"Le Discours" : tu parles ? Tu parles !

Vincent Raymond | Mercredi 16 juin 2021

Photo : ©Les Films Sur Mesure


C'est l'histoire d'un énième repas de famille auquel Adrien assiste alors que son esprit divague. Car la seule chose comptant pour lui à ce moment précis, c'est que Sonia réponde à son SMS. Et voilà que son futur beau-frère lui demande de faire un discours pendant la noce…

Le Discours n'est pas un film, c'est du cinéma. En tout cas, une de ces propositions cinématographiques, pour reprendre le mot de Godard, qui s'amusent avec les possibilités du médium ; qui considèrent le 7e art comme la somme, la résultante, l'aboutissement ou l'évolution des précédents et surtout ne se prennent pas au sérieux. Ce qui ne les empêche pas de triturer la structure avec intelligence pour fabriquer de l'espace avec des mots et du temps avec des images ; bref créer, comme Resnais, un spectacle ludique superposé à un film mental.

Tirard réussit son adaptation de Fabcaro comme on transforme un essai au rugby : il transpose cette obsession anxiogène de la répétition traversant l'œuvre de l'auteur (et bédéiste) en l'accommodant de variations oulipiennes donnant à Benjamin Lavernhe l'occasion de déployer l'immensité de son registre dans le peau de ce Bartleby 2.0. Mais évitons verbiage, logorrhée et péroraison : il faut voir cette comédie, ne serait-ce que pour retrouver l'ambiance d'un repas de famille au moment de Noël. Parole !

★★★★☆ Le Discours, de Laurent Tirard (Fr., 1h27) avec Benjamin Lavernhe, Sara Giraudeau, Kyan Khojandi…

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Benjamin Lavernhe dans Le Discours : « J’aime bien causer… »

ECRANS | À l’écran, on l’a connu odieux (Le Sens de la fête), irrésistible de drôlerie (Mon inconnue), fuyant (Antoinette dans les Cévennes) mais à chaque fois impeccable. Benjamin Lavernhe, de la Comédie Française, poursuit sur sa lancée en tenant l’affiche (et le crachoir) du Discours, adaptation ô combien cinématographique de Fabcaro par Laurent Tirard.

Vincent Raymond | Mercredi 16 juin 2021

Benjamin Lavernhe dans Le Discours : « J’aime bien causer… »

Le Discours raconte une histoire des retrouvailles différées. Or le film, d’abord annoncé pour Cannes 2020, avait été repoussé en décembre, avant d’être à nouveau décalé pour le 9 juin. Il y a là comme une mise en abyme un peu ironique et cruelle, non ? Benjamin Lavernhe : Oui, c’est vrai que c’est tragiquement drôle ; après, on peut se dire que notre personnage du Discours se plaint beaucoup, se complaît un peu ; qu’il est peut-être un peu pénible… Nous, on a eu l’impression que notre plainte, elle était légitime ; on n’a pas envie qu’elle soit vue comme nombriliste et qu'elle finisse par agacer. Comme disait Jean-Michel Ribes sur les réseaux sociaux, « la culture n’est pas au dessus du reste, mais elle existe ». Aux yeux du public, votre personnage peut passer pour nombriliste ; en réalité, c’est quelqu’un en attente et en souffrance. Une souffrance qui dévore tout le reste et que le film ne fait que retranscrire avec justesse… Oui, c’est son caractère obsédant, s

Continuer à lire

"Zaï zaï zaï zaï" : société de consommation, tu m’auras pas

Théâtre | Quand la bande dessinée à succès "Zaï zaï zaï zaï" de Fabcaro est adaptée sur scène en fiction radiophonique par le Théâtre de l’Argument, ça donne un spectacle aussi drôle qu’inquiétant sur ce qu’il dit en filigrane de notre monde actuel – tout part d’un simple oubli de carte de fidélité pour finir en paranoïa sécuritaire nationale ! On en a parlé avec son metteur en scène Paul Moulin avant le passage de la compagnie par l’Odyssée d’Eybens.

Aurélien Martinez | Mardi 22 septembre 2020

Depuis la sortie en 2015 de la bande dessinée Zaï zaï zaï zaï, tout le monde aime l’auteur français Fabcaro. Les metteurs et metteuses en scène notamment, qui adaptent de plus en plus ses œuvres au plateau – à Grenoble, Grégory Faive jouera bientôt son récent roman Le Discours (et en proposera justement une première lecture à Eybens mardi 29 septembre). En 2017, la compagnie le Théâtre de l’Argument s’est elle aussi confrontée à une production de Fabcaro. Ça aurait dû être pour une unique fois comme nous l’a expliqué le metteur en scène Paul Moulin, sauf que le succès a très vite été au rendez-vous. Les dates de tournée ont alors commencé à s’enchaîner à la vitesse grand V – à Eybens, ils joueront pour la 95e fois (mais sans Blanche Gardin et Adèle Haenel, qui étaient dans la distribution initiale). « Tout est parti d’une commande du Théâtre de Rungis dans lequel nous avons été en résidence pendant trois ans, qui nous a demandé une petite forme à jouer une fois un midi dans le foyer du théâtre. On s’est alors demandé ce que l’on avait préféré lire dernièrement et certains d’

Continuer à lire

Caroline à Grenoble

Avant-première | Si le festival de Cannes avait eu lieu en mai comme il se doit, on aurait vu Patrick, l’un des protagonistes du nouveau film de Caroline Vignal (...)

Vincent Raymond | Mardi 8 septembre 2020

Caroline à Grenoble

Si le festival de Cannes avait eu lieu en mai comme il se doit, on aurait vu Patrick, l’un des protagonistes du nouveau film de Caroline Vignal Antoinette dans les Cévennes, gravir les marches rouges du Palais des Festivals. Jusque là, rien d’étonnant. Sauf que si : Patrick est un âne. Certes, beaucoup d’ânes ont déjà arpenté la Croisette, mais celui-ci est un pur baudet à poil gris qui donne du fil à retordre à sa partenaire, interprétée par Laure Calamy, institutrice à la poursuite de son amant (une sorte de maîtresse au carré, si vous voulez). Caroline Vignal vous en dira davantage à l’occasion de l’avant-première qu’elle accompagne de sa présence. Mais sans âne. Ce sera jeudi 10 septembre, à 20h15, au cinéma Le Club.

Continuer à lire

"Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part" : Gavalda remix

ECRANS | De Arnaud Viard (Fr., 1h29) avec Jean-Paul Rouve, Alice Taglioni, Benjamin Lavernhe…

Vincent Raymond | Mardi 21 janvier 2020

Jean-Pierre, qui s’est jadis rêvé comédien, a depuis rejoint avec succès le négoce des vins. Aîné d’une fratrie comptant Juliette, prof démangée par l’écriture et tout juste enceinte, Mathieu, employé timide, et Margaux, photographe en galère, il traverse une phase difficile… En transposant à l’écran l’ouvrage homonyme d’Anna Gavalda, Arnaud Viard s’est attelé à un double défi. D’abord, d’unifier les nouvelles du recueil en une seule trame narrative sur le modèle de ce qu’avait accompli Robert Altman à partir de Neuf histoires et un poème de Carver pour bâtir son Short Cuts. Ensuite, de prendre le risque de décevoir les millions de lecteurs (voire adulateurs) de l’autrice qui avaient pu se forger du recueil leurs propres images. On ne contestera pas l’option choisie, évitant le morcellement du film à sketches, ni le choix de la distribution (les comédiennes et comédiens sont globalement bien trouvés, en particulier Rouve et Taglioni, quand la douleur les traverse comme un fantôme puis les habite). Mais quelle plaie de devoir, encore et toujours, subir ces destins de familles parisiennes pseudo normales, c’est-à-dire forcémen

Continuer à lire

"Curiosa" : chambre avec vues

ECRANS | De Lou Jeunet (Fr, 1h47) avec Noémie Merlant, Niels Schneider, Benjamin Lavernhe…

Vincent Raymond | Mardi 2 avril 2019

Paris, fin XIXe. Pour sauver les finances familiales, Marie de Héredia est "cédée" par son poète de père au fortuné Henri de Régnier, alors qu’elle aime son meilleur ami, le sulfureux Pierre Louÿs. Tous deux entretiendront malgré tout une liaison suivie, émaillée de photographies érotiques… Quand une chambre (noire) peut être le lieu de toute les passions… La réalisatrice Lou Jeunet donne une vigueur nouvelle et réciproque à l’expression "taquiner la muse" en animant son élégant trio – lequel ne restera pas longtemps prisonnier de sa relation triangulaire. La relation entre Pierre et Marie (où Henri fait figure d’électron satellite, ou d’observateur consentant) admet plus ou moins volontiers d’autres partenaires et inspire, outre des clichés porno/photographiques, une abondante correspondance ainsi qu’une féconde production littéraire chez les deux amants – sans parler d’un rejeton adultérin. Aussi paradoxal que cela paraisse, c’est le voyeurisme de l’érotomane Louÿs qui permettra l’émancipation de Marie : en découvrant l’exultation des corps, la jeune femme va trouver les ressources pour s’affranchir d’un patriarcat plus obscène q

Continuer à lire

"Mon inconnue" : je t’aime, je t’aime

ECRANS | De Hugo Gélin (Fr-Bel, 1h58) avec François Civil, Joséphine Japy, Benjamin Lavernhe…

Vincent Raymond | Mardi 2 avril 2019

Dix ans après leur coup de foudre, Raphaël et Olivia vivent ensemble. Lui est devenu auteur à succès, elle a remisé ses rêves de concertiste. Un matin, Raphaël s’éveille dans un monde alternatif où ils n’ont jamais fait connaissance. Il doit la séduire pour espérer reprendre sa vie d’avant… Plutôt enclin aux comédies de potes et d’enfants malades ruisselant de bons sentiments, Hugo Gélin aurait-il atteint, avec ce troisième long-métrage, le fatidique "film de la maturité" ? Il s’inscrit ici en tout cas dans le sillage plutôt recommandable de Richard Curtis (et son charmant About time de 2013), voire d'Harold Ramis (pour l’indispensable Un jour sans fin sorti en 1993), maître de cette spécialité anglo-saxonne qu’est la comédie fantastico-sentimentale se lovant dans les replis du temps. À la fois léger comme l’exige la romance et dense du point de vue narratif (saluons au passage l’efficacité du montage et sa fluidité), Mon inconnue remplit son office en rapprochant in extremis des amants désunis voués à s’aimer et en parsemant de magie leurs roucoulades contrariées. Aux côtés de l’impeccable couple d

Continuer à lire

Hubert Charuel : « L’élevage est un métier de dévotion »

ECRANS | "Petit Paysan" deviendra-t-il grand cinéaste ? C’est bien parti pour Hubert Charuel, qui signe à 32 ans un premier long-métrage troublant. Entretien cartes sur étable.

Vincent Raymond | Lundi 28 août 2017

Hubert Charuel : « L’élevage est un métier de dévotion »

De quelle(s) épidémie(s) vous êtes-vous inspiré pour votre premier film Petit Paysan ? Hubert Charuel : La maladie du film est fictive : elle présente plusieurs symptômes de maladies réelles, mais qui se soignent. J’ai grandi pendant la période de vaches folles et de fièvre aphteuse. On était dans cet esprit de paranoïa : l’angoisse de mes parents, de ma famille, des amis aux alentours était totale, personne ne comprenait ce qui se passait. Les vétérinaires ne savaient pas ce qu’était Creutzfeldt-Jakob, n’avaient pas les résultats… Ça a vraiment choqué beaucoup de monde. Les abattages, c’est horrible : les gens arrivaient, on tuait tous les animaux, on creusait une fosse au milieu de la ferme, on brûlait les animaux sur place. Un traumatisme pour les éleveurs et les vétérinaires. Certains ne s’en sont pas remis de faire des abattages totaux à la chaîne. D’autres ne s’en pas remis financièrement. Quand on dit à l’éleveur qu’il va toucher des indemnités, c’est plus compl

Continuer à lire

"Petit Paysan" : de mal en pis

ECRANS | Un petit éleveur bovin tente de dissimuler l’épidémie qui a gagné son cheptel. Ce faisant, il s’enferre dans des combines et glisse peu à peu dans une autarcie paranoïaque et délirante. Une vacherie de bon premier film signée Hubert Charuel, à voir d’une traite.

Vincent Raymond | Lundi 28 août 2017

Difficile d’être plus en phase avec l’actualité qu’Hubert Charuel. Au moment où l’on s’interroge sur la pérennité des aides à l’agriculture biologique et où l’on peine à mesurer les première conséquences du énième scandale agro-industriel, son film nous met le nez dans la bouse d’une réalité alternative : celle des petits paysans. Ceux qui n’ont pas encore succombé, rongés par l’ingratitude de leur métier et les marges arrière de la grande distribution, ni été aspirés par leurs voisins, gros propriétaires fonciers ou de fermes automatisées – on en voit ici. Pierre est un petit paysan à la tête d’un domaine raisonnable – c’est-à-dire qu’il le gère tout seul, mais en lui consacrant tout son temps. Lorsqu'il détecte dans son troupeau des animaux malades d’une mystérieuse fièvre hémorragique, il redoute le pire : l’abattage de la totalité de ses bêtes. La dissimulation lui offre une illusion de répit, mais les conséquences ne font qu’aggraver le problème... Sans foin ni loi Le jeune réa

Continuer à lire

Rosalie Blum

ECRANS | de Julien Rappeneau (Fr., 1h35) avec Noémie Lvovsky, Kyan Khojandi, Alice Isaaz, Anémone…

Vincent Raymond | Mardi 22 mars 2016

Rosalie Blum

On se réjouissait de voir portée à l’écran une BD parmi les plus originales de cette dernière décennie ; dommage que pour son premier film en tant que réalisateur, le scénariste Julien Rappeneau ait manqué le coche en signant cette adaptation de l’œuvre de Camille Jourdy. A-t-il été trop fidèle à l’original ? Pas assez rigoureux sur la direction d’acteurs ? Seul le décor urbain d’une province insipide (pardon pour la ville de tournage) semble ne pas souffrir de la transposition. Ce n’est pas le cas de certains personnages. Si Kyan Khojandi offre une neutralité bienveillante au sien, Noémie Lvovsky, dans le rôle-titre, surjoue l’effacement chuchoté avec une affection calamiteuse. Révélée dans des emplois pétulants, à l’aise lorsqu’il s’agit de faire passer force ou menace, la réalisatrice-actrice se montre beaucoup moins convaincante dans les minauderies. On se console ici avec des comédiens égaux à eux-mêmes (au point qu’ils doivent être inquiétants dans la vie quotidienne), Anémone et Philippe Rebbot…VR

Continuer à lire

Astérix et Obélix : au service de sa Majesté

ECRANS | Passant après le calamiteux épisode Langmann, Laurent Tirard redonne un peu de lustre à une franchise inégale en misant sur un scénario solide et un casting soigné. Mais la direction artistique (affreuse) et la mise en scène (bancale) prouvent que le blockbuster à la française se cherche encore un modèle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 11 octobre 2012

Astérix et Obélix : au service de sa Majesté

Dans quel âge se trouve le blockbuster français ? Économiquement, sans parler d’âge d’or, on peut dire que l’affaire roule ; même une chose laborieuse comme Les Seigneurs remplit sans souci les salles. Artistiquement, en revanche, on est encore à l’âge de pierre. La franchise Astérix en est le meilleur exemple : après le navet ruineux de Thomas Langmann, c’est Laurent Tirard, fort du succès glané avec son Petit Nicolas, qui a récupéré la patate chaude. Avec un budget quasiment divisé par deux (61 millions quand même !), il n’avait guère le choix : finies les courses de char dispendieuses et les packages de stars ; retour aux fondamentaux. Tirard et son co-auteur Grégoire Vigneron prennent ainsi deux décisions payantes : remettre le couple Astérix et Obélix au centre du film (ainsi que les comédiens qui les incarnent, Baer et Depardieu, excellents), et soigner un casting pour lequel chaque personnage semble avoir été écrit sur mesure. Il y a dans Au service de sa Majesté un petit charme très français du second rôle savoureux, plus digeste que la pr

Continuer à lire

Le Discours d’un Roi

ECRANS | De Tom Hooper (Ang-Austr-ÉU, 1h58) avec Colin Firth, Geoffrey Rush, Helena Bonham Carter…

François Cau | Mercredi 26 janvier 2011

Le Discours d’un Roi

La razzia effectuée par Le Discours d’un Roi sur les nominations aux Oscars n’a rien d’étonnant ; le film semble calibré pour séduire l’Académie, répondant au cahier des charges du cinéma historico-culturel. Il y a un sujet, véridique — l’accession, contrainte et forcée, au trône de Grande-Bretagne du Roi Georges VI et ses déboires oratoires liés à un bégayement intempestif ; des numéros d’acteurs au cabotinage gênant — on a vu Colin Firth meilleur qu’ici, même s’il en fait moins que Bonham Carter en précieuse ridicule. Et il y a une forme, emphatique et arty, un surfilmage constant fait de décadrages voyants et de courtes focales sur des décors sans profondeur, qui donne parfois l’impression de regarder autant les tapisseries que les acteurs. Le film hurle si fort sa subtilité qu’il en devient lourd, notamment dans des dialogues qui ne ratent jamais l’occasion de récapituler avec des grandes sentences théâtrales le propos et les états d’âme des personnages. Les séquences de rééducation sont censées fournir un contrepoint comique à cette grandiloquence ; mais voir le futur Roi éructer tel un malade de la Tourette des «fuck» et des «shit» est amusant une fois, pas dix. On regrett

Continuer à lire