Mathieu Amalric : « Notre génération a fait beaucoup de progrès avec l'émotion »

Entretien | Une femme feint de quitter son mari et ses enfants ; en réalité, ceux-ci ont disparu dans une avalanche et elle préfère leur inventer une vie à part de la sienne. Tel est l’argument du nouveau film réalisé par Mathieu Amalric, kaléidoscope mental et fascinant, où chaque détail compte. Propos rapportés d’une conversation fleuve…

Vincent Raymond | Mercredi 8 septembre 2021

Photo : ©Roger Arpajou


Le son de votre film débute non par la Norma de Bellini du distributeur Gaumont, ni les jingles des autres coproducteurs Canal+ et Arte, mais par la musique que vous avez choisie pour votre générique. Est-ce vous qui l'avez imposé ?

Mathieu Amalric : Oui oui ! Ils ont eu cette gentillesse. Ça n'a pas été un débat ni un conflit à la force du poignet. Franchement, il ne fallait pas d'autre musique, quoi ! Parfois, quand on est spectateur, il y a des logos tellement sophistiqués qu'on pense que c'est le début et… ah non ! En fait, on ne sait plus quand les films commencent. Là, ça commence par la musique jouée par Marcelle Meyer, la même pianiste qu'au générique final.

Comment Je reviens de loin, la pièce que vous adaptez ici, vous est-elle parvenue ?

Grâce à un ami, acteur et metteur, Laurent Ziserman. On se connaît depuis toujours : il avait joué dans mon premier court métrage, Sans rires. C'est lui qui va monter aux Célestins l'année prochaine l'adaptation de À nos amours de Pialat, et il devait aussi monter Je reviens de loin, de Claudine Galéa qui n'a jamais été jouée et qu'elle a écrite il y a plus de 15 ans. La vie a fait qu'il ne pouvait pas le faire, il m'en a parlé, je l'ai lu et j'ai chialé dans un train… Ce n'est pas tout à fait écrit comme une pièce de théâtre : elle joue beaucoup sur la graphie et on sent déjà des superpositions de voix par rapport au son.

Je l'ai fait lire à mes productrices Laëtitia Gonzalez et Yaël Fogiel des Films du Poisson, elles ont été vraiment bouleversées, mais… comment faire du cinéma avec ça ? Alors j'ai commencé un travail d'archéologue pendant 9 jours avant d'appeler Claudine, pour savoir si le désir était là. Vicky [Krieps, interprète de Clarisse, NDR] m'avait déjà “visité”. Je ne sais même pas si on s'est dit oui : c'était une rencontre. Ensuite, j'ai écrit quelque chose tout seul et une fois que j'ai fini, j'ai eu envie que Claudine le lise. Ce qui l'excitait, c'était le travail de transformation.

On sait assez vite que l'héroïne, Clarisse, a perdu sa famille, et non qu'elle la quitte. Était-ce comme cela dans la pièce ?

Quand j'ai rencontré Claudine, j'ai voulu m'assurer d'une chose ressentie en la lisant : que ce n'était pas pas autobiographique. Elle m'a raconté que son texte était né d'un rêve qu'elle a fait, où elle avait sa main sur une poignée de porte : elle ne savait pas si elle rentrait ou si elle sortait. C'est comme ça que ça a démarré, et qu'elle a eu l'idée de l'inversion.

Dans le texte initial, il y a une révélation finale par une sorte de chœur antique. Le scénario avait également été écrit avec cette révélation finale — et j'en était assez heureux : pour une fois, j'avais un scénario, avec un twist ; avec un truc qui tenait la route ! D'ailleurs, ça a été un outil de financement assez efficace…

On a commencé à tourner comme ça, et puis après en montant, on s'est rendu compte que ça m'éloignait de ce qui me bouleversait le plus : le geste d'imagination de Clarisse, qui était finalement un geste amoureux. Il ne s'agissait pas de filmer l'horreur de sa peine : en fait, on a tous eu envie de partir, donc ça commence dans un film où quelqu'un a osé le faire. Et c'était plus étonnant de commencer avec ça que : “une femme a perdu ses deux enfants et son mari”. Là, ce qui est beau, c'est que le marionnettiste n'est pas le type qui fabrique le film, c'est Clarisse parce qu'elle projette ses images.

Avec le monteur François Gédigier, on s'est rendu compte que le spectateur dans la salle est dans un état de projection, de déni, de croyance, de rituel : on sait très bien que ce qu'il y sur l'écran n'est pas vrai ; pourtant si on y a cru, c'est que c'est vrai… Ce qui peut rendre le film partageable, c'est vraiment que les gens soient dans le même état de projection. Je crois que si ça m'arrivait, j'utiliserais ce qu'elle a fait.

D'ailleurs, j'ai passé mon temps pendant le Covid à nettoyer, à simplifier, à partager encore plus, à rajouter des phrases pour accueillir encore plus… Je n'en pouvais plus, je devenais dingue, je hurlais sur les productrices : « — Mais c'est encore froid ! Il faut que les gens comprennent, ça n'a aucun intérêt ! — Mais t'as pas besoin, c'est lourd. — Je m'en fous ! Je préfère être lourd… » Et je crois que j'aurais dû encore en ajouter. Elles m'en ont fait enlever, y compris une très jolie chanson que j'avais écrite… C'était de l'eau de roche…

C'est un mélodrame sur le deuil qui n'est jamais mortifère…

Ça, avec Vicky, c'est notre obsession — je dis “notre”, car elle a pris le relais. C'est elle qui devait porter ce truc pour que moi je puisse travailler. Je n'ai jamais ressenti quelque chose comme ça, c'est comme une relation de gémellité. Pour l'aspect mélo, je sais que j'ai pensé au film de Manoel de Oliveira Je rentre à la maison où il y a des plans sur Michel Piccoli au café en train de se faire maquiller. J'y ai pensé pour le gros plan très long sur Vicky quand elle apprend. Et puis il y avait chez Claudine le piano, la mélancolie, La Lettre a Élise

Je me suis longtemps demandé ce que ça donnerait si je faisais un mélo sans violon. Longtemps, la découverte des corps s'est faite sur Long, Long, Long (Take 44), une chanson de George Harrison dans la réédition de l'album blanc des Beatles. Et puis il y a eu l'enterrement de Reinbert de Leeuw, l'un des maîtres de Barbara Hannigan [sa compagne, chanteuse lyrique et cheffe d'orchestre, NDR] où j'ai découvert une pièce de Messiaen à son enterrement. Là, on a senti que le violon était possible.

Vous aviez de la pudeur par rapport à l'émotion ?

Quand tu dois faire quelque chose qui s'approche d'un mélo, tu l'écris ; tu es une loque, tu es en larmes. Or, je viens d'une génération pour qui l'émotion, c'était TF1, à l'époque. On ne voulait pas la traiter parce que c'était “pute”. Donc il fallait trouver un autre moyen et faire des trucs un peu intellos. Dans les années 1990, notre génération était un peu spéciale par rapport à l'émotion. Mais on a fait beaucoup de progrès avec l'âge : il y a quelque chose qui s'est ouvert.

Vers quoi ce film vous mène-t-il ?

Aujourd'hui, je ne regarde plus que des Jerry Lewis ! La comédie, c'est le genre que j'admire le plus. Mais je n'en suis vraiment pas là du tout. Je viens tout juste de finir un film tourné en trois jours, que des plans de 15 minutes avec Nicolas Bouchaud, j'ai réussi pour la première fois depuis longtemps à avoir cinq jours tout seul, sans enfant, sans amoureuse, sans sortir du lit ni me laver… C'est ça l'écriture : tu ne te laves pas et quelque chose arrive. Le problème, c'est que je suis obsédé depuis trois ans par L'Homme sans qualités de Musil — c'est pour ça que Vicky s'appelle Clarisse. Donc, Musil… J'ai dit à mes productrices : « si mon prochain film n'est pas raconté dans l'ordre, vous me le jetez à la gueule, okay ? »


Serre moi fort

De Mathieu Amalric (Fr, 1h37) avec Vicky Krieps, Arieh Worthalter, Anne-Sophie Bowen-Chatet

De Mathieu Amalric (Fr, 1h37) avec Vicky Krieps, Arieh Worthalter, Anne-Sophie Bowen-Chatet

salles et horaires du film


Ça semble être l’histoire d’une femme qui s’en va.

Serre moi fort est à  l'affiche dans 2 salles le mercredi 15 septembre

Le Méliès

28 allée Henri Frenay 38000 Grenoble
Mer 14h, 17h, 19h, 21h - jeu 14h, 16h, 19h, 21h - ven 14h, 16h, 18h, 21h - sam, dim 14h, 17h, 19h, 20h50 - lun 14h, 15h50, 20h30 - mar 14h, 18h45, 20h45

Le Cap

Place Armand Pugnot 38340 Voreppe
Mer 18h - jeu 17h45, 20h30 - ven 18h15 - dim, mar 20h15 - lun 18h, 20h
Serre moi fort est à  l'affiche dans 2 salles le jeudi 16 septembre

Le Méliès

28 allée Henri Frenay 38000 Grenoble
Mer 14h, 17h, 19h, 21h - jeu 14h, 16h, 19h, 21h - ven 14h, 16h, 18h, 21h - sam, dim 14h, 17h, 19h, 20h50 - lun 14h, 15h50, 20h30 - mar 14h, 18h45, 20h45

Le Cap

Place Armand Pugnot 38340 Voreppe
Mer 18h - jeu 17h45, 20h30 - ven 18h15 - dim, mar 20h15 - lun 18h, 20h
Serre moi fort est à  l'affiche dans 2 salles le vendredi 17 septembre

Le Méliès

28 allée Henri Frenay 38000 Grenoble
Mer 14h, 17h, 19h, 21h - jeu 14h, 16h, 19h, 21h - ven 14h, 16h, 18h, 21h - sam, dim 14h, 17h, 19h, 20h50 - lun 14h, 15h50, 20h30 - mar 14h, 18h45, 20h45

Le Cap

Place Armand Pugnot 38340 Voreppe
Mer 18h - jeu 17h45, 20h30 - ven 18h15 - dim, mar 20h15 - lun 18h, 20h
Serre moi fort est à  l'affiche dans 1 salle le samedi 18 septembre

Le Méliès

28 allée Henri Frenay 38000 Grenoble
Mer 14h, 17h, 19h, 21h - jeu 14h, 16h, 19h, 21h - ven 14h, 16h, 18h, 21h - sam, dim 14h, 17h, 19h, 20h50 - lun 14h, 15h50, 20h30 - mar 14h, 18h45, 20h45
Serre moi fort est à  l'affiche dans 2 salles le dimanche 19 septembre

Le Méliès

28 allée Henri Frenay 38000 Grenoble
Mer 14h, 17h, 19h, 21h - jeu 14h, 16h, 19h, 21h - ven 14h, 16h, 18h, 21h - sam, dim 14h, 17h, 19h, 20h50 - lun 14h, 15h50, 20h30 - mar 14h, 18h45, 20h45

Le Cap

Place Armand Pugnot 38340 Voreppe
Mer 18h - jeu 17h45, 20h30 - ven 18h15 - dim, mar 20h15 - lun 18h, 20h
Serre moi fort est à  l'affiche dans 2 salles le lundi 20 septembre

Le Méliès

28 allée Henri Frenay 38000 Grenoble
Mer 14h, 17h, 19h, 21h - jeu 14h, 16h, 19h, 21h - ven 14h, 16h, 18h, 21h - sam, dim 14h, 17h, 19h, 20h50 - lun 14h, 15h50, 20h30 - mar 14h, 18h45, 20h45

Le Cap

Place Armand Pugnot 38340 Voreppe
Mer 18h - jeu 17h45, 20h30 - ven 18h15 - dim, mar 20h15 - lun 18h, 20h
Serre moi fort est à  l'affiche dans 2 salles le mardi 21 septembre

Le Méliès

28 allée Henri Frenay 38000 Grenoble
Mer 14h, 17h, 19h, 21h - jeu 14h, 16h, 19h, 21h - ven 14h, 16h, 18h, 21h - sam, dim 14h, 17h, 19h, 20h50 - lun 14h, 15h50, 20h30 - mar 14h, 18h45, 20h45

Le Cap

Place Armand Pugnot 38340 Voreppe
Mer 18h - jeu 17h45, 20h30 - ven 18h15 - dim, mar 20h15 - lun 18h, 20h

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"Les fantômes d'Ismaël" : un Desplechin vertigineusement délicieux

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Avec "À Jamais", Benoît Jacquot s'essaie au film de fantôme

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Avec

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Trois souvenirs de ma jeunesse

En 1996, Paul Dédalus avait trente ans, tentait de terminer sa thèse de philosophie et se séparait de sa compagne Esther. Vingt ans après, il finit une mission d’anthropologue au Tadjikistan, où il partage son lit avec une ravissante autochtone et s’apprête à rentrer en France pour travailler au Quai d’Orsay. De Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) à Trois souvenirs de ma jeunesse (Nos Arcadies), Dédalus n’a pas seulement vieilli (et son interprète avec lui, Mathieu Amalric, fiévreux et génial), il a aussi été transformé par l’œuvre d’Arnaud Desplechin. Lorsqu’il démarre un vaste retour sur lui-même, sur son enfance et son adolescence, ce Dédalus-là n’est, comme l’eau du fleuve selon Héraclite, plus tout à fait le même, mais pas tout à fait un autre non plus. Ce n’est pas qu’une affaire de torsion entre le premier film et son "prequel" ; il y en a, puisque l’anthropologie remplace la philosophie et que Desplechin a pris des libertés avec la chronologie de son histoire avec Esther. Cela a aussi à voir avec la manière dont

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La Chambre bleue

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Arrête ou je continue

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Christophe Chabert | Mercredi 11 septembre 2013

« Jimmy P. est un buddy movie »

Votre cinéma a un rapport important avec la psychanalyse, bien avant Jimmy P. : la séance d’ouverture de Comment je me suis disputé…, l’internement de Mathieu Amalric dans Rois et reine, même la scène finale de La Sentinelle… Pourquoi avoir tourné autour de la psychanalyse avant d’y consacrer non pas le sujet, mas le cœur d’un de vos films ?Arnaud Desplechin : C’est une réponse décevante mais je ne sais pas bien pourquoi. Je sais que ce sont des scènes que j’aime beaucoup dans les films ; c’est sûrement aussi la lecture des romans de Philip Roth où les personnages sont en analyse. Au lieu de donner une explication du personnage, ça ouvre le champ des angles sur lui. Au début de Comment je me suis disputé…, le personnage est chez son analyste avec qui manifestement ça ne se passe pas très bien, mais tout d’un coup il y a une plongée dans ses souvenirs, dans une parole libre avec des moments où on ne sait pas si le personnage se ment à lui-même ou s’il dit la vérité. Je n’aimerais pas l’idée d’un privilège qui ferait d

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Jimmy P.

ECRANS | Changement d’époque et de continent pour Arnaud Desplechin : dans l’Amérique des années 50, un ethnologue féru de psychanalyse tente de comprendre le mal-être d’un Indien taciturne. Beau film complexe, "Jimmy P." marque une rupture douce dans l’œuvre de son cinéaste. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 4 septembre 2013

Jimmy P.

Quelque part dans les plaines américaines au début des années 50 ; James Picard, Indien Blackfoot ayant combattu sur le front français durant la deuxième guerre mondiale, souffre depuis de vertiges et de malaises à répétition. Interné dans un hôpital, on diagnostique sa schizophrénie, sans toutefois trouver de lésions cérébrales. Les médecins décident de faire appel à l’ethnologue français Georges Devereux, spécialiste des tribus indiennes mais aussi adepte des méthodes freudiennes, qu’il entend appliquer pour éclaircir le cas Jimmy P. Le dépaysement que provoque le nouveau film d’Arnaud Desplechin tient autant à la transplantation de son cinéma dans un espace résolument en rupture avec ses films précédents, qu’à l’inflexion qu’il donne dès les premières images à sa mise en scène. Comme si la confrontation avec l’Amérique était aussi une confrontation avec le cinéma américain, Desplechin s’inscrit ici dans une lignée classique qui irait de Ford à Eastwood. Cette quête de fluidité et d’élégance peut dérouter au premier abord ; mais la recherche de la simplicité est un des enjeux narratifs de Jimmy P., et elle se fait à travers un pourtant complexe et tortueux che

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Tournée

ECRANS | De et avec Mathieu Amalric (Fr, 1h51) avec Miranda Colclasure, Suzanne Ramsey…

François Cau | Jeudi 24 juin 2010

Tournée

Débordant de vie, avec tout ce que cela comporte d’euphorie, de déprime, de coups de cœur et de coups de gueule, Tournée est avant tout un film de flux et de fluides. On y suit une troupe de New Burlesque drivée à travers la France par Joaquim Zand, autrefois producteur star à la télé, aujourd’hui has been, mauvais père et ex-mari : c’est le flux de départ, son trajet principal. Mais d’autres lignes viendront croiser ce parcours : Joaquim qui se rend à Paris dans l’espoir d’y trouver une salle pour accueillir le spectacle et qui ne fait que se prendre des gnons et des portes claquées ; ou cet ultime embranchement qui conduit le groupe vers un hôtel désaffecté, lieu d’utopie et d’apaisement. Les flux sont aussi des flux d’amour, souvent incontrôlés : un quickie avec un informaticien dans les toilettes pendant un mariage vietnamien ; une conversation aussi touchante qu’hilarante avec une vendeuse de station-service ; ou sa réplique cauchemardesque, une engueulade avec une caissière de supermarché un peu trop fascinée par la mise à nu de ces filles à la beauté paradoxale. Quant aux fluides, ils sont le carburant d’un film qui boit, baise et pleure en toute liberté. La fluidité est

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Amalric, tour et détours

ECRANS | Acteur prodige dont la réputation déborde aujourd’hui les frontières françaises, Mathieu Amalric signe avec "Tournée" son quatrième — et meilleur — film en tant que réalisateur. Rencontre. Propos recueillis par Christophe Chabert

François Cau | Jeudi 24 juin 2010

Amalric, tour et détours

Comment avez-vous géré ces années où vous n’avez été qu’acteur et pas réalisateur ? Était-ce grisant ou frustrant ?Mathieu Amalric : Je n’ai rien géré du tout, c’est ça le problème. Mon histoire d’acteur vient du lycée, de mes années de timidité ; il fallait casser la coquille. Ça m’est tombé dessus grâce à Arnaud [Desplechin, NDLR], grâce à son extra-lucidité ; je ne sais pas ce qu’il a vu dont je n’avais pas conscience. Mais à partir du moment où j’ai continué à jouer, il y avait un poste d’observation dément sur comment travaillent Téchiné, Biette, Assayas. C’est amusant l’histoire de la griserie… Oui, au début, sur Comment je me suis disputé, la rencontre avec Jeanne [Balibar, NDLR], des envolées très intimes qui peuvent donner de la force pour ne pas se mentir à soi-même, pour s’approcher de désirs de cinéma. Mais au bout d’un moment, ce n’est plus du tout grisant. C’est beaucoup plus grisant d’approcher des gens qui ne savent absolument pas qui vous êtes, par exemple ces filles du New Burlesque. Tournée évoque le moment d’un tournage ou d’une tournée promo. Est-ce que l’écriture du film s’es

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Un conte de Noël

ECRANS | Avec cette tragi-comédie familiale aux accents mythologiques, Arnaud Desplechin démontre à nouveau qu’il est un immense cinéaste, entièrement tourné vers le plaisir, le romanesque et le spectacle. Christophe Chabert

François Cau | Jeudi 22 mai 2008

Un conte de Noël

Le nouveau film d’Arnaud Desplechin s’ouvre sur un petit théâtre de marionnettes, où l’on nous raconte en accéléré l’histoire familiale qui fonde le récit. Ensuite, chaque personnage sera introduit par une photo de lui enfant ou adolescent, son nom clairement inscrit à l’écran, un style musical lui étant associé (du jazz au hip-hop). Enfin, la reine-mère de ce clan en plein délitement viendra face caméra présenter les enjeux de la tragi-comédie en cours. Pourquoi le cinéaste choisit-il de décliner ainsi, avec divers artifices, la même scène primitive ? Non pas pour briller par-dessus son sujet, mais pour poser une bonne fois ce que ses inconditionnels savent depuis longtemps : Desplechin est du côté du spectacle, de l’action et de la générosité, pas dans l’économie du discours et de la parole. Un conte de noël est, comme son précédent Rois et reine, une machine à produire du romanesque et des émotions fortes, un grand huit existentiel qui fait coexister dans le même espace-temps le trivial et le sublime, la surface et la profondeur. La parabole du fils indigne Dans la famille Vuillard, il y a donc Joseph, le fils absen

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