Chasse spleen

ARTS | Une fois de plus, le musée Géo-Charles présente une exposition collective et le fait bien. Quatorze photographes, quatorze identités dialoguant autour du geste photographique, de l’excitation du clic à l’émerveillement de l’image ; sa mélancolie et sa joie. Laetitia Giry

Laetitia Giry | Lundi 25 février 2013

Photo : Arièle Bonzon


Et si ce n'était pas la mélancolie : le titre de l'exposition ressemble à une question mais ne présente pas le point d'interrogation qui le confirmerait. Il nous indique la voie suivie dans le choix et la disposition des œuvres présentées ici, celle d'une contestation de la mélancolie admise comme inhérente à la prise d'une photographie. Enregistrer une image à un instant T revient pourtant bien à capturer un morceau de temps, à figer et glacer quelque chose qui est, tout en ne cessant jamais de passer. « De toute évidence, vivre c'est s'effondrer progressivement. » F. Scott Fitzgerald le sait bien : vivre c'est éprouver le temps, et l'arrêter en un point, c'est avoir l'illusion de le retenir. Pas étonnant alors que les Arts – tous ! – entretiennent depuis toujours une relation si particulière à la mélancolie. De La Mélancolie de Dürer au spleen baudelairien, du moine esseulé de Friedrich au Melancholia de Lars von Trier, peinture, littérature, cinéma : aucun médium n'y échappe… Pourtant, force est de reconnaître que la photographie, plus que tous les autres, s'apparente à un manifeste de fugacité et en cela porte précisément le sceau de cet état de douce tristesse.


Dans la boîte

Auteur du livre Le boîtier de mélancolie, le photographe et écrivain Denis Roche est un peu l'inspirateur de cette exposition. « Le problème de la Beauté s'est déplacé une fois pour toutes avec la première fenêtre ouverte par le premier photographe. Et s'il y a eu condamnation, oui alors c'est que l'un comme l'autre, le photographe comme son sujet, sont appelés à demeurer définitivement dans ce que Poe appelait "l'habitacle de mélancolie". » Joli résumé qu'il met lui-même en pratique dans son travail de photographe. Comme dans un très simple et beau diptyque (4 avril 1989, Trinidad, Farewell house chambre 3202 – photo ci-dessus) offrant deux points de vue depuis un même endroit : une vue du paysage par la fenêtre et une de l'intérieur de la chambre d'hôtel. D'un côté les arbres, la mer, le ciel, de l'autre une femme allongée. Les masses claires du ciel et de la couette contrastent avec le foncé des corps – ceux de la femme et du paysage ; un jeu de correspondance très construit qui enregistre un maximum de données sur l'instant, l'emprisonne en même temps qu'il le libère de la réalité vécue. La notion de plaisir devient évidente, et c'est bien elle qu'Elisabeth Chambon, commissaire de l'exposition, a voulu dévoiler.

Le cochon te regarde

Loin du patchwork organisé faisant souvent la marque des expositions collectives, Et si ce n'était pas la mélancolie s'appréhende dans un apparent désordre. Car les œuvres ne sont pas classées par artiste, mais selon des ressemblances ou dissonances pouvant faire sens. Ainsi le cochon d'Arièle Bonzon (trônant fièrement sur notre couverture) est installé confortablement aux côtés du Conte de la forêt de Pierre Gaudu. Le premier semble sortir de ladite forêt, créant un décalage étonnant entre la grandeur silencieuse de l'une et l'inquiétante impassibilité de l'autre. Cocasse est ce décalage, révélateur de « murmures » possibles entre les œuvres, de la jubilation à les créer, les manipuler et les regarder. Des émotions que l'on retrouve dans une œuvre de William Klein, les Quatre têtes au coin de Broadway et de la 33e rue, une photographie ci-contre pleine de visages et d'expression, au paroxysme de ce que peut ravir un simple clic comme vie et expressions, matière vivante promise à la mort.

Parmi ce florilège d'artistes, notons également l'impériale présence de Pierre de Fenoÿl, dont les géométries d'ombre séduisent l'œil et l'esprit, ainsi que celle de l'énergisante et joyeuse Myette Fauchere, pour finir par celui qui pour nous domine l'espace d'exposition : Eric Bourret (voir ci-contre). Ce dernier présente deux photographies relevant plus de l'apparition magique que de la perception pure, monumentales et captivantes, du bleu profond d'une nuit maquillée de nuages fantomatiques au blanc laiteux d'une montagne himalayenne. On ignore si cela relève ou non de la mélancolie, on ne doute cependant pas que chaque fascination esthétique comporte à la fois du spleen et de l'idéal, un pincement au cœur et un sourire aux lèvres.

Et si ce n'était pas la mélancolie, jusqu'au 19 mai au musée Géo-Charles


Et si ce n'était pas la mélancolie

Exposition collective réalisée en collaboration avec la Galerie Le Réverbère, Lyon et autres partenaires. La photographie dans son rapport au passé, au temps qui passe et ne passe pas à travers des histoires, des présences, atmosphères où se jouent douceur et trouble qu'on a de se regarder ou de regarder le papier photographique
Musée Géo-Charles 1 rue Géo-Charles Échirolles
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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"Alpes là !" : Éric Bourret et Emmanuel Breteau aux sommets

Musée | Toujours guidé par l'envie de renouveler notre regard sur la montagne, le Musée dauphinois dévoile, avec "Alpes là !", deux visions différentes du monde alpin. Une exposition qui esquisse ainsi une continuité entre la photographie picturale d’Éric Bourret et celle humaniste d’Emmanuel Breteau.

Charline Corubolo | Jeudi 30 mars 2017

Quand le premier s’aventure sur les sommets montagneux, le second part à la rencontre des habitants du Trièves. Une façon d’appréhender le médium photographique qui diffère pour une plasticité offrant deux visions sensibles des Alpes. Avec Éric Bourret, la photographie se trouve ainsi chargée d’une dimension picturale. À la demande du Musée dauphinois, l’artiste-marcheur a arpenté, deux hivers de suite, la chaîne de Belledonne, le Dévoluy, l’Oisans et le Vercors. Il en a ramené un Carnet de marche pour une expérience du paysage qui passe par le mouvement. De prises de vues multipliées sur le même négatif offrant des "all-over" du temps sur le temps en clichés où s’inscrit avec précision la minéralité de la nature, Éric Bourret crée son œuvre en rencontrant le territoire. En résulte un dessein de l’expérience qui épouse les accidents du relief tel un tableau impressionniste. Le photographe capte ainsi les fluctuations du paysage qui se meut parallèleme

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Les quatre expositions à découvrir début 2017 à Grenoble

Panorama rentrée 2017 | On vous propose d'aller au Musée de Grenoble, au Musée dauphinois, à Spacejunk ou encore à la Halle de Pont-en-Royans.

Charline Corubolo | Mardi 3 janvier 2017

Les quatre expositions à découvrir début 2017 à Grenoble

Fantin-Latour Né en 1836 à Grenoble, admirateur des grands maîtres et peintre incontesté des fleurs au XIXe siècle, Henri Fantin-Latour s’est aussi illustré avec des portraits et des tableaux de groupe. C’est en suivant ces trois axes que le Musée de Grenoble invitera le public à (re)découvrir cet artiste isérois à travers une vaste rétrospective. Associé aux impressionnistes dont il rejette cependant la parenté, Fantin-Latour a laissé derrière lui une touche unique où le romantisme flirte avec le symbolisme. Au Musée de Grenoble Du 18/03 au 18/06 ________ Éric Bourret & Emmanuel Breteau Mettre en valeur le patrimoine de la région, tout en apportant un regard contemporain sur la création d’aujourd’hui, le Musée dauphinois s’y emploie depuis de nombreuses années. C’est ainsi que seront réunis en mars prochain, autour de l’exposition Alpes là, les photographes Éric Bourret et Emmanuel Breteau. Photographe marcheur, le premier expérimente la montagne à travers le mouvement offra

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Expo : les cinq temps forts de la saison à Grenoble et dans l'agglo

Saison 2016 / 2017 | Cette année, direction le Musée de Grenoble, la galerie Spacejunk, le Musée dauphinois, le Musée de l'Ancien Évêché ou encore la Ville d'Échirolles.

Charline Corubolo | Mardi 27 septembre 2016

Expo : les cinq temps forts de la saison à Grenoble et dans l'agglo

Le bleu de Paris Les femmes (Georgia O'Keeffe et Cristina Iglesias) vont laisser place aux artistes disparus au Musée de Grenoble. Et si en mars prochain l'institution se consacrera à la touche d'Henri Fantin-Latour, sa saison s'ouvrira avec les années parisiennes de Vassily Kandinsky (1866-1944). Père de l'art abstrait dont l'œuvre est principalement connue pour sa construction géométrique, le peintre russe a laissé son style flirter avec le biomorphisme durant ses dernières années à Paris (1933-1944), lorsqu'il fuyait le nazisme. Les angles deviennent courbes, manifestation de sa passion pour les sciences, comme autant d'organismes cellulaires perdus dans le Bleu du ciel, pour une abstraction au plus près de la nature sous forme de synthèse d'œuvre. L’exposition de cette rentrée 2016. Kandinsky, les années parisiennes (1933-1944)

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Les disciples de Narcisse

ARTS | Exercice de fascination depuis des millénaires, l’autoportrait est bien plus qu’une simple représentation de soi. Tout comme le portrait révèle autant de choses sur le sujet que sur celui qui l’exécute. L'exposition "Vis-à-vis" à la Bibliothèque centre-ville dévoile un ensemble de (auto)portaits remarquables avec notamment des grands noms de la photographie comme Robert Doisneau, Denis Roche, Patrick Tosani...

Charline Corubolo | Mardi 24 novembre 2015

Les disciples de Narcisse

Si, théoriquement, les premiers autoportraits ont été réalisés en peinture, ceux actuellement exposés à la Bibliothèque centre-ville relèvent de la photographie. Vis-à-vis, en marge de l’événement (terminé le week-end dernier) consacré à Vivian Maier, présente une exposition collective de photographes adeptes de cette représentation de soi par l’image, clichés issus de la collection de l’Artothèque de Grenoble. Un exercice de projection qui, au fil des âges, s’est diversifié pour offrir de nouvelles formes et des esthétiques renouvelées. En ouverture de ce panorama, Jing Wang (re)montre ses autoportraits scénarisés renversant la prise de vue. S’en suit un panel dense qui met en lumière les diverses approches de cette application. Samuel Fosso s’immortalise de face mais grimé en quelqu'un d’autre, quand Patrick Tosani et Dieter Appelt brouillent la photographie aux moyens de flous et de superposition

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Le beau temps de Denis Roche

ARTS | À travers l'image, une poésie en négatif s'inscrit dans l’œuvre de Denis Roche. Écrivain et poète à ses débuts, l'homme né en 1937 use de la photographie dès les années 1970 pour prolonger sa problématique du temps et de la beauté. Avec ses clichés en noir et blanc, actuellement exposés à la bibliothèque Kateb Yacine, il interroge "les preuves du temps". Charline Corubolo

Charline Corubolo | Mardi 7 avril 2015

Le beau temps de Denis Roche

1972, Denis Roche, alors écrivain et poète, déclare : « la poésie est inadmissible » et délaisse ce genre artistique. Démontant la pratique et l'esthétique même de cette forme littéraire, il transfère la problématique poétique sur l'image via la photographie. Cette dernière devient un large champ d'exploration dans lequel l'artiste interroge le mode opératoire, dont la mécanique impose sa durée, mais aussi la notion du beau grâce à un réel mis en abîme. Dans l'intégralité de l’œuvre de Denis Roche, les ponts sont incessants entre la littérature et la photographie, toutes deux devenues indissociables. Mais l'objectif lui offre une autre méthode dont le schèma de pensée diverge de l'écriture puisque c'est le seul outil qui arrête le temps. Au-delà d'une forme poétique en noir et blanc jouant sur le reflet, la démultiplication et le double, la photographie est pratiquée de façon cérébrale chez Denis Roche, dont les raisonnements intellectuels ont donné lieu à de nombreux ouvrages. Plusieurs notions sont commentées comme celle du réarmement de l'appareil qui crée une dilatation du temps, espace durant lequel s'installe la mélancolie, transformant chaque acte en qu

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Blanc sur blanc

ARTS | À la faveur d’une sélection d’œuvres variées, l’exposition collective "White" du Musée Géo-Charles donne une résonance nouvelle au blanc dans l’art. Plus encore, le parcours redéfinit la notion d’espace et de temps au gré de toiles abstraites, dont l’accessibilité est de mise, pour une mise au point avec ces mouvances contemporaines. Charline Corubolo

Charline Corubolo | Vendredi 24 janvier 2014

Blanc sur blanc

Derrière la notion (floue) d’abstraction se cache un fondement tangible, aux applications plastiques diverses, que la nouvelle exposition du Musée Géo-Charles cherche à mettre en confrontation par le prisme d’une palette principalement composée de blanc. Un mouvement et un coloris qui, de prime abord, pourraient décourager même les plus aventureux dans ce parcours White, mais c’est sans compter sur une scénographie qui fait sens et des œuvres qui ouvrent les champs de l’analyse et/ou du sensible avec simplicité. Bien que la teinte soit la thématique de l’évènement, l’origine découle en réalité de deux séries du photographe coréen Bohnchang Koo : White (photo) et Vessel. Malgré des sujets très différents – la première dévoile des traces de lianes séchées sur des murs, la seconde des objets relatifs à la culture de l’artiste –, l’objectif demeure le même : interroger le rapport au temps par le biais de la trace, humaine ou végétale, dans une blancheur lissée. Ce postulat de départ a abouti à un rassemblement de pièces, où la figuration est furtive et l’abstraction patente, mais toujours baignées dans une lueur immaculée. L’invisible dévo

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La nuit je flâne

ARTS | C’est le marronnier du printemps : la traditionnelle Nuit des musées, couplée depuis huit ans à la manifestation iséroise Musées en fête (pour les musées départementaux). L’occasion pour nous de mettre en avant les expositions à voir ou revoir ce week-end, et les animations organisées spécialement pour l’occasion. Suivez le guide. Laetitia Giry et Aurélien Martinez

Aurélien Martinez | Vendredi 3 mai 2013

La nuit je flâne

La Cage de Giacometti Expo / Énième événement au Musée de Grenoble, l’exposition consacrée au sculpteur Alberto Giacometti bat son plein depuis le début du mois de mars. Déjà plus de 50 000 visiteurs se sont bousculés dans les salles blanches présentant les œuvres du maître italien, et son travail autour de l’une de ses pièces maîtresses : La Cage. En marge de l’exposition, les ateliers pour les enfants sont toujours plus que complets, contribuant à une notoriété intergénérationnelle méritée. On ne saurait trop vous recommander d’aller jeter un œil à tout cela avant la retraite des œuvres dans les réserves de la Fondation Giacometti… Événement / Pour la Nuit des musées, le musée voit les choses en multiple : concert à l’auditorium, visite insolite des collections et diffusion de

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Motifs en tourbillon

ARTS | À la fois mises en scène et spontanées, les photographies de Myette Fauchère ont ce quelque chose de revigorant qu’il fait bon croiser parfois. L’Afrique noire et ses fameux tissus sont ici l’occasion d’habiter le Musée de la Viscose et de lui donner un sacré coup de frais. Laetitia Giry

Laetitia Giry | Lundi 15 avril 2013

Motifs en tourbillon

La série Portraits caméléon de la photographe Myette Fauchère, effectuée au Bénin en 2010, présente des groupes de personnes toutes vêtues du même tissu, placées entre l’objectif et un fond conçu avec le tissu des vêtements. De cette manière, Myette dit exploiter « la faillibilité de l’œil pour restituer des illusions d’optique ». De fait, les mouvements créés par l’entremêlement des motifs troublent la vision, créent une confusion proprement graphique qui vient donner du sens à la démarche : les individus de chaque groupe (chorale, famille) sont assimilés à leurs semblables dans cette saturation de tissu uniforme. Une saturation qui constitue un corps photographique dont s’extraient cependant des bouts de corps des sujets représentés ; des pieds, mains et visages semblant flotter en apesanteur, confirmant la présence de chacun comme entité une et différenciée. Derrière la scène « De cette Afrique

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Éric Bourret : « Je me considère comme un piéton d’altitude »

ARTS | Parmi les photographes participant à l’exposition "Et si ce n’était pas la mélancolie", on trouve (et on aime particulièrement) Éric Bourret. Ses deux œuvres montrées ici, captivantes et mystérieuses, méritaient bien une petite discussion.

Laetitia Giry | Vendredi 22 février 2013

Éric Bourret : « Je me considère comme un piéton d’altitude »

Vos photographies sont le fruit d’une sorte de performance… Éric Bourret : Je suis un photographe marcheur, je fais œuvre sur le paysage à l’issue de mes traversées des Alpes du sud, des zones de littoral, ou d’une partie de la chaîne himalayenne (comme pour les deux photos exposées). Plusieurs mois par an, j’arpente ces terres sur une durée qui varie entre une journée et deux mois. Des images émergent grâce ou à cause de la relation que j’entretiens pendant une longue période avec le paysage. Sans compétition ni surenchère sportive, je me considère simplement comme un piéton d’altitude. Je fais ce que font énormément de gens, je marche, car j'en ai besoin pour que mon travail puisse se mettre en place. Ainsi, vous capturez en photo un temps que vous éprouvez dans la réalité, dans l’action de la marche ? Ce qui me fascine, c’est la capacité que peut avoir l’image photographique d’enregistrer du temps. Sur certaines séries (notamment Timescape), j’essaie de multiplier le temps plutôt que de l’arrêter une fois. Pour cela, j’ai mis en place un protocole, celui de réaliser un certain

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