Laure Mary-Couégnias : un coeur simple

Rencontre | Laure Mary-Couégnias ne peint pas avec le dos de la cuillère et nous plaque à la rétine ses fruits et ses animaux avec autant de simplicité que de duplicité. C'est beau, fourbe et voluptueux, et c’est à voir au Vog avec l'exposition "Love is a beach".

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 17 janvier 2017

Photo : Didier Michalet / DR


Le conte de Gustave Flaubert, Un cœur simple, se termine sur ces mots : « Une vapeur d'azur monta dans la chambre de Félicité. Elle avança les narines, en la humant avec une sensualité mystique ; puis ferma les paupières. Ses lèvres souriaient. Les mouvements de son cœur se ralentirent un à un, plus vagues chaque fois, plus doux, comme une fontaine s'épuise, comme un écho disparaît ; et, quand elle exhala son dernier souffle, elle crut voir, dans les cieux entrouverts, un perroquet gigantesque, planant au-dessus de sa tête. »

Ce perroquet gigantesque existe dans les faubourgs de Lyon et trône, crête punk et plumage gonflé d'orgueil, dans l'atelier de Laure Mary-Couégnias. Il se nomme Mona Lisa et tient, en un sens, son rôle : il répète, il reprend... quoi ? L'œil, le regard, la fascination, l'émoi de la rencontre visuelle. Soit ce "cœur simple" et essentiel de l'histoire de la peinture qui, de Léonard de Vinci à nos jours, relève, avant tout, de l'émotion sensible. Il est répétition et il est, aussi, différence : le fond uni, la simplicité des formes, la réduction de la figure à l'essentiel, sa frontalité, résonnent avec une peinture plus actuelle.

Laure Mary-Couégnias note, elle-même, que ses images directes et immédiatement « frappantes » recèlent des analogies avec l'imagerie contemporaine : celle de la publicité, de la vitesse, du message visuel, d'Instagram... « Avec un bon emballage, tout passe » confie-t-elle, mi-amusée mi-sérieuse. Cet emballage qu'un Serge Daney, fameux critique de cinéma français, conspuait comme enveloppant autant d'« images à vendre », et dont l'artiste, elle, use de manière sournoise et ironique pour y instiller provocation, pulsions érotiques, perversions diverses...

Séduction

Mais ce jeu du chat et de la souris avec le "contemporain" et ses flux médiatiques nous intéresse un peu moins chez Laure Mary-Couégnias que son utilisation étrange, et beaucoup plus générale, de l'idée de séduction. Séduire, c'est, nous indique l'étymologie, détourner du droit chemin, faire bifurquer, faire loucher le regardeur... Et, en effet, ses peintures d'animaux ou de fruits (les deux grands motifs de l'artiste) ont quelque chose d'un peu louche derrière leur belle simplicité sensuelle. Elles relèvent, d'une part, de l'hybride : des poissons au corps d'ananas, des bouches aux langues-tentacules, des autruches-girafes...

L'artiste se permet toutes les fantaisies et se joue des genres, des organismes et du monstrueux, avec un plaisir contagieux. Ses peintures refusent aussi la perspective mais se gonflent de tout leur volume. Il y a en elles de la pulpe, du "trop", de "l'hénaurme" comme dirait encore Flaubert, qui piétinent les normes et le normal dans un grand éclat de rire et de couleurs vives.

Ce qui est un peu "louche" d'autre part dans les œuvres de Laure Mary-Couégnias, ce sont leurs références et leurs titres troubles : Mona Lisa et son regard-piège ou, plus étrange encore, Liriope représentée par un tentacule de pieuvre aux ventouses remplacées par des yeux. Liriope qui serait, selon Ovide, la mère de Narcisse, violée par le dieu-fleuve Céphise...

Intuition

Laure Mary-Couégnias nous tend donc, avec enjouement, des "pièges à regard". Et suggère de possibles secondes lectures de ses tableaux où se profilent discrètement des figures mythiques de la peinture, des généalogies violentes, des pulsions de vie et de mort... Soit tout un inconscient dont elle admire du reste la fraîcheur et le premier degré dans l'art naïf (Le Douanier Rousseau au premier chef) ou dans l'art brut, celui notamment de Séraphine de Senlis (1864-1942) qui, avant de sombrer dans la folie, peignait elle aussi des fruits et des fleurs gorgés de lumières et de couleurs.

Comme chez Séraphine de Senlis, il y a chez Laure Mary-Couégnias un irrépressible désir de création et une confiance "aveugle", quasi naïve, dans les pouvoirs de la peinture. « Je ne travaille jamais à partir de photographies ou de dessins. À l'atelier, devant la toile, je pars de flashs, de visions, de pulsions. Et je laisse place à l'accident et à l'étrange que je ne contrôle pas. »

Tout affleurerait ainsi à la surface (références, détours du sens, métamorphoses des figures...) comme directement de la main à la toile, sans trop passer par la conscience et la réflexion. Comme un amour d'été éclot sur une plage, soulevant en même temps bien des démons et bien des malentendus vénéneux. Au Vog, l'artiste a d'ailleurs choisi pour titre de son exposition : « Love is a beach ».

Laure Mary-Couégnias
Au Vog (Fontaine) du jeudi 19 janvier (vernissage à 18h) au samedi 18 mars

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Repères

1989 : Naissance à Bonneville (74). Vit et travaille aujourd'hui à Lyon

2006: Bep Métiers de la mode et industries connexes

2008: Diplôme de technicien des métiers du spectacle, option habillage

2008-2010 : Costumière pour le spectacle vivant et le cinéma

2015 : Diplômée de l'École nationale supérieure des Beaux-Arts de Lyon. Quelques jours après, la galerie Houg à Paris la prend sous son aile

2017 : Exposition personnelle au Vog


Love is a beach

Peintures de Laure Mary-Couégnias
Le VOG 10 avenue Aristide Briand Fontaine
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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