Le mystère Chaissac

ARTS | En grand justicier des artistes oubliés, le Musée de Grenoble souhaite replacer Gaston Chaissac – dessinateur, peintre, sculpteur et poète assez méconnu du grand public – à sa juste place dans l’histoire de l’art du siècle passé. Avec, en guise de preuves, une exposition extrêmement bien construite. Aurélien Martinez

François Cau | Lundi 2 novembre 2009

«Vous pourriez faire un rapprochement entre mes tableaux et la rusticité du langage des paysans (qui déforment les mots comme moi le dessin). Au fond, en peinture, je parle patois» : voilà comment l'autodidacte Gaston Chaissac se présentait au public, simplement. Peintre méconnu et mésestimé du milieu du siècle dernier, mais pourtant artiste majeur de l'histoire de l'art : voilà ce que souhaite démontrer aujourd'hui le Musée de Grenoble, tout aussi simplement. Pari gagné avec une exposition réussie, puisque balayant, sur deux cents œuvres – dont de nombreux inédits prêtés par la fille de l'artiste – l'ensemble de la carrière de Chaissac, des dessins de ses débuts aux grands totems de la fin de sa carrière. Le parcours au sein des salles suit ainsi cette logique ; le tout parsemé de citations éclairant le visiteur sur cet homme hors norme qui avait choisi de s'isoler du milieu parisien dont il se méfiait terriblement (il vivait en Vendée).

Spleen coloré

«Je suis un artiste et c'est incurable, je suis capable de faire des choses que tout le monde ne peut pas faire. Par conséquent, il m'est difficile de faire ce que tout le monde peut faire.» Au cours de son existence laborieuse – il avait une santé extrêmement fragile –, Chaissac s'était intéressé à de nombreux domaines de l'art : le dessin d'abord (aussi bien de façon étudiée que spontanée, presque enfantine), puis la peinture (sur différents supports), la sculpture et l'écriture. Ces différents aspects, complémentaires les uns par rapport aux autres, sont tous abordés au cours de l'exposition. Il est ainsi impressionnant de contempler tout son travail sur la couleur (Guy Tosatto, le directeur du Musée, n'hésite pas à parler «d'un des plus beaux coloristes des années cinquante»), et ensuite découvrir l'excentricité de ses peintures sur tôles (ici un couvercle, là un seau…). De se plonger dans le minimalisme de certaines de ses toiles (réalisées sur des matériaux sommaires) et ensuite déambuler dans une salle truffée de totems géants (effet saisissant garanti). Cette richesse des approches explique la difficulté pour classer notre homme dans un genre défini – ce que Dubuffet avait tenté en l'incorporant dans son mouvement de l'art brut, avant de finalement l'en exclure brusquement. «La singularité de son œuvre dans son temps ne trouvait que très peu de points de contact avec l'art de l'époque» écrit Guy Tosatto, qui évoque au sujet de Dubuffet «une erreur d'appréciation regrettable qui enferme durablement Chaissac dans une catégorie des créateurs à laquelle il n'appartient pas». En effet, sa production artistique transcende les courants, les écoles et les styles. Il développa une œuvre singulière, représentant souvent des personnages au corps déformé, voire atrophié (il admirait Picasso, comme le démontre l'exposition avec la reproduction d'un tableau du maître espagnol que Chaissac avait réalisée). Une œuvre néanmoins touchante, chaleureuse, généreuse et drôle, qui peut surprendre de la part de quelqu'un empli d'une grande mélancolie…

Chaissac au premier plan

«Je resterai pour beaucoup sans doute une énigme» ironisait-il. Peut-être plus pour longtemps Monsieur Chaissac ! Car après avoir visité l'exposition, on peut légitimement prétendre avoir percé un bout du mystère, sans pour autant saisir la complexité entière du personnage (même sa fille, présente le jour du vernissage, avoue ne pas pouvoir tout expliquer dans l'œuvre de son père – voir interview ci-contre). L'artiste, mort en 1964 aux prémices d'une reconnaissance réelle (seulement deux expositions lui avaient été consacrées de son vivant), aurait eu cent ans en 2010. «Revenir à Chaissac aujourd'hui, c'est réaffirmer avec force la place de premier plan qu'il occupe dans l'art français d'après-guerre» assure Guy Tosatto. Mission accomplie.

GASTON CHAISSAC, POETE RUSTIQUE ET PEINTRE MODERNE
Jusqu'au 31 janvier 2010, au Musée de Grenoble

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Chaissac par sa fille

ARTS | Annie Chaissac, la fille de l’artiste, était présente vendredi lors de la journée d’inauguration. Ça tombe bien, nous aussi ! Propos recueillis par Aurélien Martinez

François Cau | Lundi 2 novembre 2009

Chaissac par sa fille

Son isolement vendéenBeaucoup de jeunes venaient voir mon père. Mais évidemment peu d’artistes parisiens qui, eux, se rencontraient dans la capitale, se concurrençaient… Attention, mon père connaissait les codes du monde des artistes, mais simplement, par rapport à son choix de vie – pas de besoin d’argent ou de notoriété démesurés –, il s’était construit une petite niche qui devait lui paraître assez confortable. Et il sortait de cette niche par la correspondance, abondante [une dizaine de lettres, adressées aussi bien à des proches qu’à des artistes, sont présentées dans l’exposition, NDLR]. Sa relation avec DubuffetLes deux hommes étaient bien ensemble à partir du moment où chacun parlait de son travail, et uniquement de son travail. Parce que physiquement, quand ils se sont rencontrés, ils se sont vite ennuyés, voire fuis d’une certaine manière. Naissance des totemsIl allait chercher des feuilles dans l’épicerie d’en face, et quand des enfants venaient le rejoindre dans ce que l’on appellerait aujourd’hui son atelier d’artiste, il dessinait avec eux sur ces supports bon marché – mais ça n’av

Continuer à lire

Bienvenue chez Gaston

ARTS | ATELIER. Avec cette nouvelle exposition intelligemment construite, le Musée de Grenoble met les petits plats dans les grands en organisant un atelier (...)

François Cau | Lundi 2 novembre 2009

Bienvenue chez Gaston

ATELIER. Avec cette nouvelle exposition intelligemment construite, le Musée de Grenoble met les petits plats dans les grands en organisant un atelier intitulé Les enfants s’invitent chez Gaston Chaissac. Un intérieur provincial comme au temps de l’artiste a ni plus ni moins été reconstitué, grandeur nature : c’est littéralement impressionnant. On pénètre ainsi dans une demeure (vendéenne ?) chichement meublée, avec bancs, table, commode et lit. Sachant qu’ici tout est blanc comme neige, vierge de toute expression artistique : surprenant. Dans une autre pièce, un amoncellement d’objets du quotidien – du mobilier en vrac comme des ustensiles de cuisine –, hétéroclites et très vintage (une boite à pain d’un orange passé, un tableau de restaurateur, des pots d’un autre siècle…) sont à la disposition des enfants. Des enfants qui, dans une troisième salle, auront tout le matériel nécessaire pour transformer ces objets "à la manière" de l’artiste qui utilisait les techniques les plus variées sur les supports les plus insolites (comme en témoigne l’exposition). Avec l’aide des médiateurs du musée, l’installation prendra forme au jour le jour, selon l’esprit un brin ludique et frondeur d

Continuer à lire

Artiste maudit

ARTS | ART BRUT. Le Musée de Grenoble aime exposer des artistes du milieu du XXe à contre-courant de leur époque et souvent reconnus tardivement. Après le peintre (...)

François Cau | Vendredi 11 septembre 2009

Artiste maudit

ART BRUT. Le Musée de Grenoble aime exposer des artistes du milieu du XXe à contre-courant de leur époque et souvent reconnus tardivement. Après le peintre américain Alex Katz, adepte du figuratif en pleine période moderniste, voici Gaston Chaissac, lui aussi dans une direction différente de l’abstraction dominante. Né dans l’Yonne en 1910, il part à Paris à la suite de plusieurs drames familiaux, et rencontre le peintre Otto Freundlich qui le conduit sur des chemins artistiques (Chaissac sera dessinateur, peintre, sculpteur ou encore poète). De santé extrêmement fragile (cela marquera sa vie comme son œuvre), il meurt en Vendée à cinquante-quatre ans, au moment où son travail commence enfin à être reconnu par ses pairs (il faudra attendre dix ans pour que le Musée national d'art moderne lui consacre une première exposition). Au final, l’artiste laisse une œuvre totalement atypique : un des grands représentants de l’art brut en somme, même si ses relations avec Dubuffet – l’un des premiers théoriciens du courant – ont été houleuses (ce dernier a été accusé d’avoir pillé l’œuvre de Chaissac avant de le laisser tomber). Présentée sous le tire Gaston Chaissac – Poète rustique et pe

Continuer à lire