, parfois décalé, qui laisse jaillir de noires paroles révélatrices, chuchotées suavement d'abord, puis à cœur ouvert, avec conviction – « I’m not a sailor, I’m not a traveller but I scream that I’m free ». Same same, leur dernier album sorti en 2012, est un savoureux mélange qui puise son inspiration dans des génies musicaux tel que Bach (Backbach), Shakespeare (Opheliaopéra) ou Wagner, rien que ça. Un groupe qui joue ainsi avec et su

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Royal affair

ECRANS | De Nicolaj Arcel (Danemark, 2h16) avec Mads Mikkelsen, Alicia Vikander…

Christophe Chabert | Jeudi 15 novembre 2012

Royal affair

Pour ceux qui se demandent ce que le mot "académisme" veut dire, on conseille la vision de Royal affair, véritable modèle du genre. Soit un sujet historique – la passion entre la Reine Caroline Matilde et le médecin du roi Christian VII, imprégné de philosophie des Lumières et qui va peu à peu, politiquement et sentimentalement, remplacer un souverain plus préoccupé par le jeu et les prostituées à gros seins que par le pouvoir – que Nicolaj Arcel prend soin de ne jamais bousculer par des idées de mise en scène. Il se contente de l’illustrer avec une reconstitution parfaite, une direction artistique top chic, de la musique bien pompière. Propret, Royal affair se contente d’exposer scolairement l’affair(e), sans jamais prendre le risque de l’ambiguïté ou de la zone d’ombre, faisant à la fois le musée et l’audio-guide, le roman et le dossier pédagogique qui l’accompagne. On serait bien en peine d’y trouver un quelconque point de vue, une once de trouble ou de regard contemporain. Christophe Chabert

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La Chasse

ECRANS | La calomnie d’une enfant provoque un déchaînement de violence sur un innocent assistant d’éducation. Comme un contrepoint de son tube "Festen", Thomas Vinterberg montre que la peur de la pédophilie est aussi inquiétante que la pédophilie elle-même, dans un film à thèse qui en a la qualité (efficace) et le défaut (manipulateur). Critique et interview. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 8 novembre 2012

La Chasse

On sort de La Chasse un peu sonné, pris comme le héros dans un engrenage asphyxiant où chaque tentative pour rétablir la vérité l’enfonce dans le désespoir et renforce l’injustice à son encontre. Thomas Vinterberg a de toute évidence réussi son coup : il laisse peu de place à la réflexion durant ces 110 minutes – jusqu’à sa fin "ouverte" narrativement, mais totalement close philosophiquement. Les interrogations viendront après, une fois la distance retrouvée avec un spectacle efficace mais fondamentalement pipé. La Chasse raconte comment Lucas, assistant d’éducation en bisbille avec sa femme pour la garde de son fils, va voir le ciel lui tomber sur la tête après qu’une des petites filles de l’école où il travaille l’ait accusé de « lui avoir montré son zizi ». L’enfant a en fait une réaction d’amoureuse déçue face à un homme qu’elle avait identifié comme un possible père de substitution, lui prodiguant l’affection que son vrai paternel ne lui témoignait plus. La calomnie va prendre des proportions terribles : di

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«Mes films parlent de la fragilité humaine»

ECRANS | Rencontre avec Thomas Vinterberg, réalisateur de "La Chasse". Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 8 novembre 2012

«Mes films parlent de la fragilité humaine»

Partez-vous toujours d’un sujet pour vos films et, dans le cas de La Chasse, s’agissait-il de la sacralisation de la parole de l’enfant ?Thomas Vinterberg : Mes films viennent d’endroits très variés, mais toujours de quelque chose qui relève de la fragilité humaine. Mon prochain film parlera du rejet d’une femme vieillissante, à cause de sa chair. Festen parlait d’un secret profondément enfoui chez un personnage. Dans La Chasse, j’étais intéressé à la fois par l’enfant et par l’homme en tant que victimes. Il y a entre eux une amitié très forte, presque une histoire d’amour. C’est un très bon couple, tous les deux rejetés par leur famille et c’est pour cela qu’ils se comprennent si bien. Pas sur un plan sexuel, évidemment… Dans le cas de la petite fille, à cause d’un mensonge, tout son monde s’écroule autour d’elle, ce qui est très touchant. Quant à l’histoire de Lucas, elle m’intéresse car il est sacrifié sur l’autel du besoin qu’ont les gens d’incarner leurs peurs à travers un bouc émissaire. Dans les cas réels que j’ai étudiés, le

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Beaucoup d’amour, peu d’érections

ECRANS | Le 65e festival de Cannes arrive déjà à mi-parcours de sa compétition, et celle-ci paraît encore bien faible, avec ce qui s’annonce comme un match retour de 2009 entre Audiard et Haneke et une forte tendance à la représentation du sentiment amoureux. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Lundi 21 mai 2012

Beaucoup d’amour, peu d’érections

Serait-ce la nouvelle loi cannoise ? Pour une année de compétition passionnante, la suivante serait forcément décevante ou mineure. Le cru 2009 était exceptionnel, celui de 2010 fut cauchemardesque ; l’édition 2011 était brillante, celle de 2012 a démarré piano. Tout avait pourtant bien commencé avec un film d’ouverture extraordinaire, Moonrise kingdom de Wes Anderson, et la projection du Audiard, De rouille et d’os. Puis vint le temps des désillusions : par exemple Après la bataille de Yousri Nasrallah, qui se complait dans une forme de soap opéra ultra-dialogué alors qu’il avait manifestement l’envie de retrouver le lustre des grands mélodrames égyptiens. Évoquant la Révolution récente, le cinéaste tombe dans le piège du cinéma à sujet, didactisme balourd que l’intrigue sentimentale ne vient pas alléger, au contraire. Nasrallah veut aborder tous ses enjeux en même temps, mais oublie complètement de les mettre en scène. Catastrophe aussi avec Paradis : Amour d’Ulrich Seidl, où la misanthropie du réalisateur éclate à tous les plans. Fustigeant à la fois les vieilles Autrichiennes qui vont au Kenya pour se payer une tranche de tourisme sexuel e

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