Michel Bouvet : « 1967 est en matière de musique ce que 1968 est à la politique »

Exposition | En se proposant d'étudier les rapports entre graphisme et musique, la foisonnante exposition "Pop music 1967-2017 : graphisme et musique" du Centre du graphisme d’Échirolles interroge à travers les décennies les évolutions des supports discographiques et de nos pratiques musicales depuis le boom pop de la fin des années 1960, comme nous l’explique le co-commissaire d’exposition Michel Bouvet.

Stéphane Duchêne | Mardi 21 novembre 2017

Photo : Jean-Paul Goude (Grace Jones, Slave To The Rhythm) / Blur


Si Michel Bouvet, graphiste et commissaire (avec Blanche Alméras) de l'exposition Pop music 1967-2017 : graphisme et musique a choisi 1967 comme point de départ, c'est d'abord, dit-il, parce que partant à rebours de 2017, « on se demande ce qu'il se passe cinquante ans avant ». Sauf que hasard ou coïncidence, 1967 correspond sans doute au climax de la culture pop et du rock. « 1967 est en matière de musique ce que 1968 est à la politique. 1967, c'est le summer of love de San Francisco, l'apogée du mouvement hippie et de sa concrétisation musicale, la première apparition publique de Jimi Hendrix, et la sortie de ce qui reste sans doute comme le meilleur album de tous les temps : Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band des Beatles. Au Royaume-Uni et aux États-Unis, la galaxie pop est en fusion. »

1967, c'est aussi l'année de la sortie du premier album du Velvet Underground dont la pochette, ornée d'une banane devenue mondialement célèbre, est signée Andy Warhol. Pochette qui marque sans doute, avec Sgt. Pepper, la première coucherie avérée entre graphisme et musique. Ce que nuance toutefois Michel Bouvet : « Un des premiers albums vraiment travaillés graphiquement c'est Revolver des Beatles en 1966. On passe alors d'une représentation graphique simpliste de la musique à une vraie sophistication graphique. »

Cette sophistication, on la doit aussi en grande partie au fait qu'à l'époque, particulièrement en Grande-Bretagne, les musiciens (Pete Townshend des Who, les Rolling Stones, Soft Machine, plus tard Roxy Music...) fréquentent très souvent les écoles d'art, parachutant cette idée que le rock est un art complet, y compris visuel. « Ça a eu une influence considérable. Mais en réalité, l'explosion était tous azimuts. La musique traduisait un état d'esprit général de la jeunesse de l'époque. Elle était la bande-son de mutations extrêmement importantes dans les sociétés occidentales. Aujourd'hui, c'est un produit commercial, malgré des tendances underground. Elle n'est plus porteuse d'espoir d'un changement de société, elle est juste la bande-son d'une période de notre existence. »

Culture de masse

Un changement s'opère fin des années 1970, début des années 1980, la musique devenant culture de masse avec le développement des moyens de diffusion – à commencer par l'apparition conjointe de la chaîne de télévision américaine MTV et du CD. Si les Beatles étaient plus connus que le Christ, on peut désormais écouter Michael Jackson jusqu'en Indonésie, ce qui n'était pas forcément le cas dans les années 1960.

De fait, si le rôle du support est essentiel dans la diffusion de la musique, sa transformation va directement opérer une sorte de contre-révolution dans le travail des graphistes musicaux. « Quand vous passez de 31 cm, la taille d'un vinyle, aux 15 cm du CD, ça change tout : la manière dont vous réalisez les pochettes s'en trouve transformée, le changement d'échelle induit un rapport à l'image très différent. Ça a été un traumatisme pour les créateurs de pochette. Certains s'en sont bien sortis et d'autres se sont perdus dans cet objet plastique pas très séduisant. Mais la transition la plus grande, ça a été la dématérialisation de la musique. »

Nostalgie de la matérialité

Or, aussi paradoxalement que le CD a permis à des graphistes et des labels comme l'anglais 4AD de développer une identité très personnelle, la dématérialisation totale de la musique a sans doute été un mal pour un bien graphique, accouchant quasi immédiatement d'« une forme de nostalgie de la matérialité musicale » qui a fait revenir le vinyle dans les chaumières.

Ce que Michel Bouvet analyse de la manière suivante : « On ne peut pas vivre dans la dématérialisation permanente. C'est très frustrant d'aimer une musique et de se dire que c'est juste un fichier MP3. Pour le livre, la question s'est posée, on a dit que maintenant les gens allaient lire sur tablette. Résultat, ça a été un vrai fiasco. Les gens ont envie de papier, d'objets. Pour les graphistes qui travaillent aujourd'hui sur les pochettes des vinyles, c'est un revival dans le bon sens, on revient au dessin, à l'illustration. Le retour du vinyle, c'est le retour à une fonction essentielle de l'art qui est d'exister matériellement. »

Si le travail des graphistes et les pochettes de disques qu'ils créent rendent compte de quelque chose (que soulève l'exposition Pop music 1967-2017), en interrogeant la manière dont le contenant répond au contenu, c'est bien de notre rapport à la musique, à l'art, aux choses de notre époque. Et du fait que de l'impérissabilité de nos fétiches, il reste toujours quelque chose.


Pop music 1967-2017, graphisme et musique


Échirolles. Centre du Graphisme Place de la libération BP 175 Échirolles
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De mur en mur

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