Vivian Maier, miroir des autres

Exposition | Rarement l'art contemporain aura connu si grand mystère : Vivian Maier (1926-2009), nourrice et photographe durant une vie entière, est récemment sortie de l'anonymat grâce à un certain John Maloof. Une découverte rocambolesque qui a mis à jour un talent photographique incroyable, à découvrir à l'Ancien musée de peinture. Mais avant les clichés, tentons d’élucider l’énigme Maier.

Charline Corubolo | Mardi 3 novembre 2015

Photo : ©Vivian Maier // Collection Vivian Maier et le Champsaur


Avec quelque 200 000 négatifs accompagnés de films vidéo, l'œuvre de Vivian Maier est considérable, mais aussi totalement mystérieuse. Un secret artistique, malgré de nombreuses investigations, parsemé de zones d'ombre qui soulèvent bien des questions. Car en presque 50 années de pratique photographique, Vivian Maier, nourrice toute sa vie, n'a jamais montré ses clichés. Jusqu'au jour où, fin 2007, John Maloof, agent immobilier à la recherche d'images pour réaliser un livre sur son quartier de Chicago, acquiert en salle des ventes un carton rempli de négatifs de la nurse anonyme. La partie de Cluedo est alors amorcée. Il faudra à John Maloof, reconverti pour l'occasion en détective amateur, plusieurs années pour découvrir l'identité de la photographe qui se cache derrière ces images.

En 2009, Vivian Maier décède dans l'anonymat et la pauvreté. C'est à ce moment qu'Internet donne à Sherlock Maloof la première pièce du puzzle : le nom de l'auteure. Armé de sa meilleur preuve, il découvre que Vivian Maier n'a pas seulement laissé derrière elle un nombre impressionnant de photographies, mais aussi un garde-meuble rempli d'une vie à collecter des journaux, des tickets et des objets en tout genre. La seconde pièce du puzzle divulgue une multitude d'informations sur Vivian Maier : l'enquête peut véritablement commencer.

Une vie derrière l'objectif

Née en 1926 à New York d'un père austro-hongrois et d'une mère française, Vivian Maier passe les premières années de son enfance aux États-Unis avant de partir avec sa mère pour le Champsaur, région située dans les Hautes-Alpes. Elle goûte au grand air français de ses 6 ans à ses 12 ans, puis les deux repartent vivre à New York en 1938. Une enfance entre l'Amérique et l'Europe dont on ne sait que très peu de chose.

Les faits deviennent plus précis à partir de 1950, année durant laquelle Vivian Maier retourne en France afin de toucher l'héritage d'une grand-tante. De l'argent dont elle se servira pour voyager et qui lui permettra de s'offrir la première pièce à conviction de cette existence si nébuleuse : un appareil photographique. Elle réalise alors de nombreux portraits des habitants du Champsaur ainsi que des vues de montagne, travaux actuellement exposés à l'Ancien musée de peinture aux côtés de neuf autoportraits. Puis, après des périples à Cuba, au Canada et en Californie, elle devient finalement gouvernante d'enfants. Une profession bien loin du monde artistique mais qui lui octroie la liberté nécessaire pour exercer la photographie, une passion qui lui aurait été transmise par sa mère et une de ses amies photographes – Jeanne Bertrand.

En 1952, le Rolleiflex, appareil reflex bi-objectif qui permet de réaliser des photographies discrètement, fait son apparition dans les autoportraits de la nurse américaine. Enfants dont elle a la garde, jeunes bourgeoises sur leur 31, sans-abris démunis... : Vivian Maier n'a de cesse de photographier les gens qu'elle croise dans la rue, à leur insu ou pas. Elle effectue d'autres voyages dont un tour du monde de 1959 à 1960, juste après s'être installée définitivement à Chicago en 1956. Elle passe alors 17 années au service de la famille Gensburg puis décède le 21 avril 2009 dans l'anonymat. Ses derniers clichés datent des années 1980, période durant laquelle elle s'essaie également à la couleur et aux films. Un ensemble dense et cohérent qui démontre un réel talent pour la photographie.

Le (re)nouveau de la "street photography"

Si certains points doivent encore être passés au peigne fin, comme la volonté ou non de Vivian Maier de voir son œuvre diffusée à titre posthume ou encore la raison pour laquelle elle donnait parfois une fausse identité à certaines personnes, la valeur artistique de son œuvre tout comme son apport à l'histoire de l'art sont indéniablement des faits avérés. Comparée à Robert Doisneau et à Garry Winogrand, la démarche de Vivian Maier dévoile un nouvel aspect de la notion de photographie de rue, terme inventé au milieu du XXe siècle pour qualifier les photographies des artistes susmentionnés. L'espace public appartient alors aux hommes et peu de femmes s'aventurent dans cet exercice artistique. C'est d'ailleurs sûrement pour cette raison que Vivian Maier adopte très tôt un Rolleiflex, appareil discret qui ne s'utilise pas à hauteur d'œil mais qui permet de photographier les gens en gardant l'outil au niveau du ventre.

La photographie de rue prend alors avec l'objectif de la nounou-photographe une nouvelle orientation esthétique grâce aux nombreux portraits en contre-plongée et les clichés d'enfants à hauteur d'œil, pour un rendu humaniste pourvu de neutralité. Ses autoportraits sont également révélateur d'une connaissance aiguë de son époque : elle se photographie souvent par le biais d'un miroir ou de son ombre dans une vitre, procédés classiques de la photographie moderne. Des représentations d'elle-même qui nous donnent à voir son visage et dévoilent une recherche d'un autre monde par l'image, sans pour autant nous dire qui elle est véritablement.


(Auto)portrait. Sur les traces de Vivian Maier

Photographies de Vivian Maier, accompagnées par les photographies de Cristina Nunez, Patrick Avavian, Pablo Chignard, Dj Frat, Didier Ciancia, Véronique Serre, Stéphane Bieganski et l'association Trop de A
Ancien Musée de Peinture Place de Verdun Grenoble
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