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ARTS | Les travaux de l’historien grenoblois Tal Bruttmann sont à la base de l’exposition "Spoliés !", présentée dans l’Ancien Palais du Parlement. On l’a rencontré pour profiter de ses lumières. Propos recueillis par AM

François Cau | Lundi 31 mai 2010

Petit Bulletin : Comment avez-vous intégré ce vaste projet de recherche servant de support à l'exposition sur l'"aryanisation" économique en France entre 1940 et 1944 ?
Tal Bruttmann : En 1997, il y a eu la création au niveau national de la commission Mattéoli, qui a eu pour mission de savoir ce qu'il s'était réellement passé en France concernant la spoliation des Juifs sous Vichy et pendant l'occupation allemande. Au même moment, un nombre très faible de villes – comme Bordeaux, Lyon, Grenoble… – ont décidé de créer des commissions d'enquête communale avec des historiens. Et donc, en novembre 2000, j'ai été recruté par la commission municipale de Grenoble pour faire le boulot.

Ces recherches sur un territoire donné prennent une autre valeur, plus précise…
Au niveau national, on a une image globale, qui ne permet pas d'avoir une vue affinée… La commission Mattéoli a fait ce qu'on lui a demandé de faire, en répondant aux questions de la lettre de mission : rendre compte de l'estimation globale des spoliations, des biens touchés, de ceux non restitués ; tout ça au niveau national. Alors qu'en travaillant au niveau local, on est à échelle humaine, on se retrouve face à la réalité concrète. Ainsi, on n'est plus sur quelque 40 000 ou 50 000 entreprises touchées, mais sur environ 130 entreprises pour l'Isère. On sait nommément qui a été spolié, en travaillant avec les archives départementales de l'Isère, ou d'autres susceptibles d'avoir les documents recherchés.

De ces recherches a découlé le rapport qui a servi de matière première à l'exposition…
En fait, il y a eu plusieurs rapports. Celui présenté avec l'exposition est le final. Mais entre 2001 et aujourd'hui, il y a eu une demi-douzaine de rapports, une dizaine d'articles scientifiques, des expositions, des conférences, des formations pour les profs… C'est un travail qui a été mené sur une décennie. Et cette exposition-là est le résultat de ces dix ans de travail. Tout ce qu'on a mis à jour est exploité dans l'exposition.

L'exposition devient alors très didactique, comme si l'on plongeait dans un livre ouvert…
Le problème avec ce sujet, c'est qu'on a affaire à une persécution banale d'administration, et le travail de l'administration n'est pas très visuel, on ne l'illustre pas avec des photos ou des choses comme ça. Il faut donc que ce soit didactique ! Pour ma part, j'ai écrit les textes pour expliquer ce qui est présenté, et après, toute la réalisation de l'exposition a été pensée par d'autres : le Musée de la Résistance, un scénographe…

Après la guerre, il y a eu la période complexe des restitutions développée dans la deuxième partie de l'exposition…
Dès 44, avant même que la guerre ne soit terminée, il y a eu ordre de restituer les biens. Grenoble est libérée fin août, et ça commence début septembre. Il y a donc eu une volonté politique forte. Sauf que tous les acteurs, les administrations ou les acquéreurs, n'ont pas vu ça d'un bon œil, en considérant qu'ils avaient fait ce qu'on leur avait demandé de faire. D'où l'intervention de la justice dans la plupart des cas. Il y a un des cas développés dans l'exposition qui montre que ça ne s'est pas fait tout seul [une villa à Saint-Pierre-de-Chartreuse acquise par les Eaux et forêts qui ne sera restituée qu'en 1950, NDLR]. Ça va donc s'avérer un peu plus compliqué que prévu, à plus forte raison qu'il y a quelque chose qui n'a pas été pensé, parce que pas compris par le pouvoir à l'époque : c'est la Shoah. Tout a été pensé comme une entreprise de restitution normale, sauf qu'il y a des familles entières qui ont disparu…

SPOLIÉS ! L'"aryanisation" économique en France 1940-1944
Jusqu'au 15 décembre 2010, à l'Ancien palais du Parlement – Place Saint-André (Grenoble)

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