Veks Van Hillik : « Ma peinture est pleine d'espoir »

Interview | Derrière l’image du renard apposée sur la façade arrière de la Bibliothèque d’étude et du patrimoine, à Chavant, se cache Veks Van Hillik : un jeune artiste français qui puise son inspiration dans la nature tout en empruntant les codes stylistiques des grands maîtres de la peinture. En découle un fascinant univers chimérique à découvrir actuellement à Spacejunk.

Charline Corubolo | Mardi 25 avril 2017

Photo : Anh Wisle


Votre exposition s'intitule Darwin Theorem et dévoile en peinture des animaux hybrides. Entre la théorie de l'évolution de Darwin et vos personnages, n'y aurait-il pas un axe militant ?

Veks van Hillik : En effet. Pour cette exposition, j'ai voulu explorer le rapport entre les théories de l'évolution et les théories créationnistes religieuses par un rapprochement esthétique. À l'heure d'Internet, les théories les plus folles refont surface, une vraie forme de néo-obscurantisme se développe, ça me fascine. Je trouve ça un peu surprenant qu'on remette en question des faits scientifiques, qu'on sait vrais et vérifiés, tout ça parce que l'on croit en une entité supérieure. Mais mon angle n'est pas inquisiteur, il n'y a pas de jugement de ma part, juste de la curiosité.

Vous partez donc de la théorie de Darwin, pourtant le titre de l'exposition fait référence au théorème…

Si j'ai mis « theorem » et pas « théorie », c'est en référence au film Zero Theorem deTerry Gilliam. C'est un clin d'œil à son cinéma en général. En plus, la théorie renferme une notion de flou, alors que le théorème c'est de la science dure, c'est un fait prouvé. Et comme je voulais faire une sorte de compte-rendu, un état des lieux de la faune, comme une sorte de listing scientifique, de muséum visuel, ça collait mieux.

Il y a effectivement un côté muséum avec beaucoup d'animaux. Mais des animaux en perpétuelle mutation, tandis que l'homme est peu présent. Il est même représenté de manière mortuaire, en opposition à la faune chimérique. Il y a ainsi un côté assez cynique envers l'homme, tenu pour responsable d'un désastre écologique…

Complètement. J'ai grandi au milieu de la nature et j'ai été sensibilisé assez jeune à l'écologie, un thème très présent dans mon travail – même si c'est inconscient. Pour Darwin Theorem, il y a quelques pièces qui interrogent notamment la consommation de viande par la sculpture : faire pousser des arbres à viande, ça me fait beaucoup rire.

C'est raccord aussi avec les nouvelles tendances. Autant il y a un néo-obscurantisme, autant Internet a permis un éveil sur certaines choses. Il se développe une forme progressiste grâce à cet outil. Mais ça reste ambivalent, parce qu'en même temps l'homme continue à être responsable de la disparition des espèces, à avoir un impact nocif sur son environnement et à laisser peu de place à la nature.

Malgré cette critique et le noir parfois dominant dans votre peinture, c'est un univers métissé que vous proposez, comme une pointe d'espoir…

Je ne vois pas mon boulot comme quelque chose de très sombre, c'est plutôt plein d'espoir. Il y a des fenêtres, des portes qui sont ouvertes sur pas mal de choses. Souvent, il y a de la lumière à l'intérieur, assez chaude et chaleureuse. J'ai un univers assez enfantin, inspiré de l'imagerie du conte, de la fable, et d'ailleurs les enfants sont très respectifs.

Mais là je parle vraiment d'esthétique, pas de la thématique. Car il est vrai que mon univers utilise des codes esthétiques un peu dark, faits de monstres, avec du fantastique ou même de la science fiction. Ce sont des codes qui reviennent très souvent et qui peuvent être inquiétants pour certains. Mais le plus souvent ce sont les adultes qui sont heurtés, pas les enfants.

Les codes employés sont d'ailleurs assez baroques, voire lyriques, avec des cadres dorés et des glacis semblables à ceux des grands maîtres d'antan. Quels artistes classiques vous inspirent ?

Une période assez large mais relativement circonscrite m'inspire. Elle va du post Moyen-âge, c'est-à-dire du gothique avec les dorures et les icônes religieuses, jusqu'à la période du caravagisme pour le clair-obscur, et passe par la peinture flamande. Pour citer des noms, il y a Le Caravage, qui est vraiment une grosse influence, mais aussi Ingres, Van Eyck, Brueghel. Léonard de Vinci pourrait en faire partie par moments, que ça soit pour sa peinture ou ses crayons. Bosch revient très souvent également, c'est un peu un Dalì bien avant l'heure, ses peintures tabassent !

En effet, votre peinture est marquée par le ténébrisme du Caravage. D'ailleurs, il y avait dans sa peinture quelque chose de monstrueux et dénonciateur de la nature humaine. Vous, vous le faites avec vos animaux personnifiés ?

Oui, en particulier pour la dernière série avec les cadres dorés. Je l'ai ramenée d'un voyage en Italie où j'ai travaillé. J'ai eu la chance de voir plusieurs pièces du Caravage en vrai. Il a toujours fait partie de mes influences mais là, j'ai essayé de m'y pencher un peu plus, de décortiquer sa technique. Je n'ai pas du tout la prétention de faire du Caravage, surtout pas, mais j'ai la volonté de me rapprocher de cette esthétique.

Après dans la figure, je préfère axer sur les animaux. L'anthropomorphisme me permet de prêter des sentiments et des caractères humains aux animaux et les gens s'identifient. De ce point de vue, on peut effectivement dire que ça se rapproche du Caravage aussi dans le fond.

Et sur la forme, sur la technique, comment faites-vous ?

Pour être honnête, je me renseigne beaucoup sur le net. Pour moi, Internet, c'est un peu la bibliothèque d'Alexandrie. Et dans la pratique, je travaille à l'acrylique. C'est un peu moins noble que l'huile mais je ne maîtrise vraiment pas cette technique. J'ai quand même recours au glacis qui permet de créer de la profondeur dans la toile. Ce sont des superpositions de couches très fines de peintures colorées, c'est la technique classique utilisée par les grands maîtres.

Dans votre univers, il y a aussi tout un versant qui s'inscrit dans le courant Lowbrow, avec la pop culture et l'imagerie du tatouage. Quelles sont vos inspirations de ce côté-là ?

De manière générale, il y a le cinéma fantastique et de science fiction, dont je suis assez fan, et les jeux vidéo qui ont marqué ma jeunesse. Il y a aussi la BD et le manga. Et même si les univers sont très naïfs, c'est une imagerie qui me parle énormément.

Sur un plan plus artistique, la culture du graffiti et le tattoo m'inspirent pas mal. J'apprécie particulièrement le tattoo japonais. Pourtant, ce sont des influences qu'on retrouve très peu dans mon travail niveau esthétique. Dans le Lowbrow, et particulièrement dans le pop surréalisme qui est une sous branche du Lowbrow, c'est souvent les grands maîtres de la peinture qui influencent.

L'année dernière, lors du festival de street art, vous avez réalisé un renard sur la face arrière de la Bibliothèque d'étude et du patrimoine, aujourd'hui toujours visible et bien connu des Grenoblois…

J'avais déjà fait une peinture sur toile inspirée du Roman de Renart, mais pour cette fresque, c'est vraiment de l'anthropomorphisme pur et dur. En fait le festival m'avait proposé de participer, les organisateurs avaient vu cette pièce et l'ont soumise "à qui de droit".

La thématique collait plutôt bien avec le lieu, ils ont bien aimé que ça soit inspiré d'un roman moyenâgeux, d'une fable. J'étais très surpris d'avoir autant de liberté, sachant que j'ai fait à peu près ce que je voulais. Je me félicite d'avoir pu réaliser ça.


Veks Van Hillik

1988 : naissance dans un petit village du sud-ouest de la France

2010 : première exposition à Toulouse, où il vit et travaille

2012 : exposition à MondoPop Gallery à Rome

2013 : expositions à Brooklyn, Melbourne et Salerne

2016 : réalisation de la fresque sur la façade de la Bibliothèque d'étude et du patrimoine de Grenoble durant le Street Art Festival

2017 : première exposition solo en France


Darwin Theorem

Œuvres de Veks van Hillik
Spacejunk 19 rue Génissieu Grenoble
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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