"L'Homme de la cave" : le démon intérieur

ECRANS | Un négationniste s’installe dans la cave d’une famille juive et lui pourrit la vie tout en faisant croire qu’elle le persécute. Aidé par un François Cluzet effrayant, Philippe Le Guay renoue avec l’acuité mordante à laquelle il avait depuis longtemps renoncée dans cette illustration de la perverse religion du complotisme et de la manière dont ses apôtres fidélisent, en flattant leurs plus bas instincts ou les brossant dans le sens du poil, de nouveaux séides.

Vincent Raymond | Mardi 5 octobre 2021

Photo : ©Caroline Bottaro


Paris, de nos jours. Parce qu'il n'en a pas l'usage, Simon Sandberg vend la cave de l'appartement familial. Parce qu'il a confiance, il accepte l'offre de Jacques Fonzic, prof grisonnant et plaintif en quête d'un local pour entreposer les affaires de sa défunte mère. L'affaire conclue, Fonzic va habiter le réduit et révéler son vrai visage : celui d'un négationniste, instillant son venin partout dans l'immeuble et surtout dans la famille Sandberg, rescapée de la Shoah. L'enfer commence…

N'était la traditionnelle mention figurant au générique indiquant que l'argument est tiré de faits réels, l'on pourrait croire à un conte philosophique tant il y a d'études de caractères, de portraits sociologiques, d'interprétations métaphoriques et/ou psychanalytiques et de morales à tirer dans cette histoire. À bien des égards, elle est exemplaire : contemporaine et universelle, également — hélas, pourrait-on ajouter.

La stratégie du coucou ; du ver dans le fruit… Suborneur cauteleux, d'autant plus pervers et dangereux qu'il se vêt des oripeaux de victime pour mieux mettre à bas les siennes, Fonzic possède le "talent" de Tullius Détritus pour créer la zizanie au sein d'un groupe en (relative) harmonie (l'écosystème de l'immeuble, la cellule familiale Sandberg…) en inoculant de petits virus conversationnels mezzo voce : un doute à l'une, une tournure allusive à l'autre — et la plupart du temps dans le hors-champ. Masse manquante de cet univers filmique, ce hors-champ profite toujours à Fonzic : c'est le lieu invisible dans lequel il instille le doute sur le passé historique, et où il commet directement (ou indirectement) l'essentiel de ses forfaits lui permettant de régner après avoir divisé.

Emprises au sol

Mâchoires soudées, regard en dessous, teint gris et propos noirâtres, Cluzet donne un corps parfait à ce concentré magmatique haïssable de rancœurs rancies. Il rappelle ce persécuteur ayant choisi un bouc émissaire dans Trois Huit (2000) du même Le Guay, s'ingéniant dans un jeu sadique à le pousser psychiquement et physiquement à bout. Ici, le bras de fer est strictement bordé par le cadre légal : Sandberg doit faire valoir ses droits sans jamais se laisser déborder par la colère, à l'instar des soldats brimés dans La Colline des hommes perdus de Sidney Lumet (1965).

Plus qu'un parasite odieux profitant de la naïveté de son hôte, Fonzic peut également se percevoir comme un rappel métaphysique à cette identité juive dont Simon ne fait aucun cas — à la différence de son frère ou de sa mère. Par une terrible ironie, Fonzic l'oblige à considérer sa généalogie et à revendiquer son héritage cultuel. Un autre personnage va se l'approprier en réponse à l'agression négationniste de l'indésirable homme de la cave : Hélène, l'épouse de Simon. Abasourdie par l'absence de réaction de son conjoint, elle — qui n'est pas juive — va réagir pour deux et payer le prix de son empathie en se faisant broyer par le vortex de l'antisémitisme.

Avec cette histoire d'emprise et de possession, de maison maudite, de souterrains mental et physique, de judéité et de survie ; avec cette fin marquée par le désespoir et l'incertitude, Philippe Le Guay a signé un excellent film de Roman Polanski. Ce n'est pas un mince compliment.

L'Homme de la cave ★★★★☆ de Philippe Le Guay (Fr., 1h54) avec François Cluzet, Jérémie Renier, Bérénice Bejo…

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